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INCIDENT

RELATIF AUX EXAMENS POUR l'ÉCOLE POLYTECHNIQUE ET AUX ACCUSATIONS PORTÉES A CE PROPOS

CONTRE l'École préparatoire dirigée , rue des postes ,

PAR LES PÈRES JÉSUITES (Discours prononcé à la Chambre des députés le 3 Juillet 1876.)

Le 29 juin 1876, un incident grave se produisit au concours pour l'admission à l'Ecole polytechnique. Au moment où allait être donné le sujet de l'épreuve, quelques jeunes gens se levèrent dans les différentes salles où devait se faire la composition, et déclarèrent que ce sujet était connu d'un certain nombre d'entre eux, notamment des élèves de l'école Sainte-Geneviève. L'accusation était assez sérieuse pour que le directeur des études de l'École polytechnique, qui devait tenir un tel concours à l'abri de tout soupçon, ajournât la composition.

Dès le lendemain, un grand nombre de journaux, de nuance plus ou moins radicale, relataient cet incident et se faisaient l'écho des accusations les plus graves contre les élèves de l'école Sainte-Geneviève.

On venait, prétendaient-ils, de mettre la main sur un sys-

lèmc de supcrchoric rH'ronlôment prali(|u6 depuis quelques années; les succès reinporl'-s par l'école Sainle-Genevicve n'étaicnl dus qu'à la complaisance de professeurs de l'État, livrant aux élèves, aux protégés des Jésuites, la liste des questions qui devaient leur être posées à l'examen.

Vainement, dès l'apparition des articles, le R. P. du Lac, supérieur de l'école Sainle-fjcncviève, avait adressé aux journaux une lettre de rectification où il déclarait nettement que ses élèves ne connaissaient d'avance ni le sujet, ni les données de l'épure en question, et où il annonçait que luimême demandait à qui de droit une enquête sur l'affaire. L'accusation n'en était pas moins maintenue : le démenti donné par un jésuite devait être tenu pour non avenu par ses accusateurs.

Cependant les pouvoirs publics s'étaient émus de l'incident et de l'agitation qu'il avait causée.

Dès la première heure, et sur la demande même du supérieur de l'école Sainte- Geneviève, une enquête avait élé faite par le directeur des études de l'Ecole polytechnique, et elle avait rapidement montré que rien ne permettait d'incriminer l'école Sainte-Geneviève dans celte affaire. Une note, publiée le 1'^'' juillet par le Journal officiel, déclarait que les indiscrétions commises n'avaient été « le monopole d'aucun établissement en particulier ».

Néanmoins, et en dépit de ces témoignages, le parti républicain résolut de tirer de l'événement l'occasion d'une attaque violente contre les Jésuites. Dans la séance du 3 juillet, M. Gambetta déposa et développa une interpellation adressée à M. le général de Cissey, ministre de la guerre, sur les faits survenus au concours d'admission à l'École polytechnique, sur les mesures prises ou à prendre pour en empêcher le retour, et sur la nécessité de procéder à une enquête au sujet de l'incident. Au cours de son discours, l'orateur s'exprima ainsi :

« Vous êtes là en face d'une question qui touche à l'avenir

de ce pays-ci, qui met en jeu, — et vous savez à quoi je fais allusion, — qui met en jeu l'influence de Vesprit de domination jésuitique. »

M. de Mun demanda aussitôt la parole; après une scène de tumulte indescriptible soulevée dans l'Assemblée entre les impérialistes et les républicains par une parole de M. Gambetta, outrageante pour l'Empire, il monta à la tribune pour répondre aux ministres de la guerre et de l'instruction publique, qui, en acceptant l'enquête, n'avaient point précisé les faits.

M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, je ne viens dire que quelques mots pour m'associer à mon tour à la demande d'enquête formée par l'honorable M. Gambetta ; mais c'est , vous le devinez, pour des motifs un peu différents des siens.

Et, d'abord, je veux remercier M. le ministre de l'instruction publique de la déclaration qu'il vient de faire à cette tribune.

L'honorable M. Gambetta, lorsqu'il a apporté ici sa demande d'enquête, après avoir d'abord, pendant une partie de son discours , dissimulé sous des expressions plus ou moins vagues les catégories d'élèves contre lesquels l'enquête devait être dirigée, a fini par avouer qu'en réaUté elle ne serait qu'un incident de la lutte qu'il prétend ouvrir contre ce qu'il appelle l'influence jésuitique. {C'est cela ! c'est cela! à droite.)

Voix à gauche. Oui , elle est ouverte !

M. Gambetta. Il y a trois siècles qu'elle a été commencée !

M. LE comte Albert de Mux. C'est assez dire que la demande d'enquête est dirigée précisément contre

rétablissement qu'a rioiiimi; M. le miiiistro de l'instruction publique, contre l'école Sainte-GcMieviève.

