‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 5)Chapitre 6 sur 43 · AU CONGRKS DE LA JEUNESSE CATHOLIQUK A REIMS LE 14 MM · texte numérisé non relu

AU CONGRKS DE LA JEUNESSE CATHOLIQUK A REIMS LE 14 MM

Le XlVe Centenaire du baptême de Glovis fut célébré à Reims, en 1896, par des fêtes solennelles où, pendant plusieurs mois, se succédèrent les représentants de toute la France catholique , et dont un congrès de l'Association catholique de la jeunesse française marqua l'ouverture. Invité par S. Ém. le cardinal Langénieux, archevêque de Reims, M. de Mun, entièrement rétabli, prit la parole au banquet de clôture du congrès. Son discours , le premier qu'il prononçait depuis dix-huit mois, fut salué par une chaleureuse ovation.

Messieufs,

Je me lève au milieu de vous, avec une émotion que je ne puis vous taire et que j'ai sentie croître en mon âme, tandis qu'écoutant l'orateur aimé*, qui vient de me saluer d'une si touchante bienvenue , je

1 M. Gervais. de Lille.

retrouvais dans sos paroles, avec le souvenir vivant des rencontres passées, les accents accoutumés d'une affection déjà vieille, d'une affection toujours ardente et d'un talent fortifié dans les combats livrés pour elle. {Applaudi f^i^ements.)

Son discours chaleureux, comme l'étreinte d'un ami fidèle, a remué dans mon cœur tout un flot de chers souvenirs et d'invincibles espoirs que soulevait à lui seul, dès mes premiers pas dans cette salle, le spectacle même de cette assemblée.

Car, parmi les témoins de ces réunions d'Angers, de Lyon, de Lille et de Grenoble, étapes échelonnées sur une route de dix années, je découvre des fronts plus jeunes et des visages moins connus, qui révèlent ici les envoyés des générations nouvelles, rameaux toujours renaissants d'un arbre immortel, et c'est, pour un cœur catholique, une joyeuse fierté d'admirer ce travail constant d'une sève inépuisable, qui suffit, en dépit des prédictions intéressées de l'incrédulité surprise, à enfanter chaque année, des milieux les plus divers, de nos Universités comme de celles de l'État, des lycées comme des écoles de l'enseignement libre, des recrues nouvelles pour l'armée des croyants. (Applaudissements.)

J'ose dise que nul n'était mieux préparé à recevoir cette joie salutaire que le vétéran qui, après deux années d'un silence forcé, vient ici, répondant à votre généreux appel, retremper ses forces au contact de votre jeunesse, comme un voyageur, meurtri aux pierres du chemin, baigne à l'eau vive de la source son front et ses mains. (Vifs applaudissements.)

Je vous remercie. Messieurs, de m'avoir offert ce

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soir cette rencontre bienfaisante et d'en doubler le prix par la cordialité de votre accueil. (Applaudissements.)

Je vous remercie plus encore d'avoir voulu m'associer avec vous à cette fête, quatorze fois séculaire, où la patrie française va, pendant huit mois, appeler au berceau de sa foi tout ce qui concourt à sa grandeur, pour le dérouler en un magni tique défilé dont, par un privilège naturel, vous formez les premiers anneaux, pareils aux jeunes gens qu'on voyait, symbole de force et de vie, marcher, dans les cortèges antiques, au-devant du triomphateur.

Le triomphateur, ici, cest la France chrétienne {applaudissements); et ce n'est pas un effet de ce lyrisme si amèrement raillé, qu'on nous a parfois si durement reproché, de lui décerner ce titre glorieux à l'heure même où tant d'ennemis, victorieux pour un jour, sont conjurés contre son nom, où tant de ses fils, oublieux ou pervertis, répudient, pour elle, la filiation catholique sortie du baptistère de Reims.

Non, quoi qu'on en dise et quelles que soient les apparences, jamais le persistant optimisme qui survit en moi à toutes les défaites n'a trouvé plus grand sujet de se fortifier. (Vifs applaudissemerds.)

