AU SUJET DES ATTAQUES DE LA PRESSE RÉPUBLICAINE CONTRE LES CATHOLIQUES
ET
DISCUSSION DE L'L\TERPELLATIO.\ SUR LES MENÉES ULTRAMONTALXES ( Discours prononcés à la Chambre des députés les 1"=" et 4 mai 187 7. )
Le 12 mars ISIT, Pie IX prononçait une allocution consistoriale dans laquelle, rappelant la longue série des attentats commis contre le Saint-Siège, il se plaignait énergiquement de l'intolérable situation faite à la papauté par l'Italie, maîtresse de Rome, et terminait par ces paroles solennelles :
«... Dans cet état de choses, Nous ne croyons rien de plus opportun et Nous ne désirons rien avec plus d'ardeur que de voir ces mêmes pasteurs, qui Nous ont donné tant de preuves de leur union dan^ la défense des droits de l'Église et de leur bonne valonlé à l'égard du Siège apostolique, exhorter les fidèles qui leur sont confiés à se servir de tous les moyens que les lois de chaque pays mettent à leur disposition pour agir avec empressement auprès de ceux qui gouvernent, afin que ceux-ci considèrent avec plus d'attention
la {«Jniblo situation faite au chef de l'I^gliso et prcnneril des résolutions efficaces pour ôcarlcr les obslacles qui s'opposent à sa pleine in(l(''por)dancc... >>
(Ici appel à la justice et au droit eut un cclio immédiat et lirofoud dans tous les cœurs callioliques. Eu Angleterre, en Irlande, en Helgique, en Allemagne, des ailresses spéciales furent présentées aux souverains, afin d'obtenir une intervention en faveur du père commun des fidèles. En France, une pétition analogue, couverte de milliers de signatures, fut adressée au maréchal de Mac-Mahon. Quelques évoques écrivirent sur le même objet des mandements ou des lettres. Celle de M^''' Forcade, évoque de Nevers, au président de la République, eut en particulier un grand retentissement.
Mais ces témoignages de respect furent, dans presque toute la presse républicaine, le prétexte d'un redoublement d'outrages contre l'Église et d'accusations odieuses contre le patriotisme des catholiques, sans que le cabinet dont M. Jules Simon était alors le chef fît rien pour protéger, comme le Concordat lui en faisait un devoir, la religion et ses ministres.
On annonçait à grand bruit pour la rentrée des Chambres, alors dispersées par les vacances de Pâques, une interpellation de la gauche sur ce qu'elle appelait « les menées ultramontaines ». M. de Mun n'attendit pas l'attaque et voulut prendre l'offensive dès le jour même de la rentrée des Chambre?, qui eut lieu le V^ mai, en adressant à M. Jules Simon, président du conseil et ministre de l'intérieur, une question sur l'attitude du gouvernement en face des violences dirigées contre les catholiques.
M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, la question que je désire adresser à M. le ministre de l'intérieur se présente comme une conséquence naturelle de la déclaration que vient de faire M. le ministre des
affaires étrangères *. Il a affirmé la résolution du gouvernement d'observer une neutralité absolue en présence des complications extérieures , et par cette déclaration il a rencontré l'assentiment unanime, non seulement de cette Chambre, mais du pays tout entier, dont le vœu le plus cher est la conservation de la paix. {Très hieyi ! très 5ie?i /)
Je m'associe, Messieurs, et tous mes amis s'associent avec moi , à cette approbation dictée par le patriotisme, et qui doit ainsi réunir dans une commune pensée les hommes de tous les partis. (Nouvelles marques d'approbation.)
Mais quand une nation veut faire un gi'and acte de sagesse, quand, les yeux tournés vers les dangers qui la menacent au dehors, elle se recueille sur elle-même, étouffant ses regrets et ses espérances pour ne songer qu'au devoir patriotique , le premier effort qu'elle demande à ses enfants , c'est de faire trêve à leurs discordes et de donner pour fondement à la paix extérieure, qu'elle appelle de tous ses vœux, l'apaisement intérieur, qui est le premier de ses besoins... {Très bien ! très bien ! à droite.)
A gauche. Oui, oui ! très bien!
M. LE COMTE Albert de Mun. ... de chercher, disais-je, dans l'apaisement intérieur la première de toutes les conditions de la paix extérieure.
' M. le duc Decazes^ ministre des affaires étrangères, avait fait, au début de la séance, une déclaration relative à la guerre qui venait d'éclater entre la Russie et la Turquie, où, après avoir annoncé que la France garderait la neutralité la plus absolue, il terminait en disant; u La France veut la paix, la paix avec tous, et nous savons que nous pouvons compter sur voire concours pour lui en assurer les bienfaits. ■<
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Cette (•oiidilioii nécessaire est-elle rciniiIieV Le gouvernement prend-il les moyens d'en procurer au pays les bienfaits? Pour moi, je ne le crois [)as, et c'est pour connaître l'opinion de M. le ministre de l'intérieur à cet égard que je suis k la tribune.
