PAR M. HUGUES LE ROUX
SUR UNK ŒUVRE ANALOGUE FONDÉE PAR QUELQUES JEUNES AVOCATS DU BARREAU DE PARIS
(17 janvier 1896)
Monsieur le Rédacteur en chef,
Je vous demande un moment la parole, pour un fait personnel... non pas à moi-même, mais aux catholiques. C'est un article très intéressant de M. Hugues Le Roux qui m'appelle à la tribune du Figaro. Votre brillant collaborateur apprenait, ces jours derniers, à vos lecteurs, que M. le bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris avait organisé, avec le concours des jeunes avocats, des consultations gratuites pour les indigents, et il racontait le rêve généreux qu'il avait lui-même formé, d'établir chez nous.
comme à Copenhague, cette œuvre d'humanité, en groupant, pour l'accomplir, des étudiants en droit à qui quelque Mécène offrirait un modeste local et le secours d'un employé.
Épai-gner aux déshérités les difhcultés, les frais et les déboires douloureux des démarches de justice en les arrachant aux griffes des agents véreux qui les guettent, c'est pour ceux que tente, en les mordant au cœur, l'ardente passion du dévouement au peuple, une des formes les plus saisissantes de l'action sociale.
Aussi j'applaudis de tout mon cœur à l'initiative de M. le bâtonnier et au rêve de M. Hugues Le Roux.
Je voudrais seulement leur montrer, — certain qu'ils m'en sauront gré, — que l'initiative est déjà pratiquée et le rêve réalisé à Paris et dans plus d'une ville de France.
Par qui ? vous le devinez déjà : par ces catholiques que la question sociale tourmente sans trêve depuis vingt ans, qu'on trouve quelquefois bien importuns, bien gêneurs ou même bien dangereux, et qui n'en sont pas moins à l'avant -garde partout où peut se faire, à force de charité dévouée, le rapprochement tant souhaité des riches et des pauvres.
Est-ce parce qu'ils ne savent ou qu'ils ne veulent pas faire à leurs œuvres une suffisante renommée, ou bien qu'à leur titre de catholiques s'attache quelque défaveur chez beaucoup de gens, imprégnés plus qu'ils ne le croient de l'anticléricalisme régnant, ou encore qu'une répugnance mal raisonnée pour les idées qu'on leur connaît détourne d'eux de trop nombreux conservateurs? Toujours est-il que, dans l'in-
térôt même de la justice et du bien, on ne sait pas issez ce qu'ils t'ont.
Je demande à le dire en leur nom. N'allez pas croire, au moins, que je me plaigne de la concurrence naissante dont les menacent les généreux desseins de M. le bâtonnier et de M. Hugues Le Roux.
Il n'y a jamais trop d'ouvriers pour défricher le champ de la misère ; et c'est l'honneur, c'est la consolation du siècle qui va finir d'avoir connu, dans son déclin, des aspirations de justice et des mouvements de charité qui laisseront demain au siècle nouveau une route tracée d'avance. Aussi nul n'est plus sincèrement heureux qu'un catholique, toutes les fois que s'élève d'un cœur troublé par le spectacle de la misère un de ces cris de pitié, écho, quelquefois inconscient, de la voix divine qui, malgré tout, remplit encore le monde.
Je n'ai donc ici d'autre intention que de dire comment nous avons, pour notre part, réalisé le rêve de M. Hugues Le Roux. L'œuvre s'appelle le Secrétariat du peuple. Ses initiateurs, ses fervents propagateurs ont été, avant tous, Léon Harmel, l'industriel et l'apôtre du Val -des -Bois que connaissent tous les hommes mêlés au mouvement social de notre temps, et M. l'abbé Garnier, dont Paris pas plus que la province ne peuvent ignorer l'infatigable et féconde activité. L'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers a fait, des secrétariats du peuple, une branche importante de son action, et partout où elle a des fondations et des adhérents, elle cherche à les établir. Elle y a réussi dans plusieurs quartiers de Paris et dans beaucoup de villes de province. Elle compte
bien ïvs iiiiilti|>liei' i)artoui où il y a des ouvriers ; elJc; conuiieiice même à les répandi-e à la campagne, où, sous l'impulsion du clergé des paroisses, ils peuvent rendre aux cultivateurs, si éprouvés, les plus grands services.
Qu'est-ce donc qu'un secrétariat du peuple?
