‹ Discours du comte Albert de MunChapitre 32 sur 46 · HH · texte numérisé non relu

HH

l(jul s|)('ci;ileii)Ciil, lu coiiséciuence naturelle i\[i pi-iiicipe ([u'il représ(!nlc. (7V/'.s hîm / Iri'n hioi ! )

Si je n'avais eu, Messieurs, rien d'autre à faire; an milieu d(î vous ffu'un discoui's, je n'aurais pas, dans ecttc saison, tr'oublé l'ordre habituel de votre vie; si je n'avais eu qu'une protestation nouvelli; à vous demander contre des mesures arbitraires ou contre des lois funestes, j'aurais encore liésité à le faire ; vos consciences suffisent à vous dicter contn; la tyrannie révolutionnaire une perpétuelle protestation, et vous en donnez, à chaque attentat nouveau, le témoignage éclatant. (Applaudissement.) Ce que je vous apporte aujourd'hui, permettez -moi de vous le dire, ce n'est pas non plus une profession de foi personnelle; ni vous ni moi n'en avons besoin : ni vous, qui m'avez donné le plus beau gage de votre confiance en me faisant votre compatriote; ni moi, qui ai rencontré sur le chemin de ma vie pohtique,dans les encouragements publics dont mon roi m'a comblé et dans l'acharnement dont les républicains m'ont poursuivi, un double et suffisant honneur. (Bravos redoublés. — Cris de vive M. deMnn!)

Je viens, Messieurs, vous dire, dans foute la franchise de ma conscience, ce que je pense de la situation du pays, et ce que je crois être, en face de cette situation, le devoir de tous les gens de bien. Je ne me dissimule pas la gravité du sujet, mais j'apporte à cet entretien le sentiment profond d'une nécessité politique ; car s'il y a dans la parole publique de lourdes responsabilités, le silence, à certaines heures, en porte avec lui qui ne sont pas moins redoutables. Nous sommes à l'une de ces heures. (Sensation prolongée.) Demain les destinées de la France seront livrées une

lois de plus aux tempêtes électorales, et déjà on prépare, par de savantes manœuvres, la dictature qui doit en sortir comme le couronnement naturel de la République. Or ce n'est pas assez de maudire cette dictature qui s'avance et de lui crier, en se détournant d'elle, qu'elle est la honte et la perte du pays. {Tiù's bien! très lilon ! — AppJaudissciii<')U><.)

Un homme public doit autre chose à ceux qui placent en lui quelque confiance ; s'il connaît un moyen d'échapper à cette honte et à ces ruines , s'il croit savoir où peuvent être l'honneur et le salut, il faut qu'il le dise, sous peine de manquer à sa tâche. Je viens essayer de remplir la mienne, et je ne pouvais choisir, voulant accomplir un acte aussi grave, d'autres auditeurs que vous. Messieurs, qui m'avez ouvert les portes de la vie politique, qui m'y avez soutenu sans défaillance, à travers tant de luttes et de contradictions, et qui m'avez gardé, dans la mauvaise fortune, une affection si fidèle et si touchante.

Messieurs, depuis dix ans la République existe en fait; depuis cinq ans elle est officiellement organisée ; c'est un stage suffisant, une expérience assez longue, pour que nous soyons fondés à lui demander compte de ce qu'elle a fait pour le pays, de ce qu'elle lui réserve, de ce qu'elle lui coûte et de ce qu'elle lui rapporte. {Rires ironiques. — Applaudissements.)

Je ferai cet examen avec tout le calme, avec toute la modération possibles, et je vous demanderai de m'entendre dans les mêmes dispositions , comme des hommes qui usent de leur droit et qui accomplissent leur devoir de citoyens, en se préoccupant des questions les plus graves de la vie nationale.

