TOAST A LA FRANCE
Monsieur le président.
Mesdames^ Messieurs^
/ Il j a quatorze siècles, un roi barbare, vainqueur par l'invocation du Christ, se faisait baptiser avec trois mille de ses s^oldats. Et cet événement devenait l'un des plus grands faits de l'histoire. Il j avait eu jusqu'à ce moment dans les Gaules des Gaulois, des Gallo-Romains, des Francs. Ce jour-là une nation nouvelle surgissait du baptistère de Reims, la France chrétienne naissait sous la bénédiction de Saint-Rémi, et recevait, dans la personne de Clovis, une glorieuse investiture.
Depuis cette date mémorable, elle a occupé dans l'histoire une place immense ; elle a exercé une action toujours profonde et souvent décisive.
elle a provoqué tour à tour radmiration, l'amour, la crainte, quelquefois la haine, mais jamais Tindifférence.
Appelé à proposer un toast à la France, au milieu de cette splendide manifestation patriotique, je ne puis me défendre d'un certain embarras. C'est il cette noble nation que le Canada doit l'existence ; mais, depuis que nos destinées ont été désunies, elle a éprouvé bien des transformations et suivi parfois des impulsions qui semblaient augmenter encore la distance entre elle et nous. Cependant, Messieurs, je me hiite de le dire, nous ne devons point, lors<iue nous pensons à la France ou que nous parlons d'elle, nous emprisonner dans le cadre étroit d'un moment ou d'une im]>ression uniques. La France, ce n'est pas un régime, que ce régime se nomme monarchie, empire, ou république ; la France, ce n'est pas un homme, que cet homme s'appelle Louis XIV, Mirabeau ou Napoléon ; la France ce n'est pas une époque, que cette époque soit celle des héroïques croisades, de l'éblouissant dix-septième siècle ou de la fabuleuse épopée militaire qui marqua le début du dix-neuvième. Non, ce ne sont \h que quelques-uns des aspects /iuultiples sous lesquels elle s'est successivement manifestée. La France, c'est une grandiose entité nationale, douée i>ar Dieu des dons les plus mMgnitiquos, des facultés les ]>lus uuM^veilleusos,
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et vivant à travers les siècles, d'une vie intense et ardente dont les rayonnements ont souvent ébloui le monde, et dont parfois les tressaillements l'ont fait trembler.
Cette vie de la France, il faut la contempler dans son ensemble, si l'on veut en avoir une idée juste. Il faut gravir la montagne pour embrasser d'un vaste coup d'œil son histoire quatorze fois séculaire, pour voir s'accuser nettement son relief général et se dégager les traits saillants de sa véritable physionomie. Et lorsqu'on fait cela, Messieui^s, lorsqu'on se place à cette hauteur pour la considérer, on constate que la France a été l'une de ces grandes nations providentielles qui occupent une place choisie dans les annales de l'humanité. On constate que, malgré ses faiblesses et ses fautes, malgré ses heures d'égarement et de coupable aberration, elle a été dans le monde le chevalier de Dieu, le héraut de la vérité, l'apôtre de la foi, le glaive vivant de la justice, le porte-flambeau de la civilisation chrétienne. On admire ses exploits guerriers, mais plus encore son génie clair et pénétrant, ses aspirations idéalistes, et cette flamme d'enthousiasme généreux qui lui a fait accomplir tant d'actes sublimes. Ah ! cette histoire de notre vieille mère-patrie, combien l'on aime parfois à s'y réfugier, à s'\' plonger, comme dans une onde for-
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tifiante et salutaire où se retrempent les espoirs fatigués et se ravive la confiance hésitante.
Un grand orateur a dit: ^^Que la France est difficile à juger î" C'est pour nous surtout que cette parole est vraie. Il nx>us est plus difficile qu'à toute autre nation de juger la France avec cette impartialité froide qui est un des attributs de la justice. Son sang bouillonne dans nos veines. Elle a été la mère de notre nationalité, elle ■est restée la mère de nos intelligences. Ses vieilles chansons ont bercé nos premiers sommeils, et, en apprenant notre histoire, nous j avons trouvé pendant un siècle et demi le prolongement de la sienne. Nous allons puiser sans cesse aux sources intellectuelles que son génie a fait jaillir, et nous essayons de suivre la trace lumineuse de ses maîtres immortels, dans nos faibles efforts pour nous élever vers les sommets lointains de la beauté littéraire et artistique. Quoique nous ayons été séparés d'elle par la volonté de Celui qui dirige les événements et les peuples, quoique tout lien politique soit à jamais rompu entre elle et nous, quoique nos destinées soient irrévocablement différentes des siennes, nous lui sommes restés attachés par toutes les fibres de notre cœur. Et voilà pourquoi, au lieu de la juger, dans ses vicissitudes et ses fluctuations, avec la calme assurance de l'impassible critique, nous subissons profondément et souvent douloureu-
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sèment le contre-coup de ses émotions, de ses luttes et de ses perturbations. Nous souffrons quand elle souffre, nous nous réjouissons quand elle prospère, nous exultons quand elle triomphe, nous gémissons quand elle semble déserter ses voies traditionnelles et abdiquer sa vocation historique. Que voulez-vous, nous l'aimons I Et c'est précisément quand elle nous attriste davantage que nous sentons surtout combien elle nous est chère. Car la pierre de touche de l'amour, c'est la somme de douleur que peut infliger l'être aimé.