C'est un bureau permanent où les ouvriers pauvres trouvent gratuitement aide, conseil et secours pour tous leurs besoins ; son organisation repose sur le dévouement spontané de quelques jeunes gens et sur le concours gratuit de plusieurs avocats, avoués ou médecins. Mais elle a, en outre, un trait particulier : c'est la participation des ouvriers eux-mêmes à l'œuvre de solidarité sociale. Pensée admirablement juste et féconde, dont je voudrais vous bien faire saisir l'application pratique. Et, pour cola, je n'aurai qu'à vous citer quelques passages d'un rapport présenté au congrès ouvrier chrétien de P^eims, l'année dernière. Vous lisez bien : au congrès ouvrier chrétien !
Beaucoup de vos lecteurs, assourdis par le bruit des congrès socialistes, ne savent peut-être pas que, depuis deux ou trois ans, les ouvriers chrétiens se réunissent, eux aussi, un peu partout, en des cangrès pacifiques où ils étudient, avec un admirable esprit de concorde et de sagesse , les questions qu'ailleurs on les appelle à traiter ou à résoudre par la haine et la violence. Gela est cependant, et c'est un mouvement qui grandit tous les ans, dont je vous invite à venir cette année constater l'épanouissement lors du Congrès national qui se tiendra, au mois de mai, dans cette même ville de Reims où il a pris naissance.
Donc, voici ce que disait l'ouvrier rapporteur du congrès de 1804 :
(( Le secrclariat du peuple se sert, pour atteindre îson but, do délégués de quartier.
(( Le délégué de quartier est un ouvrier désigné par le bureau du secrétariat pour rendre des services aux camarades qui habitent la rue ou le quartier confié à ses soins.
(( Il faudrait que chaque quartier, nous dirions volontiers chaque rue, eût son délégué, afin que pas une misère ne demeurât inconnue, et ne pût échapper à l'action bienfaisante du secrétariat.
« Le délégué du quartier est j^ris parmi les ouvriers, et cest à dessein.
« Comme tel, il a l'inlelligence de la misère et il y compatit pleinement, puisque, pauvre lui-même, il est soumis aux mêmes besoins que ses camarades, vit de la même vie et partage les mêmes ennuis, les mêmes difficultés.
(( Cette connaissance complète des besoins des malheureux excite son dévouement : nous avons vu certains de nos délégués, après avoir passé douze heures à Valelier, venir à nos réunions sans avoir diné, et rester jusqu à dix Jieures du soir pour recommander les familles qu'ils avaient trouvées dans la peine et recevoir les cartes qui devaient les soulager.
c( Les véritables moyens d'action des délégués résident, en effet, dans les cartes qu'ils ont à leur disposition :
(( Cartes pour consultations d'affaires ou juridiques.
a Cartes pour consultations médicales gratuites chez les médecins, oculistes ou dentistes.
(( Cartes pour visites médicales, à prix réduits. « Cartes pour médicaments à i)rix réduits. (( Le secrétariat se divise en trois sections : « 1" Section juridique. Des hommes dévoués, anciens notaires et avocats, ont consenti adonner aux ouvriers des consultations gratuites.
(( Un d'eux a-t-il une contestation avec son propriétaire, un petit héritage à recueillir, des embarras de iamille, questions de mariage, de tutelle, de vente d'immeubles, etc., il s'adresse au délégué de quartier, qui lui remet une carte pour le bureau de consultations juridiques , et là on lui donne la marche à suivre pour la meilleure solution à tirer de son affaire.
« Voici un exemple, entre beaucoup d'autres, des services rendus :
(( Un ouvrier terrassier avait été grièvement blessé dans un éboulement.
(( La Compagnie d'assurances à laquelle il était assuré ne voulait lui payer qu'une somme de 800 francs, malgré la gravité de son état qui devait l'empêcher pour longtemps de travailler.
« L'ouvrier, refusant d'accepter ces conditions, s'adressa au secrétariat. Un jeune et sympathique avocat, M*^ X..., qui donne son concours à l'œuvre, prit en mains l'affaire : ses démarches réussirent , et la Compagnie d'assurances dut payer 5000 francs au blessé.
