DES FÊTES DU XIV^ CENTENAIRE DU BAPTÊME DE GLO\TS
Les syndicats ouvriers chrétiens , créés en gi^aud nombre depuis quelques années, ayant, à l'occasion du XIV*? Centenaire du baptême de Clovis, organisé à Reims, sous l'inspiration de M. Léon Harmel, un Congrès ouvrier chrétien national, M. de Mun fut invité à s"y rendre. 11 répondit avec empressement à cet appel des ouvriers et profita de la circonstance pour leur donner . en même temps que les encouragements légitimes qu'ils méritaient , des conseils nécessaires pour la direction et l'avenir du mouvement dont ils prenaient l'initiative.
Messieurs ,
Je vous remercie très vivement de m'avoir invité à vous adresser la parole au moment où va prendre fin
voire premier Congrès national. C'est l'occasion, pour moi, (le vous renouveler publiquement l'expression (l'une sympathie très sincère dont, vons le savez, je no vous ai jamais marchiandè les témoignages, quelles que fussent les inévitables oppositions soulevées par votre initiative.
11 y a quelques jours, parlant ici même aux jeunes gens, je leur montrais, pareil au peuple franc se dressant du baptistère de Reims, à la face des nations, ce petit noyau d'hommes qui se lève aujourd'hui des foules ouvrières et se tourne, confiant et courageux, vers l'Église catholique, pour lui demander de guider dans sa marche cette force nouvelle, qu'il a formulée dans un nom, symbole à la fois d'un temps et d'une idée, en l'appelant la démocratie chrétienne. (Applaudissements.)
C'est ce noyau d'hommes que rassemble ici, de tous les points de la France, une commune pensée de patriotisme et de foi ; c'est cette force naissante , déjà féconde en promesses d'avenir, que je viens saluer avec une cordialité fraternelle et une joyeuse espérance.
Quand vous avez, Messieurs, décidé de tenir, à Reims, votre Congrès national et de saisir l'occasion du XIV^ Centenaire du baptême de la France, pour établir comme le premier dénombrement de votre jeune armée, vous avez prétendu, si je ne me trompe, faire une manifestation qui fût une publique et claire expression de vos idées et de vos tendances.
Descendants des Francs baptisés, vous avez voulu, dans une éclatante rénovation des vœux prononcés il y a quatorze siècles par vos aïeux au nom de leur pos-
térité, attester votre lidélité à ces engagements sacrés, et, rejetant la funeste doctrine qui, depuis un siècle; a séparé de Dieu la nation française, revendiquer pour elle, autant qu'il est en vous, l'honneur de sa mission chrétienne. {ApplamUsseïiœnts.)
Pionniers des temps nouveaux, vous avez voulu vous relier à travers les siècles aux origines de votre race et montrer que, dans la mobilité des institutions humaines, la société moderne doit rester, sous ses formes nouvelles , fidèle au principe de vie où les sociétés anciennes ont trouvé leur force et leur grandeur.
Vous avez ainsi. Messieurs, fait un acte de foi, dont la haute portée sociale ne doit échapper à personne, et que votre qualité d'ouvriers rend particulièrement méritoire et significatif, parce que, — je n'hésite pas à le dire , — le courage est plus grand pour vous à prendre ainsi position au milieu des travailleurs troml>és ou pervertis qui vous environnent, et parce qu'aussi, dans un état démocratique, les manifestations populaires ont, aux yeux de ceux qui réfléchissent, un intérêt plus vif et de plus graves conséquences, le peuple ayant sur les destinées nationales une action plus directe que dans tout autre régime. [Applaudissements.)
Mais votre initiative ne se borne pas là : j'y remarque un autre caractère, non moins frappant, que je veux aussi mettre bien en lumière.
Ce n'est pas un simple pèlerinage qui vous a conduits à Reims, c'est un congrès, c'est-à-dire une assemblée de mandataires, et, quelle que soit l'importance des délibérations de ces deux journées, la nature
même de vos réunions me paraît en avoir une plus j^^rande et plus décisive.
Ce ne sont pas, en (^(Tel , des individus isolés qui sont venus ici; ce sont les délégués de groupes organisés, formés à la fois par l'intérêt commun de la profession et par un même attachement à un ensemble de croyances et d'idées générales , et cette grande manifestation de foi , de respect pour les origines de la nation, cette proclamation publique de fidélité au pacte conclu par Glovis entre le Christ et les Francs, ce n'est pas une foule d'ouvriers plus ou moins nombreuse qui l'accomplit, c'est la représentation régulière et professionnelle des associations de travailleurs chrétiens.
