‹ Discours du comte Albert de MunChapitre 18 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

nos coiiscioucos, et oii les lois civiles n'onl rien à faire.

Que leur supérieur soit à Home ou ailleurs, les religieux , pas plus que nous , n'ont sur ce point de comptes à vous rendre. Citoyens, ils demandent, et nous demandons avec eux, le droit (jue vos Constitutions donnent à tout le monde.

Oserez -vous donc le leur refuser? Ce serait une étonnante tyrannie chez des hommes qui se prétendent les gardiens de la liberté.

Et savez-vous ce que nous serions en droit d'en conclure? c'est que ce que vous faites ici c'est une loi d'exception ; je ne dis pas assez, une loi des suspects.

Car vous ne pouvez pas l'ignorer, en créant une catégorie de citoyens à qui vous refusez le bénéfice du droit commun , vous les dénoncez à toutes les haines et à toutes les violences ; vous les décrétez d'accusation, et par là même vous les frappez d'un jugement dont vous ne faites que suspendre l'exécution , mais qu'au dehors une presse ardente et déréglée va commenter sans mesure jusqu'à ce qu'un jour, malgré vous, mais sans que vous puissiez contenir les colères que vous aurez allumées, d'autres se chargent, dans une heure de folie, de donner à vos accusations un sanglant épilogue. (Applaudissements à droite.)

Messieurs, j'arrive au terme de ce discours... (Ah! ah! à gauche.)

Un membre à droite. C'est très poli.

M. LE COMTE Albert de Mun. Puisque votre patience arrive au sien, je finis en quelques mots.

Un jour M. Gambetta disait ici que s'il y a eu des nuances, quelquefois même des divisions, dans le parti

républicain, elles s'effacent toutes au jour du péril et qu'on vous voit tous debout, confondus dans une seule pensée. Eh bien, jugez des autres par vous-mêmes ; nous aussi nous sommes tous debout, et, dans une étroite union, prêtres et laïques ne forment qu'un seul faisceau, où tous sont solidaires les uns des autres.

Savez-vous ce qui a fait cela? Sans doute c'est avant tout la communauté de la foi , mais ce sont aussi vos attaques.

Ah ! j'entends sans cesse que vous vous étonnez de la méfiance des catholiques ou de leur hostilité. Vous vous plaignez du clergé. Vous dites qu'il n'aime pas la République et qu'il la regarde avec effroi. Vous l'accusez de s'intéresser aux luttes politiques, de demander à ceux qui vont représenter le pays des garanties religieuses. Vous lui reprochez de prendre, comme tous les citoyens, part à la vie publique, et de prétendre à ce que ses droits aient, dans les Assemblées législatives, des interprètes et des défenseurs.

Vous accusez les catholiques de conspirer, parce qu'ils s'organisent pour se défendre.

Mais vous avez donc tout oublié? Tout, depuis ces discours qui préludaient aux élections de 1876 au nom de la libre pensée, c'est-à-dire de la négation du catholicisme, jusqu'à cette inoubliable séance du -4 mai dernier, où, après nous avoir chargés d'accusations, on nous a dénoncés, dans un haineux ordre du jour, comme les ennemis de la patrie? Inoubliable séance où l'orateur attitré de la République, laissant de côté tous les artifices oratoires , a fait tout à coup dans la nation deux partis armés l'un contre l'autre, et, nous montrant du doigt, s'est écrié: « Le cléricalisme, c'est l'ennemi.»

Sur divem bancs à (fauche et au centre. Oui! oui I C'est vrai. (Appluudissemants.)

M. LK COMTE Albert de Mun. Ali ! jo vous remercie de vos applaudissements; ils rendent ma tûche plus facile, et désormais la (pieslion est nettement posée.

Vous avez en vain essayé de distinguer et de nous apprendre ce que nous sommes; en vain vous avez voulu faire une secte spéciale avec ce que vous appelez le cléricalisme : vous n'avez jamais pu dire ce que c'était. ( Dônéfialioyis et rires vroniqueH à (faiwhe.)

