‹ Discours et conférences. 2. sérChapitre 21 sur 38 · LOUIS V EU IL LOT · texte numérisé non relu

LOUIS V EU IL LOT

CKITIQUE LITTÉRAIRE

CONFERENCE PRONONCEE A L OCCASION DE L INAU- GURATION DE l'institut CANADIEN DE LÉVIS, LE 8 FÉVRIER 1906. '

Monsieur le Président^

Mesdames, Messieurs,

La fondation de Tlnstitut canadien de Lévis est un événement nota'ble, et je m'empresse d'ajouter un événement heureux, dans Thistoire de cette ville pittoresque et progressive. Une association comme celle-ci devient naturellement un centre de ralliement intellectuel. Elle saura sans aucun doute, développer dans son milieu le goût de l'étude, — dont nous avons tant besoin, — créer une atmosphère propice à Téclosion des talents, favoriser la production des travaux littéraires ou historiques, substituer ainsi des distractions nobles et utiles, à des distractions d'un ordre moins élevé ; et, à tous ces titres, elle exercera certainement une influence éminemment bienfaisante dans la communauté lévisienne. Je sa-

1 — (Cette inaiïguration suvait lieu 'd'ans lia salle des séances 'litt-éraires au icoUlège de Lôvis^ Outre Uin s>uibllc noon- "breux, les iprofeSseuirs et dire^cteurs du collège, et les é.lèves •des classes s.uipié'rieures y assistaient.

lue donc sa naisssance avec une joie sympathique, et j'entrevois pour sa carrière un présage de succès et d'honneur dans l'heureuse circonstance qui lui donne pour premier berceau cette maison déjà si glorieuse, ce collège illustre parmi nos plus illustres institutions d'enseignement secondaire, qui brille au front de Lévis comme le plus radieux joyau de sa couronne.

Appelé à porter sur les fonts baptismaux de la manifestation publique ce dernier né de nos instituts littéraires, j'ai pensé ne pouvoir mieux faire que de venir, sans prétention, sans recherche et sans apprêt, causer avec vou^^ttérature. Mais, dans ce vaste domaine, de qui ou de quoi causer ? En ce moment où la littérature malsaine fjiit tant de ravages dans les rangs de notre jeunesse, où la criticiue semble avoir pres<]ue universellement perdu le sens de ses devoirs et de ses responsabilités, j'ai pensé qu'il ne serait pas inutile de fixer votre attention pendant quelques instants sur un grand écrivain catholique dont toute la vie a été un combat contre les empoisonneurs d'âmes, et spécialement sur la partie de son œuvre consacrée à la critique littéraire. Nous étudierons donc, si vous voulez bien me suivre, cet illustre publiciste, dans son rôle de juge des œuvres de l'esprit. Et cette causerie aura pour sujet: Louis VeiiilM, critique littcrairc. Nous y trouverons, me semble-t-il, double profit. D'ad-

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mirables modèles de style passeront sous nos yeux, en même temps que de fortes pensées, des préceptes et des doctrines éminemment propres à épurer notre goût, à éclairer et rectifier notre jugement, donneront un substantiel aliment à notre intelligence.

L'œuvre de Louis Veuillot est immense. Pendant plus de quarante ans il a tenu la plume de journaliste, et il a été incontestablement le maître du genre. Que d'écrits éloquents, spirituels, étincelants de yerve, que d'études savoureuses, que de brillantes polémiques contiennent ses vingt-deux volumes de Mélanges. Ce recueil forme une véritable encyclopédie politique, religieuse et littéraire. Mais on n'y trouve pas tout Louis Veuillot. Il a été de plus romancier, historien, poète satirique, lyrique et didactique, épistolier, et à lui plus qu'à tout autre on pourrait appliquer le terme de polygraphe, si utilement employé maintenant par les rédacteurs de catalogues. Dans tous ces divers genres Louis Veuillot a manifesté avec éclat son génie littéraire. Et c'est avec raison que Jules Lemaître a écrit de lui : "On sait et on convient qu'il fut un remarquable écrivain, est-on persuadé qu'il esrt de tout premier rang, et par l'importance des idées qu'il a traduites, et par la perfection de la forme ? Entre les écrivains qui comptent, Veuillot me paraît celui qui est le mieux dans la tradition de la lan-