A'Oilà le fait capital qu'il faut dégager de ces réunions. { Applaudissements.)
A^otre congrès n'est donc pas seulement l'occasion d'une revendication solennelle des droits de Dieu sur la France; il est, en lui-même, la mise en pratique d'une organisation sociale, encore embryonnaire, mais destinée nécessairement à se développer et à grandir, par la force naturelle des événements et des idées. {^Applaudissements.)
Messieurs, vous donnez ainsi un grand exemple. Vous me permettrez, j'en suis sûr, de vous en féliciter cordialement, moi qui ai fait de ces idées maîtresses la règle et l'essence de toute ma vie publique. {Applaudissements.) C'est là, dans ces idées fondamentales, le retour de notre patrie à la foi de son baptême , par la [proclamation publique des droits de Dieu, et l'organisation de la société future, par l'association naturelle (les intérêts communs, que nous sommes assurés de
nous rencontrer toujours dans une intime union de sentiments et d'action, quelles que puissent être parfois nos appréciations diverses sur des points de détail, des questions de conduite ou de circonstance. (Applaudissements.)
Car nous avons pour garantie de cette union, pour base de ce programme commun, — et c'est la force de nos consciences, — bien plus que des spéculations purement humaines, des considérations politiques ou des raisonnements philosophiques : nous avons la parole même du Pape, formulée dans les enseignements adressés à toute la chrétienté, comme dans les conseils spéciaux à notre nation, et qui s'est une fois de plus fait entendre, avec une touchante insistance, à l'occasion même de ces fêtes de Reims. {Double salve d' applaudissements .)
Mais, prenez -y garde, plus sérieuse est la manifestation que vous faites aujourd'hui, plus haute aussi est votre responsabilité devant Dieu, devant le pays, j'ose dire devant l'histoire; car j'ai la confiance que nous écrivons ensemble, chacun à sa manière et suivant sa mission , dans ces années de luttes et d'efTorts souvent obscurs, le commencement d'une page historique pour l'avenir de la France.
Laissez- moi donc. Messieurs, arrêter un moment votre pensée, avec quelque gravité, sur votre œuvre sociale, politique et religieuse et vous dire comment j'en comprends l'esprit.
Saint Rémi, dans une lettre célèbre, écrivait à Clovis, au milieu des rudes labeurs et des luttes violentes qui remplissaient sa vie : « Ayez soin de délibérer avec les vieillards. »
De Mun. — Discours. VI. — 3
Le conseil est de tous les temps, et puisque me voilà |)rès du tomhoaii de saint Rémi, parmi les Francs d'aujourd'hui , qui l'ont trêve un instant à leurs occupations journalières, permettez an vétéran de délibérer un peu avec vous.
Votre œuvre sociale, je l'ai délinie jiresque entièrement à mes yeux, en marquant le caractère de vos réunions et l'esprit de votre congrès.
C'est bien, avant tout, comme une sorte d'appel à Dieu, formé par le peuple ouvrier contre des souffrances et des injustices imméritées. (Ajiplaudissements.)
Les souffrances, hélas ! vous le savez bien, elles sont inévitables, non seulement parce qu'elles sont la loi de l'humanité, plus dure en tous les temps pour les petits que pour les grands, pour les faibles que pour les puissants, mais aussi parce qu'elles sont, pour tous, le cortège douloureux, cruelle rançon de ses bienfaits, que la civilisation traîne avec elle : pareille à cette peuplade en migration dont parle Lamartine qui, un moment arrêtée dans la forêt immense, se lève tout à coup, jette à bas, comme dans une démence, les arbres séculaires et disperse sans abri leurs hôtes habituels, puis, des troncs renversés jetant un pont sur la rivière prochaine, passe et continue sa route en laissant derrière elle les ruines qu'elle a faites. (Applaudissements.)
Les injustices! il y en aura toujours : elles sont le fruit, inexplicable à nos regards bornés, de la fatale inégalité des hommes, et Dieu, qui les permet comme les souffrances, leur réserve une éternelle réparation dans la juste répartition des récompenses et des peines.
