CONFÉRENCE PRONONCÉE LE 24 OCTOBRE
Monseigneur le Grand Vicaire, ^
Monsieur le Supérieur, Mesdames, Messieurs,
Nous assistons ici, ce soir, à quelque chose d'imposant et de grave: le début d'une ère nouvelle. Une ère, ce mot évoque aussitôt dans notre esprit tout un monde de réminiscences classiques. Le début d'une ère, c'est tantôt un commencement, tantôt un recommencement d'histoire. La création du monde, les Olympiades de la Grèce, la fondation de Rome, rincarnation du Christ, dates fastiques dont les chiffres lumineux éclairent les avenues historiques des peuples î
1. iMgT C. A. Marois, protonotaire a/postolique, vicairegré né rai de Quiâbec.
Mais à côté de ces grandes étapes de riiumanité, il y a pour les individus, les sociétés et les œuvres, des moments de transformation, de rénovation, qui marquent vraiment le point de départ d'une période dans leurs souvenirs et leurs annales. Quelques modestes que .soient ces individus, ces sociétés et ces œuvres, l'action qu'ils exercent dans leur sphère reçoit alors une impulsion plus vigoureuse, prend un développement plus large, se manifeste dans un essor plus hardi. I^s premières difficultés sont vaincues, les premiers obstacles sont franchis, des perspectives agrandies s'ouvrent devant leurs énergies décuplées. Ils entrent dans une ère nouvelle.
C'est ce qui arrive en ce moment à plusieurs œuvres québecquoises, dont l'existence s'est dérobée jusqu'ici dans l'obscurité d'une humble bienfaisance. L'heure du plein jour a sonné pour elles, et l'inauguration de cette salle, de cet édifice rajeuni et orienté vers des horizons auxquels il ne semblait pas destiné, fera certainement é]M> que dans leur carrière et dans leur histoire.
Quelles sont ces œuvres ? Je ne me propose ni d'en faire la revue, ni d'en faire l'exposé. Les unes sont consacrées i\ la prière et à l'édification mutuelle ; les autres î\ la mise en commun des études et des as])irations en vue de l'action catholique et nationale. Celle-ci a pour objet la charité corporelle qui soulage l'indigence, celle-là
cette charité d'un ordre peut-être supérieur qui offre à l'esprit et au cœur une nourriture substantielle et saine. Toutes vont trouver sous ce toit, avec une installation plus commode, des facilités plus grandes pour accomplir leur noble mission. Cette mission, quelle que soit la forme spéciale sous laquelle elle se pré^^^ente, peut se résumer ainsi : agir sur les intelligences en les éclairant ; sur les volontés et sur les cœurs, en les groupant et en les disciplinant pour le bien.
Eclairer les intelligences ! C'est là particulièrement ce que se propose l'une des œu^Tes auxquelles je viens de faire allusion : celle de "FApostolat des bons livres," qui a créé au milieu de nous la ^^Bibliothèque du Sacré-Cœur." Je ne voudrais pas blesser des humilités qui n'aspirent qu'à se dérober aux regards de la foule. Mais, sans déchirer aucun voile, il me sera bien permis de rendre un juste hommage à cette œuvre admirable, qui constitue, dans toute la force de l'expression, un bienfait public. Oui, un bienfait public î Fonder une bibliothèque qui ne contienne que des livres où la vérité est enseignée, où la morale est respectée, où la vertu est exaltée, où le mal et l'erreur sont flétris, c'est conférer à sa ville, à ses concitoyens, à son pays, un inappréciable bienfait.
Mesdames et Messieurs, vous êtes tous convaincus comme moi de l'importance des bons livres.
Mais, ni les uns ni les autres, nous ne sommes peut-être assez pénétrés de la nécessité pressante, ui*<;ente, vitale, de combattre le fléau des lectures mauvaises, et d'encourager, de pratiquer sans relâche l'apostolat des bonnes lectures. Il y a là une question sociale, nationale et religieuse, qui s'impose impérieusement à nos réflexions, à notre sollicitude et à nos résolutions.
