ACCUS A.TION PORTÉE CONTRE L'ÉCOLE SAINTE -GLNEVIÈYE
Ua livre anglais, The Dreyfus Case, par M. GonybeïU'c, ayant, à propos de T « Affaire Dreyfus b, reproduit les accusations de fraude dirigées par la presse socialiste française contre les élèves de EEcole Sainte-Geneviève, dans les concours pour les examens des Ecoles de Saint-Gyr et Polytechnique, M. de Mun, en sa qualité de président du conseil d'adininistration de TEcole, adressa au Times la lettre suivante, qu'il accompagna , à titre de documents , de celle qu'il avait écrite , au moment du concours de 1898 où s'était produit l'incident incriminé, à M. le général Billot, ministre de la guerre, et de la réponse du ministre.
Paris, le M janvier 1899
Monsieur l'Éditeur ,
Le hasard a mis ces jours derniers entre mes mains le livre que M. Fred.-C. Conybeare a récemment
publié sur l'afTaire Dreyfus*, et qui, me dit-on, fait quelque bruit en Angleterre.
Du livre eu lui-même, je ne veux rien dire, car il n'est qu'une compilation des brochures, des articles de journaux répandus dans notre pays depuis un an avec une intarissable abondance, et auxquels il a été cent fois opposé des réponses publiques; je ne dirai rien non plus des outrages que l'auteur se croit permis d'adresser aux chefs de l'armée française : un tel procédé ne relève d'aucune discussion, et je laisse à vos compatriotes le soin d'en juger la convenance.
Mais j'ai deux mots à répondre à M. Conybeare sur un point spécial où il m'a mis en cause, et je vous demande pour le faire l'hospitalité de votre journal, que vous voudrez bien, j'espère, m'accorder.
A la page 65 du volume, je lis :
« Les Jésuites qui, en France, préparent pour l'armée les jeunes gens de bonne famille, ont été maintes fois convaincus d'avoir su, avant l'examen de Saint-Cyr, les questions qui devaient y être posées et de les avoir fait connaître à leurs élèves. En mai dernier, par exemple, les élèves de l'École Sainte -Geneviève, dirigée à Paris par les Jésuites, un établissement placé sous le patronage du comte de Mun, furent prévenus à l'avance de la composition qui devait être donnée... ))
M. Conybeare fait ensuite le récit de l'incident à sa fantaisie , puis il ajoute :
(( En 1876, les Jésuites de la rue des Postes furent
1 The Dreyfus Case, by Fred.-C. Conybeare, M. A. late fellow Oi University Collège Oxford. London 1898.
convaincus de la même fraude, et, comme Gambetta était encore vivant, ils furent traités avec moins de considération que ne leur en montrèrent dernièrement Méline et Billot. »
Or je préside le conseil d'administration de l'École Sainte -Geneviève, connue dans le langage courant sous le nom d'École de la rue des Postes : à ce titre ma responsabilité est ici directement engagée, et, par respect pour la vérité aussi bien que pour l'honneur de la grande École confiée à ma garde, je dois opposer à l'accusation de M. Gonybeare le démenti le plus formel.
Un simple exposé le justifiera.
Au moment même où, l'une des compositions écrites données l'année dernière aux candidats à l'École militaire de Saint -Gyr ayant été annulée, une partie de la presse française formula contre l'École Sainte -Geneviève l'accusation reproduite aujourd'hui si complaisamment, j'ai adressé à M. le général Billot, alors ministre de la guerre, une énergique protestation où , après avoir raconté loyalement les faits et constaté que l'enquête officielle les avait confirmés pleinement, je terminais par ces mots :
(( Gependant un grave soupçon jeté dans la publicité pèse sur l'École Sainte -Geneviève, sur les professeurs et sur les élèves...; je vous demande. Monsieur le ministre, de faire cesser cette situation et de dégager l'École Sainte- Geneviève d'une accusation que je repousse hautement en son nom. »
Le ministre de la guerre me répondit aussitôt par une lettre dans laquelle, ayant exposé les raisons qui.