Mais à ce desliii mystérieux de l'humanité, conséquence de son péché d'origine , que l'incrédulité heurte vainement de sa révolte impuissante, Dieu marque aussi, dans la loi de justice et de charité qu'il lui dicte, une limite et un constant correctif.
C'est le fondement même dos sociétés chrétiennes : elles acceptent la soutlrance, non pour s'y résigner dans un fatalisme immobile, ou pour l'étoutïer, comme les sociétés païennes, sous la jouissance de quelquesuns, mais pour travailler sans relâche et sans trêve à l'adoucir et à la diminuer par les mœurs qu'elles l)ratiquent et par les institutions qu'elles se donnent.
Elles ne se délivreront pas pleinement des injustices, elles le savent, mais elles n'en prennent pas leur parti, comme d'une impitoyable loi d'airain, et leur eftbrt perpétuel est de les prévoir, à mesure que les multiplie la transformation des conditions sociales, pour les empêcher, autant qu'il est en elles, par des lois protectrices et des organes tutélaires. (Applaudissements.)
Vous demandez à la société d'avoir, de sa mission , cette conception chrétienne; c'est votre droit, et notre devoir à nous est d'aider votre légitime revendication, car cette notion supérieure, notre société l'a perdue.
Il ne faut pas cependant. Messieurs, méconnaître notre temps ; je ne suis pas de ceux qui écrivent chaque jour, sur les murs de la salle du festin, la condamnation du prophète. Le nombre est grand autour de nous de ceux qu'enflamment le feu de la charité et la noble passion de la justice.
Mais ce ne sont jamais, comme la vertu elle-
mémo, que des cxcoplions : leur action n'est qu'une action privée, dès lors sans elTet général, et les lois sociales en paralysent le bienfait, parce qu'imprégnées de matérialisme, elles laissent libre cours à l'égoïsme qui sera toujours l'atlrail du plus grand nombre.
Voilà le mal i^rofond d'où naissent aujourd'hui toutes les plaintes que soulève l'usage de la richesse et de la propriété.
Le libéralisme en est responsable, non que ses représentants en soient coupables directement ou qu'ils demeurent étrangers aux généreux mouvements de la miséricorde, — cela est bien loin de ma pensée, — mais parce que sa doctrine en elle-même, qui méconnaît la loi divine et ne laisse subsister que les intérêts humains, n'oppose aucun correctif à l'inévitable souffrance et qu'elle est ainsi, nécessairement, une doctrine impitoyable. {Applaudissements.)
Devant elle, le socialisme s'est levé. Il a vu la souffrance, et il parle de pitié. Mais sa pitié est purement humaine : c'est la passion de la jouissance, l'une des formes de l'égoïsme, qui la stimule, et non la loi divine de l'amour : elle ne peut enfanter que la colère et ne sait offrir que la révolte.
Il a perçu l'injustice, et il parle du droit; mais le droit qu'il invoque n'est que le droit de l'homme, et comme il se heurte à d'autres droits humains, sans qu'aucune loi supérieure en borne la limite, il n'a, pour triompher, d'autre raison que la violence.
Sans doute , le socialisme se dresse contre le libéralisme comme un ennemi mortel (applaudissements), et il l'est en effet; mais cet ennemi n'est qu'un fils rebelle, pareil au fils de l'Arétin, corrompu par les
leçons de son père et devenu son châtiment. Leur origine est commune, c'est la déification de l'homme : l'un a méprisé Dieu, l'autre le hait; tous deux l'ont renié. L'âpre lutte qui les met aux prises n'est qu'une rencontre d'égoïsmes humains.
Suivant la forte parole de Me^ d'Hulst à Notre-Dame, entre eux « je vois bien un conflit de convoitises, je n'aperçois pas un antagonisme de principes ». (Applaiidissenients.)
Vous, Messieurs, dans ce combat où se jouent vos intérêts les plus directs, vous aviez le droit de prendre position, et vous l'avez fait à votre grand honneur en vous séparant nettement des uns et des autres. Vous croyez au Dieu vivant, législateur suprême, et vous demandez que les lois humaines soient inspirées de sa loi supérieure ; vous êtes chrétiens, et vous demandez au christianisme son intervention pacifique pour obtenir l'adoucissement des souffrances et le redressement des injustices.
C'est la première partie de votre œuvre sociale.