l'.l (l'iiIjoKl je conslulc (jii a riicuni où je vous parle, après deux années d'un pouvoir exercé sans conleslalion, sans limite, sans entrave d'aucune? sorte, par les républicains, il y a en France, au lieu de l'apaiseinenl et de la sécurité, une agitation profonde et un malaise général. (C'est n'di! c'est r<v<(.') Je constate partout, dans tous les rangs de la société, une inquiétude chaque jour grandissante, et j'entends de toutes parts des gens gui se plaignent : l'un de sa vie matérielle embarrassée et incertaine du lendemain, l'autre, de sa vie morale troublée de mille manières; celui-ci de l'atteinte portée à sa conscience religieuse, celui-là de l'obstacle mis à l'exercice de ses droits les plus essentiels. (C'exl rnti ! — Très bien ! — Ajjpldtidissenieuls.) D'un bouL à l'autre du pays, préti-e ou religieux, magistrat ou soldat, laboureur, industriel ou artisan, père de famille ou contribuable, il y a des gens qui soufîrent et qui le disent tout haut quand ils sont libres, tout bas quand ils sont gênés dans leur indépendance , et le nombre en est si grand, que c'est presque tout le monde. {Oui! oui! C'est bien cela!) J'allais dire tout le monde, s'il n'en fallait retrancher la troupe des satisfaits qui ont des places et des appointements et qui, se trouvant à Taise dans leur nouvel état, déclarent que tout est au mieux dans la meilleure des républiques. Ceux-là, si vous leur demandez ce qu'ils pensent de la situation politique, ils vous répondront sans doute par le vieux refrain de Béranger :

Quels dînes !

Quels dînes

Les ministres m'ont donnés !

Oh! que j'ai fait de bons dînes!

{Rire^ ironlqnrs. — Applaudissenicnts), et pour le reste, ils vous renverront à ce récent discours du trône, où le président de la Chambre des députés étalait sous les yeux de ses collègues émerveillés et ravis la longue énuméralion des bienfaits répandus par leurs mains, des travaux accomplis par leur zèle, et le tableau magnifique de la prospérité , de la grandeur et de la satisfaction républicaines.

Messieurs, voilà le langage officiel et le piédestal que se dressent à eux-mêmes les hommes qui nous gouvernent.

Et maintenant voulez-vous que , nous détournant de ces triomphateurs, nous regardions, en face de ce tableau, la réalité des choses, et que nous descendions un peu des hauteurs gouvernementales pour nous tourner vers la France qui ne dîne pas au Palais- Bourbon (rircs)^ vers la France qui croit en Dieu, vers la France qui travaille et qui produit? Oh! alors , Messieurs, nous entendrons un autre langage. Les uns vous montreront les dépenses accrues de 850 millions depuis 1876, les budgets s'élevant toujours, les crédits supplémentaires accordés presque sans discussion, et cependant l'emprunt toujours à l'état latent et le besoin d'argent révélé par toutes les mesures financières.

Les autres vous dénonceront , sous l'apparence d'une prospérité trompeuse, une crise économique chaque jour plus redoutable, et qui nous prépare pour demain un réveil terrible. Ils vous diront que l'importation des produits étrangers va toujours en augmentant dans des proportions énormes , pendant que l'exportation diminue, si bien que la balance du commerce français s'établit, pour 1880, par une perte totale de

1 milliard r)(i7 millions (c'csl l'rdi!), c'cst-à-dirc «juc notre argent, passe h l'étranger , et que, plus le cliiiTre des affaires grossit chez nous, plus c'est au bénéfice des nations voisines ; situation déplorable que vous connaissez tous, parce que vous en souffrez cruellement, et qui révèle un trouble profond dans les intérêls étroitement unis de l'agriculture el de l'industrie.

L'agriculture, Messieurs, il me suffit de la nommer devant vous ])our vous ari'acher un cri de détresse qui vient faire écho aux protestations de tous les agriculteurs de France, écrasés par un régime sous lequel succombe la richesse nationale, et dont le contre-coup va du producteur atteinch'e l'ouvrier des champs par la diminution du travail et la rareté des salaires. (Asscnlhnotl.)

L'industrie: il y a dix-huit mois déjà, M. Pouyer- Quertier, parlant au président de la République au nom de soixante chambres de commerce, résumait en deux mots sa condition et le terme de ses revendications : « Ce qu'elle demande, disait-il, c'est la possibilité de vivre et de faire vivre les nombreuses populations ouvrières qu'elle emploie. » On en est là ; c'està-dire que la situation est tendue jusqu'au point d'être devenue une question de vie ou de mort. Voilà la prospérité où nous nous endormons. (C'est cela! — C'est la vérité! )

Et si, prêtant l'oreille à d'autres révélations, vous voulez savoir où en sont, à côté de ces intérêts matériels, qui sont la vie même du pays, les grandes institutions qui sont les fondements de l'ordre social, on vous dira avec une patriotique douleur les ravages que porte dans cette généreuse armée, qui s'appelle

l'armée de la France, le despotisme politique mêlant son inquisition perpétuelle à tous les actes de la vie militaire ; la manie des innovations révolutionnaires troublant à chaque instant l'œuvre de la défense nationale; la malsaine recherche d'une illégitime popularité cachant, sous l'apparence d'une diminution fictive des charges publiques, une désorganisation croissante, et, pour achever ce désordre matériel, la persécution religieuse qui vient, en chassant Dieu de la caserne, ravir au soldat sa meilleure consolation, aux familles leur plus précieuse garantie, à la patrie le gage le plus certain du dévouement de ses enfants. (Bravos répété><. — AppUnuUssemenU.)