gue, tout en restant un des plus libres, des plus personnels. Il n'apprit le latin qu'à vingt-cinq ans, mais il était nourri de la moelle de nos classiques. . . Au reste, une souplesse incroyable, une extrême diversité de ton et d'accent, — depuis la manière concise, à petites phrases courtes et savoureuses, et depuis la façon liée, serrée, pressante du style démonstratif, jusqu'au style largement périodique de l'éloquence épandue et jus^qu'à la grâce inventée et non analysable d'e l'expression proprement poétique. Bref il me semible avoir toute la gamme, et la grâce, et la force ensemble, et toujours, toujours le mouvement, et toujours aussi la belle transparence, la clarté lumineuse et sereine."

De tous les genres que cet incomparable maître a abordés, il n'en est guère où il ait plus excellé que dans la critique littéraii^.

Mais avant de le constater en étudiant son œuvre, demandons-nous ce que c'est que la critique.

Un écrivain éminent, qui l'a magistralement pratiquée, l'a définie comme suit: "L'objet de la critique est de juger, de classer, d'expliquer les œuvres littéraires et artistiques... Sa fonction est d'agir sur l'opinion, sur les auteurs eux-mê-

mes et sur la direction générale de la littérature et de l'art''

Analyser les ouvrages de l'esprit, les commenter, en apprécier la valeur intrinsèque ou comparative, en étudier les lois, en signaler les beautés et les défauts, tel est^ en termes généraux, le rôle de la critique littéraire. Si l'on veut maintenant faire des distinctions et des classifications, nous croyons qu'il faut subdiviser la critique en deux grandes catégories: la critique théorique et la critique subjective. La première s'occupe surtout des lois, des préceptes de la composition littéraire. Aristote, dans sa Rhétorique, Longin, dans son Traité du sublime, Horace, dans son E pitre aux- Pi^mis, Boileau, dans son Art poétique, La Bruyère, dans son chapitre des Ouvrages de Vesprit, pour ne parler que des classiques, ont fait de la critique théorique. La critique subjective étudie les œuvres et les auteurs, afin de constater dans quelle mesure ils se conforment aux lois du goût et du beau, ou jusqu'à quel point ils s'en écartent.

Louis Veuillot était merveilleusement préparé aux deux genres d'e critique par son talent naturel et par ses études. Bien peu d'écrivains ont eu le don littéraire au même degré. Il avait l'esprit vif, pénétrant, toujours en éveil, et plein de cette curiosité intellectuelle sans laquelle la critique ne saurait exister. Son amour de l'étude,

une véritable passion pour la lecture, quelques judicieux conseils, et un labeur acharné, suppléèrent heureusement chez lui à l'instruction collégiale que la pauvreté de ses parents ne lui permit pas de recevoir. Nous trouvons dans sa Canfcsksian Utfét'^îre, ^ un intéressant aperçu de la formation qu'il se donna:

"Jusqu'il vin^rt-quatre ans, écrit-il, je n'avais lu avec plaisir que des écrivains modernes. J'admirais fort M. Michelet, madame Sand, même M. Janin et quelques autres. J'aimais les vers de M. de Lamartine ; je savais par cœur ceux de M. Hugo. Quant à M. Béranger, il ne m'a jamais plu d'aucune manière ni par aucun côté ; et je le tenais pour un jumeau de M. Scribe. Mais nos anciens auteurs, je ne les goûtais pas et je ne les lisais pas. J^habitais une i>etite ville où ils n'étaient guère connus que de mmi, notre cercle de jeunes gens, quoique Ton s'y piquât de littérature, faisait plut^^t état de les mépris»er. Dans la vérité, peu d'entre nous étaient nés pour gravir à ce beau Parnasse ; je ne dis pas, bien entendu, comme auteurs, je dis comme simples auditeurs. Il y faut les mêmes qualités naturelles et acquises que pour se plaire îi la bonne com-

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