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CONFRÈRES DE CLASSE

dans la chapelle du Petit-Cap (St-Joachim) le 19 juin 19C1 <>---*£& '-«-*-

Chers confrères,

Vous n'attendez de moi sans doute ni un sermon ni un discours. Et si, sur la demande du Comité d'organisation, j'ose prendre aujourd'hui la parole devant vous, ce n'est ni pour dérouler des phrases ni pour dicter des leçons : c'est tout simplement pour traduire à haute voix les sentiments dont vous êtes vous-mêmes pénétrés et pour exprimer publiquement ce que tous ressentent au fond de leurs cœurs.

Une réunion de confrères de classe a évidemment son côté profane, ses joies, ses réminiscences, ses camaraderies prime-sautières et pleines d'entrain : elle a aussi, et surtout, son côté religieux. Et c'est pourquoi nous sommes ce matin réunis dans cette chapelle dont les murs moussus et discrets gardent tant d'historiques souvenirs, et dont les voûtes, empreintes d'une simplicité touchante, ont résonné à travers les âges de tant de pieux cantiques.

Fn pensant aux prêtres vénérables, la plupart disparus, qui ont célébré en ce sanctuaire le Saint Sacrifice de la messe, en songeant aux nombreux essaims d'écoliers qui sont venus ici chaque année, pendant

les mois de vacances, éveiller l'écho des bois, s'ébattre sous l'ombre des grands chênes, et retremper leurs

joies dans la grâce des mystères divins, nous ne sautions nous défendre d'une vive et salutaire émotion. Le temps qui emporte tout, qui n'épargne ni âge, ni santé, ni talent, qui a rompu le fil de tant d'existences précieuses et enlevé pour jamais de la scène du monde tant d'hôtes assidus de ces lieux traditionnels et de cette retraite sacrée, le temps, dis-je, nous entraîne, nous aussi, dans sa marche continue et irrésistible vers l'éternel séjour d'où l'on ne revient pas, mais qu'il nous appartient de rendre heureux ou malheureux.

Cette pensée, tout austère qu'elle paraisse, ne me semble pas hors de propos dans une circonstance si bien faite pour nous engager à nous replier sur nousmêmes, et à considérer, de notre vie, ce passé qui nous échappe sans retour, et cet avenir plus ou moins voilé qui nous réserve, avec de cruelles surprises, d'inévitables tristesses, et des deuils peut-être prématurés.

Quoi qu'il en soit, chers amis, et pour revenir à des sentiments plus en accord avec le caractère dominant de notre réunion, remercions cordialement le Seigneur des bienfaits dont nous lui sommes redevables, de la santé qu'il nous a conservée, des foyers ou des œuvres qu'il nous a permis de fonder, des succès de tout genre dont il a voulu couronner nos humbles efforts. Remercions-le de nous avoir, par une aimable providence, ménagé ces jours de joie et cette fête de famille où des amis d'il y a trente ans, jeunes encore d'allure et de cœur, et dispersés sur toutes les routes de la vie, se retrouvent sous le mêm^ toit, assis à la même table, animés du même esprit, recueillis devant le même autel et à genoux aux pieds du même Dieu.

Lorsque tout change sous nos yeux, quoi de plus consolant que cette union durable et cette sympathie fraternelle dans une foi qui n'a pas vieilli, dans

•cette foi candide et sereine puisée par nos âmes novices aux sources jaillissantes de la grâce, et qui, à certaines heures, au sortir d'une retraito, d'une pieuse confession, d'une salutaire communion, nous faisait pleurer de bonheur ? Cette foi primitive, nous l'avons gardée ; nous en avons propagé les doctrines ; nous •en avons pratiqué les préceptes. Elle est notre plus •cher trésor ; et ce que nous demandons instamment à Dieu, ce que nous sollicitons avec confiance de sa paternelle bonté, c'est qu'il daigne protéger en nous ce trésor et le conserver pur de tout alliage jusqu'à notre dernier soupir.

Au cours des vingt-trois années qui viennent de s'écouler et dans la mêlée confuse des événements dont s'est remplie notre vie, peut-être avons-nous reçu quelques blessures, subi quelques défaillances, laissé quelque chose de notre ferveur première aux ronces du chemin. Lequel d'entre nous pourrait se flatter d'avancer dans la vie sans recueillir un peu de cette poussière qui s'attache presque inévitablement à tout pied humain ? C'est le sort des fils d'Adam de n'avoir qu'une cuirasse vulnérable ; mais c'est le privilège des enfants de Dieu, et c'est l'avantage des fils de l'Eglise, de pouvoir, par la grâce divine et par l'usage des sacrements, refaire leurs forces affaiblies, réparer leurs pertes ou leurs chutes, et reprendre avec un courage nouveau leur essor vers le terme de l'humaine destinée.

