‹ Discours du général FoyChapitre 8 sur 67 · XXIV ESSAI · texte numérisé non relu

XXIV ESSAI

La liberté n a que la parole à opposer au pou*^ Toir de la contre - révolution ; mais sa parole pénètre dans toutes les classes de la société ; elle affaiblit les efforts de ses ennemis, et détruit souvent, en un jour, ce qui a été l'œuvre laborieuse de plusieurs années. Un lieu d'asile suffît à la liberté; chassée du jury, elle s'asseoit au banc des magistrats et reparait sous la toge parlementaire ; exilée de la presse périodique , elle monte à la tribune; il ne lui faut qu'une voix éloquente, qu'un orateur docile à ses inspirations, pour se maintenir, pour suspendre la marche de la contre - révolution , anéantir ses doctrines, la poursuivre dans les ténèbres, mettre sa conduite en contradiction avec son langage, la rendre honteuse d'elle-même, et déshonorer ses agents. La contre -révolution irri^ téc s'agite, se tourmente, tourne sur elle-même et croit avancer. La liberté étend paisiblement son empire ; les mœurs qui lui sont propres s'affermissent; elle les oppose aux lois que la justice et l'humanité repoussait / et ces lois meurent d'impuissance ; elle devient , par l'opinion et avec l'opinion , la reine de la société.

Dans les premières années de la secondé restauxration, les partis opposés se rencontrèrent à la tribune. A la vue des baïonnettes étrangères, la contre-révolution prit courage et voulut parler. A l'obscurité de ses conceptions , à l'incohérence gothique de ses arguments, aux tournures embarrassées de son langage, on eût dit que le treizième siècle était sorti de la nuit des temps, et renaissait

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avec toute sa barbarie dans la France civilisée. Les orateurs de la restauration et ceux de là liberté auraient dûs'unir; ils défendaient le même intérêt; mais trop de pàssiotis avaient été remuées , trop d'amours-propres compromis ; ce futpendant quelque temps la conftiâion des idées et deis langues ; on ne s'entendait pas.

Il faut le proclamer bautement. Si Ton est enfin parvenu à s'entendre ; si la restauration et la liberté parlent le même langage, nous le devons aux lùembres de l'une et de l'autre chambre, qui ont formé l'opposition constitutionnelle ; nous le devons- surtout au grand orateur que là mort vient d'enlever à la France en deuil, à l'illustre général Foy, honneur de là tribune ^nationale, et modèle accompli des vertus militaires et civiles. La liberté n'a jamais manqué dé talents; et je pourrais en citer dont la mémoire vivra toujours ; mais il lui fallait du génie : le général Foy se présenta et fut acctepté. Son éloquence , trempée dans les feux de la république , dans la gloire du consulat, dans l'héroïsme de l'empire, réunissait les qualités nécessaires pour imposer à la malveillance, pour commander l'attention et le respect. Je ne crains pas d'être accusé d'injustice et d'exagération , en disant qu'il a été l'orateur de l'époque.

Il a été l'orateur de l'époque , parce qu'il en a connu les besoins ; parce qu'il a senti que , dans notre état social , la royauté devait êti*e l'alliéç naturelle de la liberté ; qu'elles devaient se soutenir l'une et l'autre, et cpie la contre -révolution , ou,

ce qui est la même chose, le despotisme, ne serait définitivement vaincu que par cette alliance. Jl s'est . retranché dans la charte nationale et royale, comme un général habile dans upe forteresse assiégée.. Secondé par quelques braves , il en a défendu les approches avec une infatigable fermeté: quand la. brèche a été faite par les dernières lois sur les élections et la septennaUté , il a été debout sur la brèche , ralliant à sa voix éloquente tous les amis de la liberté.