Je lui demande s'il croit bon que, dans la situation présente, au milieu du trouble qu'a fait naître la complication des événements extérieurs, toute une partie de la nation française soit chaque jour violemment dénoncée aux haines les plus violentes et aux passions les plus déréglées. (Exclamations à (jauche.)
Plusieurs membres. Laquelle ? laquelle ?
M. LE COMTE Albert de Mun. Je lui demande s'il croit bon que, dans le débordement d'outrages, de calomnies et d'injures...
Voix à gaudie. De la part des catholiques.
M. le président. Veuillez faire silence. Messieurs.
M. LE comte Albert de Mux. ... répandus chaque jour contre les catholiques... (Nouvelles exclamations à gauche), je lui demande si le gouvernement entend accepter dans ces outrages la solidarité qui l'unit aux organes de la majorité? (Mouvements divers.)
M. Margue. Vous osez trop ; vous risquez beaucoup.
M. le comte Albert de Mun. La première condition pour que la paix existe dans l'État, c'est que la loi y soit respectée. (Applaudissements ironiques à gauche.)
Je répète que la première condition pour que la paix existe dans l'État, c'est que la loi y soit respectée... (Nouveaux applaudissements ironiques sur les mêmes
hancs), que tous les citoyens soient assurés de trouver près do ceux qui les gouvernent la protection à laquelle ils ont droit, et qu'il n'y ait pas dans la nation toute une classe d'hommes qui soit vouée systématiquement à la haine et au mépris des autres. (Approbation à droite. — Rires ironiques à gauche.)
Or, je vous le demande, quand, d'une extrémité de la France à l'autre , on peut chaque jour impunément insulter une religion admise et reconnue par la loi , et qui a droit comme telle à être protégée au même titre que la propriété... (Exclamations à gauche. — Très bien! très bien! à droite), quand on peut dénoncer ceux qui professent cette religion comme des perturbateurs , comme des ennemis de la société ; quand on peut bafouer tous les principes et toutes les croyances que cette religion enseigne, maudire le Dieu qu'elle adore... (Nouvelles exclamations et dénégations à gauche), qualifier d'obscènes ses livres sacrés, flétrir comme des œuvres factieuses le langage de ses pasteurs, livrer à l'exécration le nom même de son Dieu... (Protestations à gauche.)
Comment, Messieurs, vous protestez! Mais voulezvous donc me forcer à apporter à cette tribune tous ces journaux qui, à Paris et en province, rivalisent d'audace dans l'outrage et dans la grossièreté? Faut-il vous rappeler que pendant toute cette semaine que, d'un bout du monde à l'autre, des millions de chrétiens appellent la Semaine sainte, il y a eu dans toute cette presse comme une rage de blasphème, comme une fureur d'impiété, qui a fait frémir de honte et d'indignation tous ceux qui respectent encore la foi de leurs pères. (Très bien ! très bien! à droite.)
A f/aiichc. Lisez, lisez!
M. LE COMTE Alukut de Mun. ... et (jii'il en est encore ainsi chaque jour sans qu'aucune voix s'élève dans les conseils du gouvernement pour venger le Dieu des chrétiens? (Bruit et rires à gauche.)
Eh bien, je vous le demande. Monsieur le ministre, (juand un pareil état de choses existe, quand la loi qui garantit la protection de notre religion est ainsi violée, quand toutes nos croyances sont ainsi foulées aux pieds, quand nous sommes accablés d'injures et de mépris... (Allons donc! à gauche.)
M. LE PRÉSIDENT. Veuillez, Messieurs, ne pas interrompre. Vous n'en avez pas le droit. M. le ministre répondra.
M. LE COMTE Albert de Mun. ...je vous le demande, est-ce que la paix existe dans l'État? est-ce que Tordre n'y est pas troublé, profondément troublé?
Voix à gauche. C'est vous qui le troublez. Ce sont les mandements de vos évêques !
M. Louis de Kerjégu. Vous ne respectez aucune liberté, pas même celle de la tribune en ce moment.
M. LE comte Albert de Mun. Voilà cependant où nous en sommes, et ce n'est pas encore assez. (Ah! ah ! à gauclic.) La violence est allée plus loin ! Un jour est venu où, las peut-être d'accumuler les injures et fatigués de voir que l'ardeur de notre foi redoublait dans nos cœurs... (Exclamations et rires iî^oniques sur plusieurs bancs à gauche) à mesure qu'elle était plus attaquée, les insulteurs se sont enhardis jusqu'à se faire accusateurs, et nous ont enfin jeté à la face un suprême outrage en s'écriant que nous préparions la ruine de la patrie.