Cent ans ont passé depuis que la Révolution française a rompu violemment le pacte conclu dans la basilique de la Gaule Belgique, entre la plus ancienne des nations chrétiennes et TÉglise qui la nommait sa fille aînée; lorsque pour la première fois, après ce divorce éclatant, la France rencontra l'anniversaire de son baptême, alors que, tout enivrée du parfum

nouveau des lauriers de Lodi et (rArcole, elle oubliait sa misère intérieure pour se livrer aux premiers baisers de la gloire, dites- moi qui songeait à Glovis, à Clotildo et à saint Rémi ?

Cent ans ont passé, et, pour la seconde l'ois, s'est levé sur nous le centenaire auguste; et voici que, d'un bout à l'autre du pays, à la voix du successeur de Rémi, toutes les âmes catholiques sont attentives et recueillies ; et, dans cette nation glorieuse de sa civilisation puissante, il n'y a pas une ville, pas une contrée, où des hommes de tous les rangs et de tous les âges ne s'émeuvent à l'évocation soudaine d'un barbare baptisé. (Vifs applaudissements.)

Aujourd'hui, demain, dans tous les mois qui suivront, ils viendront ici, pèlerins de la gloire nationale, étudiants, industriels, commerçants et agriculteurs, travailleurs de l'esprit et travailleurs de la matière, apporter l'hommage de leur souvenir et la revendication de leurs consciences, oublieux pour un moment des disputes politiques et des discordes sociales, tous confondus dans la communion publique du patriotisme et de la foi. (Applaudissements répétés.)

Messieurs, j'ai raison de dire que cela est un triomphe : dans la perpétuelle mobilité des pouvoirs humains, une seule force a su demeurer et grandir, et c'est le christianisme. (Applaudissements.)

Ceux qui croient à sa mort prochaine et qui l'espèrent, moins peut-être de leurs propres victoires que de l'insouciance des chrétiens eux-mêmes, feront sagement, s'ils veulent, en hommes avisés, mesurer les perspectives de l'avenir, de regarder avec quelque attention ce qui se passe à Reims. Ce mort est plein

de vie, plus vivant qu'il y a cent ans : il faut en faire son deuil; l'écrasement de l'infâme est une expérience manquée, qui n'intéresse même pas les gens de bel esprit, comme au temps où Voltaire écrivait à Damilaville, et ce n'est plus qu'une conspiration cachée dans les loges maçonniques qui révolte ou fait sourire même les plus indifférents. (Applaudissements.)

Le christianisme, victorieux de la grande apostasie du xviiie siècle, toujours vivant malgré les persécutions sectaires, les dédains officiels et les abandons frivoles, toujours agissant au sein de la société moderne, comme le levain qui la travaille à son insu et fait monter à sa surface toutes ces œuvres de fraternelle compassion, toutes ces aspirations vers la justice, où se réfugie l'honneur de notre temps, le christianisme apparaît de plus en plus comme l'invincible attrait de tous ceux qui souffrent, de tous ceux qui espèrent, de tous ceux que tourmente, dans le néant des doctrines matérialistes, ce qu'un des maîtres de l'Université appelait la nostalgie du divin. ( Vifs applaudissernents.)

Voilà, ce me semble, le premier sujet qui s'offre ici à la méditation de ceux qui veulent réfléchir et chercher la philosophie des événements qui les emportent.

Il y en a un second que je veux vous dire.

La commémoration des grands faits de l'histoire ne doit pas être seulement l'occasion d'honorer, dans une manifestation publique, la mémoire de ceux qui les ont accomplis.

Si elle n'est rien de plus, c'est une stérile démonstration.

L'hisloire csL une perpétuelle leçon qu'il faut lire en pensant au présent, et c'est le grand [)rofit des anniversaires que notre fin de siècle saisit avec tant de complaisance, de forcer l'esprit à se replier ainsi sur les exemples du passé.