Depuis vingt-cinq ans je lutte, avec mes amis, sur ce terrain, et je salue avec joie l'entrée en ligne de vos troupes fraîches et impétueuses. (Applaudissements.)
Il peut y avoir entre nous matière à discussions, sur la mesure et le choix de vos revendications ; mais nous sommes d'accord sur le principe, et j'en veux, comme vous, tirer peu à peu, à la lumière des enseignements de l'Église, toutes les conséquences sociales. Gela suffit pour notre action commune. (Applaudissements.)
Ce n'est pas tout cependant : ayant établi la base de
cette action, il faut encore l'organiser, cai' rien ne se fait sans oi'ganisation. C'est l'objet de vos syndicats et de vos cercles d'études qui m'apparaissent, à la fois, comme un but et comme un moyen, parce qu'ils sont un piemier jalon dans la voie qui mène à la représentation des droits et des intérêts ]irofessionnels, et paice qu'ils vous donnent, par la puissance de l'association , la force nécessaire pour faire valoir vos idées.
Ici encore, la question se pose de la même manière.
L'individualisme est le fruit spontané de l'égoïsme, et c'était l'effet nécessaire des doctrines matérialistes d'y donner naissance par le libre déchaînement des intérêts humains. Cependant l'association est si bien naturelle à l'homme, que ce siècle même, qui dès son début l'a proscrite de ses codes, n'a cessé d'y recourir.
Seulement, son objet n'étant que le développement des richesses et non la protection des droits de chacun, elle n'a été qu'un merveilleux mais aveugle instrument de progrès matériel.
C'est l'association des capitaux : il ne faut pas la maudire, car elle a été le levier du développement industriel, et vous savez toute la puissance qu'elle a créée; mais elle n'a pas trouvé dans l'association du travail son contrepoids nécessaire, et, soustraite à la loi divine, comme toutes les institutions de ce temps, vous savez aussi tous les abus qu'elle a engendrés. ( Applaudissements.)
Là encore, le socialisme a trouvé une terre toute préparée. L'effet principal de l'individualisme lui est apparu dans l'isolement des faibles et dans l'abus de
la centraliî^atioll administrative qui en est la conséquence ; mais, au lieu d'en chercher le remède dans le retour aux associations naturelles, il a prétendu le découvrir en augmentant jusqu'au despotisme la prédominance de l'État. {Applaudissements.)
Il a dénoncé les associations de capitaux, mais pour que l'État dont elles gênent l'omnipotence mît la main sur elles; il a développé à outrance l'association des travailleurs, mais pour l'employer à la conquête par l'État de toutes les richesses, puis à la conquête de l'État lui-même : si bien que le dernier terme de l'évolution qu'il prépare serait l'écrasement définitif, par la puissance collective, de toutes les forces naturelles de la nation, des associations, des familles et des individus.
Et parce qu'au fond des doctrines, en apparence adverses, il y a, sur les droits naturels, l'erreur matérialiste commune aux deux partis, le socialisme, bien loin d'être un remède contre l'individualisme, n'en est, en quelque sorte, qu'une monstrueuse hypertrophie. (Applaudissements.)
Messieurs, vous l'avez compris, l'organisation professionnelle est le seul moyen, pour vous, d'échapper à l'individualisme et de résister au socialisme : c'est l'usage d'un droit naturel et de la plus incontestable des libertés; ce n'est pas une arme de guerre, mais la garantie légitime des droits du travail et le moyen de réaliser pratiquement, par les règlements de la profession, librement acceptés et publiquement reconnus, comme par le large exercice de la propriété corporative, ces réformes impatiemment réclamées dans l'organisation du travail pour sa durée, pour
l'emploi des femmes et des enlants, pour le taux des salaires, pour l'assistance et pour la prévoyance, que la législation parlementaire poursuit vainement depuis tant d'années, parce qu'elle n'envisage jamais que TKtat et les individus.
C'est plus encore : c'est l'unique remède à l'état d'inorganisation où la suppression des corps spontanés a laissé depuis cent ans la société française, et c'est ainsi, pour un État démocratique, la condition même de l'existence; car, faute d'en être pourvu, il n'est qu'une multitude flottante, livrée à tous les caprices de la force ou du nombre et à tous les entraînements de la passion. (Applaudissements.)