Plusieurs membres à gauche. Oui, oui! {Réclamations à droite.)
M. LE COMTE Albert de Mun. La patrie, Messieurs, mais qui donc l'a mieux aimée, qui donc l'a mieux y servie et s'est plus dévoué pour elle que les catholiques? (Rumeurs et interruptions à gauche.) Où étaient -ils à l'heure sanglante des combats, sinon au premier rang, parmi ceux qui succombaient pour elle. {Vifs applaudissements à droite. — Murmures à gauche.)
Plusieurs membres. Ils n'étaient pas seuls !
M. CuNÉo d'Ornano. Et ils s'y retrouveraient si la patrie était encore menacée.
M. LE COMTE Albert de Mun. ... oubliant alors toutes leurs préférences politiques et ne songeant qu'à mourir, pendant que, à la laveur de la défaite, les hommes qui s'étaient emparés du pouvoir... {Très bien! très bien ! à droite) profitaient de ces jours néfastes pour proscrire leurs prêtres et violer leurs églises. {Bruyantes réclamations à gauche.)
M. le président. Si ces interruptions continuent, je serai obligé de rappeler à l'ordre leurs auteurs.
M. le comte Albert de Mun. La patrie, Messieurs, . mais à l'heure où, épuisée par la guerre, elle demandait qu'on mît enfin un terme à ces sanglants sacrifices, qui donc savait trouver dans son cœur l'énergie de ce ' suprême et douloureux effort? Qui donc, sinon les catholiques, qui, laissant là leurs armes, venaient rendre au pays la paix , alors que d'autres ne songeaient qu'à prolonger une lutte qu'ils savaient désormais inutile ? Et quand enfin, au lendemain de la guerre étrangère, il se trouva des hommes assez barbares pour livrer la
France à loiitps los liorrours de la f^uorre civile, les catholiques n'étaient pas dans leurs ranf,'s, mais bien ))armi ceux qui vinrent alors faire de leurs corps un nouveau rempart à la patrie pour la défendre contre les ennemis de l'intérieur. (Applaudissenienls à droite. — Exclamations à gauche.)
Voilà, Messieurs, ce que nous avons fait! Voilà ce que les catholiques ont fait pour la France !
Et vous, qu'avez-vous fait? (Très bien ! sur plusieurs bancs à droite. — Vives réclamations à gauche.)
Uu membre à gauche. Oh ! c'est trop d'audace !
M. Allain-ïargé. C'est dans l'intérêt de la paix intérieure que vous prêchez, n'est-ce pas?
M. LE COMTE Albert de Mun. Vous nous accusez, cependant! Tout nous est imputé comme un crime, tout, jusqu'à l'expression de nos sentiments de douleur à la vue des entreprises qui menacent la liberté de l'Église dans la personne de son chef. (Vive approbation à droite. — Nouvelles exclamations à gauche.)
Sur plusieurs bancs. Allons donc ! allons donc !
M. LE COMTE Albert de Mun. Dans l'Europe entière, les catholiques ont pu, sans paraître des perturbateurs, répondre à la voix du Souverain Pontife par un cri parti du cœur; et nous, nous seuls, les catholiques de France , nous n'en avons pas eu le droit.
Ah! Messieurs, au lieu de m'abandonner à l'humiliation, je serais presque tenté de me réjouir de cette violence et de ces clameurs...
Voix à gauche. Comment, de cette violence! C'est vous qui êtes violent.
M. LE COMTE Albert de Mun. ... car, à vous voir si troublés et si émus, je comprends que vous recon-
naissez dans notre voix les accents du sentiment national. {Vifs applaudissements à droite. — Bruyantes exclamations ù gauche.)
Mais aussi cette étroite union que vous établissez ainsi entre l'honneur de notre foi et l'honneur de la patrie nous impose des devoirs qu'aucun de nous ne saurait oublier ; nous savons quelle sagesse nous force à observer cette impuissance que nous n'avons pas faite, qui n'est pas notre oeuvre, et dont, en la subissant, nous avons bien le droit de renvoyer la responsabilité à la politique révolutionnaire.
Résolus à combattre avec la dernière énergie toutes les entreprises de la Révolution à l'intérieur, nous comprenons que devant les œuvres qu'elle a accomplies à l'extérieur nous sommes tenus à une prudence dont nous ne nous départirons pas. Au nom des vieilles traditions catholiques et françaises, nous déclarons que nous entendons nous conduire, sur le terrain de la politique étrangère, comme des hommes ayant le sentiment profond qu'ils représentent le véritable intérêt national, et qu'à ce titre ils ont une responsabilité dont ils sont fiers et dont ils ne déclinent pas l'honneur.
