II
de ce discours , parce qu'il en est vraiment le fondement, c'est parce que vous vous êtes inclinés devant ce grand principe que vous êtes obligés de donner dans l'examen une part à ceux qui sont, dans l'enseignement, les représentants de ce droit et de cette liberté.
Ainsi l'entrée, dans les jurys d'examen, des professeurs des universités libres n'était qu'un acte d'équité naturelle, du moment qu'on admettait la liberté d'enseignement, et voilà pourquoi, depuis deux jours, nous répétons à cette tribune, et pourquoi je redis à mon tour qu'en prétendant ressaisir le monopole exclusif de la collation des grades et en nous proposant d'abroger les articles 13 et 14 de la loi du 12 juillet 1875, vous portez à cette loi une atteinte mortelle, et que c'est au principe de la liberté d'enseignement luimême que vous vous attaquez. {Approbation à droite )
Je ne voudrais pas abuser de votre patience en retenant votre attention... {Parlez! parlez!), en retenant votre attention trop longtemps surunsujetquia été traité avant moi et beaucoup mieux que je ne puis le faire.
Mais laissez-moi, avant de quitter ce point fondamental du débat, évoquer à mon tour la grande voix de M. Chesnelong... {Rumeurs à gauche), disant à l'Assemblée nationale « que la liberté d'enseignement et la collation des grades sont comme le principe et la conséquence, comme le droit et la garantie, comme la loi et sa sanction ».
Un membre à gauche. Envoyez cela aux électeurs d'Orthez ' !
1 M. Chesnelong, dont rélection à la Chambre des dépulés avait été invalidée, se représentait en ce moment même dans l'arrondissement d'Orlhez.
A droite. Continuez, continuez!
M. LE COMTE DE Mux. Je vais vous envoyer, à vous. Messieurs, une autre citation que peut-être vous accueillerez avec plus de faveur. Elle est deM.Laboulaye, qui bientôt, je l'espère, reproduira ce ferme langage à la tribune du Sénat :
« On a souvent répété, disait-il, cet adage : Qui est maître de l'examen est maître de l'enseignement. On peut jusqu'à un certain point critiquer ce que cet adage a de trop absolu ; on ne peut nier qu'il ne contienne une part de vérité. Les professeurs des facultés libres se plaindront d'être réduits au rôle de préparateurs d'examen pour les facultés de l'État; n'y aura-t-il pas pour eux une certaine infériorité? Ne serontils pas en droit de se plaindre? ne seront-ils pas gênés dans leur pleine liberté?... Et cette liberté serat-elle autre chose qu'un mot, si l'examen auquel tout aboutit est en désaccord avec l'enseignement? »
La liberté d'enseignement ne serait qu'un mot sans la liberté d'examen. Voilà, Messieurs, comment M. Laboulaye jugeait la question qui nous occupe, et voilà la sanction qu'il apportait à nos revendications.
Nous vous le répétons ici depuis deux jours , et , après l'avoir redit à mon tour, il me faut bien tirer, moi aussi , cette évidente conclusion du débat qui vient de se dérouler ici; c'est qu'en effet, ce que vous voulez, c'est que la liberté ne soit qu'un mot, c'est porter un coup mortel à la loi tout entière. (ÎVès bien! très bien ! à droite .)
M. DE La Rochefoucauld duc de Bisaccia. C'est la vérité.
M. LE COMTE DE MuN. Mais est-ce donc que vous
avez ;i produire ici quelque fuit, quelque grief évident contre l'usage qu'ont fait de cette liberté ceux qui s'en sont servi jusqu'ici'? Est-ce que dans les cours ouverts depuis la fondation des universités libres il s'est produit quelque doctrine qui soit de nature à vous alarmer ?
Vous venez bien apporter à cette tribune de vagues accusations contre l'enseignement que doimeront ces universités, contre les doctrines qui y seront préconisées. Mais des faits, vous n'en produisez aucun. Et pourtant les cours sont ouverts publiquement dans plusieurs villes de France, et on peut savoir tout ce qui s'y dit. Et pourtant aussi la presse hostile aux ca tholiques n'eût pas manqué, si elle eût relevé quelque écart de langage, de le signaler à l'attention publique.
Or voici en ce genre tout ce que j'ai trouvé :
« Un jour, dit la revue à laquelle j'emprunte cette citalion, un journal s'est rencontre pour attaquer renseignement scientifique de la faculté catholique de Paris. Le Journaliste avait eu la main malheureuse, car il avait porté ses coups contre un de ceux dont tous reconnaissent les titres scientifiques. Il s'attira la verte réponse que voici :
« Paris, 2 mars 1876.
