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vous pouvez l'être vous-même ((»i rit), et je puis vous assurer que dans les principes que je viens d'énoncer tout à l'heure, relativement à l'intérêt du capital, il n'y a rien qui ne soit parfaitement orthodoxe.
M. Jaurès. Nous en sommes assurés.
M. LE COMTE Alhert DE MuN. Eh bien, vous voilà donc tranquilles sur ce point, et j'en suis bien aise, car je serais désolé d'alarmer la conscience de mes honorables collègues de ce côté de la Chambre. {L'orateur désigne l'extrême gauche, — Rires à droite.)
Mais, ceci posé, j'ajoute, parce que c'est la vérité et mon devoir de la dire, qu'il y a certainement des bénéfices illégitimes et abusifs : ce sont ceux que procure l'agiotage.
Et je dis l'agiotage, parce que j'entends distinguer très nettement cette pratique de la spéculation ellemême. {Très bien! très bien! à droite.)
La spéculation, quand elle est contenue par la morale, quand elle se borne à prévoir la variation normale des prix, suivant les temps et les lieux, pour retirer, par l'achat et la vente, un bénéfice de cette variation , est une opération non seulement légitime, mais nécessaire, parce qu'elle est l'âme du commerce, et que sans commerce il n'y a plus d'échanges.
L'agiotage est tout autre chose. Il fait de la spéculation l'objet unique de la transaction , il produit artificiellement la hausse ou la baisse et trouble profondément les conditions naturelles de l'achat et de la vente. Ces pratiques, il faut les condamner avec résolution. Il y a des lois pour cela ! {Réclamations à Vextrême gauche.)
M. LE COMTE D'HcGUEtj. Oïl 110 les applique pas.
M. LE COMTE Albert de Mun. Il faut les appliquer. Si elles ne sont pas assez efficaces , il faut les compléter.
M. Toussaint. Qu'on applique d'abord celles qui existent!
M. le comte Albert de Mun. Ce sont précisément des réformes que la législation peut accomplir sans )»oule verser l'ordre social.
M. Faberot. Les agioteurs se promènent aujourd'hui en pleine liberté !
M. le comte Albert de Mun. Mais que l'industrie soit nécessairement condamnée à ce jeu immoral, que l'industrie ne puisse vivre que par ces moyens coupables, je dis que cela est inexact, et qu'au nom même et pour l'honneur de l'industrie de notre pays, il faut protester avec la dernière énergie contre une pareille assertion qui égare les esprits de la manière la plus dangereuse. {Applaudissements sur plusieurs bancs.)
S'il y a des capitalistes qui donnent cet exemple et qui s'enrichissent par ces moyens illégitimes, il faut les flétrir ; mais il est impossible de faire peser, par système , sur l'industrie tout entière ce reproche odieux. (Très bien! très bien! à droite.)
Je viens maintenant, après ces considérations théoriques, à l'examen pratique que j'ai annoncé à la Chambre.
Quelle serait l'amélioration donnée aux travailleurs si on supprimait l'intérêt du capital et les bénéfices pour en faire la répartition entre les ouvriers?
Ce sont les faits, les statistiques, qui vont répondre, et ils démontreront d'abord que le bénéfice de l'entre-
prise n'ost pas du tout, en toute circonstance, et de beaucoup supérieur aux bénéticesdu travail, puisque la répartition de ces bénéfices entre les tr-availleurs n'améliorerait ))as sensihlejuenL leui' situation matérielle.
11 y a quelqu'un cpic les socialistes n'aiment plus beaucoup à s'entendre citer, mais pour lequel ils auraient bien tort d'êlie ingrats; car, comme on dit vulgairement, il a apporté pas mal d'eau à leur moulin, c'est Stuart Mill. Il a dit « que la somme qui revient au capital et au profit, comparée à la totalité du capital reproduit chaque année et dépensé en salaire, demeure bien au-dessous de ce que l'imagination populaire se figure ». C'est aussi mon avis.
Les arguments de statistique, les plus forts dans ces matières, ne manquent pas pour l'établir.