Ce qui me frappe, Messieurs, par-dessus tout, dans l'histoire, tour à tour |)oétique et barbare, de ces premiers temps de notre race, ce n'est pas seulement la prompte et miraculeuse réponse que Dieu voulut donner par la victoire au fervent appel de Tolbiac ; c'est la lente préparation des volontés et des cœurs, qui, rendant possible l'intervention céleste, fit, au jour fixé, jaillir tout à coup le cri de Glovis et surgir le secours divin; c'est la libre initiative du héros, longtemps hésitant, et déterminé soudain par le péril menaçant, qui, d'un coup et d'un acte de foi, décide l'avenir d'une nation, avec celui de l'Europe occidentale, et tranche, en ouvrant à l'Église les voies qu'elle attendait, la redoutable question posée depuis deux siècles sur le sol gaulois entre le vieux monde romain et la nouvelle société barbare. (Applaudissements répétés.)

Question redoutable, en effet, et singulièrement obscure! L'Église catholique était, au v^ siècle, depuis longtemps établie dans la Gaule : elle avait ses diocèses et ses évêques, et, ici même, elle avait eu ses martyrs, quand, au seuil de cette basilique qui nous rassemblait ce matin, saint Nicaise tombait sous la hache des Vandales. Mais, persécutée par les uns, méprisée par les autres, discutée par tous, elle flottait, incertaine, comme une barque battue de la tempête, au milieu des rudes conflits nés autour

d'elle de la rencontre des races ; l'arianisme offrait aux peuples nouveaux un Credo mutilé, et, les gagnant sans peine à ce christianisme découronné de sa divine origine, il régnait en maître dans la Gaule méridionale ; le paganisme barbare, fier de sa force, apportait au vieux paganisme romain comme un rajeunissement ; et le catholicisme apparaissait entre eux comme une religion de vaincus. L'Empire, corrompu par ses vices , était bien une force épuisée ; mais , représentant de Tordre établi, c'était encore lui qui semblait à beaucoup le rempart nécessaire contre la perpétuelle menace de ces envahisseurs, dont la Germanie et les confins de l'Asie jetaient sur la Gaule les flots toujours renouvelés. Et voilà que, dans cette confusion, une petite tribu commence à faire parler d'elle, par sa vaillance et par l'habileté de ses chefs ; elle est du sang des barbares : mais, assise sur le sol, soutenue par le besoin de défendre ses foyers, et comme pressée par le secret instinct de sa mission, elle se fait contre les barbares du dehors le rempart du territoire ; elle marche contre eux avec les soldats de Rome, et c'est elle qui sera, dans les Champs catalauniques, la glorieuse avant-garde de la civilisation menacée. (Vifs applaudissements.) Elle est païenne; mais elle a compris, du premier jour, la force de l'Église catholique ; elle se rapproche de ses évêques, elle traite avec eux, elle les protège, et, de ce jour, le problème se dresse pour cette Église isolée, environnée de périls, de savoir quel sera son point d'appui : de l'antique société qui garde dans sa décrépitude le prestige de la puissance officielle, ou de cette société nouvelle qui se montre à peine ébauchée, et toute

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hérissée des menaces de son origine. (Applaudissements.)

La question élail UouIjIo, les esprits divisés, les courants contraires; saint Rémi inclinait vers les Francs; saint Sidoine Apollinaire tenait poui- Rome ; l'Église attendait dans ce partage, et Dieu la conduisait; enfin Clovis parut, et il sembla d'abord que, dans l'intimité de sa vie, il y eût entre les douces instances de Clotilde et les hésitations de son cœur, devant son entant mort, près de l'autre mourant, comme une image de la lutte tragique où s'agitaient alors les destins de notre patrie {applaudissements)', et puis, l'heure venue, devant le péril suprême, de cette âme préparée par la main d'une épouse chrétienne, acheminée par la loyauté d'une volonté droite, sortit, comme d'un élan naturel, le cri de Tolbiac :

(( Jésus-Christ, toi qui es, selon Clotilde, Fils du Dieu vivant, secours-moi dans ma détresse, et, si tu me donnes la victoire, je croirai en toi et je me ferai baptiser. »

C'en est fait : les destins sont fixés. La nation franque a reçu sa mission : l'Église est libre, et l'histoire du monde a changé son cours. {Double salve d'applaudissemen ts . )

Ah ! je m'arrête là; je ne vous ferai pas, comme dit Lacordaire, « boire jusqu'à la lie votre calice de gloire. »

Mais laissez -moi plutôt, tandis que vous êtes dans l'émotion de ces grands souvenirs , vous ramener en face du temps présent.