Vous avez sans doute réfléchi plus d'une fois à la formidable puissance du livre. Et vous avez souvent constaté par votre propre expérience quelle action extraordinaire il pouvait exercer sur notre pensée et sur notre cœur. Dans le silence du recueillement et de l'attention, il vous parlait son éloquent langage. Il présentait à votre esprit des idées ingénieuses et originales, il les développait avec un art captivant, il en faisait sortir des déductions convaincantes. Et votre entendement, d'abord saisi par la clarté de l'exposition, entrait peu à peu dans le courant d'idées de l'auteur, se pliait à ses raisonnements, subissait son influence, et acceptait ses conclusions. Une autre fois, c'était votre cœur qui se sentait remué par un récit attrayant, par des descriptions d'une réalité merveilleuse, par des analyses d'âme émouvantes. Et, sous la touche savante de l'écrivain, l'admiration, l'enthousiasme, la colère, la pitié, la tendresse et. la douleur, se succédaient dans votre âme. Rappelez-vous
tel jour, telle nuit, telle heure, où votre cœur a battu plus vite, où votre poitrine s'est soulevée, où votre gorge s'est serrée, où votre regard a brillé, où votre paupière s'est humectée de larmes, sous l'émotion poignante d'une lecture qui allait vous faire tressaillir jusque dans les profondeurs les plus intimes de votre être. O puissance mystérieuse, puissance évocatrice et créatrice de sensations et d'impressions, puissance magique et parfois irrésistible du livre, qui d'entre nous ne l'a pas ressentie ? "Je ne crains pas de l'affirmer, s'écrie le Père Félix, si la parole en général est la plus grande puissance dans l'humanité, la plus grande puissance de la parole elle-même, c'est le livre, c'est-à-dire la parole écrite, la parole qu'on emporte avec soi en voyage, que l'on enferme avec soi dans la chambre, que l'on écoute le soir avant de dormir, que l'on pose sous son chevet pendant le sommeil, et qu'on retrouve le matin au réveil, comme le premier ami qui vous parle, pour donner des conseils, vous révéler des mystères, et s'offrir encore pour vous accompagner au chemin dans la traversée du jour qui recommence ; le livre, cette éloquence qui ne se tait ni jour ni nuit, q^ui retentit à l'orient comme elle retentit à l'occident, qui a la faculté de se ressusciter sans cesse, pour parler aux âmes qui l'écoutent, avec une puissance toujours pareille et toujours égale à elle-même."
Cette influence du livre est un lieu commun de la vie. Vous la découvrirez dans toutes les classes et dans toutes les sphères, à tous les âges et dans toutes les situations. Vous retrouverez dans l'imagination vierge de l'enfant la trace capricieuse du récit fantastique qu'il déchiffrait hier de son regard novice. Vous noterez dans le langage, dans la tournure d'esprit, dans les aspirations du jeune homme, l'écho des lectures ardentes qui ont fait vibrer son âme. Vous surprendrez dans le regard, dans les conversations, dans les impulsions de la jeune fille, la répercussion des pages brûlantes qui tout à l'heure empourpraient ses joues. Vous saisirez dans la mentalité de ce professionel, de cet écrivain, de cet homme public, le prolongement et comme le cachet des livres qui ont été les éducateurs de sa pensée et les habituels compagnons de sa vie.
Ah î la puissance du livre, l'histoire de bien des carrières et les souvenirs de bien des familles en portent l'ineffaçable empreinte. Pourquoi tel jeune homme, dont l'adolescence, par ses fleurs précoces, promettait à sa maturité des fruits abondants et savoureux, semble-t-il frappé tout à coup d'une stérilité honteuse ? Le goût des lectures frivoles a tué chez lui l'amour du travail, et 1(^ commerce des lectures mauvaises, en gîitant son cœur, a tari en lui la source des énergies viriles. Pourquoi telle jeune fille, grandie dans un
milieu chrétien, au lieu d'être le charme, la poésie, la consolation du foyer, en devient-elle soudain l'épreuve et la douleur, et semble-t-elle, par les chimériques écarts de son esprit et les funestes inclinations de son caractère, vouée à toutes les déceptions et à tous les naufrages ? Le mauvais livre, le livre faux, le livre peiTers, a accompli là son œuvre fatale, et déposé, dans les germinations du printemps, la larve meurtrière des fécondes efflorescences dont se serait couronné l'été.