On se rappelle l'impression profonde que produisirent ses premières paroles, dans les débats sur la réduction du traitement de la Légion-d'Honneun

« Pendant un quart de siècle, dit-il , presque tous. « nos citoyens ont été soldats : depuis la paix , nos «soldats sont redevenus citoyens. Souvenirs ^ sen- «timents, espérances , tout fut, tout est resté com- «mun entre la masse du peuple et notre vieille «armée. Aussi les paroles qui s'élèvent de cette «tribune, pour consoler de nobles misères , sontr «elles recueillies avec avidité jusque dans les. «moindres hameaux : il y a de l'écho en France, « quand on prononce ici les noms d'honneur et de «patrie. »

Après une discussion entraînante et irrésistible ; ; après avoir dit que la réduction du traitement réduit k l'aumône un grand noQd)re de légionnaires, l'orateur s'écrie :

«Oui, messieurs, à l'aumône! Qui de nous n'a A pas vu des hommes^ naguère ennoblis par le com- .

SUR l'Éloquence POLITIQUE, xxni-

a mandement y que la £^im condamne aujourd'hui «aux travaux les plus grossiers ? Qui de nous n'en <c rencontre pas tous les jours qu'une noble pudeur «force à cacher, sous leurs vêtements délabrés , le «ruban que leur sang a rougi? Qui de nous n'a. « pas déposé le denier de la veuve dans des mains « mutilées par le fer de l'ennemi ?

« Hâtons*nous de demander au trône de faire « taire des cris accusateurs ! Les honneurs accordés «aux souvenirs du passé ne sont pas perdus pour « la génération qui s'avance ; ils animeront d'un «principe d'activité salutaire cette jeune' armée,, «qu'un ministre habile' a donnée en deux ans à tK la France , et dont il a quitté trop tôt la direction «pour l'achèvement de son œuvre patriotique; « trop tôt peut-être pour notre avenir comme na- « tîon indépendante. La justice rendue aux braves « sera , pour notre état social , une source d'amé- « liorations. Il n'est pas bon que les notabilités na- « tureïles , légales , compatibles avec les droits de « tous, se heurtent entre elles. Tâchons que la conte sidération universelle embrasse tout ce qui est «honnête et généreux. Croyez-moi, tout le monde «y gagnera. La gloire héritée vivra plus paisible et « recueillera plus de respects , quand elle ne sera « plus hostile envers la gloire acquise. La grande «propriété retrouvera sa juste part d'influence «dans l'état, lorsque tous les Français seront unis «de cœur et d'habitude dans leur hommage aux

' Le maréchal GoaTion-Saint-Cyr.

xxvm KssAi

cf services rendus et aux droits acquis, dans leur cr fidélité au roi et à la charte, dans leurs vœux «f pour l'honneur et l'indépendace de la France. »

Ce genre d'éloquence, majestueuse dans sa simplicité , empreinte de cette franchise militaire qui ne laisse point de nuage sur la pensée, était le langage qui convenait à l'époque ; il fut entendu avec transport : la liberté salua son orateur.

Le parti constitutionnel avait , dès l'origine , été composé d'éléments divers et peu cohérents. Il n'y avait , il ne pouvait y avoir , ni unité dans ses vues , ni unité dans son langage. Les leçons sévères qu'il a reçues de la contre - révolution , attentive à ses feutes, lui ont donné l'expérience qui lui manquait. Il a compris sa destinée ; il sait aujourd'hui que sa force est dans la sagesse , et qu'il triomphera tôt ou tard , parce qu'il est la nation tout entière. Le calme de son attitude rend ses ennemis furieux ; mais leur fureur ne s'exerce que par d'obscures vexations, par des calomnies méprisées, par des actes de vengeances personnelles. Elle est impuissante contre la société dont la marche , paisible et mesurée, ne peut plus s'arrêter dans la grande carrière de la civilisation.

Si l'éducation de notre liberté est si avancée , nous le devons principalement au général Foy et à ses honorables amis. Défenseurs de la charte , ils restaient sur un terrain où devaient arriver successivement les hommes d'honneur de toutes les opinions, pour se former en phalange sacrée, et sauver le trône en sauvant la liberté.

SUR L*£LOQU£KGE POLITIQUE. XXIX

Avec quelle noblesse de sentiments, quelle su* blimité de courage , notre orateur ne repoussa-t-ii pas, au nom de la patrie, Taccusation d'un crime affreux dont la contre-révolution voulait ^charger la liberté , mère de toutes les yert.us.