Il y a un calcul qui figure dans un petit opuscule où, sous forme de dialogue entre un patron et un ouvrier, l'auteur, — ce pourrait bien être M. Jules Guesde, — s'efforce d'exposer les beautés du système collectiviste. Et voici comment l'ouvrier explique à son patron les motifs de ses revendications :
Il donne 7 milliards 430 millions comme chiffre de la production manufacturière ; il en déduit 5 milliards 136 millions pour la matière première et le combustible, et il dit que la différence de 1 milliard 994 millions qui constitue la plus-value se répartit en 980 millions de salaires et 1 milliard 14 millions de profits ou dividendes. C'est un gros chiffre, et je comprends que l'ouvrier, qui le croit évidemment juste, se dise : (( Mais je suis frustré! Il nous revient à mes camarades et à moi une part énorme. »
Or on a discuté ces calculs, on les a examinés de piès, et on a montré à l'auteur de la brochure qu'il ne déduisait du total de la production que les matières premières et le combustible, et qu'il oubliait d'en déduire les frais généraux, ce qui moditie singulièreuient les résultats; car il y a une grande ditïérence entre les bénéfices nets et les bénéfices bruts. {Très bien! très bien!)
Mais il y a bien d'autres exemples. Je n'en veux lire que deux, pour ne pas fatiguer la Chambre : c'est d'abord une statistique des houillères de France dans l'année 1888, qui fut une année prospère.
En 1888, toutes les houillères de France ont gagné :fâ,3C2,000 fr. (dividendes et réserves), ce qui fait ressortir le bénéfice moyen du capital à 1 fr. 47 par lonne, tandis que le salaire de l'ouvrier a été de 5 fr. 04 par tonne. Or on a réuni dans la moyenne les 127 mines en perte aux 166 mines en gain.
L'autre exemple que je veux citer est plus frappant encore : c'est une statistique dressée par l'État de Massachusets, dont, vous le savez, le bureau du travail est le mieux organisé de tous ceux de l'Union américaine. Elle établit que, si l'on faisait une répartition égale par tête entre les ouvriers, d'une part, et les employés ou actionnaires, de l'autre, de tous les profits industriels, les ouvriers perdraient, dans les établissements particuliers, chacun 1 dollar et demi, et dans ceux qu'exploitent des sociétés anonymes ils gagneraient 1 dollar 35 par an.
Voilà les chiffres de la statistique. Il en résulte, avec la dernière évidence, que c'est entretenir dans l'esprit des populations ouvrières une erreur de fait, et une
erreui' très dangereuse pauses conséquences sociales, que de leur dire qu'en toute circonstance, toujours et partout, par reffoL d'une loi économique invaiiable, les bénéfices du capital dépassent de beaucoup les bénéfices du travail , et qu'ainsi l'ouvrier est nécessairement, comme parle Karl Marx, livré à un vampire avide et nourri de son travail.
Sans doute, on ne manque pas de le dire, et nul ne songe à le nier, il y a des établissements industriels qui font de très gros bénéfices ; c'est même la chance de ceux-là qui stimule les autres ; sans quoi, personne ne se risquerait à l'industrie. Gela choque, cela indigne les socialistes, parce qu'ils sont poursuivis, hantés par la chimère de la fausse égalité et des mathématiques sociales. Mais je me permets de leur demander s'ils sont choqués, s'ils s'indignent au même degré de la situation des établissements qui travaillent à perte, et il y en a malheureusement beaucoup, chez nous, dans l'état de gêne, de crises perpétuelles où les charges fiscales placent trop souvent l'industrie française.
Eh bien, dans ces établissements-là, comme l'industrie continue quand même , c'est le capital qui , en se consumant, soutient et nourrit l'ouvrier. C'est la loi de Marx absolument renversée. {Applaudissements à droite et sur divers hancs.)
Donc, il n'y a pas de loi générale, pas de loi absolue; donc, c'est une erreur de croire que, dans le régime capitaliste , l'excès constant et abusif des bénéfices du capital sur ceux du travail empêche nécessairement les réformes d'aboutir, et alors il faut toujours en revenir là, puisqu'on veut, pour cette raison, y subs-
litiier le régime collectiviste : quelle serait, si on pouvait l'appliquer dès demain, l'amélioration réelle apportée à la condition du ti^availleur? ' Très ftieu ! ti'ès bien! à droite.)