à son point de vue, rendaient nécessaire l'annulation des compositions, il concluait ainsi :
ce ... Un mois et demi avant les compositions et un mois avant le choix de Vune d'elles, un professeur (de la rue des Postes) avait indiqué à ses élèves comme sujet possible et dicté en classe (le texte existe et écarte toute espèce de doute) la composition même qui fut donnée le l'^'" juin. Il y a donc eu coïncidence évidente, simple effet du hasard, et aucun des établissements ne peut être soupçonné , je me plais à le constater. ))
Ces deux lettres, datées du 12 et du 14 juin 1898, ont été en leur temps publiées par la plupart de nos grands journaux. M. Gonybeare aurait pu les découvrir et s'épargner contre l'École Sainte -Geneviève une accusation dépourvue de tout fondements
Voilà pour l'incident de 1898. Celui de 1876 n'est pas moins clair, et de celui-là encore je puis parler en pleine connaissance de cause, non pas que je fusse alors mêlé, comme aujourd'hui, à la direction de l'École Sainte -Geneviève, mais parce qu'à la Chambre des députés, où je venais d'entrer, cette affaire m'amena à prendre la parole pour répondre à M. Gambetta, qui en avait fait le sujet d'une violente attaque contre les collèges des Jésuites.
Gomme l'année dernière, mais à propos du concours pour l'École polytechnique, on avait reconnu qu'un certain nombre de candidats, de toutes provenances, connaissaient le sujet de l'une des compositions, et aussitôt, avec ce même esprit de haine contre
1 Voir Documents I et II; p. 431 et p. 436.
les collèges catholiques qui animait encore leurs accusateurs d'hier, on avait hruyamment dénoncé l'École de la rue des Postes et la soi-disant complaisance des professeurs de l'État envers elle.
L'École était alors entièrement dirigée par les Jésuites, ce qui n'est plus depuis que les décrets de 1880 les en ont expulsés au mépris du droit et de la liberté. Le supérieur de la maison était un saint et éminent religieux, que, sur la foi de nos journaux radicaux, l'auteur de The Dreyfus Case déclare être le chef de toute une prétendue campagne organisée par l'Eglise (( latine de France » contre Dreyfus : c'était le Révérend Père du Lac, dont beaucoup de vos concitoyens ont, pendant dix ans, appris à respecter le caractère et les vertus, au temps où l'Angleterre, fidèle aux traditions que M. Conybeare lui propose de désavouer aujourd'hui, s'honorait en donnant asile à nos religieux proscrits.
Avec sa loyauté et sa fermeté habituelles, il releva le premier l'outrageante accusation portée contre ses élèves, en demandant lui-même une enquête publique^ Elle eut lieu aussitôt, et, le 1<^^ juin 1876, le Journal Officiel de la République française publiait une note communiquée par le ministre de la guerre, où on lit:
(( Il résulte d'une enquête minutieuse faite par M. le directeur des études de l'École polytechnique que si, en raison des opérations multiples qu'exigent l'impression et l'envoi des sujets de compositions pour l'admission à cette école, il a été commis quelques
^ Voir Document III, p. 441.
indiscrétions relatives à la composition de géométrie descriptive, elles n'ont été le monopole d'aucun établissement en particulier.
c( Les officiers chargés de la surveillance des compositions ont constaté que les élèves des divers lycées, des collèges Rollin et Chaptal (ce sont des établissements relevant de la ville de Paris), et des autres établissements privés étaient arrivés au concours également renseignés. Ce fait a été confirmé par l'enquête ^ ))
Cette déclaration ne parut pas suffisante à M. Gambetta, résolu, comme il le dit à la Chambre le 3 juillet, à profiter de la circonstance pour diriger contre les Jésuites une première attaque qui, s'écriait -il, ne serait pas la dernière. Il demanda donc avec véhémence une nouvelle enquête. Le général de Cissey, alors ministre de la guerre, consentit à la promettre, tout en protestant que les faits étaient très suffisamment élucidés par sa première information, et qu'aucun établissement ne pouvait être accusé d' agissem,ents coupables. Le ministre de l'instruction publique, qui était M. Waddington, depuis ambassadeur à Londres, l'accepta également, non sans avoir déclaré très nettement, lui aussi, qu'il n'y avait a. absolument aucun fondement dans le bruit, répandu par les journaux, qu'un certain établissement , l'établissement de Sainte- Geneviève , avait été indûment favorisé par Vindis~\ crétion... »
Moi-même, enfin, je m'associai très hautement, comme catholique, à la demande d'enquête, en la^
' Voir Document IV, p. 442.
réclamant à mon tour pleine et entière , pour venger, disais -je, (c la réputation d'une école que nous respectons, de professeurs que nous aimons et d'élèves dont l'honneur est aussi précieux que celui des autres ^ . »
L'enquête eut donc lieu par les soins d'une commission composée d'anciens élèves de l'École polytechnique, dont M. Sadi Carnot, député, depuis président de la République ; le rapporteur fut M. Joseph Bertrand, membre de l'Académie française et secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, longtemps professeur à l'École. De son long et consciencieux rapport, il résulte que la commission a considéré (( comme imioossihle en elle-même, et ne reposant sur aucune allégation sérieuse, la pensée qu'on ait corrompu ou tenté de corrompre, dans Vintérèt de quelques candidats , Vun quelconque de ceux qui peuvent avoir régulièrement connaissance du sujet^ ».