La puissance du livre I Si vous consultez l'histoire, vous verrez qu'elle s'exerce non seulement sur les individus et sur les familles, mais qu'elle joue souvent un rôle décisif dans l'orientation intellectuelle des sociétés, et dans les événements qui affectent la vie des peuples. Nous sommes au dix-septième siècle. Un homme, grandi dans l'étude, a parcouru une partie de l'Europe en recherchant partout des leçons de sagesse, et il rentre dans son pays, la France, l'esprift chargé de théories et de systèmes. Au milieu de ses méditations et de ses spéculations scientifiques, il a conçu le plan d'une vaste révolution intellectuelle. La vieille philosophie, d'après lui, a fait trop grand état du principe d'autorité comme moyen de parvenir à la possession du vrai. La scolastique, maîtresse des écoles, n'a pas laissé assez de jeu à la liberté et, si l'on peut s'expri-
mer ainsi, à rautonomie de l'esprit humain. Il faut le débarrasser de ses humiliantes lisières, l'affranchir de toutes les notions préconçues, et le faire partir du doute systématique pour s'élancer d'un vol sans entraves à la conquête de la vérité. Le Discours sur la Méthode apparaît soudain comme un météore dans le firmament intellectuel, et apprend à la France et à l'Euroi^e le nom désormais fameux de Descartes. Aussitôt le monde philosophique s'émeut. D'ardentes controverses éclatent. Les acclamations se heurtent aux anathèmes. L'approbation et la contradiction s'entre-choquent dans une formidable bataille, dont l'enjeu est la direction de la pensée humaine. Enfin, le cartésianisme l'emporte, et sa victoire prépare Tavènement du rationalisme, que la foi sincère de Descartes eût répudié, mais qui sortait de son système comme une conséquence naturelle et logique. Du doute systématique naît la critique sans frein qui engendre le scepticisme. Et voilà p()ur(iuoi les libres-i)enseurs modernes ont toujours salué en Descartes un précurseur, dont le livre, audacieusement novateur dans un âge d'autorité, a frayé la route à ce qu'ils appellent fastueusement l'émancipation de la raison humaine.
Un siècle s'est écoulé. L'esprit français a subi des transformations profondes. Les doctrines traditionnelles sont obscurcies ; de nouvelles
théories politiques et sociales aspirent à détrôner les anciennes ; de toutes parts les intelligences sont en ébu^lition. Au milieu de la fermentation des opinions, un petit livre voit le jour. Il a pour auteur un homme pauvre, bizarre dans son caractère, dépravé dans ses mœurs, solitaire et sauvage dans ses habitudes, un homme dont Torgueil agressif a soulevé la puissante cabale de tous les premiers écrivains de l'époque. Mais cet homme est un sophiste éloquent, il parle une langue pleine de mouvement et de coloris, et le petit livre où il enseigne ses trois dogmes de l'égalité universelle, de la souveraineté du peuple et du droit absolu de l'Etat, devient le catéchisme de tous les raisonneurs politiques. Ses prin cipes s'infiltrent dans les intelligences de toute une génération. Un quart de siècle plus tard une formidable explosion fait voler en éclats l'ancien régime. La vieille société française s'écroule au milieu d'un fracas tragique. On fait table rase du passé, et quand il s'agit de bâtir un nouvel édifice social, voilà que Ton retrouva dans la pensée, dans les concepts politiques, dans les discours et les décrets des reconstructenrs accourus de tous les points de la France, les formules, les idées et les sophismes du petit livre, qui avait pour titre le Contrat Social et pour auteur Jean- Jacques Rousseau.
La révolution a fait son œuvre. Comme un
cyclone dévastateur, elle a bouleversé l'ancienue France et déraciné des institutions lilusieurs fois séculaires. L'antique et glorieuse église gallicane n'a point échappé à la tourmente. Ses Jiiinisftres ont confessé leur foi sur l'échafaud et dans l'exil. La religion est proscrite, les temples sont fermés, lorsqu'ils ne sont pas souillé^ par des profanations sacrilèges ou livrés au schisme et à l'apostasie. L'orthodoxie et la fidélité à l'Eglise sont devenues crimes d'Etat. L'àme française va t-elle donc s'abîmer dans les ténèbres de l'incrédulité et de l'athéisme pratique, ou bien détrôner à jamais le Christ qui aime les Francs, pour le remplacer par je ne sais quel simulacre de déité affublé du titre d'Etre Suprême ? Non, Messieurs, en dépit des bourreaux, des proscri}> teurs et des sectaires, le christianisme n'est pas mort en France. Lorsque l'heure des réparations nécessaires aura sonné, un homme de génie comprendra que la société ne jieut se reconstituer si la religion en reste bannie. Il fera cesvser le deuil des églises, il commandera aux cloches de reprendre la vieille chanson dont les accents ineffables ont bercé tant de générations d'ancêtres, il conviera les j>ontifes à entonner de nouveau sous les voûtes des cathédrales purifiées le vieux credo de la foi nationale.