« Un petit-fils de Henri IV nous a été enlevé ^ <c dit-il, qui lui ressemblait d'inclination et de cœur* a Comme son immortel aïeul ^ il a reçu le coup de (( mort de la main d'un fanatique. Aussitôt, ont re- « tenti des cris de vengeance que; la douleur n'a- « vait pas inspirés. Des factieux , répudiés par les i< hommes de toutes les opinions qui ont le cœur <c français , ont voulu rendre la nation complice a d'un crime solitaire. M'en a-t-on pas entendu a qui s'efforçaient à. répandre le soupçon jusque ce sur les vieux défenseurs de la patrie? Jls ne sa* « vent donc pas les insensés que du cœur d'un sola dat.peut jaillir la colère , mais jamais la traîtrise. « Us ne savent pas que les braves s'entendent et se « devinent; et que c'était particulièrement sur le a plus jeune des fils de notre roi que nous comptions « pour les jours du danger, comme lui-même avait <c compté sur nous.

« Il appartient à la sagesse des chambres de dé* « fendre contre la rage des partis un trône que le « malheur a rendu plus auguste et plus cher à la a fidélité. Craignons, en faisant une loi odieuse, €€ sans être utile, de remplacer la douleur publia que par d'autres douleurs qui feraient oublier la ce première. Le prince que nous pleurons pardonce naiten mourant à son infâme assassin. Oh! comme

%%% ESSAI

te son ame généreuse se fut indignée s'il eût pu ^ prévoir les angoisses de llnnocent. Faisons, nies- « sieurs ) que le profit d'une mort sublimé- né soit « pas perdu pour la maison royale et pour la mo- « raie publique. Que la postérité ne puisse pas <c nous reprocher qu'aux funérailles d'un Bourbon (c la liberté des citoyens fîit immolée pour servir (c d'hécatombe. T>a raison d'état le défend, l'hon- « neur français s'en irrite , la justice en frénut. »

Le général Foy s'apercevait de temps à autre que la contre-révolution, en attaquant la liberté, jetait quelquefois un regard menaçant sur l'œuvre consommée de la révolution. Mais cette œuvre se défend elle-même , parce qu'en d'autres termes, c'est la société telle qu'elle existe. Aussi, l'orateur n'at-il jamais traité sérieusement cette question. 11 s'est contenté d'exposer les faits avec simplicité , laissant les conséquences au bon sens du public. Que de vérité et de sagesse dans les paroles suivantes!

a On a dit que le perfectionnement de l'agriculfic ture et le bonheur des paysans étaient l'œuvre « de la révolution ; on a dit une vérité ; c'est la ré- <c volution qui les a rendus propriétaires, qui leur c( a donné des champs , des jardins , de bons vétecc ments. C'est par elle qu'ils voyagent dans les di- €c ligences suspendues ; c'est par elle qu'ils sont « heureux, c'est par elle qu'ils ont contracté des a habitudes d'aisance dont ils ne se déferont pas « aisément. Et pourquoi, malgré les fautes de l'ada ministration, la France jouit-elle de ce temps

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« calme? C'est parce que la propriété est divisée; «c'est parce qu'il j a beaucoup de propriétaires, « et qu'ils sont intéressés au maintien de l'ordre ; .«mais qu'il vienne un jour où, pour refaire la ce grande propriété, on menace la propriété nou- •c velle^ que le privilège reparaisse , et vous verrez « ce qui arrivera 1 9 ,

Ce langage , si remarquable par sa modération dans une questioat aussi palpitante d'intérêt; ce langage si propre à calmer les passions; cette le- ' çon salutaire donnée par la sagesse à l'imprudence de pai^ti; ce respect des convenances , cette mesure parfaite , tout annonce le citoyen qui possède la qualité la plus essentielle que Cicéron exige de J'orateiïr, la vertu.