Voilà quelle sera notre attitude. Nous la soumettons sans crainte au jugement de l'opinion, qui saura bien apprécier les provocations dont nous sommes l'objet et les manœuvres employées par nos adversaires pour livrer la France à la guerre sociale.
M. Germain Casse. Vous n'en croyez pas un mot! (Rumeurs à droite.)
M. LE PRÉSIDENT. Monsicur, vous n'avez pas le droit d'exprimer tout haut une pareille pensée.
M. i,K coMTK Ai.UKUT i)K MuN. Kii adressant cette question, ;ui nom de mes amis et au mi(;n, à M. le ministre de l'intéi-ieur, je ne viens pas lui demander une protection dont notre patriotisme n'a pas besoin. Mais je veux savoir ce qu'il pense de l'agitation causée dans le pays par ceux qui nous attaquent. (Interruptions diverses à gauche.)
M. LE PRÉSIDENT. Mcssieurs, laissez donc parler l'orateur. Je rappellerai à l'ordre quiconque l'interrompra de nouveau.
M. LE COMTE Albert de Mun. Je lui demande de venir à la tribune rassurer les consciences et dire si , au moment où nous avons besoin de la paix au dehors, que tous nous sommes résolus à maintenir, il est décidé, lui qui préside aux conseils du gouvernement, à nous donner au dedans le bienfait de la paix intérieure. Je lui offre enfin l'occasion de dégager sa responsabilité des attaques dont nous sommes l'objet, et d'oublier un moment ses opinions personnelles pour ne songer, comme nous le faisons nous-mêmes, qu'à l'apaisement des esprits et à la dignité nationale. (Vifs applaudissements à droite. — Exclamations à gauche et au centre. — L'orateur, en descendant de la tribune, reçoit les félicitations de plusieurs membres du côté droit.)
M. Jules Simon, président du conseil, se borna, en réponse à la question de M. de Mun, à déclarer que, la Chambre ayant fixé au surlendemain un débat général sur l'interpellation déposée au début de la séance par plusieurs membres de la gauche, il renvoyait à ce moment le soin de s'expliquer sur les graves questions soulevées par l'orateur.
Le surlendemain, en effet, eut lieu la discussion de l'interpellation de MM. Leblond , Laussedat et de Marcère sur « les menées ultramontaines ».
Elle continua dans la séance du 4 mai.
M. Gambetta prit part au débat et prononça un de ses plus importants discours, où, essayant d'établir une distinction entre la religion catholique et ce qu'on commençait dès lors à appeler le cléricalisme, il termina par cette parole qu'il empruntait, dit-il, à son ami M. Peyrat, et qui, depuis, rajeunie par la célébrité qu'il lui donna ce jour-là, devint le cri de ralliement des ennemis de l'Église :
a Le cléricalisme, c'est l'ennemi. »
Après une succession de vifs incidents qui amenèrent deux fois M. Jules Simon à la tribune, où, au milieu de ses protestations de respect pour la religion, il alla jusqu'à traiter de « fausses et mensongères » les déclarations du Souverain Pontife, M. de Mun prit la parole pour répondre au président du conseil.
M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs , j'ai écouté avec la plus grande attention les orateurs qui sont venus à cette tribune dénoncer les catholiques...
Une voix à gauche. Les cléricaux !
M. LE COMTE Albert de Mlx. ... comme des perturbateurs de la paix publique et appeler contre eux la vindicte des lois.
Je les ai écoutés dans le silence, en étouffant les sentiments d'indignation prêts à monter de mon cœur à mes lèvres. (Exclamations à gauche. — Applaudissements sur divers hancs à droite.) Et j'ai voulu, avant de leur répondre, attendre que M. le président du conseil vînt lui-même dire sa pensée sur ces accusations ; car j'espérais encore, pour l'honneur de mon pays,
qup, parlant au nom du gouvernement de la Franco, il ne laisserait pas flélrir, sans essayer de les venger, des citoyens dont tout le crime est leur ferme attachement à la loi de leurs pères.
M. DE Baudry-d'Asson et plufiicurs iiicmbres à droite. Très bien ! très bien !
M. LE COMTE Albert de Mun. Je m'étais trompé. A travers les banales protestations d'un respect platonique pour la religion... (Applaudisse^ncnts à droite)^ je n'ai rencontré dans les paroles de M. le ministre de l'intérieur rien qui ressemblât à la défense que j'attendais ; j'y ai surtout cherché vainement une réponse à la question que j'étais venu lui poser à cette tribune, dès le jour de la reprise de nos travaux, sur l'altitude que le gouvernement entend observer en face des attaques dirigées contre les catholiques. Cette réponse, M. le ministre me l'avait promise, et, montant à la tribune après moi, il avait renvoyé jusqu'à la discussion ouverte depuis hier le soin de me la faire.