Messieurs, ces réflexions m'ont frappé l'esprit très vivement, ces jours derniers, en lisant, avec l'attention qu'il mérite, le discours dans lequel l'honorable M. Millerand a tracé le programme du parti socialiste. Je dis « le programme du parti socialiste », sans avoir la prétention de décider si la qualité de socialiste peut subsister en deiiors de ce programme ; c'est un soin que je laisse à l'honorable M. Mirman. {On rit.)
Mais je le prends comme on Ta donné, comme un programme de parti et de réformes immédiatement applicables.
M. Millerand a indiqué comme base générale du programme la socialisation des entreprises actuellement transformées en monopoles, ou en exploitations collectives, ou en voie de subir cette transformation. Eh bien, tous les raisonnements que j'ai établis tout à l'heure, en essayant de réfuter la théorie de la plusvalue, trouvent ici leur application. Je me demande ce que les travailleurs gagneront à ce régime, lorsqu'on aura fait sur les produits tous les prélèvements nécessaires, en admettant même que ces prélèvements ne soient pas plus élevés avec la gérance de l'État qu'avec celle de l'industrie privée.
Il est vrai qu'on répond à cette inévitable objection qu'une réforme collectiviste partielle ne peut être une épreuve suffisante et qu'il est nécessaire, pour que ce régime porte tous ses fruits, que la transformation
soit générale et la soci;ilisation des instruments et des produits universelle.
Mais alors nous voilà ramenés à cette discussion qui commence à être très lamilière pour la Chambre et qui aussi, heureusement, pénètre les milieux intellectuels et s'institue devant les auditoires populaires, sur le mécanisme de la société collectiviste.
Comment, une t'ois l'expropriation des possédants admise et accomplie avec ou sans indemnité, comment se fera par les comités de statistique la formidable opération de la détermination de la production et de la consommation générale? Comment, une fois cette besogne immense exécutée, se fera la répartition du travail entre les citoyens avec toutes les différences d'attrait, d'aptitude, de facilité qu'il comporte? Gomment s'établira la rémunération d'un travail si difficile à répartir? Comment enfin sera réglée la question si confuse et pourtant si essentielle de la jouissance des objets de consommation?
Ce ne sont là qu'un certain nombre des difficultés que soulève la mise en œuvre du régime collectiviste : elles suffisent, toutes les fois qu'on les envisage sérieusement, à jeter l'esprit dans une profonde et troublante perplexité. (Très bien! très bien!)
Le docteur Schœffîe, qui a été le commentateur le plus clair de Karl Marx...
M. Jules Guesde. Et de Bismarck. Il a joué un rôle en partie double : il est le commentateur de Karl Marx et de Bismarck.
M. LE COMTE Albert de Mun. Eh bien, prenons donc seulement la première de ces attributions, et, puisque ce n'est pas la doctrine du prince de Bis-
marck que j'examine, envisageons le commentateur de Karl Marx.
Schœffle n'a pas réussi à se soustraire à cette perplexité: Mais il n'est pas le seul. Je lis attentivement la Revue socialiste, et en particulier les articles très intéressants que M. Georges Renard a consacrés à l'exposé du collectivisme. J'ai lu aussi les études où M. Jaurès a apporté au service de sa cause l'effort de sa plume après celui de sa parole, et il m'a paru que tous deux, s'ils n'étaient pas troublés eux-mêmes, laissaient leurs lecteurs profondément troublés. {Aj^i^laudissements.)
Eh bien, Messieurs, si le collectivisme réduit, mitigé, transitoire, de M. Millerand ne peut assurer aux travailleurs aucune amélioration sérieuse ; si le collectivisme définitif et universel de M. Jules Guesde ne peut trouver dans aucune description une formule précise et intelligible, je demande ce qui reste de tangible et de pratique à ceux qui veulent des réformes?
Ah ! il y a une réponse qui m'a été faite dans les entretiens que j'aime à avoir, pour essayer de m'éclairer, avec nos collègues socialistes ; car j'étudie ces questions à la fois avec la conviction très profonde des idées que je défends, et la plus grande bonne volonté de comprendre celles des autres : et c'est une bonne volonté très naturelle chez un homme qui n'est pas, — j'ai à peine besoin de le dire, — animé d'un enthousiasme bien ardent et bien vif pour la société économique de son temps.