Oui la vertu ! les organes des contre^révolutions et dès congrégations la dédaignent; ils n'ont à ekciter que des passions mauvaises; mais elle est le génie des orateurs de la liberté. C'est. elle qui les avertit de ce qu'ils ont à dire, et de ce qu'il faut taire* C'est elle qui donne l'autorité à leur geste et la puissance à leur parole ; c'est elle qui leur fait •lïiépriser même la popularité , lorsqu'elle ne peut ^s'acquérir qu'aux dépens de la justice et des vrais intérêts de la patrie; c'est aussi par elle que la gloire s'attache à l'immortalité.

Le général Foy avait reconnu toutes les positions sociales. Il avait vu que la contre-révolution se servait de la restauration pour asseoir sa tyrannie, et que, toute forc^ morale manquant à ses desseins » elle se plaçait dans les lois, se faisait ainsi

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une législation à son usage, et envahissait en même temps tous les pouvoirs de l'état ; il voyait un redoutable auxiliaire accourir au secours de la contre-révolution , armé d'anathèmes et de fanatisme. Ce parti que distingue le nom de œngrègation^ après avoir suivi des routes ténébreuses , se montrait enfin au grand jour ; sa voix était menaçante, son front superbe, son œil enflammé; il marquait déjà la liberté religieuse pour sa première victime.

Dans cette complication d'intérêts, la lutte entre les doctrines était établie ; chaque mesure législative devait être mise à découvert; il ne s'agissait point de persuader une assemblée, mais d'avertir la sor ciété; la vérité glissant sur des majorités glacées, rejaillissait hors de l'enceinte des discussions , et arrivait au peuple , avide de Tentendre , an peuple , qui la recevait comme la consolation du présent, comme l'espérance de l'avenir. La contre-révolution gênée par cette courageuse franchise, par cette éloquence populaire qui survivait à la clôture et aux questions préalables, reprochait à l'opposition de parler par, la /enêtre j comme s'il était possible de parler autrement, lorsque l'évidence n'a plus de force sur les esprits, que tous les intérêts sont compromis, et qu'il ne reste d'autre ressource que d'armer l'opinion pour la défense de ces mêmes intérêts.

Nul orateur n'était plus propre que le général Foy à rendre ce grand service à son pays; sa pensée patriotique, qu'animait ime expression vive et pittoresque, remuait au fond des cœurs tous les

SUR L ÉLOQUENCE politique: xxxrn

sentiments généreux. Quel était le fond de sa po^ litique ? Il va la résumer lui-même en quelques phrases.

« Il ne peut y avoir de véritable gouvernement « représentatif en France qu'avec la maison de Bour- « bon. — Rien ne peut aller ni durer aujourd'hui « en France sans le respect des droits de tous. — c< L'opinion du roi, comme personne privée, mérite ce le respect, et devant son nom tout doit s'inclmer; (c mais l'opinion du roi j. comme personne publique , « c'est son opinion écrite dans les formes consti- « tutionuelles et placée sous la responsabilité mi-^ et nistérielle. — ^ La contre-révolution, dans son re- « tour rapide , se déguise quelquefois , mais ne a s'arrête jamais. — La charte, l'opinion, la raison « repoussent la censure. — Lorsque l'esclavage est a la base du droit commun ^prmUge est synonyme « à!à franchise et de liberté ; mais lorsque la liberté (c et l'égalité sont les bases du droit commun ^pri- « vilége est synonyme ^oppression. »

Encore quelques foudroyantes vérités! « Lorsque « des soldats on fait des esclaves , c'est qu'on veut « en faire des oppresseurs. — Le pouvoir absolu est « un fait; il n'a jamais été un droit. — L'arbitraire « répugne au cœur d'un honnête homme. — La li- « berté est la jeunesse des nations.— Nous voulons « Tordre social tel que l'a fait la révolution , tel que « la charte l'a consacré. Nous voulons , avant tout, ce l'indépendance de la nation, parce que, sans elle, ce il ne peut exister ni sécurité, ni liberté. — Les ce ministres , incapables de résister aux factions , pé- F. II. c

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