Ma question subsiste donc tout entière, et elle a pris aujourd'hui une importance plus grande que jamais ; car entre la déclaration que M. le président du conseil est venu apporter hier à la tribune, entre l'affirmation qu'il a faite de son profond respect pour les droits des catholiques , et le langage qu'a tenu tout à l'heure , à la même tribune, le chef de la majorité de cette Chambre, il y a un désaccord sur lequel il importe que la lumière soit faite. Je viens donc répéter ma question, et je viens le faire avec une insistance encore plus grande.
N'attendez pas cependant que je me présente à votre barre comme un accusé, ni que je vienne, en répondant à toutes les charges qu'il vous a plu d'élever
contre nous, essayer d'invoquer en notre faveur devant votre tribunal le bénéfice de je ne sais quelles circonstances atténuantes. Je rougirais de moi-même si j'abaissais jusque-là la cause que j'ai l'honneur de servir... (Très bien! très bien! à droite), et si j'oubliais dans un tel sujet le signe d'indépendance que l'eau du baptême a marqué sur mon front. (Rumeurs à (jauche. — Très bien à droite.)
Je parle au nom des catholiques, et je demande pour eux, non votre indulgence, mais la justice de mon pays. Vos accusations n'ont pas prouvé que nous fussions coupables, mais seulement que vous méconnaissez les droits les plus sacrés de nos consciences ; ce sont ces droits que je viens revendiquer, et, bien loin de songer à me défendre , je suis ici pour accuser à mon tour... (Très bien ! à droite), pour me plaindre des excitations et des violences dont nous sommes les victimes, et pour montrer à ceux que l'intérêt social peut encore émouvoir où doit les conduire nécessairement la guerre engagée contre les catholiques; je dis contre les catholiques, car je n'accepte pas les distinctions que quelques-uns ont voulu faire parmi nous et ce nom d'ultramontain dont on s'est servi pour déguiser sous le masque de la résistance à je ne sais quelle faction. .
Une voix à gauche. La vôtre !
M. LE COMTE Albert de Mux. ... la lutte entreprise contre les cathohques.
Je remercie M. Gambetta de ce qu'il n'a pas admis lui-même cette distinction et de ce qu'il a reconnu qu'il n'y a parmi nous ni sectes ni factions, mais que nous sommes tous, aussi bien dans le clergé que dans
la masse dos fidèles, des catholiques romains fermement unis dans notre foi.
M Gamoetta. Au Si/llahun.
M. LE COMTE Ali5ei{t DE Mun. ... et qui tous Veulent accepter l'honneur d'un combat ilont vous vous efforce/ vainement de restreindre le champ.
M. Bernard Lavergne, Je demande la parole.
M. i>E comte Albert de Mun. Vos protestations n'y changeront rien. Vous n'êtes pas libres de déterminer où commence et où finit l'Église catholitiue; elle était avant vous , et sa constitution divine échappe à votre discussion. Société parfaite, sortie tout organisée des mains de son fondateur, elle a par là même des droits imprescriptibles qui s'attachent à des racines aussi anciennes que le monde, et qui trouvent dans l'asile inviolable de l'âme humaine d'inébranlables fondements.
Ces droits, je veux vous les dire en peu de mots, sans entrer dans de longues dissertations sur des matières depuis longtemps épuisées. Ce sera donc ma seule réponse aux attaques portées ici contre les actes de l'autorité ecclésiastique, que je ne me reconnais pas plus qu'à vous le droit de juger et de censurer. (Rumeurs à gauche.) Ce sera en même temps l'introduction naturelle et la justification des plaintes que j'adresse au gouvernement, et sur lesquelles il ne m'a pas donné la satisfaction que je demandais.
L'Église, Messieurs, qui sait, pour sauvegarder sa mission sur les âmes, se plier par des conventions avec le pouvoir civil aux concessions les plus amples , réserve toujours dans les actes de ce genre un point sur lequel elle ne transige pas et qu'elle regarde
comme son bien le plus précieux : c'est sa liberté. Et voilà pourquoi le premier mot du Concordat est celuici : « La religion catholique sera librement exercée en France. » C'est-à-dire que l'État garantit à l'Église la liberté de son enseignement, la liberté de sa discipline, de son organisation hiérarchique et de son culte.
M. Maunourv. Ce n'est pas le texte. Lisez la loi !
M. LE COMTE Albert de Mun. Veuillez me laisser continuer ; vous me répondrez.
Instituée par Dieu pour éclairer la foi et gouverner la conscience des peuples, l'Église possède ainsi, en droit, une indépendance doctrinale entière qu'elle doit pouvoir exercer en fait, et qui ne serait qu'un mot si l'État prétendait entraver, comme on le lui demandait tout à l'heure, l'éducation chrétienne ou sacerdotale, s'il voulait s'ingérer dans l'examen des dogmes de l'Église et imposer aux catholiques une règle de foi.