On m'a dit : Vous nous reprochez de ne pas pouvoir décrire ce que sera la société collectiviste. Mais
est-ce qu'en 1787, en 1788, à Ih veille de la Révolution française, au milieu des aspirations universelles vers un régime nouveau, au milieu des plaintes soulevées par les abus, dans le grand essor des doctrines philosophiques et des systèmes économiques, est-ce que quelqu'un aurait pu dire ce qu'allait être la société du lendemain? Est-ce que quelqu'un aurait osé prévoir la nuit du 4 août, la sécularisation des biens du clei'gé, la confiscation, la transformation des biens féodaux?
Gela est vrai, mais l'exemple même tourne contre vous. Je n'ai pas besoin de le dire, personne ici n'attend de moi l'apologie de la Révolution de 1789. Il y a, d'ailleurs, dans la Chambre un assez grand nombre de mes collègues prêts à se charger de ce soin. (On rit.)
Je ne prétends pas davantage départager les socialistes et ceux qui leur reprochent d'être infidèles à la doctrine de 1789, tandis qu'eux-mêmes les accusent de la fouler aux pieds. Mais il y a une question de fait qui me frappe beaucoup : c'est que la Révolution de 1789, qui a été profonde au point de vue philosophique, — et c'est justement par là qu'à mes yeux elle a été viciée, — n'a pas été, n'a pas pu être une transformation des conditions de la société : elle a introduit des idées et des formes politiques nouvelles, elle a aboli des privilèges, elle a détruit des organismes sociaux; mais, au point de vue de la distribution de la richesse, elle a été simplement une translation de la propriété, effectuée par des moyens violents. ( Très bien! très bien! à droite.) M
De tout le long travail d'unification et de centralisation de l'ancien régime, de toutes les doctrines peu à
peu formées par les légistes sur le droit régalien , sur l'exercice absolu du droit de propriété, il s'est fait, avec les idées nouvelles de liberté et d'égalité, comme un moule rempli par un double courant, où la société moderne est venue se cristalliser sous la main puissante de Napoléon.
Et cela est si vrai que cette société, transformée extérieurement, est restée pénétrée des traditions, des coutumes de l'ancien régime; que le code civil en est plein, et qu'à chaque instant j'entends ici invoquer les lois du passé comme le fondement même de notre droit public.
M. Bovier-Lapierre. Le code civil a été réformateur !
M. LE COMTE Albert de Mux. Vous ne pouvez pas nier, monsieur Bovier-Lapierre, que le code civil ne soit précisément le témoignage écrit de la rencontre dont je parle entre les coutumes de l'ancien régime, les doctrines des légistes et les idées nouvelles de la Révolution ; c'est un fait qui saute à tous les yeux. Mais c'est justement ce qui a fait sa force.
M. Faberot. Ce n'est pas l'idéal !
M. Lemire. Évidemment non !
M. LE COMTE Albert de Mux. C'est ainsi que la société moderne a pu se fonder et vivre parce que, ayant renversé beaucoup des appuis qu'elle tenait du passé, ayant assis ses fondements sur une base philosophique fausse et chancelante, elle a cependant retenu de l'histoire, de ses développements successifs et des habitudes séculaires de la nation , des éléments de durée qui lui ont permis de subsister, de grandir et de se fortifier.
De Mon, — Discours. VI. — 4
11 n'y a rien do fjareil dans la Iran.stbrrnation radicale que les socialistes i»ous oflVonl, et c'est pourquoi elle ne peut être qu'une conception chimérique ou une révolution d'un jour, sans autre lendemain qu'une inévitable léaction , parce qu'aucun ordre social, quelles que soient les erreurs de son berceau, quelle que soit la violence de son origine, ne peut s'établir au mépris de certains principes généraux qui demeurent immuables, et de certaines traditions qui, dans une vieille nation, ont peu à peu, par le long travail des siècles, pénétré tous ses ressorts.
