‹ Discours du comte Albert de MunChapitre 26 sur 46 · CAMPAGNE · texte numérisé non relu

CAMPAGNE

EN" tayeuf; de la liberté d enseignement

(Dùconrs prononcé an Cirque d'hÎTer, à Paris, le 10 jniUet 1879, dans nne réunion privée présidée par M. le duc de la Rochefoncaold-Bisaccia. >

Ecarté, par la violence, de la Chambre des députés, M. le comte Albert de Mun n'en continua pas moins à servir activement la cause catholique sur tous les terrains où pouvait encore s'exercer son action politique.

La persécution religieuse n'avait pa.~ tardé à se déchaîner dans toute sa force aussitôt après la démission de M. le maréchal de Mac-Mahon. C'était dans Eorganisation de l'enseignement qu'elle s'exerçait avec le plus d'audace. M. Jules Ferry avait reçu le portefeuille de l'instruction publique dans le nouveau ministère présidé par M. Waddinglon , et il avait aussitôt déposé une proposition de loi sur «c la liberté » de l'enseignement supérieur, qui mutilait les universités catholiques, supprimait les jurys mixtes, et, par son célèbre article 7, détruisait du même coup la liberté de renseignement à tous les degrés, en interdisant la faculté de participer à renseignement public ou libre, ou même de diriger un établissement d'enseignement quelconque, aux membres des congrégations religieuses non autorisées. En même temps,

le sigiiJil lie lu laïcisation violi-nLc des écoles primaires élail donné clans tout le pays. Obéissant au mot d'ordre des préfets, les conseils municipaux républicains expulsaient les maîtres congréganistes sans souci des vœux de la population ; le gouvernement secondait de tout son pouvoir cette œuvre de liaine et de passion, et préparait ainsi la législation tyrannique et impie qui allait peu à peu s'établir.

A Paris, cette campagne de laïcisation se poursuivait avec un acbarnement particulier sous la direction de M. Hérold, alors préfet de la Seine. L'émotion était très vive dans la population, de longue date habituée à vénérer les F'rères des Ecoles chrétiennes. Un meeting de protestation fut organisé par les catholiques, et M. de Mun fut invité à y prendre la parole. Plus de quatre mille personnes se trouvèrent réunies pour l'entendre, le 10 juillet 1879, au Cirque d'hiver, sous la présidence de M. le duc de la Rochefoucauld-Bisaccia. M. de Mun prononça un discours qui fut aussitôt publié et répandu au dehors sous le titre de dardons nos Frères.

Messieurs ,

L'imposante assemblée que j'ai sous les yeux est à elle seule, comme l'a dit notre honorable président, un témoignage plus éloquent que toutes les paroles, des sentiments qui ont présidé à l'organisation de cette réunion. En répondant avec un admirable empressement à l'appel qui vous était adressé par des hommes de bien dont le nom, respecté de tous leurs concitoyens , se rencontre partout où il y a un acte de courage et de dévouement à faire, vous n'êtes pas venus pour entendre des discours, en auditeurs sympathiques ou curieux, mais vous avez voulu, par une éclatante manifestation, protester contre une persécution qui

attente à vos droits les plus sacrés, et opposer, à la tyrannie d'une administration qui méconnaît vos iniLrêts les plus chers, une résistance légale et mesurée dans la forme, mais en même temps ferme et indomptable comme la résolution qui l'inspire. (Bravos ot applaudissemoits.)

Tel est l'esprit de cette réunion. Je remercie ceux qui, en m'appelant à l'honneur d'y porter la parole, m'ont donné l'occasion de m'associer, pour ma part et de toute mon énergie, à votre protestation. (Xom-eaiix et vifs applaudissements.)

Vous savez tous ce qui se passe : depuis trois mois, dans la ville de Paris, sept écoles congréganistes, deux écoles dirigées par les Sœurs, cinq dirigées par les Frères, ont été, par décision de M. le préfet de la Seine, confiées à des instituteurs laïques ; deux autres le seront le l""" octobre. Voilà jusqu'à présent, et en trois mois seulement, le bilan des exécutions sommaires ordonnées par le conseil municipal de Paris et accomplies par le préfet. Je me sers à dessein de ces termes, qui indiquent le caractère absolument anormal et illégal de la situation qu'on fait à la population parisienne. (Bravos.)

L'émotion produite par des faits si multipliés a été profonde : elle s'accroît tous les jours; elle pénètre tous les quartiers; elle envahit toutes les âmes (mouvements)^ car il y avait des lois qui réglaient les matières de l'enseignement, et qui donnaient la sécurité aux pères de famille dans cette question de l'éducation des enfants, la plus sensible de toutes et la mieux comprise, parce qu'elle touche à un besoin universel et quotidien.

Dans celle ville de l'ai is, <jui nesl i)as dans l(!S condilioiis des j)eliles communes rurales où l'on ne j^eut entielenir qu'une seule école, dans cette ville de l'aris, (|ui dépense douze millions par an poui- son enseignement primaire, toutes les familles ont un droit (;vident à faire donner à leurs enfants l'enseignement qu'elles préfèrent (vifs applaudisse mords) ^ à les confier aux instituteurs qui leur paraissent les plus dignes et les plus capables; et le devoir de ceux qui administrent la cité, comme de ceux qui ont la charge des intérêts publiés, est de favoriser dans la plus large mesure le libre exercice de ce droit.

Il n'y a, certes, pas besoin de longs (commentaires pour établir le devoir des uns et le droit des autres; tous deux s'imposent avec la simplicité de l'évidence, parce que tous deux sont appuyés sur le sentiment de la justice, plus fort que toutes les démonstrations, et qui, lorsqu'il vient à être froissé dans le fond des consciences par le brutal abus du pouvoir, éclate tout à coup en protestations indignées. S'il faut une preuve, cependant, à l'appui d'une revendication si manifestement légitime, la voici en deux mots, tirée d'un argument auquel on ne reprochera pas d'être d'un ordre par trop surnaturel.