Mais un demi-siècle de philosophisme antireligeux, couronné par dix ans de saturnales im-
pies, ont accumulé bien des ténèbres autour de la vérité et de la beauté du christianisme. La restauration officielle du culte ne produira tout son effet que si, en même temps, les intelligences sont éclairées et les cœurs remués. La Providence va y pourvoir. Elle suscite un écrivain dont la carrière mouvementée a déjà subi bien des orages, et que la douleur a rapproché de Dieu. Et au nioment où Napoléon Bonaparte, le jour de Pâques 1802, inaugure dans Notre- Dame en liesse le Concordat fameux qui refait de la France une nation catholique, Chateaubriand publie ce Génie du Christianisme qui ravive si puissamment le sentiment religieux, que toute la France veut lire, et qui, malgré ses taches, reste l'une des plus belles apologies littéraires de la religion chrétienne. Ce livre célèbre a vraiment donné le branle à ])ien des intelligences et à bien des âmes incertaines de leur voie, â cette heure matinale du dix-neuvième siècle naissant. Et Ton ne saurait lui refuser la gloire d'avoir déterminé une renaissance chrétienne, dont l'influence s'est manifestée à la fois dans le domaine de la conscience, dans celui de la vie sociale, de la littérature et des arts.
L'histoire et l'expérience de tous les jours concourent donc à nous convaincre de la puissance du livre pour le mal comme p(mr le bien.
Quelle bienfaisante action le bon livre n'exer-
2l2 DISCOURS ET confI^:rences
)ce-t-il pas î II est à travers le monde le héraut de la vérité. En histoire, en morale, en religion, il est le professeur, le docteur, le prédicateur universel, qui distribue le vrai aux intelligences avides de le connaître. Il explique le passé, il aide à comprendre le présent, il éclaire les routes de l'avenir. Il apporte des solutions justes et rationnelles aux problèmes dont se préoccupent les esprits qui savent penser. Il imprime dans les Ames les principes de l'équité et du droit. Ive bon livre ne se borne pas à illuminer les intelligences ; il élève, il fortifie, il échauffe les cœurs ; il les arrache à l'égoïsme, à la bassesse des instincts grossiers, à l'exclusivisme des intérêts purement matériels, et il j fait germer l'idée du sacrifice, la passion du dévouement, l'enthousiasme du beau, les généreuses aspirations vers ce qui est noble, vers ce qui est bien, vers ce qui est grand.
J'en appelle à vos souvenirs. Mesdames et Messieurs: combien de fois ne vous êtes-vous pas sentis meilleurs après la lecture d'un bon livre ? A l'une de ces heures d'incertitude intérieure, de lassitude morale, qui sont si fréquentes dans la vie, vous avez rencontré sur votre route cet ami discret et sûr ; vous avez ouvert votre oreille à sa voix srvinpathique ; et peu à peu vous vous êtes senti consolé, raffermi, animé d'une confiance et d'une vaillance nouvelles
pour reprendre votre marche parfois bien ardue dans le sentier du devoir et de Thonneur.
