Les Libres-Penseuirs", p
238 DISCOURS ET CONFfiRENCES
OÙ il parle avec une remarquable compétence de la langue, de la littérature, du génie français. Dans ses Satires se trouve une pièce intitulée ÏArt poétique. On serait déçu si l'on y cherchait quelque chose d'analogue au poème didactique de Boileau, ou à TEpitre célèbre d'Horace à ses amis les Pisons. Ce ne sont pas des préceptes de composition ; l'auteur nous y dit simplement quel est son idéal poétique, et quelle devrait être l'ambition du vrai poète. Parlant de son goût pour les vers, il s'écrie :
Hors die là tout me plaît, (mêine le madritgaL iQual iplaisir id'aiiguà'ser râpigraffmne mutine, De couidre le refrain à la ballade fine, iD'eis»qui'Ver l'hiatus, ■ce giranit agaçant Quii d'resse en plein chemi-n son pic em/bairrassant ; Ou ipar un tour soudain^ par un mot qui scintille, I>e faire un agré^ment même d'une cheville ! Enicor, ce ne sont là que 1-es moindres bonheuirs ; Il est des soins p'iuis Ibeaux et des -succès meilleurs: rrouicher les coeurs, donner des formes de luimière. A ce profond partfu/m des âimess la prière ; iEt par des vers bien faits, chez le lecteur doJTHptè, Com/me avec des clous d'o-r fixer la vérit/é.
Ces vers sont très beaux comme facture et comme inspiration. Et ceux qui suivent ne leur sont pas inférieurs:
n faut trouver drU Vrai la racine fétconde. Et dans un mâle effort par l'amour Inspiré. Former enjfln le Be«au du Vrai transAguréi. . . SI le sviocès pourtant se refuse à La peine. L'artiste, sans regret de sa poursuite vaine. Bénit en isoupiirant l'idiéal envolé:
Il ne l'a pas atteint, mais II l'a contenuplé !
Ces fragments, Messieurs, suffisent pour indiquer qu'il j avait en Louis Veuillot, l'étoffe d'un poète, quoiqu'il ait été surtout un maître de la prosse, de cette prose qu'il a si magnifiquement chantée en des vers souvent cités, mais que vous aimerez peut-être à entendre redire :
O prose I mâle outil et bon aux fortes main.3 !
iQuan'd l'esprit veut marcher, tu lui fais des chemins ;
Sans toi, dans l'iidéal il flâne et vag-alDoncde.
'Vrai lantgug-e des rois et des maîtres du monde
Tu donnes à l'idée u.n corps ferme et vaillant ;
Tu l'ornes si tu veux ; jannais un faux brillant
A sa siimpliicité malgré toi ne s'ajoute.
Grave dans le coimJbat, légère dan® La joute,
Tu vas dToit à ton but, et tu n'as pas besoin
De lâcher de la conde au mot qui fuit trop loin.
Ton. métal est â, toi. Serve de la pensiée,
(La phrase isaine et souple, en son ord«re placée,
Vit, coiramande d-éjà ; le poète aux abois,
(Poursuit enicor la riTne à tra^^ens champs et bois.
Bosisfuet a fini lorsque Boileau commenoe.
En prose Ton enseigne et l'on prie et l'on penste ;
En prose l'on coonibat. Les vers les plus heureTJx
Sont faits par des rêveurs ou par dtes amouTeioix.
■Dans les noibles desseitns dont l'âane est occupiée,
•Les vers sont le clairon, mais la prose est l'épée.
Dans ce même volume des Satires, la pièce sur la Rime riche se rapproche davantage du genre didactique. Louis Veuillot y critique les excès de l'école romantique qui, sous prétexte d'assouplir le vers, le désarticulait violemment, prétendant suppléer au brisement du rythme par l'opulence de la rime:
Pour rom'pre la césure, ils concassaient le vers, De ci, de là. partout, enjan^baient de tra%'ers. Sans rythime, «ans motif, à gra-nides «haleànées, Sompoukirant ce hachis, des rimes forcenées ûPréten-daient remplacer par leurs cris violents 'De l'h-émisitiche ancien les re(po« somnolants. Et nou.s raanentevoir i que ces lignes sans pause. Quoiqu'on en pût penser, n'étaient pas de la prose.
M.aintenant, ^lessieurs, nous allons voir comment Louis Veuillot. a pratiqué la critique littéraire subjective, la critique des œuvr-es et des écrivains.
