‹ Discours et conférences. 2. sérChapitre 22 sur 38 · Oà et là", vol. 2, p · texte numérisé non relu

Oà et là", vol. 2, p

DISCOURS ET COUFÉRENCKS 283

pagni'e. Xous étions assez loin, et nous admirions que ces ''perruques" se tinssent en si haute renommée. Avec les préfaces romantiques du temps, nous pensions que l'art d écrire, comme l'art de penser, s'était singulièrement perfectionné depuis 1789 ; nous estimions que nos contemporains le portaient au merveilleux. Il y a un Xige où le bruit plaît plus que la musique, et l'acidité des fruits verts plus que la saveur des fruits mûrs."

Or, un jour, Louis Yeuillot vit arriver un camarade parti pour faire son tour de France, et qui avait dans son sac de voyage GiLQlaSy Fœuvre si connue de Lesage. '''Comment dit Yeuillot à son ami, tu lis cela. — Je le relis, reprit l'autre, et je le trouve toujours plus charmant.'' Il en dit tant qu'ils se mirent à lire ensemble ce vieux roman du dix-septième siècle. L'esprit de I)on aloi, la grâce du style, l'observation fine et vraie, ravirent Louis Yeuillot. ^'Gil Blas, dit-il, est un mauvais livre, plein de misanthropie, avec du venin contre la religion. L'œuvre n'est pas vraiment honnête et ce qui n'est pas vraiment honnête n'est pas vraiment beau... Kestait le charme: immédiatement il me dégoûta de la faconde moderne, du roman d'intrigue, du roman de thèse, du roman de passion, de tout cet absurde et de toute cette emphase que j'avais tant xiimés. . . Je formai naturellement le dessein de

relire nos classiques. Tout m'y plut, et ce fut un grand bonheur pour moi, par la salubre impression qui me resta dans l'esprit et dans le cœur. Intellectuellement et moralement, je me plaçais dans des courants qui emportaient beaucoup de miasmes dangereux et qui apportaient beaucoup de bons germes."

Louis Veuillot se plongea donc avec délices dans le dix-septième siècle. Il commença par les poètes. Sa préférence fut d'abord pour Corneille, et dans Corneille pour le Cid. Il trouvait ^'daus le langage, dans la passion, dans l'aventure, une tleur indicible." Plus .tard il donna le premier rang à Polyeucte. Puis ce furent Racine, Lafontaine, Molière, La Bruyère, madame de Sévigné» Saint-Simon, etc. Tous ces écrivains du grand siècle lui apprirent à rechercher par-dessus tout la clarté, la correction, la propriété des termes. Il remonta ensuite jusqu'au seizième siècle et fréquenta Amyot, I\al>elais et Montaigne. Puis il redescendit jusqu'au dix-huitième siècle où il ne se plu t^ guère. "C'est un dégoût que cette époque, en littérature comme en tout le reste,'* écrivit-il.

Après cette Icmgue et fructueuse excursion à tra^^rs les siècles écoulés, Louis Veuillot revint aux modernes. Il rapportait de son commerce intime avec nos classiques une rare science de la langue, un goiit rectifié, le sens d^ la pré-

cision, de la régularité, de la simplicité. Son jugement s'était affermi et il était mieux en état de peser à leur juste poids les œuvres contemporaines. Le chapitre de confession littéraire que nous avons déjà cité nous donne une idée d'ensemble de ses appréciations sur les auteurs illustres du dix-neuvième siècle. En quelques traits rapides il signale leur force et leur faiblesse. Victor Hugo et Alfred de Musset sont des artistes, nés pour la grande poésie. Malheureusement l'un est sans suite, l'autre sans goût. Lamartine a l'ampleur et la douceur du flot poétique. Quel jet de poésie même en prose ! Quelle richesse d'images I Pourquoi faut-il que trop souvent tout cela n'aboutisse qu'à un bruit stérile. La page consacrée à Chateaubriand est dure, trop dure peut-être: "Chateaubriand a tenu une grande place, mais ce n'est pas mon homme. Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme^ ni l'écrivain tels qu^ je les aime, c'est presque l'homme de lettres tel que je le hais. L'homme de pose, l'homme de phrase, toujours affairé de sa pose et de sa phrase, qui pose pour phraser^ qui phrase pour poser, qu'on ne voit jamais sans pose, qui ne parle jamais sans phrase." ^

1. — La rig-ueur de cette apfprécia'tion^ est Taien, tempérée dans l'article magnlifiqu'e où, quànae ans plus tard, Louis Veui'llot (parta um jugement Ki'ensiemible sur la carrière et l'oeuvre de Chateaubriand, ("Derniers :Môlanges", vol. II, p. 545.)

Toutes ces lectures, toutes ces études solidaires de Louis Veuillot, fécondées par les dons hors ligne que lui avait départis la Providence, firent de cet enfant d'artisan, d^e ce pauvre clerc d'avoué qui gagnait d'abord vingt sous par jour, l'un des lettrés les plus complets, l'un des stylistes les plus admirables de son temps. C'est ainsi qu'il acquit la sûreté du coup d'oeil, l'acuité du discernement, le sentiment de la juste proportion, que l'on a remarqués chez lui chaque fois qu'il a abordé la critique littéraire.

Louis Veuillot n'a jamais été un critique de profession. Et cela est surtout vrai de la critique théorique. Jamais il n'a écrit de traité littéraire. Mais on rencontre çà et lit dans ses œuvres des fragments qui nous révèlent quelle était sa conception de l'art d'écrire. Par exemple cette page des Libres Penseurs: *"Ce que tu auras fait avec beaucoup de plaisir ou avec beaucoup de peine, jamais ne sera complètement mauvais. La page raturée, refaite, recopiée, est la bonne ; la page tracée d'un seul jet, sans points, sans virgule, sans ratures, sans orthographe, est l'excellente. Oh î que l'idée est pleine, là où elle n'a pas donné le temps d'achever les mots ! Porte de confiance i\ l'imprimeur ces

feuilles choisies. Que peut te demander le public, quand tu ne lui donnes rien que tu n'aies écrit ou la sueur au front, ou le sourire sur les lèvres, ou la pitié dans le cœur ? Pour moi, je t'absous de quelque dureté, de quelque négligence, et je n'écoute plus les réquisitoires du rudiment. La muse t'a parlé ; elle t'a donné le droit d'élever la voix, ou tu l'as conquis par ton travail. Parle donc ; je te combattrai peut-être, mais je t'écoute.'' ^

Ici il convient peut-être que j'ouvre une parenthèse à l'intention de nos jeunes amis de Rhétorique et de Belles-lettres. Je serais désolé de leur faire croire que, par ma bouche, Louis Veuillot leur conseille de traiter comme quantités négligeables la ponctuation et l'orthographe. Xon, ce que le Maître veut dire c'est qu'il faut laisser libre carrière a l'inspiration, lorsqu'elle frémit en nous, parce que la page écrite de verve est généralement bonne, ce qui n'exclut pas évidemment les retouches nécessaires.

Dans Rome et Lorette, il y a un magnifique chapitre, intitulé Du travail littéraire, où Louis Veuillot trace à ses frères en littérature un très beau programme, où il donne d'excellents conseils de style, où il pose des principes très justes,

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