Il faut donc à l'Église la propriété absolue de sa doctrine, et comme la doctrine ne vit que par la parole, il lui faut aussi la liberté de la parole. Prétendre la réduire au silence et étouffer sa voix lorsqu'elle vient flétrir l'iniquité... (Murmures à gauche), dénoncer l'erreur, rappeler aux consciences troublées que la force n'est pas le droit, et que le droit de la politique a, comme le droit de la conquête, d'infranchissables limites, c'est oublier que les questions sociales ont avec les intérêts religieux des liens étroits et inséparables.
Mais, Messieurs, libre dans sa doctrine, libre dans sa parole, l'Église le sera-t-elle elle-même si elle n'est pas libre de se gouverner? Assurément non. Il y a donc au-dessus de toutes ces libertés nécessaires à
l'Église une liberté plus nécessaire cjue les autres et qui en est comme la garantie suprême, une liberté plus chère au cœur de ses enfants, c'est la liberté de son gouvernement, par conséquent de celui (jui l'exerce, et pour tout dire en un mot, la liberté du Pape.
Le Pape ! Messieurs, j'ai prononcé ce grand nom, et laissez-moi m'y arrêter un moment. Qui que vous soyez, incrédules ou croyants, si vous avez un jour, de bonne foi, fixé votre pensée sur cette puissance merveilleuse qui, depuis dix- neuf siècles, survit à toutes les tempêtes et regarde tomber les empires sans en être ébranlée, qui remplit le monde du bruit de son nom et dont l'histoire est liée à celle de tous les peuples ; si vous avez un jour contemplé ce fait humainement inexplicable, vous n'avez certainement pu le faire sans éprouver un sentiment de respect et d'admiration. {Apjjlaudissements sur plusieurs bancs à droite. — Rires et interruptions à gauche.)
Vous riez. Messieurs, et j'attendais ce témoignage de votre faiblesse , j'attendais ce témoignage de l'impuissance où vous êtes d'élever un raisonnement contre ce grand prestige de la papauté ; après cela il ne vous reste plus qu'à recourir à l'injure , comme le font dans leurs journaux vos amis du dehors, et là encore je vous dirai : Vous insultez, c'est donc que vous avez peur... {Exclamations et rires à gauche), et que voyant, après tant d'efforts accumulés pour éteindre cette gloire impérissable, le Pape demeurer cependant l'objet principal des préoccupations du monde, vous ne trouvez plus d'autres moyens que la révolte pour vous défendre de l'admiration. {Approbation à droite.)
L'incrédulité a beau multiplier ses conquêtes , il ar-
rive aujourd'hui que, dans ce siècle où la libre pensée proclame son empire souverain , un homme entre tous passionne les esprits, agite l'opinion, occupe les délibérations publiques, les conseils des gouvernements, et cet homme, c'est le Pape.
Quel est-il donc, cet homme ainsi marqué d'un sceau surnaturel et divin? C'est le chef de l'Éghse, et l'Église est la société des âmes ; en sorte que le Pape est le lien naturel et nécessaire entre les âmes de tous ceux qui appartiennent à l'Église catholique.
Or tout ce qui touche à ce domaine de l'âme est inviolable et sacré ; et si on y porte la main, on se heurte à de formidables résistances. Le Pape appartient à cet ordre des choses spirituelles, et tout ce qui menace sa liberté menace du même coup la liberté de nos consciences. Représentant sur la terre du Dieu que nous adorons, institué par lui pour gouverner l'Église dont nous sommes les enfants , il a dans le monde une mission que nul ne peut lui ravir, parce qu'il ne la tient pas des hommes.
Cette mission, il ne peut l'exercer s'il n'est pas libre, et voilà pourquoi le jour où sa voix s'est élevée dans le monde pour dénoncer les obstacles chaque jour plus nombreux apportés à l'exercice de son autorité spirituelle, voilà pourquoi le monde a tressaiUi.
Le Pape atteint dans sa liberté, c'est la conscience \ humaine menacée d'esclavage.
Voilà pourquoi, lorsqu'il a pris la parole pour se plaindre à l'univers des hens qui entravent son indépendance, la conscience cathohque a répondu par un cri d'alarme et de douleur, dont M. le ministre de l'intérieur ne parviendra pas à éteindre l'écho par ses
affirmations sur la pleine libellé du Souverain Pontife.