D'autres encore vous parleront des magistrats ébranlés sur leurs sièges, dénoncés partout et jusqu'à la tribune nationale comme des ennemis publics, placés entre l'indépendance de leurs âmes et la préservation de leur carrière, et menacés d'une législation nouvelle qui, en sacrifiant ceux d'aujourd'hui, ne laissera plus à ceux de demain que le prix des services qu'ils rendront. {C'est cela! )

Voilà ce qu'on fait des institutions du pays ; et faut-il vous parler de l'administration '? Hier j'avais sous les yeux un relevé des mouvements effectués dans les différents ordres de fonctionnaires depuis trois ans ; il y a eu 15,950 mutations, et, dans le nombre, des milliers de révocations qui laissent toute une armée d'anciens et fidèles serviteurs du pays avec un avenir détruit, un grand nombre privés de ressources les plus nécessaires à leur vie et à celle de leur famille. Voilà comment on traite l'administration française; on la brise, on la bouleverse de fond en comble, et on s'en

sert coiiiiiitî (rime pi'iiiK! dllei'le aux amis par !a ra\riir (Vim paili poliliciiK.'.

I"]l i)uii(laiil (|u'uii mol ainsi, au dedans, le pays en coupe ivgl(''e, au deliois on abaisse la dignité nationale dans d'inexcusaliies aventures. On comiiromet à l'étourdie, dans un banquet, le nom de la France; on engage dans un repas intime sa parole et peut-être ses soldats; on va, par une ignorance ou une complicité également coupables, jusqu'à permettre h des contrats inavoués de livrer ses armes et ses approvisionnements (Oni! oui! — A bas Garnhelta!); on oublie enfin qu'on a , par un coup du destin , la garde d'une vieille et grande nation, et que c'est elle, et non pas la république, qu'on mène avec soi , quand on essaye de se mêler au concert de l'Europe ; et, comme il y a dix ans on ne savait faire ni la guerre ni la paix, aujourd'hui, incapable de garder simplement et à la fois la paix et l'honneur national, on passe effrontément des provocations qu'inspire la jactance aux désaveux empressés que commande l'intérêt électoral. {Bravo! bravo!)

Et puis on monte au Capilolc, tandis que, s'élevant plus haut encore que ces plaintes patriotiques, la grande clameur de tous les déshérités retentit chaque jour davantage, qui demande compte à la république bourgeoise des promesses qu'elle adressait au peuple et qui fait sonner aux oreilles des parvenus du libéra lisme le glas de la question sociale. (Bravos.)

La question sociale ! Il n'y en a pas, répond le jour nal de M. Gambetta. Rabagas l'avait dit avant lui {rires): « Il n'y a que des positions sociales ; quand on n'a pa les meilleures, il faut les prendre. » On les a prises on s'y trouve bien et on se bouche les oreilles, témoi

gnant une fois de plus que, suivant la parole de l'illustre P. Monsabré, le libéralisme révolutionnaire n'est qu' « une société en commandite dont le capital se compose de mensonges, et dont le but est d'établir, *^ sur les ruines des pouvoirs renversés, une entreprise gouvernementale qui profitera aux gros actionnaires. Tant pis pour le peuple ' ». (Bravos. — C'est cela!) Voilà oii nous en sommes.

Et il me reste, Messieurs, vous le pressentez, pour aller au bout de ce triste examen , la lâche la plus douloureuse, celle qui émeut le plus profondément mon coeur et les vôtres ; il me reste à parler de la guerre religieuse déchaînée dans tout le pays.

Je ne veux pas faire passer sous vos yeux le lugubre et interminable défilé des violences , des proscriptions et des ruines qui ont remph l'année dernière. Je ne veux pas essayer un récit incomplet de ces scènes déchirantes et à jamais honteuses pour une nation, que toute la Fi-ance a connues , et dont le souvenir ne s'effacera pas des âmes chrétiennes ni des cœurs épris de la vraie liberté. (Jamais ! jamais !)