Vos origines, elle ne sont pas en 1789, elles sont plus tard, en 1796 : à la conjuration de Babeuf et à la république des Égaux.
M. Jules Guesde. Nous acceptons ce patronage.
M. LE COMTE Albert de Mun. Je suis enchanté de cette déclaration : voilà une question bien tranchée pour le pays. {Applaudissements au centre et à droite.)
M. Jules Guesde. Vous ne préféreriez pas les journées de septembre comme berceau? Nous, nous nous contentons de la conjuration des Égaux !
M. le comte Albert de Mun. Oh ! mon berceau, Monsieur, il est beaucoup plus haut qu'en 1789 : il est dans la société chrétienne, dans une région fort éloignée de celle où s'agite le conflit de 1789 et de 1796!
Mais voici la grande différence entre nous : si je trouve dans les sociétés du passé, comme celle du moyen âge, des modèles que je respecte; si je cherche à faire pénétrer l'esprit chrétien qui les animait dans la société de mon temps, je sais aussi que cet esprit chrétien peut se plier à ses formes et à ses nécessités,
et je ne crois pas qu'il taille, pour la réformer, la renverser de fond en comble !
Mais je reviens à votre interruption première dont je suis très heureux. Votre tradition, c'est Babeuf et la république des Égaux.
Eh bien, vous serez peut-être plus heureux que Babeuf; vous pourrez peut-être, dans un jour de surprise et de violence , devenir les maîtres de la nation, et alors, oui, je vous en crois très capables, vous déposséderez les capitalistes, vous pourrez exproprier, nationaliser, comme autrefois les biens du clergé et de la noblesse, la propriété industrielle, et ce ne sera pas plus juste. Mais vous ne réussirez qu'à satisfaire des passions, et puis vous constituerez de nouveaux propriétaires. {Applaudissements et rires.) Vous n'irez pas au delà; vous n'organiserez pas une nouvelle forme de distribution des richesses, parce que vous vous heurterez, comme vos devanciers, aux faits, au bon sens, aux habitudes, aux conditions mêmes de la vie sociale.
Et quand on ne peut offrir à son pays, à la foule des travailleurs, qu'une pareille perspective, et cette sorte d'aspiration, à la fois vague et violente, vers un régime inconnu, sans autre modèle qu'une conception imaginaire , sans autre racine que des passions satisfaites , on n'a pas le droit de lui jeter des paroles de colère, qui sont des paroles de découragement parce qu'elles le détournent des réformes fécondes et efficaces, pour ne lui montrer de remède que dans la révolution sociale. (Vifs applaudissements à droite et au centre. — Interruptions à Vextrême gauche.)
On n'a pas le droit de répandre dans les foules émues,
troublées par la souffrance, des l'oriiiules absolues comme celle de Karl Marx : « L(3 patron vole six heures de travail sur douze à son ouvrier! » parce qu'elles ne peuvent avoir qu'une sanction, qu'une signification précise : c'est qu'il faut faire rendre gorge aux voleurs; cL que cela, c'est la révolution sociale. {A2>2^l<^^dûsements à droite.)
Eh! mon Dieu, les réformes, les modifications progressives de l'organisation du travail, qui refuse d'y croire et d'y travailler sincèrement? Que la rétribution du travail se perfectionne de manière à devenir de plus en plus juste et équitable; que les compléments nécessaires du salaire deviennent de plus en plus la règle de l'industrie ; que l'organisation professionnelle tende à rendre toujours plus égal le débat entre les entrepreneurs et les ouvriers et, par le libre exercice de la propriété corporative, à faciliter de plus en plus les œuvres de prévoyance et d'assistance ; que même par la coopération , par la participation aux bénéfices, les travailleurs soient davantage associés à la prospérité de l'entreprise, tout cela est possible et tout cela peut se faire par la lente évolution d'une société qui passe peu à peu du régime individualiste au régime de l'association. {Très bien! très bien!)
Tout cela est possible, et bien d'autres changements encore, quand, l'électricité ayant multiplié ses applications et le mouvement ayant trouvé des sources nouvelles, les conditions de la production seront transformées encore une fois, et peut-être en sens inverse !