Mais au moment où ce cri d'alarme retentissait dans toute l'Europe, un spectacle odieux a été donné à la France, un spectacle tel que les passions politiques les plus violentes ne saui-aient l'excuser, un spectacle qui soulève dans les cœurs vraiment pénétrés de l'amour de la patrie un sentiment profond de honte et d'indignation.
Des hommes se sont levés qui se sont tournés vers le pays et qui, montrant du doigt les catholiques émus de la douleur de leur Père, les ont dénoncés comme les artisans d'une guerre inévitable, préparée au mépris des intérêts les plus sacrés de la France (Très bien ! très bien ! — Applaudissements à droite.)
A ces dénonciations, les cris du dehors ont bientôt répondu comme un écho fidèle, et alors il s'est établi entre la presse révolutionnaire et la presse étrangère un dialogue impie , où la menace contre la France s'est confondue avec les cris de haine contre les catholiques. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)
Depuis un mois , ces atroces provocations n'ont pas cessé de remplir la presse, semant dans le pays tout entier la haine contre nous, apprenant au peuple à nous considérer comme les ennemis de la patrie et nous vouant aujourd'hui à la malédiction, demain peutêtre au massacre. (Exclamations à gauche.)
Un membre à droite. Ce ne serait pas la première fois !
M. LE COMTE Albert de Mun. Je ne veux lire. Messieurs, qu'un seul de ces articles, et encore ne pourrai-je vous en dire que quelques lignes, car il a suffi,
par sa longueur, à remplu- deux numéros du même journal ; mais le peu que je vous en lirai pourra vous donner l'idée du reste. Je le trouve dans le journal le Rappel des 2 et 3 mai, et j'ai le regret de lire au bas de ces lignes la signature d'un de nos collègues. Il met en scène un « clérical et un soldat », et voici le langage qu'il fait tenir au personnage qu'il qualifie de « clérical )) :
« Jeune soldat qui me demandez ce que je fais, je vous répondrai dans toute la sincérité de mon âme : Je prépare la guerre, jeune soldat; je vous envoie à la bataille, jeune soldat; je tâche de priver votre mère de son fils , jeune soldat ; je tâche de priver votre père de son fils, jeune soldat ; je tâche de priver vos sœurs de leur frère, jeune soldat; je tâche de priver la patrie d'un citoyen, jeune soldat. »
Voix à droite. C'est une infamie ! — C'est ignoble !
Voix à gauche. Mais non, c'est très bien! c'est très vrai !
M. LE COMTE Albert de Mun. Vous dites : Très bien ! Messieurs ?
L'autre jour, quand j'exprimais mon opinion à cette tribune , quelqu'un m'a dit : Vous n'en croyez pas un mot ! Eh bien. Messieurs, il me semble que je n'ai pas de meilleure manière de répondre à cette parole que de vous la renvoyer et de vous dire que , malgré vos très bien et vos applaudissements, vous n'en croyez pas un mot. Non! vous ne croyez pas que nous, catholiques, nous puissions nous supposer le droit de déclarer la guerre pour nos intérêts.
A gauche. Ce ne sont pas les catholiques, ce sont les jésuites.
M. LE coMTR Af.ukut J)K Mun. El si vous le croyez, je vous plains, mais je plains la France plus que vous, car elle compte trente millions de catholiques, et vous ave/, beau dire, les catholiques c'est la France, et, vous devriez l'aimer assez pour ne pas la juger capable d'aussi sacrilèges desseins. (Applaudissements sur quelques bancs adroite. — Exclamations ironiques àgauche.)
M. Madier de Montjau. Mais vous n'êtes pas les « catholiques »! Vous êtes quelques catholiques !
M. de Baudry-d'Asson. Les catholiques sont la majorité des Français !
M. le comte Albert de Mun. Le lendemain. Messieurs , l'article continuait ainsi :
« Ne vous étonnez donc pas que nous ne craignions pas l'invasion, que nous ne craignions pas la conquête, et même que quelques-uns d'entre nous s'efforcent de les préparer. L'invasion nous rendrait le pouvoir, la conquête nous donnerait le prestige. Le triomphe de l'étranger serait le nôtre ; la ruine de la patrie ferait notre gloire. »
Voilà, Messieurs, ce qui s'écrit et ce qui se répand par toute la France i
M. Le Provost de Launay. C'est l'histoire du 4 septembre !
Un membre à gauche. Et ce qui s'est passé en 1815, vous l'oubliez donc?
M. LE comte Albert de Mun. Je vous demande maintenant où sont les provocateurs? Vous savez bien, vous qui nous accusez de la sorte, que nous ne voulons pas la guerre, que nous ne la voulons avec personne, et que nous n'avons laissé passer aucune occasion de le déclarer hautement; vous .savez bien que si rien au
monde ne peut nous empêcher d'aimer le Pape, de lui dire et de le lui témoigner, nous saurons toujours le faire comme il nous le recommande lui-même, en tenant compte de la situation du pays auquel nous appartenons... {Rumeurs à gauche), et qu'ainsi nous n'aurons garde d'oublier les devoirs que nous impose la misérable condition que d'autres nous ont faite.