Cependant l'affaire ne fut pas terminée par ces déclarations formelles. Alors, comme aujourd'hui dans l'affaire Dreyfus, il s'agissait bien moins de faire la lumière sur l'incident en lui-même, que d'en tirer un moyen de diffamer les Jésuites et l'Église catholique. Les journaux dévoués à cette tâche redoublèrent de violence dans leurs accusations. M. Gonybeare n'a fait que répéter ce qu'ils écrivaient il y a vingt- deux ans, sans plus de raison que maintenant. Le supérieur de l'École de la rue des Postes n'hésita pas à poursuivre les plus agressifs, au nombre de sept, devant le tribunal correctionnel de Paris ; quatre
* Voir Document V, p. 443.
2 Voir Document VI, p. 464.
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élèves majeurs et cent vingt-quatre pères de l'amille, administrateurs de leurs fils mineurs, se joignirent à lui pour demander réparation de la diffamation; et, le 28 juillet 1876, deux jugements, fortement motivés, condamnèrent les journaux, considérant qu'ils avaient (( méchamment exploité des bruits com^plètemeni dénuéfi de preuve au moment de leur publication, puisqu'il a été jugé nécessaire de faire une enquête, laquelle dément d'ailleurs les faits dans ce qu'ils ont de diffamatoire... ))
Quelques-uns des journaux ainsi condamnés firent appel à la juridiction supérieure, et, le 12 octobre 1876, la Cour d'appel de Paris, adoptant les motifs des premiers juges, confirma la sentence ^
Ce n'était pas assez. Deux journaux voulurent encore porter la cause devant la Cour de cassation, et, le 12 janvier 1877, celle-ci rejeta leur pourvoi.
M. Conybeare remarquera que ce ne fut pas un conseil de guerre qui prononça cet arrêt définitif, mais bien la Chambre criminelle de la Cour de cassation , présentement occupée à reviser le procès Dreyfus.
Voilà le récit exact, établi d'après les documents officiels, des faits de 1876 et de 1898 dont M. Conybeare s'est servi pour tenter de déshonorer, aux yeux de ses compatriotes, les Jésuites français et leurs élèves. Vos lecteurs apprécieront la valeur de ses accusations.
Je ne veux, je le répète, relever explicitement dans son livre que ces deux passages, parce qu'ils visent
1 Voir Document VIT, p. 472.
directement un établissement confié à ma responsabilité. J'aurais pu y dénoncer bien d'autres erreurs, quelques-unes plus qu'étranges, comme cette assertion gravement empruntée à certains de nos journaux radicaux, et qui, chez nous, fait rire tout le monde, M. Drumont probablement plus que tous les autres, que la Libre Parole est l'organe des Jésuites.
Et à ce propos, que n'aurais-je pas ià ajouter si j'entrais dans le fond du sujet pour détruire les idées fausses que M. Gonybeare paraît s'être faites, d'après quelques-uns de nos publicistes, de la question de l'antisémitisme français ?
M. Gonybeare croit que le mouvement antisémitique a été organisé par les représentants de l'Église catholique, par les évêques, le clergé, les congrégations religieuses, les Jésuites en particulier. C'est une erreur absolue. Les uns et les autres y sont tout à fait étrangers, la plupart l'ont accueilli froidement, beaucoup lui sont même peu sympathiques. M. Drumont le leur a maintes fois reproché. Tous, en tout cas, en ont toujours soigneusement distingué l'action et surtout l'apostolat catholiques.
Il n'est pas plus juste de dire que l'affaire Dreyfus ait été, depuis son origine jusqu'à ses dernières conséquences, le fruit d'une machination antisémitique. Le contraire serait bien plutôt exact. La vérité est, en effet, que l'affaire Dreyfus a été chez nous la circonstance déterminante qui a transformé brusquement l'antisémitisme en mouvement populaire, précisément par la campagne odieuse dont elle a été l'occasion ou le prétexte contre les chefs de notre armée nationale, avec la complicité des juifs ou du
moins sans protestation de leur part : là est l'explication de l'impétuosité avec laquelle le sentiment public a fait explosion.