Au milieu de l'âge tourmenté et troublé que nous traversons, le bon livre est devenu plus que jamais une nécessité intellectuelle et morale. Que de questions complexes se posent devant nous à chaque instant î Que de théories multiples, très souvent contradictoires, et parfois également plausibles, sollicitent Tadhésion de notre jugement irrésolu ! On dirait que le cerveau de l'humanité subit une immense fermentation. De toutes parts, la négation et l'affirmation sont aux prises. Religion, histoire, philosophie, économie politique, sociologie, tous ces divers domaines de l'activité intellectuelle sont autant de champs clos où les idées s'entre choquent. Jamais la pensée humaine n'a été aussi disputée, aussi tiraillée que de nos jours, par le conflit des doctrines et le combat des systèmes. En dehors du dogme où, grâces en soient rendues à Dieu, nous avons pour nous guider une autorité infaillible, comme il est facile de s'égarer dans le labyrinthe des opinions î Et que d'esprits, animés de la noble passion du vrai, se tro»uvent souvent désorientés et accablés du sentiment de leur impuissance, dans la recherche des solutions justes et précises dont ils ont soif î
D'autre part, notre âge de confusion intellectuelle est en même temps un âge de désorganisa-
tion morale. Les conditions nouvelles de la vie familiale et de la vie sociale offrent des périls et des sujets d'angoisse qui n'existaient pas au même degré autrefois. Un souffle d'indépendance, d'émancipation, de licence, a passé sur toutes les têtes et sur toutes les classes. L'impatience du frein, le mépris de la règle, l'avidité de la jouissance ont fait sentir ici comme ailleurs leur dissolvante influence. Les notions du juste et de l'injuste, du convenable et de ce qui ne l'est pas, du permis et de l'illicite, sont lamentablement obscurcies. Et voilà pourquoi, dans des milieux où l'on dévorait espérer tout autre chose, l'on est trop souvent surpris d'entendre formuler, avec la sérénité de l'inconscience, des axiomes de sagesse mondaine absolument immoraux. Les jugements sont faussés, les cœurs scmt gâtés, les caractères sont sans rectitude. Une sorte de brume tiède et étouffante semble envaliir notre atmosphère intellectuelle et morale. Ah î oui, nous avons besoin de bons livres: de livres lumineux pour chasser les ténèbres ; de livres où le vrai rayonne avec des clartés victorieuses ; de livres où las principes religieux et sociaux s'imposent avec l'autorité de l'évidence ; de livres où resplendisse la beauté du devoir fortement accompli, de la justice et de l'oixlre aftirmés, de la raison dominant la fantaisie, et de la vertu terrassant la passion ; de livres, eu un mot, qui soient
l'antidote efficace et permanent de ceux dont les pages sont saturées d'un poison meurtrier pour les esprits et pour les cœurs.
Mesdames et Messieurs, y songeons-nous suffisamment à ce danger perpétuel d'empoisonnement intellectuel et moral dont toutes les sociétés,— la nôtre ne fait pas exception, hélas I — sont menacées de nos jours ? Malheureusement non. Nous assistons en spectateurs trop inconscients, ou trop complaisants, au désastreux envahissement de notre pays par les mauvais livres. Et cependant le péril grandit tous les jours et sans cesse multiplie ses ravages.
On a prétendu que, seulement en^ France, il se publie tous les ans environ un million de volumes.— Il s'agit ici, bien entendu, du nombre des exemplaires. — Sur cette effroyable masse de livres, dont le chiffre confond l'imagination, combien sont inoffensifs, combien sont simplement anodins, combien sont d'une inspiration louable, combien sont absolument irréprochables, combien sont vraiment excellents ? Pour tout homme d'expérience et de bonne foi, qui a quelque lecture et quelque notion du mouvement de hi librairie française, la réponse est navrante. Dans ce flot tumultueux et incessamment renouvelé de livres et de brochures qui vient déferler jusque sur nos rivages, les ouvrages mauvais sont la règle, les ouvrages entièrement bons sont l'excep-
tion. Et que l'on ne crie pas à rexag:ération et à l'outrance. En notre âme et consci<?nce, nous affirmons comme absolument et rigoureusement certaine la proposition que nous venons d'énoncer.
Sans doute tous ces livres mauvais ne le sont pas de la même manière ni au même degré. Il j a les livres de critique et de discussion doctrinale, dans lesquels le doute es"t enseigné sans détours, ou insinué perfidement ; qui attaquent la foi chrétienne avec le sarcasme et la négation brutales, ou avec les dehors respectueux d'une controverse courtoise et s;s'mpatliique ; qui tendent à énerver la croyance par des distinctions subtiles, des hypothèses insidieuses, une érudition, factice, des altérations ondovantes de l'enseignement traditionnel. Il y a les livres historiques mensongers, où la vérité est insoleuiment et audacieu'sement travestie, et les livres historiques fallacieux, où le faux, côtoyant le vrai, finit par le dénaturer et par phmger l'intelligence dans une confusion lamentable. Il y a les ouvrages de cri-, tique littéraire où l'on ne tient compte que de la forme, où la théorie funeste de l'art pour Tart est enseignée, et au moyen desquels, en semblant faire b(m marché de la portée morale, on liabitue le lecteur sans défiance à faire abstraction du fond, pour considérer et apprécier surtout l'exécution dans les œuvres de l'esprit.