« Monsieur,
« On me communique à l'instant un article du XIX" Siècle, en date du 27 février 1876, dans lequel, à propos d'un livre de M. Victor de Bonald, vous accusez les catholiques de n'avoir institué des universités que pour y enseigner des doctrines géologiques absolument repoussées par tous ceux qui s'occupent de cette science.
« Comme il n'existe en ce moment, dans les universités
catholiques, d'autre chaire de géologie que celle que j'ai l'honneur d'occuper, je dois évidemment prendre celte accusation pour moi. Or, depuis le 10 janvier, jour de l'ouverture de mon cours, je n'ai pas fait autre chose que d'enseigner ce que j'avais appris à l'école de mon illustre maître Elle de Beaumont, et, bien loin d'avoir été contrarié en quoi que ce soit dans cette voie, je n'ai cessé de recevoir de la part des chefs de l'université les plus précieux encouragements.
« Que faut -il donc penser, Monsieur, de l'insinuation si claire qui termine votre lettre? Ou vous saviez ce qui se passait rue de Vaugirard, et, dans ce cas, comment avez-vous pu dénaturer à ce point la vérité? ou vous l'ignoriez, et comment avez-vous parlé de ce que vous ne saviez pas?
« Je ne me flatte pas. Monsieur, de voir ma réclamation publiée dans vos colonnes. Depuis le temps où M. Sarcey, oubliant son altitude d'autrefois, s'est mis à manger du prêtre, tous les moyens lui semblent sans doute bons pour attaquer Vinfâme, et il a trop de littérature pour ne pas se souvenir que des calomnies il reste toujours quelque chose. Je n'en ai pas moins cru de mon devoir de protester contre une accusation que rien ne justiflait.
« Veuillez agréer, etc. »
Signé : « de Lapparent. »
Telle était la bonne foi de la seule attaque précise qui ait osé se produire.
Ainsi, dans les universités libres, rien qui justifie la défiance qu'on témoigne contre elles, et, quant à la tendance générale de leur enseignement, laissez-moi, Messieurs , vous lire ce que disait à l'ouverture de la faculté de droit d'Angers l'illustre évêque que je citais tout à l'heure:
« Suivant à travers les âges l'application de celte vérité capitale que les Clément et les Origène avaient inscrite au
frontispice de l'œuvre : « Il faut que la foi flovionne savnnto et que la science reste fidèle; » il s'écriait : Fidcs quierens inleUectum. La foi qui cherche l'intelligence, telle fut la devise du moyen âge chrclicn, et les universités des xii" et xiii<= siècles n'ont pas été autre chose que le développement et la mise en œuvre de celte pensée fondamentale. Fides, la foi; car ce n'est pas l'homme déchu qui enseigne ni qui doit être enseigné, mais Tiiomme relevé, l'homme baptisé, le chrétien. Fides, la foi; car ce n'est pas la raison abandonnée à elle-même qui, dans le chrétien, vient se placer au point de dépari de la connaissance, mais la raison restaurée, éclairée, dirigée par la foi. Fides quœrens, la foi qui clierche! Non pas une foi inactive et fermée à toute investigation, mais une foi qui observe, qui étudie, qui raisonne, qui se rend compte des choses. Fides quœrens inleUectum, la foi qui cherche l'intelligence, qui la cherche dans tout ordre de choses, dans les idées et dans les faits, dans la nature et dans l'histoire, dans la conscience et dans la société ; la foi qui marche, qui s'ouvre sans cesse de nouveaux horizons , qui recule indéfiniment les limites du savoir; la foi qui avance, avance encore, avance toujours, pour ne s'arrêter que devant les barrières infranchissables que Dieu a posées à l'esprit humain... « ( yive approbation à droite.)
Une voix à gauche. Amen ! (Rumeurs et bruits.) M. LE COMTE DE MuN. MessieuFS, c'est au moins un très beau langage. Pour moi je n'en sais pas de plus beau, ni qui ouvre à l'esprit de plus larges horizons. Et voilà pourtant cette Église catholique que vous accusez tous les jours de marcher en arrière, de n'être pas de son temps et de prétendre enfermer les intelligences dans les ténèbres de l'ignorance. (Marques d'assentiment à droite.) Ah! Messieurs, j'ai hâte de conclure; car j'entends
encore à mes oreilles ces discours. qui ne sauraient nous laisser aucune illusion , et qui sont faits pour détromper les plus confiants ; j'entends encore les attaques passionnées de M. Deschanel, faisant écho aux promesses de M. Gambetta ; j'entends encore cette parole, peut-être imprudente, mais assurément précieuse à recueillir, qui échappait hier comme un aveu à M. le rapporteur*, et qu'on rappelait tout à l'heure : « Nous voulons aller lentement, mais sûrement. »
Je sais que M. le ministre, à cet égard, a fait de formelles protestations, et ce n'est pas de lui que je parle ; mais, en lui répondant, je peux bien répondre du même coup à celui qui s'est chargé de recommander le projet du ministre aux suffrages de la majorité de cette Assemblée.