M. Gambetta. C'est le s yllab m!

M. LE comte Albert de Mun. Le f^yllabus'? alors c'est la foi catholique. Et d'ailleurs, pendant que vous vous attardez à des distinctions de détail , pendant que vous faites des réserves opportunes, l'avant- garde de votre parti, que rien d'essentiel ne divise, son avant-garde se charge d'éclairer la route, et M. Boysset disait à cette tribune, il n'y a pas quatre jours : « Entre l'Église catholique et la République il n'y a pas de conciliation possible. »

Voix à gauche. C'est vrai.

M. Deschanel. Essayez donc de concilier le Sijllabus avec la République.

M. le comte Albert de Mun. Eh bien, soit; c'est vrai , puisque vous le voulez , et désormais il faudra laisser là votre cléricalisme et dire franchement que l'ennemi c'est le catholicisme. (Interruptions à gauche et au centre.)

Ce n'est pas moi qui l'ai dit, mais je l'accepte ainsi, et alors vous ne vous étonnerez plus que nous n'ayons pas de confiance dans votre République. (Exclamation à goAiclie et an centre.)

M. Nadaud. Nous nous en passerons...

M. Plessier. Ne demandez pas d'argent au budget, alors.

M. LE COMTE Albert de Mun. Vous ne vous étonnerez plus que nous cherchions à avoir dans cette Assemblée des représentants catholiques, que nous demandions des garanties religieuses à ceux qui viendront ici pour faire des lois, que nous organisions enfin de toutes parts nos forces et notre action. Nous sommes dans un cas de légitime défense, puisque nous sommes l'ennemi. (Interruption à gauche et au centre. — Très bien ! à droite.)

M. Allain-Targé. Vous vous méfiez du clergé séculier, et vous soutenez les congrégations religieuses contre votre propre clergé.

M. le président. Veuillez ne pas interrompre ainsi, monsieur Allain-Targé.

M. LE comte Albert de Mun. Désormais je n'ai plus besoin de m'adresser à vous ; je sais ce que vous voulez; mais il est temps que je me tourne vers le Gouvernement et que je lui demande si c'est ainsi qu'il comprend sa mission.

Il est temps qu'il nous dise si, pour lui aussi, nous sommes l'ennemi, et s'il est le ministère de la liberté ou le ministère de la proscription. (Applaudissements à droite.)

Un membre à gauche. Il faut qu'il soit le ministère de la loi.

M. LE président. Veuillez ne pas interrompre.

M. LE COMTE Albert de Mun. Je n'ignore pas que M. le président du Conseil * a sur ce point des inten-

' M. Dufaure.

lions excellentes ; et je le vois encore ;i cette tribune où, pendant une longue séance, près de succonaber sous les coups redoublés d'une impitoyable majorité, dédaigneux cependant d'un pouvoir d'oii son courage allait le faire descendre, il défendait éloquemmcnt le droit des catholiques et les intérêts de leur culte.

Je sais aussi que M. le ministre des cultes, dont j'ai cité tout à l'heure les paroles libérales , arrive aux affaires avec le désir sincère de ne pas froisser nos consciences.

Je sais tout cola, et cependant je suis inquiet, car vous avez derrière vous, messieurs les ministres, une armée à laquelle vous ne commandez pas, qui demain sera maîtresse de la place... (Très bien! très bien! à droite), si vous lui en livrez une porte, et je tremble que les soldats n'entraînent alors leurs chefs malgré eux, quitte à les laisser en route s'ils ne veulent pas les suivre.

Je vous demande de nous rassurer, si vous le pouvez. L'occasion est bonne pour le faire autrement que par des déclarations platoniques. J'attends donc de vous une réponse qui nous dise sous quel régime nous vivons , et si c'est la paix ou la guerre que vous nous apportez. (Applaudissemenls à droite. — L'orateur, de retour à son banc, reçoit les félicitations de ses collègues.

Après une réplique de M. Bardoux, ministre des cultes, où Torateur, se renfermant dans de vagues déclarations, évita, sur les points principaux, de répondre à M. de Mun, l'article 10 delà loi de finances fut voté par 313 voix contre 107.

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