L'enseignement communal, à Paris, tout le monde le sait, est gratuit : il est gratuit, dans le sens moderne du mot, de celte gratuité qui se paye chez le percepteur {Ah! (di ! — • C'est vrai! — Applaudissoucnts); autrefois il y avait des écoles gratuites d'un autre genre : il y en avait beaucoup , beaucoup plus qu'on ne le croit et qu'on ne le dit; la suite de cet entretien m'amènera à vous le montrer : cette gratuité d'autrefois était sin-

cère, vraie et complète: elle voulait dire que l'enseignement était donné sans que personne, ni les parents, ni la commune, eût à payer, parce que l'école, en pareil cas, était entretenue par des dons, des legs testamentaires et des rentes fondées. On a changé tout cela et renoncé à ces pratiques arriérées. Aujourd'hui, l'en- .seignement gratuit, cela veut dire qu'on décharge le père des frais d'école pour les faire retomber plus lourdement sur les contribuables. Voilà donc comment la gratuité est établie à Paris. Les douze nnllioiis que nécessite l'entretien des étabUssements scolaires sont payés par tout le monde, et, en retour de cet impôt, l'administration municipale doit mettre les ressources de l'enseignement à la portée de tout le monde.

Eh bien! peut- on admettre que ces ressources ne soient créées qu'au point de vue d'une catégorie de citoyens, et que tous les autres, c'est-à-dire une part considérable de la population, nous tous, par exemple, qui sommes ici, nous soyons pris entre les deux termes également despotiques du dilemne gouvernemental : accepter pour nos enfants l'enseignement qu'on nous impose, et dont nous ne voulons pas, et alors, à ce prix . bénéficier de la gratuité que nous assurent nos deniers versés dans la caisse publique, ou bien, si nous ne pouvons nous y résoudre, payer de notre argent la gratuité des autres, et payer encore pour avoir des écoles qui nous conviennent. (Brnro^ prolongés.)

Voilà bien la question telle qu'elle se présente, ;i Paris , dans sa réaUté pratique et dans son effrayante brutalité. {C'est vrai!)

Et qu'on ne me dise pas que les pères de famille

intéressés sont iiiu) iiiiiiorité sans iiripoiLaiice; qu'on ne su couvre pas, pour justifier un pareil procédé administratif, du vœu manifeste de lu population! Les chilTres sont là. Messieurs, avec leur indiscutable et écrasante éloquence. Il y a à Paris 445 étal)lissements d'enseignement primaire, et dans ce nombre, en en défalquant les salles d'asile , il y a 'iSô écoles fréquentées par une population de 1)3000 enfants. Or, parmi ces 285 écoles , avant les exécutions dont j'ai rappelé le souvenir, il existait 112 écoles dirigées par les Frères et les Sœurs, et sur les 93000 enfants qui en forment la population scolaire, il y en a -^JiOO qui vont aux écoles congréganistes ! 40 400..., c'est-à-dire près de la moitié.

Voilà la proportion! (Salve d'ajijihdidisHeinods. ) C'est 40400 enfants que la transformation des écoles congréganistes atteindra, si elle se poursuit jusqu'au bout, et dont les familles se trouvent placées dans cette barbare situation que je viens de vous montrer, subir un enseignement dont elles ne veulent pas ou en chercher un autre au prix de mille sacrifices, et, dans les deux cas, payer tous les frais de la guerre.

M. Jules Ferry, ministre de l'instruction publique, écrivait au préfet de la Seine, au mois de février, et, dès son entrée en fonctions, une lettre sur laquelle je reviendrai, et que j'aurai souvent l'occasion de citer, car elle est l'expression de la doctrine gouvernementale dans cette grande affaire de l'enseignement primaire.

Examinant ce que devait être, à ses yeux, la conduite du préfet dans la question :

« Le premier point à considérer, dit-il, sans aucun

doute, c'est ropinion de la majorité des habitants. Il est toujours délicat, sous un régime essentiellement représentatif, de la chercher ailleurs que dans celles de la majorité de leurs élus. On a néanmoins organisé, sous forme d'enquête, dans un grand nombre de communes, la consultation directe des pères de famille. Cette procédure ne me paraît, pour Paris, ni praticable ni nécessaire. s>

Et pourquoi donc? (Rires et applaudissements.) De quel droit déclare -t- on que ce qui, dans les autres communes, parait tout simple, n'est pas même néces- :?aire à Paris? Et comment se fait -il que cette enquête près des pères de famille, dont tous les ministres et M. Jules Ferry lui-même sont obligés de reconnaître la nécessité, que M. Jules Simon, qui n'était pas, je pense, un clérical, recommandait de ne pas néghger en pareille matière, comment se fait -il qu'à Paris tout à coup on la déclare, sans raison, inutile? Est-ce parce que le nombre des intéressés est plus grand et leurs droits plus manifestes que partout, à cause de cette situation spéciale que leur crée la gratuité des écoles? Ou plutôt, n'est-ce pas parce qu'on sait bien ce que l'enquête répondrait, et qu'on n'en a pas besoin, en effet , car on est décidé à passer outre , à fouler aux pieds les droits les plus sacrés, à bannir tous les scrupules de la légalité, pour se faire les très humbles serviteurs d'un conseil municipal qui ne représente que la moitié des électeurs inscrits? {C'est cela! — Bri.i.i.os prolongés.)

L'enquête est impraticable, dit M. le ministre. Et pourquoi ? Je ^iens de la faire devant vous en quatre mots : sur 93000 enfants, il y en a 40400 qui vont

Page 1