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Il y a les livres d'imagination qui glorifient la passion, qui justifient les faiblesses du cœur, qui poétisent et idéalisent les dérogations au devoir familial, au devoir social et au devoir religieux. Il y en a d'autres qui, sans dogmatiser, racontent et peignent librement les divagations, les écarts, les scandaleux excès où se laissent choir les héros et les héroïnes, esclaves des illusions de leur cœur et des entraînements de leurs sens.
N'oublions pas ici les romans soi-disant psychologiques, qui, sous prétexte de peindre des états d'âme, nous étalent méthodiquement toutes les misères, toutes les souillures intimes, toutes les putréfactions morales que peuvent receler les abîmes de la conscience, sans se préoccuper des miasmes délétères et contagieux qui se dégagent de leurs savantes et minutieuses analyses.
Il existe un autre genre de livres dont on ne saurait admettre la parfaite innocuité. Ce sont les romans à thèse, dont l'intention est bonne, dont r idée-mère est louable, mais dont l'exécution est dangereuse. Il s'agit de combattre telle idée, telle erreur sociale, telle injustice légale. Mais pour atteindre ce but, on promène le lecteur ou la lectrice il travers toute une série de scènes scabreuses, de situations risquées, de drames passionnels, qui laissent dans l'Ame une impression déprimante et troublante. D'autant plus que souvent le côté
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doctrinal de ces œuvres n'est pas suffisamment solide et convaincant, et ne fait pas resplendir la vérité morale, sociale et religieuse, de clartés assez triomphantes pour éclipser le flamboiement de la passion brûlante que l'on a allumée sous nos yeux. De tels livres, — dont les Morts qui parlent du viccmite de Vogué, et le Divorce de Paul lîourget, pourraient être considérés comme des types, — on peut en louer l'intention sincère, mais, quoi qu'on en dise, il faut en circonscrire et en limiter la lecture. Qu'en France on les considère, si l'on veut, comme excellents pour la plupart des lecteurs. Ici, ne l'oublions pas, nous ne sommes pas en France, nous vivons dans une toute autre ambiance, notre jeunesse ne grandit pas dans la même atmosphère, nous n'avons ni les mêmes mœurs, ni les mêmes idées, ni les mêmes coutumes, ni les mêmes problèmes que nos cousins français.
J'abuserais de votre patience. Mesdames et Messieurs, si j'entreprenais de décrire toutes les variétés de mauvais livres dont nous sommes menacés. A jet cimtinu, l'imprimerie vomit tous les / jours sur le nnmde des milliers d'œuvres pernicieuses, qui, comme autant de projectiles meurtriers, vont semer la mort dans les intelligences et dans les cœurs. Si tel livre n'est pas impie, il est immoral. S'il n'est pas immoral dans sa thèse, il l'est dans son exécution, dans ses descriptions,
dans ses peintures. S'il n'est ni impie, ni immoral, il est souvent faux dans ses idées, dans ses appréciations ; il est frondeur, il est sceptique, il bat en brèche les traditions, les principes, les institutions les plus respectables.
On criera peut-être au rîgorisme,à la défiance et à la crainte excessive. Hélas I je voudrais que ce tableau ne fût pas vrai ; mais il ne Test que trop, il est l'expression exacte de la réalité. Je le demande à tous ceux qui savent réfléchir. Un livre qui souille l'imagination, est-ce un bon Livre ? lUn livre qui trouble le cœur, est-ce un bon livre ? • lUn livre qui jette la confusion dans Fesprit, est- 'ce un bon livre ? Un livre même, qui, sans être immoral ni irréligieux, regorge d'idées fausses, de notions illusoires et chimériques sur les choses de la vie, est-ce un bon livre ? Xon, non, ces li- \res dont je viens de faire une énumération rapide et incomplète, tous ces livres sont de mauvais livres, des livres trompeurs, des livres dissolvants, des livres corrupteurs, véhicules de microbes plus redoutables que ceux de ces maladies au vol sinistre dont l'ombre seule fait trembler les peuples.