Messieurs, je ne veux pas forcer les analogies. Mais ne vous semble -t- il pas que notre temps troublé

rappelle, sous des dehors nouveaux, la dramatique histoire de notre berceau?

Est-ce que vous ne voyez pas la société moderne viciée par la fausse conception qui, depuis un siècle, l'a séparée de Dieu, corrompue par le culte exclusif de la richesse, devenir de jour en jour pareille au vieil empire romain, plus impuissante à remplir, entre les hommes, sa fonction tutélairo ?

Est-ce que son orgueilleuse prétention de vivre, de légiférer et d'enseigner dans la pure sphère de l'ordre naturel ne vous apparaît pas comme une résurrection de l'arianisme ancien, offrant aux hommes, à son exemple, l'attrait flatteur d'une morale indépendante de toute loi surnaturelle? Est-ce qu'ils ne sont pas légion, autour de vous, dans l'élite intellectuelle de la nation, ceux qu'ont séduits ce naturalisme antichrétien et cette philosophie facile aux passions, qui, destituant Jésus de sa divinité et déchargeant nos épaules de sa croix, a jeté comme un mot d'ordre ironique le Gaudeamus igitut' aux générations que presse à chaque pas l'inévitable souffrance? (Vifs app la H dissements . )

Est-ce que la menace des révoltes sociales, sauvages et impitoyables, n'est pas suspendue sur nous, comme une image des invasions d'autrefois, répondant par le paganisme brutal des passions inassouvies au paganisme aimable de la jouissance civilisée?

Et ne découvrez -vous pas cependant, au milieu de ces masses profondes, élément confus des sociétés futures, ce peuple encore peu nombreux, grand cependant par le courage et la sincérité, agité par le sentiment profond des souffrances communes à ses

frères, mal éclairé souvent sur les remèdes (|iji peuvent l'adoucir, mais répudiant avec une méritoire énergie les conseils violents et les doctrines perverses, et, plein d'une touchante l)onne volonté, se tournant avec une simple confiance vers le pape, vers les évêques, vers l'Eglise, pour implorer leur secours et leur demander la Xvvïïûqiw'} ( Applaudiasemenls.)

Et enfin, dernière et douloureuse ressemblance, dans ce désordre universel, ne voyez- vous pas aussi l'Église catholique décriée, méprisée, souvent persécutée, sa religion raillée comme une religion de vaincus, et ses fils, les meilleurs, les plus dévoués, les prêtres comme les laïques, troublés et incertains, se demandant qui sera, pour elle, l'appui de demain, et par où s'ouvriront les portes de l'avenir? {Vifs cfpplaudisseinents .)

Messieurs, je ne sais si vous sentez comme moi l'émotion mystérieuse de ces étranges recommencements de l'histoire et l'espèce d'angoisse qui remplit l'âme, quand, élevée par la méditation au-dessus des circonstances et des disputes du temps , portée par un grand effort sur les sommets d'où la pensée, plus libre, s'essaye à percer l'avenir, elle s'arrête éperdue, saisie de vertige, ne sachant plus où est .a route, s'il faut monter encore ou redescendre en arrière, comme dans la montagne lentement gravie l'homme cherche fiévreusement, parmi les rocs qui barrent l'horizon, le col étroit par où le sentier peut s'échapper. ( "Fi/s j applaudissements.)

Cette angoisse, c'est bien celle de notre temps, etj que de fois, lorsqu'elle me prend, moi qui n'ai plus à décider de ma vie, je me suis dit qu'elle devait êtrej

poignante pour la jeunesse, pour vous, qu'un de vos poètes montre si bien, derniers enfants d'un siècle qui décline, tout émus, dans un tressaillement de l'avenir, parce que vous sentez

Dans la brise des nuits passer des mots troublants.

