LA CRISE FRANÇAISE
Je lisais avec une satisfaction très vive ces jours-ci, des paroles du cardinal Gibbons, publiées par les journaux américains et reproduites par plusieurs des nôtres.
L'éminent dignitaire ecclésiastique a constaté que l'opinion protestante aux Etats-Unis, — et l'on pourrait dire la même chose de l'Angleterre et du Canada, — ne comprend pas le vrai caractère des événements qui se passent actuellement en France. Dans les milieux anglais on se persuade assez facilement que l'attitude du Pape est excessive, qu'il fait preuve d'une intransigeance déraisonnable, que les hommes du gouvernement républicain sont animés d'intentions conciliantes, qu'ils n'en veulent pas précisément à la religion, mais qu'ils entendent simplement endiguer le flot menaçant du cléricalisme, de l'ultramontanisme, ou en d'autres termes, du catholicisme politiquant contre la République. Il se rencontre
1. A la suite du toast à, la France, quii précède nous croyoïna dervoir reproduire cet artiicle, publié par M. Chapais. d'ans le "Canadien" (Montréal, novemlbre 1906). Sous ume forme quelque peu différente, et aveic un accent pliuo en^preint d'aanxiiété, on retTouive le même sentiment de tendresse persistante pour la gran/de nation dont nous sommes issus.
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même certains catholiques de nuance ondoyante qui, tout en déclarant outrée l'action d'es Clemenceau et des Briand, se laissent aller à leur concéder des circonstances atténuantes.
Le cardinal Gibbons a cru très opportun de mettre les choses au point. En France actuellement, a-t-il dit en substance, le véritable objectif des hommes qui gouvernent, ce n'est pas la séparation pacifique et légale de l'Eglise et de l'Etat, ce n'est pas l'indépendance des deux pouvoirs dans leur sphère respective, ce n'est pas la répression des empiétements ecclésiastiques, qui n'existent pas, c'est la guerre à la religion, à la conscience religieuse. Et pour donner une idée des sentiments qui animent ces hommes, le cardinal cite des paroles prononcées par l'un des plus notables leaders du Bloc, M. Jaurès, l'orateur socialiste, et par M. Briand, le ministre actuel de Finstruction publique et des cultes. Le premier s'écriait à la tribune :
^'Si Dieu lui-même apparaissait devant les multitudes, sous une forme palpable, le premier devoir de l'homme serait de lui refuser obéissance et de le considérer non pas comme un maître il qui on doit se soumettre, mais comme un égal ave-c lequel tous les hommes pourraient discuter."
Le second faisait cette déclaration dans un discours adressé à une réunion d'instituteurs:
^^Le temps est arrivé de faire perdre aux en-
fants les croyances anciennes et de leur inculquer les lumières de la libre-pensée ; il est temps de se débarrasser des idées chrétiennes. Nous avons chassé Jésus-Christ de l'armée, de la marine, des écoles, des orphelinats et des tribunaux, maintenant nous devons le chasser de l'Etat également".
Le cardinal Gibbons aurait pu aussi citer le passage où Clemenceau traite le Créateur de ^^bourreau", et le discours désormais célèbre dans lequel le ministre du travail, M. Viviani, proférait ces bravades impies :
^Tous ensemble, par nos pères d'abord, par nos aînés ensuite et par nous-mêmes, nous nous sommes attachés à l'œuvre d'anticléricalisme et d'irréligion. Nous avons arraché la conscience humaine à la croyance de l'au-delà. Ensemble, d'un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières qu'on ne rallumera pas.'' (Vifs applaudissements à l'extrême gauche et à gauche).
Il serait facile de multiplier ces citations d'orateurs, de professeurs, de publicistes, de chefs politiques. L'âme des sectaires qui sont les souverains de la pauvre France s'y montre à nu. Ils ont au cœur la haine du christianisme, la haine de toute religion et de toute foi. Ce que nous avons sous les yeux en ce moment, lorsque nous tournons nos regards attristés vers notre ancienne mère-patrie, c'est le spectacle inouï d'un gouvernement qui se bat, non contre les ennemis de
la grandeur, de rexpansion et de la gloire nationales, mais contre l'idée de Dieu, de l'éternelle Providence et de l'éternelle justice, contre des croyances immortelles qui sont la patrimoine commun de l'humanité, la plus sûre garantie de Tordre, de la paix sociale, et sans lesquelles la force et la prospérité des Etats reix)seraient sur un fondement d'argile.
Au rebours de tous les fondateurs d'empires, de tous les meneurs de peuples, voici des chefs de gouvernement qui s'acharnent à faire une nation athée, par conséquent sans frein et sans morale, car on sait ce que vaut la fameuse morale indépendante. C'est cette œuvre insensée, digne de toutes les exécrations et de tous les anathèmes, que ces misérables poursuivent aujourd'hui avec une fureur et une déterminaticm vraiment sataniques. Ils veulent déchristianiser la noble France, que le Christ a tant aimée, — vivat Christ u^^ qui diJigit Francos : — ils veulent effacer de S(m front le signe sacré qu'elle reçut au baptistère de Reims ; ils veulent éteindre dans son ciel le flambeau divin qui l'a guidée vers tant de glorieux sommets ;ils veulent en faire une nation sans croyance, c'est-à-dire une nation morte. Et parce que l'Eglise, gardienne de la foi nationale, gardienne du feu sacré qui enflamma le cœur de tant de héros francs, leur barre la route dans leur sacrilège entreprise, ils se ruent sur
elle ; ils essayent de l'enchaîner, de la bâillonner, de l'écraser par la persécution légale, en attendant la persécution sanglante. Il y a un siècle, les bourreaux ont suivi de près les sophistes î
Voilà le véritable sens de la crise française. La parole du cardinal Gibbons l'a mis en une vraie lumière, et nous constatons déjà l'effet que cette parole a produit sur l'opinion anglaise intelligente et loyale, par l'article très pondéré du Star de vendredi.
Pauvre France, que fait-elle, où va-t-elle ? Nous l'aimons quand même, car son sang coule dans nos veines. Mais de quel amour anxieux et attristé ! De quelle tendresse découragée et défaillante î
Montalembert, s'adressant aux radicaux et aux révolutionnaires de 184:9, leur jetait un jour cette terrible apostrophe: "Savez-vous quel est le plus grand de vos crimes, c'est d'avoir désenchanté le monde de la liberté." On pourrait crier aujourd'hui aux hommes de malheur qui oppriment la nation française: ^'Savez-vous quel est le plus grand de vos crimes, aux yeux du patriotisme ! c'est de désenchanter le monde de la France.'^ Oui, s'ils le pouvaient, ils tueraient dans nos âmes Tamour de la grande nation dont nous sommes issus ; et nous savons des cœurs blessés ofi, lentement, sa rayonnante image s'obscurcit et s'efface.
Mais non, la France chrétienne n'est pas morte en 1906, pas plus qu'elle n'était morte en 1793. Elle a TU des jours encore plus sombres et elle a triomphé.
Quelles que soient les épreuves qui viennent l'assaillir, elle ne descendra pas au tombeau. Et puisque le grand Pape que Jésus-Christ réservait à son Eglise pour ces heures de ténèbres et d'orage, puisque l'héroïque et admirable Pie X ne désespère pas d'elle, nous non plus nous ne voulons pas désespérer.
Que le Dieu de Clovis, de Charlemagne, de Saint-Louis et de Jeanne d'Arc, protège la France, et la sauve des scélérats politiques, aux mains de qui elle s'est livrée I
L'APOSTOLiM DES BONS LIVRES