^t ces livres. Mesdames et Messieurs, ils font , courir à la société canadienne un péril immense et imminent. Ouvrez les yeux, jetez autour de vous un regard attentif. Vous les trouverez partout, dans la ])ibli()thè(iue du professionnel, sur
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l'étagère de la femme du monde, dans la mansarde de l'étudiant, sous l'oreiller de la jeune fille, et jusque sur la table de plu>s d'une famille chrétienne.
Komans licencieux, poésies sensualistes, comédies fortement décolletée.*-», œuvres de critiques sophistique ou d'histoire fantaisiste, tout cela nous arrive, tout cela nous envahit, tout cela, nous pénètre, tout cela circule, tout cela se lit, tout cela s'absorbe, tout cela laisse sa trace lamentable dans les esprits et dans les cœurs. Je le dis avec une douleur profonde, il existe dans notre société canadienne un éclectisme, un laisser-aller effroyables au point de vue des lectures. Il faudrait pleurer des larmes de sang sur les ravages causés parmi nous par la littérature frivole et dépravée. J'ai déjà mentionné les tristes avortements de carrière, les désolants naufrages dont elle est responsable. Mais que ne faudraitil pas dire de ses funestes effets au point de vue social et national. D'où viennent tant d'idées fausses, de conceptions erronées, de sophismes étonnants, que l'im entend exposer tous les jours sur les sujets les plus graves, dans notre milieu ?îi catholiciue ? D'où viennent ce facile abandon des principes chrétiens, cette désertion graduelle de nos meilleures traditions et de nos plus sages coutumes, cette tendance aux innovations fâcheuses dans les habitudes sociales, ce relâche-
ment de l'esprit de famille, cet affaiblissement de rautorité paternelle et de rautorité relip^ieuse, que tous les observateurs sagaces remarquent avec une patriotique tristesse ? D'où viennent ce détachement du passé, cet esprit nouveau et pernicieux, ces manières nouvelles et moins distinguées, ces mœurs nouvelles et moins dignes ? En grande partie des lectures frivoles, douteuses, ou franchement mauvaises, dont notre société est saturée. Sous cette influence désastreuse, sous cette poussée persistante et néfaste, la mentalité canadienne, faite de respect, de régularité, d'attachement aux traditions, cette mentalité d'ordre supérieur que nous tenions de nos nobles aïeux, elle est en train de se déformer, de se transformer, de se dénaturer déplorablement.
Mesdames et Messieurs, ce n'est pas un sermon que j'ai la prétention de faire en ce moment. A Dieu ne plaise que je veuille empiéter sur le domaine de ceux qui ont mission de guider nos Ames. Non, je parle comme un homme du monde qui regarde et qui écoute, qui entend et qui voit, qui observe et qui constate. Je parle comme un Canadien qui aime passionnément son pays et sa race, et qui voudrait conjurer un effroyable péril dont ils sont menacés. Et ce sont les justes alarmes d'un patriotisme effrayé de l'avenir qui m'ont arraché l'avertissement ému que j'ai osé vous faire entendre.
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Mais détournons nos regards de ces sombres perspectives, et ramenons-les sur les lég:itimes motifs d'esjDérance qui ne nous sont pas refusés.
L'expansion, le développement de la bibliothèque dont je vous parlais au début de cette conférence, est sans conteste un consolant présage.
La création d'une bibliothèque publique est toujours en soi une entreprise périlleuse. Etant donnés la multiplicité des mauvais livres, le défaut de critérium des gens du monde en général, et la division des esprits, il est presque impossible, à moins d'un concours de circonstances très spéciales, que la fondation d'une bibliothècjue publiciue, civique ou autre, n'ait pas pour résultat d'établir un foyer d'infection intellectuelle et morale plus ou moins actif. C'est là une vérité à laquelle trop d'honnêtes gens ne réfléchissent pas suffisamment. Pour qu'une bibliothèque publique soit bonne et sans dangers, il faut qu'elle soit fondée par des personnes compétentes, aux j)rincipes sûrs, à la science suffisante, et que ces personnes en aient et en conservent la direction incontestée. Or, qui voudrait ])rétendre que la compétence parfaite, la sûreté absolue des principes, la science adéquate, l'unité et la continuité de direction, peuvent présider à la créa 'ion et à l'administratitm des bibliothèques publiques, dans la plupart des cas ? Le temps me maucjue pour développer cette pensée. Et je me hâte de
déclarer que la bibliothèque de ^'l'Apostolat des bons livres" réunit toutes les garanties de sécurité, en même temps que toutes les conditions d'intérêt. Elle se recommande par la variété, aussi bien que i^ar l'excellence des livres. On peut s'y procurer les œuvres des plus grands écrivains, des maîtres immortels de la pensée et du langage, de ceux qui élèvent, qui nourrissent, qui fortifient à la fois l'intelligence et le cœur. Les goûts les plus divers y trouveront satisfaction : critique, poésie, histoire, biographie, voyages, romans, on y rencontre tous les genres, représentés par les ouvrages les plus attrayants et les meilleurs. C'est donc avec raison que j'ai décerné, en commençant, à ceux qui ont fondé cette œuvre admirable, et qui s'y dévouent sans relâche,, le titre de bienfaiteurs publics.
