‹ Discours et allocutions [microforme]Chapitre 39 sur 58 · Vol, pp. v, vi · texte numérisé non relu

Vol, pp. v, vi

à laquelle Dieu l’avait destiné. Mais cette œuvre n’eût peut-être jamais été conçue, elle n’aurait vraisemblablement jamais vu le jour, si le jeune abbé, chargé de bonne heure du ministère paroissial, n’avait été, dans l’exercice même de ses fonctions, sollicité et comme entraîné à y mettre la main; s’il ne s'était senti au cœur un vif souci du bien, un profond amour de l'Eglise, un irrésistible désir d'assurer l'observation de ses lois et la paix des âmes.

C’est ainsi que le monument, élevé par notre compatriote à la gloire de sa race et de son pays, est né d’une pensée de foi, et que l'Eglise ellemême en a comme posé les bases et béni la première pierre au fond d’un humble presbytère de campagne.

Cette bénédiction devait porter ses fruits.

En développant chez l'abbé Tanguay le culte du vrai et du bien, en excitant dans son âme la passion des recherches faites pour Dieu et la patrie, elle allait ouvrir devant ses yeux des horizons plus vastes, faire entrevoir pour son œuvre une portée plus considérable, décupler en quelque sorte son énergie et son courage, donner enfin à ses patients efforts le sceau et la consécration de la gloire scientifique elle-même.

Car, Messieurs, l’histoire est une science.

Cette représentation fidèle du passé, où nous apparaissent comme en un miroir les événements

et leurs causes, les actions et leurs mobiles, les milieux et leur influence, le jeu secret et varié des intrigues, des intérêts et des passions, toute cette reconstruction méthodique et raisonnée d'êtres qui ne sont plus, et que l’on fait revivre, présente aux regards un cachet vraiment scientifique. On y voit le pourquoi des choses ; on s’y arrête et on s’y repose dans la contemplation de ce qui fut réellement et de ce qui est vrai. Mais quels sont les matériaux que l'historien met en œuvre, et au moyen desquels il opère cette reconstitution savante ? Quels sont les éléments que sa main curieuse et fiévreuse va saisir dans la poussière des siècles, et qui, tirés par lui de ces obscurer profondeurs, brillent bientôt de tout l'éclat dont la science sait revêtir ses données ? Ces éléments et ces matériaux, nous le savons tous, ce sont les faits : les faits, c’est-àdire les actions humaines, les circonstances et les contingences sans nombre qui s’y raitachent, avec leur cortège de noms, de dates, de lieux, de personnes, toutes choses dont se compose la trame ininterrompue de l’histoire. Voi'à les pierres que l’historien taille, façonne, dispose ; voilà les blocs de marbre, épars sur le sol, que son talent et sa science rassemblent en des formes cohérentes et vivantes. Ce sont, pour me servir d’une expression même de l’auteur dont je célèbre aujourd’hui la mémoire, ce sont des osse-

DISCOURS ET ALLOCUTIONS 247 ments arides qui se rapprocheront à la voix du prophète et qui, animés par son souffle, se redresseront dans toute la force et la plénitude de leurs jeunes années.

.. Et, puisqu'il en est ainsi, comment ne pas admettre la grande importance historique et

la réelle valeur scientifique du “ Dictionnaire ”’

auquel l’abbé Tanguay consacra la majeure partie de sa vie !

Chercheur consciencieux, travailleur infatigable, il a planté les jalons d’une histoire détaillée de nos familles et de leurs mouvements à travers le pays. Il a sauvé de l’injure du temps et du naufrage des siècles de poudreux et utiles manuscrits. Il a projeté sur des documents tronqués ou peu connus, des premiers temps de la Nouvelle-France, la lumière que son expérience savait faire jaillir du langage discret des registres. Ses travaux ont frayé la voie à d’autres travailleurs et à d’autres chercheurs : ils ont rendu plus faciles des études d’éthnologie, de géographie et de linguistique, qui leur doivent les indications les plus précieuses. N’ai-je pas le droit d’ajouter qu’ils lui ont mérité une place d'honneur dans la galerie de nos savants, et que la science canadienne s’estime en effet heureuse de le compter parmi ses bienfaiteurs ?

Sans doute, le dictionnaire généalogique, dont les sept volumes couvrent une période de plus

d’un siècle, n’est qu’un immense recueil de faits et de noms, de migrations et de dates. C’est moins un édifice qu’un amas de matériaux à pied d'œuvre. On n’y trouve ni le charme sé duisant du récit, ni les fines observations psychologiques, ni même, il faut l'avouer, l’absolue et invariable exactitude qui exclut toute erreur, toute méprise, et toute lacune.

Faut-il s’en étonner ?

Vraiment, quand on considère la somme énorme de travail accomplie par l’auteur, et quand on se représente les difficultés de toutes sortes qu’il lui a fallu vaincre: registres détruits ou égarés, écritures illisibles, répétitions fréquentes de prénoms, mutations orthographiques des noms de personnes et de lieux, confusion des termes patronymiques et territoriaux ; quand, de plus, on se rappelle combien la similitude des mots et la multiplication des dates sont fécondes en méprises, il y a lieu de se demander par quels efforts de mémoire, par quelle constance de labeur, par quelle ténacité de vouloir et de courage, un homme seul a pu parfaire une œuvre aussi considérable, et aussi comment les défauts, d’ailleurs nombreux, de cette œuvre, pourraient, ne pas motiver une critique indulgente.

En toute culture et en toute science, il faut savoir honorer les pionniers et les défricheurs, ceux qui abattent les premiers arbres, qui tra-

cent les premières routes, qui jettent en terre les premières semences, qui laissent derrière eux la clairière vers laquelle se tournera le regard de la postérité. D’autres après eux viendront qui marcheront sur leurs traces, et ouvriront peut-être de plus profonds sillons, et récolteront peut-être des gerbes plus pesantes et plus riches ; mais leur mérite, si grand fût-il, ne saurait nous faire oublier celui de leurs devanciers.

Ce qui stimulait l’abbé Tanguay et ce qui, au milieu d'obstacles infinis, le soutenait dans sa colossale entreprise, ce n’était pas seulement la pensée de servir la cause de la religion et les intérêts de la science ; c’était encore, lui-même nous le dit, le désir d’être utile à la société canadienne tout entière. ‘“ Nos registres, écrit-il!, ont une valeur légale. Sans cesse on les interroge. Devant les tribunaux civils, il faut constater la naissance d’une personne, sa mort ou son mariage. De la production de ces actes dépend le succès d’un procès, une question d’héritage. Mais où prendre ces documents ? dans quelles archives sont-ils ? quelle année faudra-t-il parcourir ? Une foule de difficultés augmentent les chances d’erreur. 11 faudra renoncer à ses prétentions, ou faire, pour chaque cas, une grande partie du travail que le dictionnaire entier m’a coûté. ”

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