Je ne puis m'étendre ici sur ce point de vue, cependant capital. Pour le plus grand nombre des catholiques français, le jugement prononcé par le conseil de guerre, confirmé par tous les ministres qui en ont connu les motifs, est décisif jusqu'à preuve évidente d'une erreur judiciaire : ils n'admettent pas que, sans preuve irrécusable, on ait le droit de jeter le trouble dans la nation et le soupçon sur les juges militaires, et ils sont profondément irrités par les attaques violentes dont l'armée est l'objet, depuis un an, de la part des principaux partisans de la revision du procès.
Voilà, en quelques mots, la vérité sur l'état de nos esprits. J'aurais eu encore bien d'autres réponses à adresser à M. Conybeare. J'aurais pu, à propos de la légende qui représente l'état -major de notre armée comme exclusivement composé des anciens élèves des Jésuites, lui apprendre que pas un seul d'entre eux ne figurait dans l'état- major particulier du général de Boisdeffre; qu'il y en avait, l'année dernière, neuf ou dix à peine, parmi les cent quatre-vingts officiers qui composent l'état-major général, et que d'ailleurs ces officiers sont désignés dans les douze premiers de l'École supérieure de guerre, où l'admission a lieu au concours; j'aurais pu aussi révéler à cet écrivain, si exactement renseigné, que, des officiers mêlés à l'affaire Dreyfus, aucun n'avait été élevé par les Jésuites, pas plus le général Mercier et le général Gonse que le général de Pellieux, pas plus le lieutenant- colonel Henry que le lieutenant- colonel du Paty de Clam,
pas plus le lieutenant-colonel Picquart que le commandant Esterhazy; j'aurais pu lui dire enfin que, si le général de Boisdeffre a fait deux années d'études au collège des Jésuites de Vaugirard, à Paris, il en a passé huit au lycée d'Alençon, dont les deux dernières consacrées à sa préparation à l'École de Saint- Cyr; et alors j'aurais eu, ce me semble, le droit de lui demander comment, et par quels moyens, avait pu s'exercer dans l'état- major de notre armée cette influence prédominante des Jésuites, grâce à laquelle ils auraient préparé et conduit depuis quatre ans toute rafl"aire Dreyfus.
Moi, j'affirme qu'ils y sont complètement étrangers, aussi bien que l'Église « latine », que M. Gonybeare accuse d'avoir, sous mon inspiration et celle du Père du Lac, « risqué son va-tout sur la culpabilité de Dreyfus, » en y ajoutant, dans un langage dont j'avoue ne pas saisir l'exacte signification, qu'une telle indignité ne doit étonner personne de la part d'une Église qui est un a produit italien du temps des Borgia )).
A mon affirmation, je mets au défi M. Gonybeare d'opposer des preuves formelles et précises. Mais un tel débat m'entraînerait trop loin.
En signalant à vos lecteurs deux graves erreurs sur un point spécial où mon devoir me commandait de le faire, j'ai voulu les mettre en garde contre la tendance générale d'un livre dont l'objet paraît être de déterminer dans votre pays un mouvement d'opinion, moins en faveur de ÎDreyfus que contre l'Église catholique. S'ils veulent s'en convaincre, je les prie de lire la dernière page du volume de M. Gonybeare, où,
s'érigcant en conscilN^ des législateurs français, il leur déclare que l'affaire urgente est pour eux, non pas de réhabiliter Dreyfus, mais de bannir définitivement les religieux, de fernner leurs écoles et d'exclure, par des lois ai'bitraires, leurs élèves des carrières publiques.
Ainsi, la conclusion de ce livre, écrit, dit l'auteur, avec l'unique souci de la justice, est un appel à la proscription. Elle montre assez quelles passions l'ont inspiré.
J'ai vu de trop près vos compatriotes, je respecte trop ceux d'entre eux qui ne partagent pas mes croyances, pour admettre un instant qu'ils puissent se laisser ramener, par de tels écrits, aux vieilles habitudes, aujourd'hui si complètement abolies, d'injuste méfiance contre l'Eglise romaine : l'ombre de Gladstone et celle du cardinal Manning se dresseraient devant eux pour les arrêter.
Je désire vivement que cette lettre, en détruisant l'une des plus graves accusations sur lesquelles s'appuie M. Conybeare, puisse éclairer en Angleterre tous les hommes de bonne foi, et je vous remercie, Monsieur, d'avoir bien voulu l'accueillir en vous priant de me croire
Votre bien sincèrement dévoué
A. DE MuN.