(( En voici un autre :
(( Un honnête ouvrier protestant (car l'œuvre n'est
•onfessionnelle que pour ses fondateurs) meurt, laissant à sa femme, avec son jeune enfant, bien des embarras de famille. Cette femme, mal conseillée, allait s'engager, pour sortir des ennuis de succession, lans des dêmarcbes coûteuses qui auraient réduit a rien les économies de vingt ans que lui laissait son mari. Le délégué du qtiartiei' lui donna une carte de consultations juridiques, et, grâce aux conseils du président, elle lut quitte de tous frais moyennant quelques francs.
« 2" Section médicale. Elle comprend les consultations médicales (soit par visites à domicile, soit par consultations gratuites) et les médicaments à prix réduits.
a Plusieurs docleuis, un oculiste, deux dentistes, ont accepté avec empressement de prêter leur concours au secrétariat.
ce S** Section de bienfaisance ou bureau de renseignements. Ce bureau a pour but de mettre les œuvres existantes à la portée des ouvriers, qui , le plus souvent, no les connaissent pas. Souvent aussi, il leur donne les moyens de se procurer du travail.
e II est composé de pJuf>ieurs dames de boyine volo}dé.
«. Une mère de sept enfants, ^ans ouvrage, sans pain, qui n'a encore reçu de secours de personne, se présente au bureau : celui-ci signale cette misère au bureau de bienfaisance, qui fait droit à sa demande.
« Une mère a une enfant de sept ans et demi, idiote ; elle demande au bureau ce qu'elle doit faire ; ces dames indiquent les démarches nécessaires, les
lonl elles-mêmes, et, après quelques semaines, l'entant est placée k l'hospice. ))
J'ai cité longuement; mais qu'an rais-je pu écrire de plus éloquent! Consultations juridiques, démarches crafTaires, dispensaire, placement, hienfaisance , tout est clans le secrétariat du peuple, et je demande ce qu'il faut admirer le plus, des dames qui ajoutent à tous les services rendus le charme discret de leur délicate intervention; des avocats, des médecins qui surchargent leur tâche quotidienne de ce labeur gratuit, ou des ouvriers qui, après leur journée de travail, se font les pourvoyeurs de cette multiple et infatigable charité?
Je voudrais pouvoir puiser à pleines mains dans l'histoire de tous ces secrétariats dont celui de Reims n'est qu'un type, reproduit à beaucoup d'exemplaires, par exemple de celui de Lunéville, qui, sans trêve et sans repos, au prix de démarches infinies, « naturalise, » suivant leur expression , les Alsaciens que lui amène chaque jour le voisinage de la frontière, gardant ou rendant ainsi des citoyens à la patrie française.
Je voudrais surtout donner une statistique dont, malheureusement, les éléments complets me font défaut; car les secrétariats du peuple n'ont pas de fonctionnaires à leur service, et la besogne de charité absorbe le temps de tous leurs membres.
Laissez -moi seulement, pour finir, vous dire qu'à Reims, en un an, il y a eu :
150 consultations judiciaires,
270 visites et consultations médicales ,
200 fournitures à prix réduit,
500 consultations du bureau de renseignements.
Et qu'à Paris, où l'œuvre a pour secrétaire généi'al le très dévoué M. Michel Joly, autour duquel se groupe tout un bataillon d'étudiants et de jeunes avocats, il existe quinze secrétariats qui ont donné, dans la même année, 8285 consultations et effectué 220 placements d'ouvriers.
M. Hugues Le Roux, s'il veut bien me lire, trouvera-1- il que son rêve est réalisé aussi bien qu'à Copenhague, et qu'il n'y a plus qu'à aider la réalité à grandir encore?
Je l'espère et je souhaite qu'alors, entraîné par sa propre sympathie, il gagne à l'Œuvre des secrétariats du peuple tous les cœurs que sait conquérir son talent et sa générosité.
Et si M. le bâtonnier lui-même me faisait l'honneur de parcourir ces lignes, peut-être voudrait -il recommander aux jeunes avocats, que l'exemple pourrait tenter, les secrétariats du peuple catholiques, comme une première application de leur zèle désintéressé.
On nous accuse quelquefois, mes amis et moi, d'être socialistes. Voilà une des formes de notre socialisme : il y en a beaucoup d'autres semblables , et vous trouverez peut-être, comme moi, que ce socialisme-là est le meilleur moyen de combattre l'autre, le vrai, celui dont nous sommes les ennemis pratiques et persévérants.
Veuillez, je vous prie, monsieur le rédacteur en chef, agréer tous mes sentiments les plus distingués.
A. DE MuN.