Messieurs, j'ai vécu dans cette tourmente et j'ai fait ce que j'ai pu, sans chercher jamais à m'y dérober, pour y orienter, avec moi, les hommes de mon temps. {Applaudissements.)

Mais, je le sais, nul ne peut espérer d'en dissiper l'orage, et je n'y prétends pas. C'est le destin fatal (les époques, où le passé s'enfuit du sol encore couvert de ses traces profondes, tandis que l'avenir s'avance à travers les brouillards d'un pas mal assuré. (Applaudissements répétés.)

Mais l'avenir est inévitable, et l'important pour nous, c'est, quel qu'il soit, de l'accueillii- en chrétiens.

Qui peut connaître le secret du lendemain? A quoi bon s'épuiser, pour le prédire, en vaines dissertations? A quoi bon l'éternelle lamentation sur le malheur des temps, comme si la France, comme si l'Église n'avaient pas connu des jours plus sombres, dont l'une et l'autre sont sorties, en resserrant le pacte de leur antique alliance, celle-là retrouvant sa vocation sur des chemins nouveaux, celle-ci poursuivant par des voies inattendues son immortelle destinée! {Vifs applaudissements.)

Où allons -nous? dit -on. Nous allons où Dieu nous mène, et la question n'est pas de savoir où il nous

conduit, ni par quels chemins, mais si, l'heure venue, il trouvera, parmi nous, des hommes préparés et des cœurs trompés, capables de coirespondre aux desseins qu'il préi)are. (Vifs applaudissements.) C'est la part de notre liberté.

Ce qui fit la j^randeur de notre race il y a quatorze siècles, et plus d'une fois, à d'autres tournants de notre histoire, à Poitiers comme à Patay, comme aux jours de la Ligue, comme au temps du Concordat, c'est qu'au jour donné Dieu put rencontrer en elle, pour ses vues mystérieuses, une force prête à les servir.

Voilà la grande leçon que nous donne, à travers les âges , le passé de notre France.

Le jour se lève, chacun en pressent l'aurore, où la société n'aura, pour se défendre, d'autre ressource que les chrétiens. N'est-ce pas le temps que Dieu a marqué pour faire, encore une fois, récompense suprême de la vaillance et de la foi, de la petite armée des Francs baptisés le missionnaire de son œuvre et la fondatrice de l'ordre nouveau ? Nous en gardons, sans doute, l'invincible espérance; mais, pour qu'à l'heure fixée par Dieu elle devienne une réalité, il y faut ajouter une condition qui dépend de nous-mêmes.

C'est que, l'occasion s'offrant à nos bonnes volontés, les cœurs disposés, comme celui de Clovis, par l'épreuve et par la lutte, soient prêts à répondre à l'appel décisif, et que le cri de Tolbiac en sorte spontanément comme l'acte de foi libérateur. {Applaudissements répétés.)

J'en conviens, l'attente est longue, et rude est

l'œuvre de cette lente réparation ; notre génération s'y est usée, la vôtre s'y épuisera peut-être. Mais ne me dites pas que c'est un labeur ingrat, qui recule trop loin l'heure du succès humain.

Le succès n'est rien, le devoir est tout, et le devoir des catholiques c'est, quoi qu'il en coûte, de seconder l'action de l'Église avec une persévérante sincérité. ( Vifs applaudissements.)

Après tout, ce n'est pas peu de chose que d'être choisis pour un si grand travail ; et s'il est vrai que notre perspective se borne à former de nos corps jetés sur ce fossé le pont par où doit passer l'avenir de la patrie, l'honneur est assez grand ! {Applaudissements,) L'histoire redit les noms de ceux qui n'ont point connu d'autre gloire , et la souffrance d'un travail obscur est le juste prix de cette immortalité.

Les générations ne sont qu'un moment dans l'histoire d'un peuple : chacune marque son passage en creusant son sillon. Sachons creuser le nôtre patiemment, jusqu'à ce que Dieu, selon l'image magnifique de Victor Hugo , dise

... à la vallée où s'imprima notre âme D'effacer notre trace et d'oublier nos noms.

{Vifs applaudissements.)

