POUR UNE CÉRÉMONIE DE PREMIÈRE COMMUNION
prononcée dans la chapelle des Ursulines de Québec
le 21 mai 1899
Sinite parvulos venire ad me. . . talium enim est regnum Dei.
Laissez venir à moi les petits enfants ; car le royaume des cieux est pour eux et ceux qui leur ressemblent.
Marc, x, 14.
Mes chères enfants,
Les paroles que je viens de vous citer me remettent en mémoire l'une des scènes les plus gracieuses et les plus touchantes de l'Evangile.
Un jour, pendant que Jésus, sur les bords du Jourdain, était à instruire les foules de la Judée et à répondre aux questions malveillantes des Pharisiens, voici qu'un groupe de personnes se forme près de lui. Ce sont des mères de famille aimantes et confiantes, dont les regards avides cherchent les yeux du bon Maître, et qui lui amènent leurs jeunes enfants, en lui demandant pour eux une grâce et une caresse. Dans leur zèle indiscret, les disciples veulent écarter et repousser loin du Sauveur la troupe enfantine ; mais Jésus, touché jusqu'au fond du cœur, les en reprend et leur dit :
u Laissez venir à moi les petits enfants ; c'est à de telles âmes qu'appartient le royaume (les eieux. " Et, pendant que de ses lèvres tombaient ces douces paroles, sa main bienveillante, effleurant les petites bêtes disposées autour de lui comme une guirlande de fleurs, répandait sur les enfants et sur leurs mères émues les plus précieux trésors d'une puissance et d'une charité infinies.
Aujourd'hui, mes chères enfants, il me semble qu'une scène analogue se déroule sous nos yeux.
Depuis longtemps déjà, le doux nom de Jésus retentit à vos oreilles. On vous a parlé maintes fois de cet aimable Sauveur qui chérit, plus qu'on ne saurait dire, l'enfance et la jeunesse, et qui ne se contente plus d'étendre sur les têtes sa main caressante, mais qui pousse la bonté, la charité et la tendresse jusqu'à descendre dans les cœurs. Et séduites par cette pensée, et de plus en plus désireuses de vous unir étroitement à ce Dieu si bon et à cet Ami si tendre, et de contracter avec lui une alliance éternelle, vous êtes accourues dans vos blanches toilettes, symbole de la pureté de vos âmes ; vous êtes venues prendre place à cette table sainte où tant d'autres enfants de votre âge, et tant de générations d'élèves formées à l'école illustre des filles dévouées et distinguées de la Vénérable Marie de l'Incarnation, ont reçu les premières faveurs du Dieu de l'Eucharistie.
Ah ! mes chères enfants, qu'il est donc beau entre tous, et qu'il doit être à jamais béni, ce jour tant souhaité de la première communion, et combien, ce matin, je regrette de ne pouvoir vous en parler dignement ! Il me faudrait le langage des anges, et la voix des Chérubins qui chantent là-haut les louanges divines, pour exprimer et décrire tout ce qu'il y a de grandeur touchante, d'impressions suaves, de douceur indéfinissable dans ce premier festin de l'âme, dans ce premier banquet de l'amour, dans cette première rencontre tout intime et toute familière d'un
jeune cœur avec le cœur incomparable de Jésus.
Songez d'abord que Celui dont vous allez vous nourrir, c'est ce Dieu tout puissant qui d'un mot a créé le monde, les hommes, les animaux, les plantes ; qui a semé comme une poussière d'argent les étoiles dans l'espace ; et devant qui tout s'incline avec le plus profond respect, au ciel, sur la terre, et dans les enfers. Songez que Celui dont la substance va pénétrer, sous le voile d'un peu de pain, jusque dans le secret de vos cœurs, c'est ce Sauveur adorable qui est né pour nous dans une crèche ; qui, avant de souffrir et de mourir pour notre salut, s'est fait le guérisseur de tous les maux et le dispensateur de toutes les grâces ; et qui, depuis dix-neuf siècles, par le plus étonnant des prodiges, se tient enfermé et captif au fond de nos tabernacles où il réside sans cesse pour guider et consoler nos âmes affligées.
C'est là, sans doute, un mystère, et nos esprits faibles et bornés ne sauraient ici-bas le comprendre ; mais nous devons le croire fermement, inébranlablement, parce que Dieu lui-même nous l'enseigne, et que l'Eglise notre mère, par la voix de ses pontifes et l'organe de ses docteurs, nous en transmet l'irrécusable vérité.
Oui, chères enfants, ce Jésus qui, comme le raconte l'Evangile, se plaisait dans la compagnie des petits et des humbles, leur parlant avec amour, les bénissant avec effusion, ce Sauveur tendrement bon, excellemment charitable, infiniment miséricordieux, fils de Dieu devenu homme sans cesser d'être Dieu, vous allez le voir bientôt s'avancer vers vous. Il veut sortir pour vous des ombres de sa retraite. Il veut se poser sur vos lèvres et au plus profond de vos cœurs. Il veut vous dire, en un mystérieux langage, de quelle franche et ardente affection il vous aime, et combien il est heureux de vous en donner cette marque certaine. N'est-ce pas, de votre côté, avec la foi la plus vive, et avec les sentiments les plus profonds d'humilité
et de respect, que vous devez vous disposer à ce moment solennel ?