Eh bien, qu'est-ce donc que tout cela, si ce n'est que vous voulez abroger la loi , et que vous voulez l'abroger parce que les catholiques en ont comme les autres le bénéfice ? Voilà la vérité; et les plus ardents d'entre vous se chargent de la dévoiler en lui ôtant le masque de modération dont d'autres l'ont couverte. Or ce qu'il faut bien que vous sachiez, c'est qu'en agissant ainsi vous jetez dans le pays , où les catholiques sont en majorité, un trouble profond. (Murmures à gauche.)
Pltisieurs membres à droite. C'est vrai ! c'est vrai !
M. LE COMTE DE Mux. J'ai entendu tout à l'heure avec reconnaissance M. le ministre de l'instruction publique professer de son respect pour la foi chrétienne et nous dire que, pour lui, ce serait un beau jour que
> M. SpuUer.
celui fiii il voirait, le gouvcriiciiiciit do la R(';publiquG entièrement réconcilié avec les consciences religieuses.
Je ne disconviens pas assurément que ce no puisse être un beau rêve. Mais malheureusement c'est un l'ève, et nous en sommes bien loin. Lorsqu'on a vu en France ceux qu'on s'habituait à considérer comme les gardiens de la loi porter les premiers la main sur elle et en arracher un lambeau pour sauver leur popularité... (Exclamations à gaudie. — Aj^plaudissemenls à droite), il s'est fait un grand trouble dans les cœurs et dans les consciences. Les catholiques se sont émus, et leurs protestations sont venues retentira vos oreilles sous forme de pétitions.
Ah ! je sais bien qu'on a voulu amoindrir la portée et la valeur de ce mouvement, et qu'on a traité d'agitation factice l'écho qu'a trouvé dans tous nos cœurs le cri d'alarme d'un grand prélat , qu'on nous rappelait l'autre jour. Mais, Messieurs, est-ce donc le nombre des signatures seulement que vous allez compter? Et ne regarderez -vous point de qui elles émanent? N'avezvous point vu passer dans le nombre celles de ces fondateurs et de ces administrateurs de l'université catholique de Lille, qui avaient cru, en étabUssant leur institut sur les plus lai'ges bases, au prix d'une souscription de six millions de francs, assurer aux élèves qui suivraient les cours le droit de bénéficier des jurys mixtes promis par la loi?
C'est ce que M. le rapporteur appelle n'avoir pas de droits acquis. Mais il ne sert à rien de fermer les oreilles pour ne pas entendre. La voix de la conscience s'élève tous les jours plus haute et plus éloquente ; le
mouvement ne s'arrêtera plus, il grandira tous les jours, et le Sénat en recueillera désormais les témoignages toujours plus nombreux. (Marques d'approbation à droite.) Et pourquoi donc tant d'émolion? Ah ! c'est qu'il s'agit ici d'une question qui passionne tous les cœurs, et, pardonnez- moi de le dire, monsieur le ministre, les déclarations, le langage même le plus modéré, ne parviendront pas à les apaiser; ce qui s'agite ici , c'est l'avenir de la patrie , parce que c'est l'éducation de la jeunesse, et que la jeunesse est la vie et comme la sève de la nation. (Applaudissements à droite.)
On l'a dit hier, nous aimons la France d'un amour passionné.
Une voix à gauche. Et Rome !
M. LE COMTE DE MuiN. Oui , et Romc. Nous ne séparons pas dans nos cœurs ces deux amours : Rome et la France ; c'est le devoir et le droit de notre conscience, parce que nous sommes Français et catholiques. Nous aimons la France avec passion, et comme nous aimons avant elle et plus encore notre Dieu, nous n'avons, pour remplir notre devoir, qu'à nous laisser aller à l'élan de nos cœurs en travaillant, pour relever la France, à la ramener aux pieds de notre Dieu. (Très bien ! très bien ! à droite.)