Mais ces réformes, ces transformations, ce n'est pas la révolution sociale qui les accomplira (Très
bien! très hicn! à droite et au centre)^ ce ne sont pas les hommes dont parlait déjà Montaigne, « qui pour descrasser effacent, qui veulent amender les défaults particuliers par une confusion universelle et guarir les maladies par la mort... » (Très bien! très ^■>en!)
Toute l'histoire de ce siècle en est le témoignage constant; car, enfin, quelle est-eHP?nTesf uirslecle d'abord enivré de sa puissance naisaa»tets;des découvertes qui transforment l'^jCa^Bt^iè^, qm^tlcmiFi^it , qui triplent la productiQé>'"'la vapeur, la maeljme à tisser , la machine à ^iler ; entïTé (tDi;si par Vgs lois économiques qui inversaient les barrière^ qui brisaient les entraves j'Wij-^roclamaient lajih^ifté absolue. ^--■'^^^y^^^^^!^^^
Ah! oui, j'ai bien souvent fait ici même le tableau de cette fièvre de la richesse, de ce déchaînement des intérêts, encore accru par l'aveuglement des doctrines matérialistes. Notre siècle, d'abord, s'y est livré sans mesure : l'usine a remplacé l'atelier ; l'agglomération des hommes a remplacé le travail à domicile ; la famille est dispersée ; le foyer est brisé. C'était le temps où Pitt, dit-on, pressé par les industriels, leur répondait cette parole terrible : ce Prenez les enfants ! » Et on prenait les enfants après les femmes.
Oui, ce fut une heure cruelle ! Et je comprends, oui, je comprends qu'il y ait eu des hommes tentés de maudire les machines, pareils à ces bateliers du Weser qui, voyant s'avancer sans voiles et sans rames le merveilleux bateau de Denis Papin, se jetaient sur lui, au nom de leurs privilèges corporatifs, et le mettaient en pièces. C'est le symbole de la révolte impuissante
de rinimanitc contre la civilisation qui marche avec son cortège accontiimé de soufTrances et de misères. ( Vifs applaiidlsscmeiits.)
Mais la civilisation marche toujours! Et, dans cette impuissance de la malédiction, devant ce spectacle poignant, qu'arrive-t-il ? Est-ce que c'est la révolution sociale qui apporte le remède et qui cherche à panser ces plaies nouvelles? Non, elle n'apparaît à certaines heures que pour les avivei'! Et, à côté d'elle, pendant qu'elle menace, des hommes de dévouement se lèvent et se mettent à l'œuvre, pressés par le sentiment profond de la justice et de la compassion : ils regardent, ils écoutent, ils racontent, ils émeuvent la conscience publique, ils touchent, ils ébranlent les pouvoirs souverains. Et c'est ainsi qu'est née la législation industrielle. (Applaudissements.)
C'est l'histoire de l'Angleterre, de ce pays qui a su, sans révolution, sans bouleversement social, sans perdre jamais le respect de la liberté individuelle et de la liberté collective, offrir au monde le modèle le plus avancé de la réglementation du travail : l'histoire des grandes enquêtes de 1833, de 1847, de 1878, et des || lois qui les ont couronnées.
C'est, à un moindre degré malheureusement, l'histoire de la France elle-même, des enquêtes de 1841, de 1872, des livres de Villermé, de Jules Simon, de Le Play et de tant d'autres ; c'est l'histoire de la Suisse, de l'Autriche, de l'Allemagne, de la Belgique, et de tout ce mouvement désormais irrésistible qui emporte l'Europe entière, qui l'a conduite à cette Conférence de Berlin, dont on peut bien sourire, mais que, quant à moi, je regarde comme un événement capital de ce
siècle, et où rhoaime d'État éminent ^ dont les représentants du pays accompagnaient hier le convoi funèbre faisait entendre ces belles paroles que je veux citer, parce qu'elles caractérisent l'esprit de la législation des fabriques :
(( Nous poursuivons, disait-il, un but moral aussi bien qu'un but matériel ; ce n'est pas seulement dans l'intérêt physique de la race humaine que nous nous efforçons d'arracher l'enfant, l'adolescent, la femme,, à un labeur excessif; c'est aussi pour que la femme soit rendue à son foyer, l'enfant à sa mère auprès de laquelle seule il peut trouver les leçons d'amour et de respect qui font le citoyen. » {Applaudissements.)