Vous avez vu, en cette grande fête qu'on nomme la fête-Dieu, l'annuel déploiement de pompes et de rites qui se fait dans les églises et dans les rues de la ville : la procession où figurent les personnes les plus distinguées, les visages recueillis, les arcs de triomphe, les inscriptions qui parent les murs, les bannières qui flottent au vent, les fleurs qui jonchent le sol, la fumée montant des encensoirs, pendant que de joyeuses fanfares mêlent aux chants religieux leurs notes retentissantes. Pourquoi tout ce décor, et ces festons magnifiques, et cet apparat inaccoutumé ? C'est que, semblable à un prince, Notre-Seigneur sort ce jour-là de son obscur palais pour visiter ses sujets fidèles, et pour recevoir les hommages de tout le peuple chrétien. L'homme ne saurait trop faire pour célébrer son Roi et pour honorer son Dieu.
Eh bien ! mes chères enfants, c'est ce même Dieu et Seigneur qui, sortant de son tabernacle, veut ce matin prendre publiquement possession de vos cœurs. En présence de ceux et de celles que vous aimez le plus, de vos très chers parents, de vos maîtresses vénérées, de vos aimables compagnes, il veut entrer en vous, faire de vos jeunes âmes comme des sanctuaires consacrés à son culte et comme des temples vivants réservés à son amour. Ce n'est ni la beauté de l'or ni la splendeur du marbre qu'il recherche, mais l'éclat plus pur et la beauté plus vraie des vertus fraîchement écloses dont vos fronts portent le reflet, de la modestie, de la candeur, de la piété, de l'obéissance, de tout ce qui fait, aux yeux des anges et des hommes, le charme séduisant et irrésistible de votre âge.
Pour accueillir ce Roi si bon, et ce Dieu si bienveillant, dont la majesté préfère aux lambris dorés des princes et des grands l'humble retraite de vos âmes, que devez-vous donc faire ? l'aimer de toutes vos forces, lui demander le pardon de vos fautes, lui
vouer toutes vos pensées, tous vos désirs, tous vos actes, votre existence tout entière. C'est ce qu'il attend de vous, et c'est ce qu'il exige en retour de l'amour ineffable qui le porte à se communiquer à vous.
Et remarquez bien, chères enfants, jusqu'où va cet amour de Dieu pour les hommes, et pour vous, en particulier. Notre-Seigneur, en se donnant dans la sainte communion, ne fait point que passer, comme le navire qui glisse sur l'eau sans y laisser de trace. Bientôt, il est vrai, l'hostie qui le renferme disparaît, mais sa grâce, mais ses dons, mais ses secours de toutes sortes demeurent. Jésus, dans ce sacrement, est vraiment la nourriture des âmes qui le reçoivent. Le corps humain, vous le savez, tomberait vite en langueur, s'il n'avait, pour se soutenir, pour réparer et accroître ses forces, une alimentation constante et appropriée. Ainsi en est-il de nos âmes, lesquelles ne peuvent rien, absolument rien, dans l'ordre du salut, sans la grâce de Jésus-Christ. C'est cette grâce qui nourrit notre foi, qui entretient notre espérance, qui enflamme notre charité ; et c'est d'elle que nous vient la force contre le démon, la fidélité au devoir, l'amour et la pratique de la vertu.
Voilà ce que vous trouverez en approchant bientôt de cette table sainte dressée sous le regard des anges par les mains de l'Eglise, votre mère. Voilà les trésors et les richesses que l'hostie consacrée, sous ses blancs et purs contours, apportera bientôt en vous et déposera au fond de vos âmes. Ces trésors, ils dépassent tout ce que notre imagination peut concevoir de plus précieux ; ces richesses, elles l'emportent sur tous les biens de la terre, et elles ne peuvent être comparées qu'aux richesses mêmes du ciel.
Puisqu'il en est ainsi, redoublez de ferveur dans le désir qui vous presse de prendre part au banquet divin. Fixez votre attention sur cet unique objet. "Bannissez loin de vous toute pensée profane ; et de-
mandez à la Vierge très bonne, très douce, très clémente, de vous conduire, comme par la main, aux pieds de son fils Jésus, de vous présenter à lui, et de vous met ire elle-même en relations intimes et en contact surnaturel avec lui.