Dans cette œuvre, l'éducation de la jeunesse est la base fondamentale, et voilà pourquoi toutes les fois qu'on touche à cette question qui pénètre les cœurs, il nous est impossible de la traiter par les petits côtés, et il nous faut absolument la grandir jusqu'au point où cette discussion l'a élevée pendant ces deux jours.
Il ne m'appartient pas assurément de répéter aux
ministres qui siôgcnl sur ces bancs les avertissements qu'on leur donnait hier; laissez-moi cependant ajouter quelques mots encore.
Votre attaque va plus haut peut-être que vous ne le pensez, et ce ne sont pas seulement les familles catholiques ({uc vous alarmez, en les privant d'un droit qu'elles croyaient avoir conquis ; vos coups portent plus loin. Vous mettez en suspicion nos évêques, qui ont pris l'initiative et la direction de nos universités, et vous leur intligez un affront public en frappant do nullité les engagements qu'ils avaient pris sur la foi d'une loi française.
Voilà, Messieurs, le respect et la confiance que vous témoignez à ces prélats qu'à certains jours il vous plaît d'appeler vos fonctionnaires. Et que voulez -vous donc que nous pensions, nous qui les appelons les premiers d'entre nos pasteurs , que voulez -vous que nous éprouvions, sinon une profonde douleur et une immense défiance contre vous ?
Eh bien , — et ce sera mon dernier mot, — n'espérez pas que l'agitation dont vous parlez soit près de se calmer; n'espérez pas que les familles catholiques vous regardent avec indifférence détruire l'œuvre qu'elles avaient vue édifier avec de si grandes espérances. Fidèles à leur religion, qui leur commande le respect des lois , mais forts de leur conscience et de leur droit, les cathohques ne cesseront de protester contre la violence que vous allez leur faire... (Rumeurs à gauche. — Applaudissements à droite.)
M. DE Baudry-d'Asson. Oui, ils protesteront toujours, et s'il vous faut de nouveaux martyrs... (Le reste de l'interruption se perd dans le bruit.)
M. LE COMTE DE MuN... et ils conserveroiit le ferme espoir que leur voix impuissante à vous arrêter dans la guerre que vous nous déclarez...
M. Henri Villain. Non ! non ! nous ne vous déclarons pas la guerre. Vous n'avez pas le droit de dire cela , c'est excessif !
M. LE COMTE de Mun. Ils couserverout , disais-je, l'espoir que leur voix trouvera plus d'écho dans une autre Assemblée, qui leur rendra, — nous le croyons encore, — la justice qu'ils réclament. (Vifs et longs applaudissements à droite. — L'orateur, en retournant à son hanc, reçoit les félicitations d'un grand nombre de ses collègues. — La séance reste suspendue de fait pendant quelques minutes.)
M. Jules Ferry répondit à M. de Mun en exposant en matière d'enseignement les doctrines que plus tard, parvenu au pouvoir, il devait appliquer; et la Chambre, après avoir écarté un amendement de M. Ferdinand Boyer, qui, en maintenant la collation des grades aux jurys mixtes, exigeait un examen professionnel pour les emplois public?, adopta la proposition de M. Waddington par 357 voix contre 123 (7 juin 1876).
Porlé au Sénat, où il fut combattu par Mer Dupanloup et M. de Belcastel, le projet de loi fut repoussé par la Chambre haute, le 21 juillet, par 144 voix contre 139.
Dès le lendemain de la séance de la Chambre, Ms^ Pie adressait à M. de Mun, au sujet de son discours, la lettre suivante :
<c 5 juin 1876.
« Je ne puis tarder, cher monsieur le Comte, de vous féliciter et de vous remercier : avoir parlé des droits de Dieu , souverain maître, c'est avoir posé le texte dont tous vos discours subséquents feront l'application au détail des choses.
Avoir inaiit,'ur6 ce langage dovanl l'ennemi est un premier ttioinplie. Avoir donné la nolo vraie à une majorité d'amis cslun niérile plus grand encore. La défunte Assemblée, qui a tant de griefs à sa charge, csl surtout coupable de n'avoir jamais affirmé ni le droit monarchique, ni le droit social, naturel et chrétien. Vous avez ouvert le feu, la bataille se continuera, et on ne se battra plus dans le vide.
« Tous les journaux, sans distinction de couleur, célèbrent votre succès de parole ; Dieu soit béni, il en tirera sa gloire ' 1 »
' Histoire du cardinal Pip , évêquc de Poitiers, par M'-''' liaunard , t. Il . p. 58o.