Mesdames et Messieurs, au début de cette conférence, je résumais ainsi la mission des diverses associations qui vont désormais se réunir sous ce toit : agir sur les intelligences en les éclairant, sur les volontés et sur les cœurs, en les groupant et en les disciplinant pour le bien. Dans cette dernière catégorie se classent naturellement certaines confréries pieuses dont il ne m'appartient pas de vous entretenir. ^lais il est une association d'un autre genre à laquelle je ne puis m'empêcher d'adresser un cordial salut avant de descendre de cette estrade. C'est l'association de
la jeunesse catholique, dont une branche est établie à Québec depuis plusieurs mois.
Son objet est digne d'admiration et de sympathie. Ces vaillants jeunes gens se proposent de se réunir pour étudier, et le but de leurs études, c'est de se préparer aux luttes de l'avenir, c'est d'acquérir les connaissances, la science, l'entraînement, c'est de développer et dasseoir fortement dans leur intelligence et dans leur cœur les doctrines et les convictions qui leur permettront de défendre victorieusement, "avant tout, pardessus tout, et contre tous, les principes du catholicisme et la tradition du Canada français." Devant un tel programme, un si haut dessein, un si noble idéal, nous sentons notre cœur battre d'espoir et un enthousiaste bravo jaillit spontanément de notre âme. Ah ! si notre jeunesse canadienne entre dans cette voie d'honneur, de labeur fécond, et de vertu généreuse, si elle veut écouter l'appel et suivre l'exemple de cette élite qui la convie aux intrépides efforts, si elle correspond à sa vocation magnificiue, j'entrevois pour notre nationalité, pour notre race, bien des jours de prospérité, de grandeur et de gloire. Jeunes gens, (|ui, dédaigneux des plaisirs vulgaires et des basses sollicitations, élevez vos regaixls vers les sommets, vos intelligences vers le vrai, et v(xs Ames vers le bien ; qui voulez scruter d'avance les graves problèmes nationaux et sociaux que
VOUS aurez peut-être à résoudre demain lorsque l'heure de l'action directe aura sonné pour vous; jeunes gens qui voulez devenir des hommes, soyez bénis de Dieu et de la Patrie !
Et maintenant, Mesdames et Messieurs, puisje clore cette trop longue conférence sans me faire votre interprète pour remercier les KK. PP. Jésuites du courageux dévouement qui les a poussés à créer parmi nous ce nouveau et puissant foyer de lumière, de charité, d'apostolat mutuel, d'édification chrétienne, de propagande catholique, d'action religieuse et nationale î Qu'ils me permettent de violenter leur humilité et de leur dire : honneur à vous, successeurs et héritiers des Lejeune, des Lalemant, des Brébeuf, des Jogues, des DeQuen, de tant d'apôtres et de héros I Dans un âge pacifique et tranquille, vous continuez ici, sous une autre forme et par d'autres voies, l'œuvre qu'ils avaient commencée au milieu d'une époque de sang et de feu : la lutte pour la vérité^ pour le règne de Jésus-Christ dans les âmes, dans les intelligences, dans les institutions et dans les mœurs. Honneur à vous î Le Canada français, dont la dramatique histoire a consacré la gloire de vos devanciers, reconnaît en vous les dignes continuateurs de cette lignée illustre, parce qu'il voit votre âme animée du même zèle, et votre cœur consumé de la même flamme apostolique.