Puis, mes chères enfants, lorsque Notre-Seigneur sera enfin l'hôte de vos cœurs ; quand une fois vous aurez goûté l'indicible bonheur de manger le pain des anges ; quand le front rayonnant de joie, la figure épanouie, l'âme vibrante et débordante des émotions les plus pures, vous sortirez de cette chapelle et reprendrez gaîment, sous l'œil réjoui de vos mères, le chemin de la vie, ah ! je vous en supplie, ne perdez jamais la mémoire d'un si beau jour. Gardez soigneusement, gardez éternellement le souvenir de votre première communion. Il y a des choses qui s'oublient, des événements même importants que l'âge et les affaires finissent par effacer dans les replis de notre pensée. N'oubliez jamais la première visite ni les premières faveurs de Jésus-Hostie. Ce souvenir est sacré : il doit survivre à tous les deuils, planer sur toutes les fortunes ; il doit rester attaché à l'âme comme un parfum suave, plus pénétrant que le parfum des lis, plus embaumant que la senteur des roses, comme un arôme indestructible. Retenez, rappelezvous toujours cette date mémorable, la plus marquante peut-être, et à coup sûr la plus consolante de toute votre vie. Célébrez-la chaque année par un acte religieux qui ravive vos émotions premières, et qui évoque toutes les joies de votre bonheur présent.
Surtout, mes chères enfants, restez fidèles aux promesses par lesquelles, très sincèrement, vous allez vous lier à Jésus. La foi, la conscience, l'intérêt, la reconnaissance vous en font pour toujours un devoir. Gardez-vous de compromettre par quelque fausse démarche, ou par quelque légèreté coupable, l'innocence de vos âmes, de ces âmes plus limpides que le cristal, et plus fraîches et plus belles que les déli-
cates parures dont l'amour maternel vous a aujourd'hui revêtues. Vous allez devenir des temples, des sanctuaires de Jésus ; de grâce, ne profanez pas, par des pensée dangereuses ou par des actes immodestes, la demeure du Dieu trois fois saint. Vos cœurs seront des trônes où ce Dieu siégera en maître ; ne chassez pas de ces sièges d'honneur Celui qui est si heureux, si désireux d'y régner, mais qui déteste et abhorre le péché, et qu'une seule faute grave suffit pour éloigner, combien tristement hélas ! de l'âme ingrate et de la conscience infidèle.
Au contraire, que la pensée des bontés, des tendresses, des amabilités du Sauveur divin soit pour vous toutes une garantie et une sauvegarde. Des pécheurs se sont convertis au seul souvenir de leur première communion, de cette première hostie sainte déposée sur leurs lèvres, de ce premier baiser mystique imprimé sur leur cœur. Vous-mêmes, chères amies, cherchez dans ce pieux et religieux souvenir une lumière aux heures de doute, un soutien aux jours de tristesse, une force et un rempart contre les tentations. Et quand l'esprit séducteur tentera de vous entraîner à sa suite ; quand, sous de brillants dehors, et sous les apparences trompeuses de la vanité et du plaisir, il viendra murmurer à vos oreilles des mots perfides et des sollicitations honteuses, dites généreusement : " Je suis à Jésus ; Jésus est en moi ; rien au monde, ni le plaisir, ni la crainte, ni les promesses, ni les menaces, ne saurait me détacher de Jésus. '
Vous grandirez, mes chères enfants. A l'enfance succédera la jeunesse, à la jeunesse l'âge mûr, à l'âge mûr la vieillesse. La vie, si brillante pour vous à son aurore, se couvrira peu à peu de nuages ; elle vous apportera son lot commun de joies et de peines, de succès et de revers, mille déceptions, mille inquiétudes, mille dangers. Les illusions de vos jeunes cœurs tomberont à vos pieds, une à une, comme des feuilles sèches. La mort aussi fera son œuvre, s'attaquant
aux êtres qui vous sont le plus chers, à ceux-là mêmes dont vous êtes en ce moment la joie et l'orgueil, e1 dont le bonheur si vrai se mêle et se confond avec celui que vous ressentez. Mais dans ce désenchantement et dans ce malheur, et quand peut-être tout sera tombé et tout aura disparu près de vous, vous ne serez pas seules. Quelqu'un vous restera, et ce confident suprême de vos peines et ce consolateur fidèle de vos tristesses, ce sera l'ami qui ne trompe jamais, le Dieu du tabernacle et le Jésus de la table sainte qui vous tend aujourd'hui sa main, et qui vous ouvre aujourd'hui son cœur.
Entrez donc de toutes vos âmes candides dans ce cœur et cet asile généreux. Promettez à Notre-Seigneur confiance, amour, fidélité. Conservez-lui, sans faillir, ce culte dont vous lui offrez les prémisses, et lui-même vous conservera son amitié et ses grâces. Priez-le pour vous-mêmes, pour vos parents bienaimés, pour tous ceux et toutes celles qui s'intéressent à vous. Remerciez-le du grand don qu'il va bientôt vous faire ; et un jour, après une vie vraiment chrétienne, toute remplie de vertus, de mérites et de bonnes œuvres, se vérifiera pour vous cette parole que je rappelais en commençant : " Laissez venir à moi les petits enfants ; car c'est à de telles âmes qu'appartient le royaume des cieux. "
Votre communion d'enfants, source de tant de joies, se consommera pour vous en un banquet céleste, en une communion plus haute, plus sainte et plus divine qui sera, à la table même des anges et en présence de l'Agneau sans tache, le terme de tous vos travaux, la fin de toutes vos misères, et l'assouvissement de tous vos désirs.
Ainsi soit-il !
ALLOCUTION prononcée à l'occasion d'une réunion le