Tout à l'heure, on a prononcé à cette tribune une parole qui a retenti au fond de mon cœur, et il m'a fallu toute l'énergie de la résolution que j'avais prise de ne pas interrompre l'orateur pour contenir mon indignation.
On a parlé d'un prélat français et on a célébré ses sentiments de patriotisme, en ajoutant que c'était chose rare à rencontrer parmi les catholiques.
Je ne répéterai pas aujourd'hui ce que j'ai dit à cette tribune l'autre jour, en vous rappelant ce que les catholiques ont fait pour la France : vous ne l'avez certainement pas oublié.
M. Gambetta. Vous avez fait votre devoir comme tous les catholiques qui étaient dans les rangs ; vous l'avez fait non comme cathohque, mais comme soldat.
M. LE COMTE Albert de Mun. Mais ce que je veux vous dire aujourd'hui, c'est que le meilleur garant que vous puissiez avoir de notre patriotisme, c'est notre foi chrétienne... {Interruptions à gauche), car c'est elle qui nous apprend à chérir la pairie et à nous dévouer pour elle , et je ne sais pas quelle leçon vous donnerez à l'enfant pour lui enseigner l'amour de son pays si vous ne lui enseignez pas d'abord l'amour de son Dieu.
Ce que j'aime dans ma patrie, ce n'est pas seulement la terre qui porte mes pas, c'est le clocher à l'ombre
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duquel je suis ni''... (Oh ! oh ! à (jduclic.)^ l'autel où j'ai fait ma première prière, la tombe où reposent ceux que j'ai aimés, et tout cela c'est la trace que Dieu a laissée du même coup dans mon cœur et sur le sol de mon pays, en sorte que je ne saurais défendre l'un sans l'autre, ma religion et mon foyer. {Vifs ajiplaudissetnents sur plusieurs bancs adroite.)
Forts de notre conscience et inébranlables dans notre foi comme dans notre patriotisme , nous protestons donc avec indignation contre une injure qui trouve une explication trop facile dans l'intérêt politique de ceux qui nous l'adressent, et nous soumettons notre cause au jugement du monde, qui dira où sont les perturbateurs de la paix publique. (Très bien ! sur les mêmes bancs à droite.)
Mais ce n'est pas assez de protester. J'ai le droit de me tourner maintenant vers le gouvernement et de lui demander compte des excitations dont nous sommes les victimes. J'ai le droit de renouveler la question que j'adressais, dès notre première séance, à M. le président du conseil, et à laquelle il n'a pas répondu.
Où est la paix intérieure dont il doit être le gardien? et que fait-il pour nous la conserver'?
La liberté de l'Église, pour laquelle M. le ministre et ses amis nous déclarent professer un si grand respect, ne saurait subsister que si elle est protégée ; car la protection est la condition nécessaire de la liberté , et l'État, en assurant le libre exercice de la religion catholique, a du même coup contracté l'obligation de la défendre.
Or quelle protection nous donnez -vous? de quelles attaques nous avez-vous défendus ? et quelles mesures
avez -vous prise pour garantir la liberté de nos consciences ? Je ne parle plus maintenant de ces odieuses provocations que je citais tout à l'heure; mais les attaques directes contre la foi catholique, son culte et ses ministres, celles-là, du moins, les avez -vous empêchées ?
L'autre jour, pendant que je me plaignais à cette tribune de cette violence et de ces outrages, on me criait de lire les journaux où je les avais trouvés.
Je n'ai pas voulu le faire , pour ne pas dépasser les limites de la question où je devais me renfermer. Mais aujourd'hui je veux satisfaire la curiosité de mes contradicteurs.
M. Gambetta. La bonne âme! (Sourires à gauche.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Non, Monsieur, ce n'est pas parce que je suis une bonne âme, mais parce que je suis indigné de ce qu'on peut impunément écrire dans mon pays.
M. LE COMTE DE Dol'ville-Maillefeu. C'cst la hberté de la presse à votre manière.
M. Paul de Gassagnac. Osez donc en parler quand je suis là, de la liberté de la presse! (Rires à droite.)
M. le baron Tristan-Lambert. Oui, vous qui avez renié récemment cette hberté en autorisant des poursuites contre un journaliste. (Bruit.)
M. le comte Albert de Mun. Pour ne pas abuser de la patience de la Ghambre et pour ne pas prolonger une lecture qui soulève l'indignation des cœurs honnêtes, j'ai choisi parmi ce monceau d'injures les premières citations que j'ai trouvées sous mes yeux.