Je disais tout à l'heure que la France ne doit pas être considérée simplement dans une époque. Qu'est-ce que quinze ans, qu'est-ce vingt-cinq ans dans la carrière d'un peuple ? Pas plus qu'une heure dans la vie d'un homme. Au lendemain d'Azincourt, on put se demander si la nation française n'avait pas à jiimais perdu son indépendance nationale. Le roi de France était devenu le roi de Bourges, pendant que le roi d'Angleterre était couronné dans Paris. Sombres jours ! crise terrible, qui ressemblait aux affres de la mort I Mais à ce moment une petite paysanne de France, une humble bergère de Domrémv entendait des voix mvstérieuses lui conunander ^'de faire cesser la grande pitié qui était au cœur '' de sa patrie. Elle imposait aux princes et aux capitaines la foi en sa mission, ar-
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borait sa virginale bannière, sauvait Orléans assiégé, culbutait les envahisseurs, et conduisait triomphalement à Reims le roi de Bourges, que le double sacre de la victoire et de l'onction pontificale refaisait vraiment roi de France. Franchissez maintenant trois siècles et voyez cet autre spectacle. La terreur règne à Paris, et de là s'étend comme un nuage sanglant sur toute la France. La guillotine abat les tètes les plus hautes et les plus saintes, et dans Notre-Dame profanée une tourbe hurlante fait monter sur l'autel " le marbre vivant d'une chair publique." Grand Dieu I dans quel abîme de sang et de boue va donc s'^effondrer le peuple " christianissime.'' Attendez, Messieurs, détournez vos regards de 1793. Onze ans sont écoulés, nous sommes en 1804. Voici de nouveau Notre-Dame, mais Notre- Dame purifiée et déployant une splendeur et une pompe (ju'ont à peine C(mnues ses plus beaux jours. Au milieu d'une foule immense, où se pressent les généraux, les magistrats, les hauts dignitaires, les représentants de ttmte les élites sociales, appîu^aît le prestigieux vainqueur d' Aréole, des Pyramides et de Marengo ; et dans la personne de ce héros fatidique, plus grand qu'Alexandre et César, la France nouvelle, née des ruines de l'ancien régime écroulé sous le souftie de Dieu, vient recevoir la bénédiction du vieillard qui représente ici-bas Jésus-Christ, le roi
immortel des peuples. Ah ! oui, Thistoire renferme de tragiques leçons, mais elle contient aussi des pages où l'enseignement du passé a presque Taccent d'une promesse d'avenir.
Messieurs, Lacordaire, qui fut un grand moine et un grand Français, a dit un jour: "Le son que me rend la France est le son d'un peuple qui marche vers Dieu par des chemins couverts et détournés ; quelquefois, il revient sur ses pas et semble fuir ce qu'il cherche, mais le chemin se redresse et l'emporte."
Messieurs, qu'il en soit ainsi, maintenant et à jamais î Que le chemin de la France, aux heures douloureuses où elle semblerait se détourner du but divin, se redresse toujours à temps et l'em-
\porte vers la vérité, la justice et la liberté. Ah î pi nos faibles accents pouvaient parvenir jusqu'à
/elle à travers l'espace immense, nous lui crie- "\ rions: "O mère ! mère de nos aïeux, de notre en-
\fance nationale et de notre virilité intellectuelle ! nous t'aimons, tu le sais, et jamais nos voix ne pe sont jointes à celles qui t'ont jeté l'anathème. |Eh bien, nous t'en conjurons, ne te laisse pas en-
/ lever le glorieux diadème que les siècles ont posé sur ton front. Reste fidèle à tes gloires, à tes , traditions, à ton histoire. Et en conservant cette primauté morale qui t'a faite grande et forte, conserve-nous cette fierté enthousiaste avec la-
quelle nous nous sommes toujours proclamés tes enfants."
Pendant les guerres de la Vendée, quand on disait aux paysan;^ du Bocage que Louis XVI avait été exécuté, que Louis XVII agonisait, et que la royauté était morte en France, ces obscurs héros, courant à la bataille, répondaient par ce cri de loyalisme invincible: ^'Vive le roi, quand même I" Messieurs, vous avez peut-être entendu dire, vous avez peut-être lu que la France chrétienne se meurt, que la France cli retienne est morte. A cette parole poignante, quelque chose se déchire, quelque chose se révolte en nous ; notre cœur saigne, nous sentons le besoin de jeter au vent du ciel une dénégation éperdue, et ce cri d'opiniâtre espoir jaillit de nos lèvres : Vive la France, quand même ! Vive la France, prêtresse de l'idéal î Vive la France, propagatrice de la vérité ! Vive la France, soldat de la justice! Vive la France apôtre I Vive la France martyre! Vive la France, qui verse son or et son sang sur toutes les plages, et qui fait flotter jusqu'aux confins du monde le drapeau de la civilisation et de l'Evangile !
Messieurs, à la France, patrie de nos aïeux !