Est-ce que c'est le socialisme qui a fait tout cela? Est-ce que c'est le socialisme qui a donné à l'Angleterre l'honneur de cette primauté dont je suis jaloux pour mon pays? Non! c'est lord Shaftesbury, c'est lord Macaulay, ce sont des hommes placés aux rangs les plus élevés du pays. En Suisse, ce sont des catholiques comme M. Decurtins, et des libéraux comme M. Favon; en Autriche, c'est le parti conservateur catholique et féodal ; en France , ce sont des hommes de tous les partis au milieu desquels je m'honore d'avoir marqué ma place. ( Très bien! très bien !)
Ah! laissez-moi le dire, puisqu'il m'est échappé de parler de moi, il est arrivé souvent qu'à cette tribune, dans la Chambre et au dehors, on a cité des paroles de moi, où, frappé par les souffrances des travailleurs, par les abus du régime industriel, j'ai ardemment demandé des réformes pour les faibles , pour les déshé-
1 M. Jules Simon , mort le 8 juin 1896.
— IIG -
l'ilés, pour les femmes, pour les enfants livrés au travail de la fabrique! Et j'ai entendu, quand les socialistes, les partisans de la révolution sociale se servaient de mes paroles et les invoquaient comme des arguments, j'ai entendu qu'on me disait : a Voilà le châtiment de votre témérité ! »
Messieurs, je n'accepte pas cette situation!
Quoi! j'ai demandé des réformes, et je serais châtié parce que les hommes de la révolution sociale se serviront de mes paroles? Mais que serait-ce s'ils se servaient de mon silence ! (Applaudissements à droite et ait centre.) Que serait-ce s'ils pouvaient dire à l'ouvrier qui souffre : Ces hommes qui ont fait de la foi chrétienne la règle de leur vie, ils ont vu tes peines, ils ont connu tes souffrances, et ils n'ont rien dit! ils n'ont rien demandé, ils n'ont rien tenté pour t'en délivrer! Ah! c'est là que serait mon châtiment, et d'avoir parlé, c'est mon honneur ! {Nouveaux applaudissements.)
Quoi ! est-ce que les idées de réforme, de justice et d'humanité vont reculer, s'avouer impuissantes, parce que les hommes de la Révolution s'en emparent? Ce serait la pire et la dernière des abdications! (Vifs applaudissemeyits à droite et au centre.)
Les idées de générosité et de justice que les socialistes s'en vont agitant comme un drapeau, elles nous appartiennent, c'est notre patrimoine à nous; elles sortent comme une gerbe mûre de la grande semence de l'Évangile (Très bien! très bien! à droite), et je ne puis pas admettre que nous laissions à d'autres le soin de moissonner notre récolte. Ah! c'est le danger, le funeste effet des menaces de la révolution. (Très bien!
ln'8 bien! à droite. — Interi uplioas à Vextrême gauche.) Kt ma crainto, c'est justement que la politique de réf(»rmos fécondes ot pratiques ne s'arrête, n'hésite et ne recule dt'vanl la in«'n;ur du socialisuïo! C'est à cela qui' je ne peux |)as m'associiT, «*t c'est pourquoi aujourd'hui, comme il y a (piatre ans, je voterai encore |K)ur la réglementation industrielle et pour la loi de lix lieures.
Non pas. Messieurs, que je croie que la loi suffise i tout; non pas (pie je croie que, môme étendue comme je le désin\ la loi do I8î>2 puisse, à elle seule, remédier i\ tout le mal! Non, la loi ne peut pas tout laire.
On l'a bien vu en Anj^^ielerre , quand, en 1878, iprès la proclamation du Faetory's act, tout à coup, la révélation sensationnelle d'un journal médical lit apparaître la plaie des petits ateliers, avec leur insalubrité, avec l'entassement dans des bouges, au milieu de la misère et de la plus affreuse promiscuité, d'une population livrée à l'exploitation des -ous-contrats, au sweating-systeni , an système qui lait suer!