Notons d'abord qu'il a réagi vigoureusement contre la théorie néfaste de l'art pour l'art, contre le divorce trop univerS'Cllement proclamé de nos jours entre la morale et les lettres, entre le vrai et le beau. Victor Hugo avait été l'un des premiers à formuler cette doctrine. Dans sa préface des Ori'Cntal-cs^ il avait dit: '^L'auteur n'est pas de ceux qui reconnaissent à la critique le droit de questionner le poète sur sa fantaisie. Le poète n'a pas de compte à rendre. L'art n'a que faire des menottes, des lisières, dea bâillons. Dans ce grand jardin de poésie, il n'y a pas de fruit défendu." Quelques années plus tard, dans une étude intitulée Du gcnk critiqiœ et d<^ Baylc,
1. — ^\"ieux mot français, sdgnifiant "najppelex", tombé en dé-suiétufde, et que Louis V«u<illot a voulu rajeunir.
Sainte-Beuve avait écrit ces lignes: ''Cette indifférence du fond, il faut bien le dire, cette tolérance prompte, facile, aiguisée de plaisir, est une des conditions essentielles du génie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste à courir au premier signe sur le terrain d'un chacun, à s'y trouver à l'aise, à s'y jouer en maître et à connaître de toutes choses.*' LMndifférence du fond ! Ce mot de Sainte-Beuve contient dans sa quintessence la théorie de l'art pour l'art. Les tenants de cette théorie ont été nombreux, ils ont été illustres, ils ont exercé une influence néfaste sur la critique contemporaine. A leurs yeux la valeur d'une œuvre littéraire est indépendante de sa portée morale, religieuse ou philosophique. L'exécution est tout. Voici un livre: est-il bien composé, bien divisé, bien agencé, contient-il une reproduction exacte de la réalité, le style en est-il correct, harmonieux, éloquent ? Quand le critique a examiné tout cela, quand, par surcroît, il a tracé un portrait réussi de l'auteur, fait connaître quelque peu sa vie, et raconté avec esprit une couple d'anecdotes inédites sur sa carrière, son œuvre est terminée. La morale est-elle offensée dans ce livre, la vérité y estelle attaquée ? Le critique n'en a cure. Il s'agit de littérature, et non pas de doctrine on de moralité. La forme littéraire seule est de sa compétence, et il ne doit pas s'occuper du reste.
Eh bien, n'en déplaise à l'autorité de noms célèbres, cette conception de la critique est radicalement fausse. Non, non, on ne peut pas séparer le fond de la forme, la pensée du style qui en est le vêtement, le but visé par Fauteur des moyens qu'il emploie pour l'atteindre. Tout cela se tient, et toute critique qui se borne à apprécier l'exécution d'une œuvre, sans en étudier les idées et les tendances, est une critique courte, myope, boiteuse, lamentablement insuffisante, et, partant, pernicieuse.
C'est ce que Louis Yeuillot professait, c'était la vérité qu'il proclamait chaque fois qu'il en avah; l'occasion. Nous voyons dans ses Mélanges qu'il reprocha un jour à M. de Pontmartiu, — critique littéraire distinj»ué, dont il estimait le caractère et le talent, — sa trop «grande indul<i:once. "Cette induljrence parfois lé<:»itime et tcmjours charmante, dont on le loue, c'est là ce que je blâme, écrivait-il... Avez la main léi^ère c'est très bien, c'est un don ; ayez-la charitable, c'est mieux, c'est une vertu ; respectez le talent même en ses écarts, poussez ce respect jusqu'au defçré où commence la complaisance: j'y consens. . . Mais enfin, vous faites de la critique, il faut que ce qui est diiîjne de blâme soit blâmé. Vos auditeurs ont droit à une leçon, quoique vous n'en vouliez pas faire ; vous êtes tenu de la leur donner, quoiqu'ils n'en désirent pas enten-
dre. Il j a des matières auxquelles un homme de mérite, un chrétien, vous êtes l'un et l'autre, ne peut pas toucher comme à autre chose: des rencontres où il ne peut fermer les yeux ; il y a des livres qui ressemblent à ces hommes que Tapôtre Saint-Jacques, bien que très charitable, refusait de saluer. Et si pourtant l'on veut saluer rhomme, encore ne faut-il pas saluer le livre. Voilà des livres assurément mauvais, — sans chicaner sur le plus ou moins de qualité littéraire, — dont en somme, pour le public, il n'est dit que beaucoup de bien. J'ouvre ces livres, j'y cherche une vérité mi^se en lumière, un noble sentiment vengé, une erreur combattue. Heureux si je n'y trouve pas le contraire, heureux si je n'y trouve qu'un pur amusement I Me rappelant ensuite la critique si honnête de M. de Pontmartin, qu'ai-je à conclure, sinon qu'il faut tout permettre à l'esprit ? M. de Pontniartin me pardonnera ces regrets. Je vois le livre qu'il aurait pu faire. Que d'utiles, que de saines réflexions s'offraient à l'occasion de ces ouvrages, la plupart au moins frivoles... Le temps où nous vivons nous fait une loi rigoureuse, à nous autre-s chrétiens, lorsque nous tenons une arme dans l'arène des idées et des opinions, d'y combattre les mauvais livres, d'être au moins sans complaisance pour eux. ^