Je voudrais que chacun de nous sortît de cette chapelle l'esprit plus attaché que jamais aux nobles et religieuses traditions du passé, et le cœur tout enivré des parfums que la foi, l'amour de Dieu, l'édification mutuelle, répandent suavement dans les âmes.

Je voudrais encore que pas un ne manquât de satisfaire, avec toute l'ardeur possible, au g^and devoir de la prière, devoir que nous sommes tenus de remplir non seulement pour notre bien propre, mais aussi pour le bien et le bonheur d'autrui.

Elèves du séminaire de Québec, de cette illustre et admirable institution dont l'histoire, vous me permettrez de le dire, s'identifie avec l'histoire môme de Dotre pays, nous devons à notre Aima mater l'hommage d'une profonde et franche gratitude, et, avec ce tribut de notre piété filiale, l'assurance de notre attachement fidèle et les vœux les plus cordiaux pour sa prospérité et pour sa gloire. Prions Dieu de la combler des faveurs matérielles indispensables à sa vie, ?t des bienfaits d'un autre ordre qui lui permettent de continuer son rôle providentiel et de marcher, sans jamais faiblir, à la tête de tous les progrès intellectuels et moraux.

De plus, puisque cette messe à laquelle nous venons d'assister nous rappelle spécialement le souvenir des confrères défunts, consacrons à leur mémoire autre chose que de stériles regrets. C'est par de pieux suffrages, et par des appels répétés à la miséricorde divine, que notre amitié pour eux doit marquer sa sincérité et sa constance. Hélas ! depuis notre dernier rendez-vous, nous avons été, sinon très souvent, du moins très cruellement éprouvés, par la perte de deux amis dont nous ressentons aujourd'hui bien vivement l'absence.

L'un d'eux, vous le savez, avocat aussi distingué que modeste, s'était déjà conquis, par ses talents et son travail, et par son sens du droit, avec la palme du doctorat, une place très enviée dans le haut enseignement, position qui l'associait à l'effort mental de notre jeunesse et qui le mettait à même, en cultivant soigneusement cette élite, de déployer toutes les ressources de sa science et tout le zèle de son dévouement.

L'avenir lui souriait ; le bonheur s'était assis à son foyer. Epoux et père de famille tendrement aimé, citoyen intègre, chrétien éclairé et pratiquant, il était de toutes manières, pour l'Université comme pour sa classe, un ornement et une gloire, quand la

mort, par un de ces coups dont elle est coutumière, mais qui étonnent toujours, est venue frapper notre confrère en pleine vigueur et briser soudainement les plus belles et les plus solides espérances.

Non encore consolés de cette perte, nous espérions du moins, après un intervalle de plusieurs années, pouvoir nous réunir et nous compter derechef, sans avoir vu tomber d'autres victimes. Et voici que la veille du jour où cet espoir allait se réaliser, un autre confrère estimé, chrétien fervent, compagnon aimable,médecin très apprécié et en voie de se créer, au centre de Québec, une clientèle des plus honorables, agonisait à son tour et saluait d'un suprême adieu sa famille et ses amis en pleurs pour répondre à l'appel souverain de son Créateur. Ceux qui l'ont vu en ses derniers moments ont été singulièrement édifiés par son esprit de foi, par ses sentiments pieux, et par son attitude résignée ; et tout nous donne l'assurance que, si nous avons perdu en sa personne un confrère dont nous avions sujet d'être fiers, le Ciel s'est ouvert pour accueillir en lui un prédestiné»

Les noms d'Adalbert Fontaine et d'Arthur Hébert, noms synonymes de droiture, d'intelligence et d'honneur, resteront gravés, en caractères que rien ne saurait effacer, dans les annales de notre classe et au plus profond de nos cœurs.

Espérons, chers amis, que le Seigneur, dans sa clémence, nous épargnera pendant longtemps de telles pertes et de telles douleurs.

Prions les uns pour les autres : c'est le premier devoir de l'amitié. Et que, touché par cette prière, Dieu veuille pour jamais nous garder en sa sainte grâce, oublier nos fautes passées, et couvrir d'un voile de pitié et de miséricordieuse charité nos erreurs et nos faiblesses, objet de notre repentir. Demandonslui surtout le grand don de la persévérance, cette grâce finale et cette faveur décisive sans Laquelle les meilleurs efforts échouent, et de laquelle dépend

notre sort définitif. Faisons du salut de nos Ames l'œuvre maîtresse, et l'entreprise capitale qui domine toutes les pensées, oriente tous les travaux, commande tous les sacrifices.

Le ciel en sera le prix ; et , dans cette attente joyeuse, nos douces et frai cruelles réunions de la terre n'auront été que le symbole des fêtes plus élevées, plus spirituelles et plus durables, qui rassemblent aux pieds du Très-Haut les âmes dignes de s'aimer et de se posséder éternellement.

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