Eh bien, cette enquête que vous demandez, je la demande aussi ; je veux la lumière pleine et entière.

M. Gambetta. Tant mieux !

M. LE COMTE Albert de Ml'X. Je la veux, parce que dès aujourd'hui je suis absolument sûr, entendezle bien, absolument sûr que le sujet de composition dont vous parlez n'était pas connu à l'école de la rue dos Postes. (Ejcclaynations à gaudie.)

M. Henri Brisson. Mais M. le ministre vient de dire le contraire.

M. Camille Claude. L'honorable orateur commet une erreur : c'est un élève de l'école de la rue des Postes qui a annoncé le sujet de la composition à un élève du lycée Saint-Louis.

M. le comte Albert de Mun. On me fait observer que M. le ministre vient de dire le contraire. C'est qu'alors je l'avais mal entendu, et je lui demande pardon de l'avoir remercié. (Rires ironiques à gauche.)

M. Gambetta. Vous disiez que vous en étiez absolument sûr !

M. le comte Albert de Mun. Oui, et je le répète, je suis absolument sûr que le sujet de composition dont vous parlez n'était connu d'aucun des élèves de la rue des Postes. (Nouvelles exclamations à gauche.)

Et je vais vous faire comprendre d'un mot pourquoi, nous aussi, nous attachons une si grande importance à ce que la lumière se fasse pleine et entière.

M. Gambetta nous a dit que l'incident avait produit une grande émotion au dehors, et que l'indignation publique s'était aussitôt soulevée. Or cette indignation

s'est, en effet, traduite dans une certaine presse par des accusations injurieuses et passionnées contre l'école dont je parle. On en a signalé les professeurs et les élèves comme des grecs d'un nouveau genre, qui se procurent par des moyens inavouables les sujets de composition et se donnent ainsi des succès faciles, dont ils se font ensuite un titre de gloire.

En prononçant de telles accusations, on a porté atteinte à la réputation d'une école que nous respectons, de professeurs que nous aimons et de jeunes gens dont l'honneur est aussi précieux que celui des autres. (Très bien! très bien! à droite.) C'est pour venger l'honneur de cette institution , de ceux qui y enseignent et de ceux qui y font leurs études, que nous voulons la lumière pleine et entière. (Très bien! très bien .')

Comment cette lumière se fera-t-elle? Je ne demande pas mieux que ce soit par le moyen de la commission spéciale que M. Gambetta a proposée, et que MM. les ministres de la guerre et de l'instruction publique ont promis de nommer. Mais en attendant, pour vous montrer que nous sommes bien sûrs de ce que nous avançons, je vous dirai que le supérieur de l'école de la rue des Postes a déposé, à l'heure qu'il est, une plainte contre les journaux qui l'ont attaquée. {Interruptions et rires à gauche.) Et tandis que vous ferez votre enquête, la justice fera la sienne et recherchera si vous avez eu le droit de dénoncer au pays tout entier les professeurs et les élèves de cette école comme des hommes capables d'une déloyauté.

D'ailleurs les élèves n'ont pas attendu que je vinsse en leur nom et au nom de leurs maîtres demander une

enquête; ils ont pris la [)arolo eux-rnêrrics, et ils ont écrit aux journaux une lettre collective pour déclarer qu'ils ne connaissaient pas le sujet et les données de la composition, et protester contre la calomnie dont on les charge. {Bruit à gauche.)

Vous devez com[)rendre maintenant pourquoi nous tenons à ce que la lumière se fasse pleine et entière !

Je ne veux pas devancer les révélations de la justice et rechercher quels ont été les inspirateurs de ce que je crois, pour ma part, n'avoir été qu'une campagne dirigée contre les élèves des Jésuites... (Ah! ah! à gauche); mais je ne puis m'empécher de faire observer qu'à peine le fait s'était-il produit que, dans tous les journaux d'un certain parti, l'indignation éclatait de la même manière et à la même heure, comme par le fait d'un mot d'ordre, et que tous à la fois, avec un ensemble surprenant , en tiraient un argument en faveur de la loi qui va tout à l'heure se discuter dans le Sénat {Mouvements divers), sans s'apercevoir qu'on donnait l)récisément ainsi raison à ce que nous disions ici quelques jours plus tôt, quand nous signalions le danger qu'il y aurait pour les élèves des universités libres à subir leurs examens devant des professeurs appartenant tous à l'enseignement rival.

M. Gambetta a eu raison de le dire : La question présente n'est qu'un incident de la lutte ouverte dans cette Assemblée contre les catholiques... (Non! non! à gauche.)

M. Gambetta. Contre les Jésuites ! ne confondez pas!

Plusieurs membres au pied de la tribune , à gauche. Cela ne se ressemble pas !

