‹ Discours et conférences. 2. sérChapitre 34 sur 38 · PERRAULT & ROSS, P. B. R · texte numérisé non relu

PERRAULT & ROSS, P. B. R

Même entrée dans la cause de Louis Caron, demandeur, contre François KeTly, défendeur.

Ces décisions judiciaires, publiées dans les journaux, produisirent une profonde sensation parmi la population canadienne-française. C'était notre droit à la langue française comme langue officielle, qui était mis en question. Si un bref d'assignation pouvait être rejeté parce qu'il était en français, la proscription de notre langue en découlait.

Au milieu de l'émotion causée par cet incident, une brochure, une ^'lettre à l'honorable Edward Bowen, écuyer, un des juges de la Cour du Banc du Roi de Sa Majesté, pour le district de Québec", fut tout à coup livrée à la publicité. Cet.te lettre était signée: "Un étudiant en droit", et imprimée à Montréal, chez James Lane.

De tous côtés on se demanda qui était l'auteur de cette brochure, courte, mais écrite d'une façon remarquable. Quel était cet inconnu qui revendiquait avec tant de dignité et d'énergie les droits de sa race ?

Cet inconnu, c'était vraiment un étudiant en droit, un tout jeune homme de ^ingt-deux ans, arrivé à Montréal depuis une couple d'années, et faisant ses études légales comme clerc au bureau de ^f. Denis-Benjamin Viger. Il était né à St-^Iichel, comté d'Hertford, (autrement dit de Bellechasse), avait fait ses études au séminaire de Québec, où il avait eu pour compagnon et pour ami un jeune homme nommé Etien-

ne Parent, avait passé à la rédaction du Can<idien, ressuscité par le Dr Blanchet et M. Flavien Vallerand, et était venu terminer son droit à Montréal. Son nom était Augustin-Norbert Morin.

La lettre de M. Morin au juge Bowen eut un immense retentissement. C'était un coup d'essai et un coup de maître. Elle répondait au sentiment public. Elle donnait une voix au patriotisme blessé des Canadiens français.

L'auteur se défendait du reproche de présomption. "C'est dans l'unique désir de servir la cause commune de tous les Canadiens, que j'ai pris sur moi, malgré ma jeunesse, disait-il, la défense d'un de leurs plus importants privilèges, celui du langage, sans lequel tous les autres seraient illusoires." S'adressant ensuite au juge Bowen, il lui disait: "Persuadé de votre intégrité, à laquelle je rends toute la justice possible, je ne prétends jeter aucun blâme sur votre conduite, ni affaiblir dans l'esprit du peuple sa vénération profonde pour un système de judicature aussi impartial que celui de l'Angleterre ; c'est au contraire pour en mieux faire sentir l'exeellence que j'use du droit qu'il garantit à tout homme libre de manifester librement ses opinions sur tout ce qui tient à sa liberté. Si je le fais, à l'occasion d'une décision émanée de vous en votre qualité de juge, c'est

parce que je m'estimerais heureux si, en vous présentant quelques idées auxquelles vous n'auriez pas réfléchi jusqu'à présent^ je pouvais vous engager à considérer de nouveau un des points les plus importants de notre jurisprudence, et je n'ai aucun doute que vous ne sortiez de cet examen parfaitement convaincu que je n'ai pas eu tort de réveiller sur ce sujet l'attention publique."

Le jeune écrivain entrait ensuite dans le vif de son sujet: "J'entre donc en matière et je fais cette question : Quelle doit être la langue juridique d'un pays ? La réponse se présente tout bonnement: c'est la langue du i>euple qu'on juge." Puis, M. Morin traçait le progmmme qu'il allait remp'lir: '^Je vais tâcher de prouver que les Canadiens, comme hommes libres et en vertu des titres que la conquête n'a pu leur faire perdre, ont un droit natui^el à la conservation de leur langue ; que le \\hve usage leur en a été garanti par ki capitulation ; qu'il n'est aucune loi subséquente qui les en ait privés ; que la Grande-Kretagne n'a jamais prétendu restreindre l'exercice de ce privilège ; qu'en le faisant, elle s'exi>osait à rendre son gouvernement moins cher aux loyaux habitants de cette province ; que la langue française est le langage des lois civile-s qui de droit n'ont jamais cessé d'être en force dans cette colonie, parce qu'en nous en

DISCOURS ET CONFÉKENCKS oUÔ

rendant l'usage, la Grande-Bretagne les a s-iraplement reconnues, et non pas établies de nouveau ; que la constitution libérale qui nous a été accordée en 1791, et qui 'a mis le sceau aux bienfaits de l'Angleterre, envers sa fille adoptive, nous garantit ce privilège d'une manière plus formelle encore, et ne nous a été donnée que pour nous mettre à portée de conserver intacts des droits dont celui du langage n'est pas le moins important ; que les habitants de cette province, nés dans le Rovaume-Uni, n'ont aucun privilège à l'usage exclusif de la langue anglaise dans les tribunaux ; qu'un semblable privilège tendrait inévitablement à paralyser les effets de notre constitution en établissant de.s distinctions qu'elle n'admet point entre les sujets britanniques du Canada ; enfin, qu'un semblable privilège ne se présume pas, parce qu'il équivaudrait à une loi privative calculée tout exprès pour rendre la justice d'un accès plus difficile à tous les sujets de Sa Majesté, nés dans la » colonie."

Dans les pages qui suivaient, M. florin remplissait ce cadre avec une concision et une solidité merveilleuses. Il développait sa thèse d'une manière irréfutable ; il mettait en pleine lumière l'injustice de l'attitude prise par M. le juge Bowen. Et tout cela avec une courtoisie dans

la forme qui prévenait invinciblement en faveur du jeune critique.

La lettre se tenninait par un souvenir classique. Parlant des Romains conquérants, l'auteur s'écriait: ''Ils ne purent donner leur langue à la Grèce policée, la Grèce savante, qui, ^ylus faible par les armes, fut toujours la maîtresse de Rome du côté des arts et des talents. Cependant, quand les barbares envahissaient de toutes parts les provinces romaines, cette même Grèce, qui avait consen'é s»a langue, soutenait, seule pendant des siècles le nom et la gloire de cet empire déchu. Cet exemple prouve qu'il est d'autres liens que celui de l'unité de langage qui pourraient attacher un i)euple à la commune patrie. Ainsi, quand l'honneur et le devoir attachent les Canadiens à l'empire britannique, quand ils montrent par leur fidélité qu'ils sentent l'excellence de son gouvernement et le bonheur qu'il leur procure, quels principes nouveaux, quelles idées, quels sentiments veut-on leur inculquer au moyen de la langue anglaise que la leur ne puisse rendre faute d'expressions ou d'énergie. . . Je termine ici, monsieur, en répétant que je n'attribue pas à Votre Hcmneur toutes les opinions dont j'ai taché de démontrer la fausseté, et, me flattant de n'avoir pas manqué aux égards que

m'imposait votre rang, j'ai rhoimeur de me souscrire, etc."

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