Pardonnez -moi, Messieurs, ces austères paroles; je crains d'être, du coup, comme c'e^t, hélas! mon triste privilège, classé parmi les vieux. Le débat, il est vrai, n'est pas tranché de savoir qui est vieux et qui est jeune, et c'est un débat qui ne date pas d'hier, puisque, en 1830, Montalembert, âgé de vingt ans, disait à M. de Carné, son collaborateur et son ami,

qui en avait viuj^L-i'inq : a Vous ètos linp vieux, mon cher! » (Rires.)

Mais, si grave quo soil uiou langage, je n'en trouve pas, cependant, (jui convienne mieux à la jeunesse.

Ce que je crains pour elle, ce n'est ni la fougue, ni l'imprudence, ni l'emportement des idées généreuses, ni l'ilhision liicn trop tôt renversée par la réalité !

C'est, — laissez-moi vous le dire, — le dégoût de la lutte par la crainte ou l'habitude de l'insuccès ; c'est, en ce temps ingrat, la tristesse attirante dont parle Rousseau, qui s'empare de tant de jeunes hommes, travaillés par la mélancolie dans l'obscurité d'une époque déshabituée des choses héroïques, et qui s'y laissent aller, écoutant battre leur cœur et passer leur vie, se répétant les vers que leur a tiédies le pauvre Verlaine :

C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi , Sans amour et sans haine, Mon cœur a tant do peine !

Voilà le grand péril d'une jeunesse trop souvent réduite à l'inaction, et c'est un péril bientôt mortel, quand une littérature qui se glorifie d'être païenne répand dans ces âmes, lassées avant l'heure, cette molle philosophie qui les conduit à l'impuissance d'aimer, de vouloir et d'agir, pareille à l'arbre empoisonné dont l'ombrage verse la mort dans l'ivresse du sommeil.

Contre cet état d'âme, je voudrais jusqu'au bout vous défendre de toutes mes forces. Car la vie, c'est la

Intto, (^t non pas la victoire. [Applaudissements rcpé-

Je me souviens qu'au grand jour de Gravelotte, et sous la pluie des obus, un de mes chefs, se tournant vers moi, me dit, le visage souriant : ce Ah! quelle belle fête ! » (Applaudissements.)

Ce n'était pas la vaine fanfaronnade d'un calme affecté, mais, dans le noble or^ueiijiJujTtêtier, la joie sincère du devoir accompli.' <\/s>*^

Depuis, j'ai souvent peij^é, su©d'|Mîre| champs de bataille, à cette parole de-^^^t, et j'ai connu que le -acrifice était une fête, mérfe^r^^^iW lE^it couler le sang par les blessures du cœurTX''^^'^^^ salve d'applaudissements.)

Ce sont, Messieurs, les joies que je vous souhaite comme le cortège de votre vie.

Il en peut être de plus douces : il n'en est pas de plus nobles ni de plus fécondes.

Et quand elles vous paraîtront trop amères, retournez, Messieurs, votre pensée vers le centenaire de Reims : laissez vos cœurs s'enivrer dans l'orgueil de vos fastes patriotiques. Remontez de Clovis à Jeanne (F Arc, de Tolbiac à Orléans, le cours de cette merveilleuse épopée qui fit à votre nation une place unique entre les nations.

Jeanne a péri martyrisée, délaissée par ceux qu'elle avait conduits à la victoire ; Clovis est mort presque ignoré, et Paris sait à peine qu'il garde son tombeau. Mais tous deux, immortels, ont traversé l'histoire, parce que tous deux, dociles à la voix surnaturelle, ont accompli, à l'heure dite, les gestes héroïques de Dieu parmi les Francs! [Vifs applaudissements.)

El c'est pourquoi la postérité, daus le péril qui la presse, embrasse leurs images sacrées comme la cité romaine le Palladiuui antique!

Vous trouverez, Messieurs, dans la contemplation de ces grands souvenirs et de ce spectacle inattendu, la foi qui enfante les sacrifices et l'espérance qui exalte les coui'ages. {Longs applaudissements; acclamations entJiousiastes et prolongées.)

PRONONCÉ

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