Un jour, Messieurs, nos enfants et nos neveux se refuseront à croire ce que nous avons vu : les asiles sacrés de la prière et de la charité attaqués en pleine paix, sans que rien dans ces cloîtres silencieux fût venu servir, je ne dirai pas de provocation, mais de prétexte à une telle surprise , obligés de se tenir pendant un mois en état de défense , et livrant enfin à la force, derrière leurs portes brisées, leurs hôtes innocents, et, du même coup, enfermés dans les plis de

1 R. P. Monsabré, Radicalisme contre radicalisme.

leurs robes de ))mu, les droilsdc hii-ii c\ des citoyens. (iSrai'os répi'li's. — AiifildiuCts^cniciils.) Ils se refuseroiil il croire ce que nous avons vu : les nninislres de Dieu saisis par ceux qu'on charge de poursuivre les malfaiteurs ; que dis-je ! Jésus-Christ lui-même enfeniKdans ses sancluaii-cs par des mains impies. Ils se refuseront à le croire, ou bien ils supposeront quelque nouvelle invasion des barbares, et ils ne voudront pas admettre que ce spectacle inouï fut donné par un gouvernement légal, l'ordonnant au nom des lois, et foicant à y participer les soldats d(! la France. (Loiui III unit lire (J'indifiiuilioii.)

Et pourtant c'est l'histoire d'hier, et, pendant ([ue j'en évoque le souvenii', il y en a un autre qui me presse malgré moi et qui remplit mon âme; je parle presque jour pour jour dix ans après le 18 mars, et je m'imagine que tout à coup un des otages de la Commune secoue sa poussière sanglante et apparaît au milieu de nous. Que va-t-il dire? Au récit de ces demeures violées , de ces églises profanées , de ces prêtres traités en malfaiteurs, il croira que nous rappelons les temps où il a succombé pour Dieu et pour la patrie. Mais non, il faudra lui répondre que nous parlons d'aujourd'hui, et qu'après dix ans passés sur sa cendre refroidie, ses yeux ne se sont un moment rouverts que pour voir ses frères proscrits et ses bourreaux triomphants. (Bravos l'épélés. — Vice)d les Jésuites !) Dix ans, Messieurs, qui l'eût dit alors, à cette heure tragique où l'indignation soulevait toutes les âmes, et où la France épouvantée poussait à son réveil un long cri de repentir, d'espérance et de foi?

Dix ans! Et laissez-moi le dire, le despotisme qui

nous tient courbés à quelque chose de pire que celui qui nous menaçait alors ; celui-là c'était l'explosion violente d'une criminelle folie, dont l'excès même compromettait le succès ; aujourd'hui c'est la patiente réalisation d'un plan savamment conçu , habilement poursuivi ; c'est la guerre à Dieu, légale et méthodique, mais toujours irréconciliable et acharnée; c'est la destruction progressive mais résolue de la religion. (Oui! oui ! C'est vrai!) Ce ne sont pas seulement les moines proscrits et dépouillés, c'est l'hospice et le bureau de bienfaisance transformés en instruments d'un parti politique ; c'est la sœur de Charité chassée du chevet des mourants, l'administration du culte livrée à l'autorité civile, le prêtre obligé de se faire soldat, et le recrutement du clergé rendu presque impossible ; c'est pardessus tout la conjuration formée contre l'âme de nos enfants, la conjuration de l'article 7 et des lois Ferry, les crucifix enlevés à coups de balai dans les écoles de Paris et jetés dans des tombereaux , les Frères et les Sœurs expulsés des écoles communales; la conjuration de la loi Paul Bert enfin, qui enveloppe dans une gratuité mensongère et ruineuse l'enseignement sans Dieu, qu'elle prétend imposer à tous par l'odieux despotisme de l'obligation. (Bravos répétés.) Demain ce sera peut-être la loi du pays, et alors on sera bien près du couronnement de l'édifice, car on aura mis la main sur les générations qui grandissent, et, dans quelques années, on aura fait un peuple sans Dieu, sans croyance et sans foi, c'est-à-dire un peuple prêt pour tous les esclavages. (Très bien! très bien!)

Voilà rœu\Te de la République !

Oh ! je sais qu'on se défend de toute haine préconçue,

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