Encore une fois, en face de cette seconde partie de votre œuvre sociale, je puis le répéter : depuis vingtcinq ans, j'ai consacré mes forces à la défense de ces idées, et vos associations trouvent aujourd'hui devant elles un ami de la veille qui sera celui du lendemain. ( Vifs applaudissements.)
Vous le savez, — et votre confiance, en m'autorisant atout dire, m'en fait un devoir, — l'association professionnelle n'est complète à mes yeux et pleinement féconde, que lorsqu'elle rassemble, sous les formes compatibles avec l'organisation moderne du travail industriel, les deux éléments inséparables de la production : le capital et le travail, les patrons et les ouvriers.
Je n'ignore aucune des difficultés qui s'opposent souvent, dans l'état actuel des esprits, à la réalisation de ce programme; je les déplore toujours, je crois que, par des moyens divers, il faut travailler sans cesse à ce rapprochement, et je le dis ici, comme je
le dirais dans une assemblée de patrons : le but, c'est l'entente commune dans le respect des droits de chacun; le moyen, c'est l'esprit chrétien.
Tout effort qui s'inspire de cette double pensée a droit à la sympathie des catholiques et des bons citoyens. La mienne ne lui fera jamais défaut. (Ap- 2)laudissements.)
Messieurs, il me reste à vous parler de votre œuvre politique et de votre œuvre religieuse. Je le ferai très brièvement.
Quand je dis votre œuvre politique, je ne songe pas à une œuvre électorale, bien qu'assurément vous ayez le droit sur ce terrain, comme sur les autres, de faire valoir vos idées et sentir votre force. Mais l'action électorale est une action spéciale, qui m'apparaît comme le résultat d'un effort social patiemment accompli, et non pas comme un but, si ce n'est pour ceux dont la conquête du pouvoir forme tout le programme et satisfait toute l'ambition.
Ma pensée est plus haute. Votre grande œuvre politique, c'est, à mes yeux, de faire aimer le peuple auquel vous appartenez et de lui mériter ainsi la confiance dont il a besoin pour accomplir ses destinées.
Messieurs, le plus grand service qu'on puisse rendre au peuple, c'est de lui dire la vérité, et il en est une qu'il faut lui répéter avant toutes les autres. La voici : c'est que , si les sociétés peuvent s'abriter et vivre sous les formes diverses que fait naître la marche des temps, il leur faut cependant, pour demeurer fortes et prospères, observer certaines conditions essentielles à la vie de toutes les nations ; un État dé-
mocratique ii'écha[)pe pas plus que les autres à cette loi supérieure; il y est, s'il s(i peut, plus astreint encore, parce que la mobilité même des courants qui l'entraînent et des passions qui l'agitent lui fait une obligation, d'autant plus impérieuse, de s'appuyer sur des bases inébranlables.
Ces bases, vous les connaissez bien, car vous en inscrivez les noms, comme une déclaration de principes, au frontispice de vos associations.
C'est la religion, non point soumise à une injurieuse tolérance, mais libre de sa vie, de sa parole, de son enseignement, gardienne respectée de cette croyance au divin législateur dont vous invoquez hautement la doctrine sociale. {Applaudisseme^its.)
C'est la famille, non point livrée aux lois qui détruisent son foyer ni aux mœurs qui ruinent sa fécondité , mais protégée, dans sa dignité chrétienne, comme la cellule où se forme la patrie. ( Vifs applaudissements.)
C'est la propriété , non point abandonnée, dans son exercice, à tous les excès d'une jouissance égoïste, mais consacrée dans son principe, comme l'intangible garantie de la liberté. (Applaudissements.)
Religion, famille, propriété, idées vieilles comme le monde, qui dureront autant que lui, et sans cesse cependant menacées, combattues, par la révolte des passions ; abris nécessaires de toutes les sociétés humaines, si nécessaires qu'elles se hâtent, pour les reconstruire, d'en ramasser les débris, quand elles les ont renversés dans un jour de folie.
Religion, famille, propriété, mots vulgaires dont on raille la banalité, mots sacrés cependant, comme la
devise iiièine de \b. civiUssX'ion. {Doubla salve d'applaudissements.)
Cette devise, c'est votre honneur de la revendiquer et de l'arborer, comme un drapeau, au milieu du peuple !