M. LE Président. Je vous invite, Messieurs, à reprendre vos places. Vous ne pouvez pas vous installer dans l'hémicycle pour interrompre.

M. LE COMTE Albert de Mun. On me dit que ce n'est pas contre les catholiques... (Non! non! à gauche.)

M. Paul de Cass.vgnac. Si! cette lutte a commencé à la prison de la Roquette.

M. le comte Albert de Mux... mais contre les Jésuites que la lutte est ouverte.

Eh bien, Messieurs, nous ne voulons pas de cette distinction, et nous faisons tous cause commune avec ceux d'entre nous que vous attaquez.

Et d'ailleurs vous oubliez encore une fois, lorsque vous calomniez l'école Sainte-Geneviève, que ce n'est pas seulement la congrégation qui la dirige que vous attaquez, mais du même coup toute la jeunesse qui la compose. (Dénégations à gauche.)

Tous oubliez, quand vous venez, à propos de ce concours pour l'École polytechnique, parler de grecs d'un nouveau genre, que votre injure s'adresse à des jeunes gens qui sont nos frères, nos fils et nos amis, et dont le seul crime est d'être, comme nous, des catholiques.

Voilà pourquoi nous demandons une enquête ; voilà pourquoi nous demandons qu'elle fasse une grande et éclatante lumière.

On a parlé , Messieurs , d'un fait qui s'était produit l'année dernière. En voici un autre qui vous paraîtra sans doute aussi de quelque intérêt.

Ces indiscrétions ne sont pas rares, comme on vous l'a dit.

M. (jAMIîetta. J'ui dil (ju'ellcs étaient annuelles; je n'ai pas dit qu'elles étaient rares.

M. LE COMTE Albert de Mun. Eh bien , nous sommes d'accord, alors : l'année dernière, précisément, un professeur de mathématiques d'une grande école de Paris, ayant appris par un de ses élèves qu'on connaissait le sujet de la composition, se rendit aussitôt chez M. le directeur des éludes de l'École polytechnique et l'en prévint loyalement. Celui-ci, après examen, reconnut, en elTet, que le sujet de la composition était connu de la plupart des établissements scolaires, et que celui qui avait fait cette communication n'avait pas oublié, dans son indiscrétion, l'école dont je parle. Mais pour celle-là, il avait eu le soin particulier de lui envoyer un sujet absolument faux. L'école que je veux dire est celle de la rue des Postes. (Ah ! ail ! Ax>plaudissements à droite. — Réclamations à gauche.)

Je termine, Messieurs, et je conclus en deux mots. Nous demandons une enquête, une enquête pleine et entière, et en attendant nous userons de tous les moyens que la loi nous donne pour prouver l'innocence des professeurs et des élèves qu'on a mis en cause et pour démasquer les calomnies qu'on a dirigées contre eux. (Vive approbation à droite.)

M. Gambetta répondit à M. de Mun et retira son interpellation, en déclarant accepter la nomination d'une commission d'enquête promise par le gouvernement, mais non sans avoir cherché une seconde diversion dans des attaques contre l'Empire, qui soulevèrent de nouveau un tumulte scandaleux.

A la suite du débat, une commission d'enquête fut consli-

tuée. Elle était composée de MM. Caillaux, ancien ministre, sénateur, président; Sadi-Carnot, député, secrétaire; Bertrand, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences; le général Boissonnet, sénateur; le général de Cliasal, député; Desains, membre de l'Institut; le général Dubois- Fresnay, sénateur; Louis la Case, député; Ricot, député.

Après avoir consacré à l'enquête neuf séances et entendu soixante-dix témoins, ia commission chargea M. Bertrand de rédiger le rapport, qui fut iuséi'é au Journal officiel du 23 juillet 1876. Ce rapport déclarait « impossible en ellemême, et ne reposant sur aucune allégation sérieuse, la pensée qu'on ait corrompu, dans l'intérêt de quelques candidats, l'un quelconque de ceux qui peuvent avoir régulièrement connaissance du sujet ».

En même temps, les tribunaux avaient été saisis par le P. du Lac, agissant en qualité de supérieur de l'école Sainte- Geneviève, par quatre élèves majeurs de l'école et par cent vingt-quatre pères de famille, agissant comme administrateurs de leurs enfants mineurs, une plainte en diffamation contre les sept journaux qui s'étaient montrés les plus violents.

Les jugements prononcés en première instance et les arrêts rendus par la cour (les journaux s'étant pourvus en appel), établirent que les accusations portées contre l'école Sainte- Geneviève constituaient une diffamation organisée dans l'intention de nuire, diffamation d'autant plus coupable que des débats publics et deux enquêtes soigneusement conduites avaient établi, pour tout homme de bonne foi, qu'elle ne s'appuyait sur aucune allégation sérieuse.

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