L'émotion fut profonde, les enquêtes volontaires -'instituèrent de toutes i)arts; une grande commis- >ion fut nommée par la Chambre des lords; et, après un long travail, après les plus douloureuses constatations , elle s'est déclarée impuissante. Pourquoi? Parce que le plus grand mal était précisément, non pas dans les grandes industries, mais chez les petits patrons , chez les ouvrières travaillant à la maison, et qu'il a fallu s'arrêter devant le domicile inviolable. Et la commission a terminé ses travaux.
comment? — il y de quoi, certes, faire sourire les socialistes de pitié, — par un appel à la conscience des industriels!
La conscience des industriels ! Ah ! ce n'est rien , assurément, pour les hommes de la révolution sociale et de la loi contre les patrons, pour les hommes qui croient que les entrepreneurs et les ouvriers sont les esclaves du capitalisme-vampire! Gela n'est rien; mais, pour moi, c'est quelque chose. Car, dans le grand conflit qui met aux prises les intérêts humains, dans ce conflit aussi vieux que le monde, mais ravivé par les conditions nouvelles de sa vie, je ne vois que deux arbitres : la loi morale, qui dicte aux individus leur devoir envers les autres, et la loi humaine que la première doit inspirer, qui règle, par la justice, les conditions générales de la société. Et si celle-ci est du domaine des législateurs et des pouvoirs publics, l'autre est du domaine de la conscience et des mœurs ! C'est l'exemple, c'est la propagande, c'est l'opinion, c'est avant tout la religion qui la font triompher, en enseignant à tous, aux patrons et aux ouvriers, que leur grand ennemi, c'est l'égoïsme.
M. Clemenceau l'écrivait, un jour, dans un de ses articles de la Mêlée sociale : a Que tous les chrétiens de nom soient chrétiens de fait, et il n'y aura plus de question sociale! » {Apx)laudissenients à droite et au centre. — Interruptions à Vextrème gauche.)
A Vextrème gauche, ironiquement. La parole est aux chrétiens !
M. LE COMTE Albert de Mun. Je m'honore d'être l'un d'eux, et c'est pour cela que j'ai pris la parole. {Très bien! très bien! à droite.)
Eli bien, je crois que l'un des meilleurs elTels do la législation industrielle, c'est précisément, en frappant l'opinion, d'agir fortement sur les mœurs, et c'est pourquoi je supplie la Chambre d'y être fidèle, de ne i)as reculer et de maintenir ses votes antérieurs.
Que jusqu'ici la loi n'ait pas porté tous ses fruits; qu'elle ait soulevé des difticultés, des objections, des impossibilités même, cela est possible. Mais le mouvement est donné, l'opinion est émue, les mœurs se forment. Car on peut dire des lois industrielles ce qu'on a dit des croisades : aucune n'a pleinement réussi, mais toutes ont réussi, parce qu'elles ont agi puissamment sur la civilisation.
Messieurs, j'ai fait une allusion à la Conférence de Berlin ; je voudrais que la France en reprît la pensée ; je voudrais la voir, avant de convoquer les nations à venir admirer chez elle les produits et les merveilles de l'industrie, les appeler de nouveau à se réunir, — et cette fois autour d'elle, — dans une com^ mune pensée de sollicitude et de justice envers les travailleurs. Ce n'est pas que je croie à l'efficacité formelle et immédiate de ces ententes internationales, nécessairement dépourvues de sanction ; mais je crois à leur haute, à leur puissante efficacité morale. Je crois que ces rencontres d'hommes appartenant à des nations rivales, assemblées cependant pour chercher les moyens de panser les plaies de la guerre indus trielle, je crois que ces rencontres sont fécondes et qu'il en sort nécessairement un irrésistible mouvement qui emporte, dans chaque pays, les mœurs et les lois.
Jo voudrais que la France eût cette gloire, si propre à son génie; et comme Gœllie mourant demandait, dans son dernier mot, plus do lumière, je voudrais qu'au dernier jour de ce siècle elle demandât au siècle nouveau plus de justice et plus d'humanité. (Applaudissements répétés à droite et au centre. — L'orateur, en retournant à son hanc, reçoit de nombreuses félicitations.)
LETTRE
SUR LA FRANG-MAÇOXNERIE