Car ce qui éloigne de lui, ce qui le rend suspect , c'est justement qu'entraîné par les fauteurs de la révolution sociale, il apparaît trop souvent comme la force aveugle et terrible qui peut, en un jour d'affolement, jeter bas ces fondements naturels de l'édifice social.
Il n'en a pas le droit.
C'est le trahir que de lui tenir un autre langage, et c'est le tromper sur ses propres intérêts, car les réformes fécondes ont besoin du concours de toutes les forces sociales, et quand on décourage, par la violence, les hommes de bonne volonté qui pourraient les hâter, on en recule, on en retarde indéfiniment l'heure si longtemps espérée. (Applaudissements.)
Il faut, Messieurs, combler ce fossé qui sépare les deux classes de la nation. Nous vous y aiderons de toutes nos forces, et vous, vous y parviendrez par votre courage et votre sagesse, en vous levant les premiers contre les hommes de désordre, pour leur barrer la route, en mesurant vos revendications par l'étude réfléchie de ce qui est juste, possible et pratique, en donnant l'exemple de la conciliation dans l'exercice de vos droits, de l'exactitude dans l'accomplissement de vos devoirs. (Applaudisseme^its.)
Ainsi, peu à peu, vous gagnerez la confiance publique à votre cause et , du même coup , à la cause populaire.
Il arrivera do vous comme aulrotbis des Francs qui, d'abord inquiétants et redoutés, puis devenus, aux yeux de tous, le rompait de la civilisation menacée, attirèrent à eux tous les éléments do vie répandus sur le sol gaulois, et firent ainsi la fusion nécessaire des éléments du passé et de l'avenir, d'où soitit la société nouvelle. Ce sera votre grande œuvre politique. ( Vifs applauiHi^sements.)
Et, comme vous auiez lait aimer le peuple, comme il vous aura vus le servir avec ce dévouement généreux, le peuple, à son tour, viendra vers vous. Ce sera votre récompense et votre grande œuvre religieuse.
Sans doute, et dès aujourd'hui, vous en accomplissez une part en affirmant votre foi, en réclamant la liberté pour les consciences chrétiennes ! Mais votre œuvre est autre et plus grande.
Saint Avitus, évêque de Vienne, écrivait à Clovis après son baptême :
(( Il ne me reste qu'un progrès à vous souhaiter, et le voici : puisque Dieu va faire, par vous, de votre nation sa nation, allez porter une part de votre trésor, les semences de foi contenues dans votre cœur, à ces peuples de l'au delà qui vivent jusqu'ici dans leur ignorance naturelle. »
Messieurs, c'est votre mission, et c'est à mon tour le progrès que je vous souhaite.
Allez, vous que Dieu a choisis pour être sa nation , allez, apôtres volontaires, porter à ce peuple de l'au delà qui vous environne, et qu'une conspiration criminelle retient dans l'ignorance de Dieu, allez lui porter les semences de foi qui sont dans votre cœur. (Vifs applaudissements.)
Allez lui porter, non pas une religion timide et connue effrayée d'elle-même, qui redoute le jour et la lumière, non pas une doctrine étroite et faussée, rabaissée au niveau des intérêts qui s'en couvrent et méconnue par ceux mêmes qui l'invoquent, mais la grande, la large parole de l'Évangile annoncée pour tous, la charte immortelle des droits et des devoirs de l'humanité ! {AppiaiidisseNients.)
La force des socialistes est dans cette vertu d'expansion, dans cette confiance en leur œuvre, surtout dans le prestige toujours victorieux de ces grandes idées de justice et d'humanité que le christianisme a jetées sur le monde, et dont il s'empare pour offrir au peuple, détourné de l'idéal chrétien, l'idéal terrestre d'une société chimérique promise à sa foi, pour prix de ses violences.
Reprenez les biens qu'on vous dérobe, et vous vaincrez !
Vous êtes une minorité ! Mais les minorités croyantes entraînent les foules indécises, et peu à peu, comme la lumière du jour dore les sommets avant de s'étendre dans la plaine, vous verrez la foi toucher d'abord quelques fronts levés vers Dieu, puis descendre sur les masses de qui dépendent l'avenir et la destinée de la patrie.
Ce jour-là, nous serons sauvés, parce que, d'un bout à l'autre de la terre française, retentira, comme une acclamation triomphale, ce vieux cri de notre race :
Vive le Christ qui aime les Francs'. {Triple salve d'applaudissements. Acclamatio7is.)