ET LES CATHOLIQUES
La question du serment que Sa Majesté le roi Edouard VII a souscrit, le jour de l'ouverture du parlement britannique, le 14 février dernier, est plus que jamais actuelle, depuis que notre chambre des communes en a été saisie.
1. — Cette étude fut publiée d'atbord dans le "Courrier du Canada" en mars 1901.
10 DiSCOUIiS ET CONFtKENCKS
Tous nos principaux journaux ont appelé l'attention du publie sur cette formule odieuse et surannée. Le câble transatlantique nous a transmis le protêt énergique que trente pairs d'Angleterre ont signé, à Toccasion de la prestation de ce serment par le nouveau roi ; et les feuilles anglaises nous ont, depuis, apporté le texte même de ce document important. La grande presse de Londres s'est préoccux>ée de ce grave incident. Le Times lui consacre un article significatif. Et, de tous côtés, l'opinion catholique s'émeut et se manifeste sous une forme non équivoque.
Il est clair (jue cette formule outrageante, enfantée par la passion au milieu d'une époque de discordes civiles et religieuses, doit disparaître des statuts de la libre Angleterre au vingtième siècle. Pour aider à ce résultat, dans l'humble mesure de nos forces, nous voulons offrir à nos lecteurs quelques considérations historiques et constitutionnelles sur ce sujet délicat.
Et d'abord, examinons quelle est la nature du serment royal dont tout l'empire britannique se préoccupe en ce moment.
On parle toujours, à ce propos, même dans les ouvrages historiques et dans les statuts, du coronation oath. du serment du coaronnement. Le directeur de la Vrrifr écrivait, l'autre jour:
*^Nous étions sous l'impression (pie la décla-
ration blasphématoire contre la présence réelle, la messe, Finvocation de la sainte Vierge et des saints, et contre le pape, devait être signée par les souverains de l'Angleterre lors de leur couronnement.
"S'il faut en croire cette dépêche, le roi Edouard VII aurait signé cette abominable formule le 14 du courant, lors de l'ouverture du parlement.
''Les journaux d'Europe nous diront ce qui en est à ce sujet."
Nous étions nous-même sous une impression analogue. Et nous avons dû nous astreindre à une longue étude à travers les vieux statuts poudreux du seizième siècle, pour nous renseigner exactement.
L'établissement de la Kéforme, en Angleterre, ne s'est pas opéré sans secousses, sans intermittences, sans commotions. De Henri VIII à Guillaume III, durant un siècle et demi, l'histoire de cette grande révolution religieuse, sociale et politique, a été marquée par bien des vicissitudes, par une suite de lois et d'événements divergents, par la lutte ardente et acharnée de deux doctrines, triomphant et succombant tour à tour. Au milieu de cette terrible mêlée, de ce tragi(iue et interminable conflit, l'ostracisme devint la note dominante de l'époqiie. Henri, entraîné par ses passions fatales, lance son royaume dans le schis-
me et déchaîne sur l'Angleterre le fléau des haines religieuses. Son successeur Edouard VI ]x>ursuit la même œuvre. Mais la fille d'Henri VIII et de Catherine d'Aragon, Marie Tudor, catholique sincère, refoule le torrent vers sa source, abolit les lois antiromaines de ses deux prédécesseurs, et restaure en Angleterre le catholicisme. Elizabeth monte sur le trône, et, avec elle, le protestantisme reprend l'hégémonie. Les lois pénales encombrent les statuts. Les catholiques sont mis hors la loi et réduits à l'ét-at d'ilotes. La reine-vierge disparaît, après un règne prospère et sanglant; et, avec les Stuarts, les institutions religieuses établies par Henri VIII et Elizabeth semblent encore une fois menacées. Charles I joue et perd sa tête dans la lutte de la prérogative contre le parlement et les sectes. Cromwell fonde une république puritiiine, et écrase d'une main impitoyable toutes les résistances catholiques. Mais sa mort prématurée ouvre la porte à la restauration des Stuarts. Charles II, à demi catholique durant sa vie, et catholique complet à sa mort, son frère et son héritier le duc d'York, converti de bonne heure à la foi de sa mère, font concevoir des alarmes aux champions du protestantisme; et le parlement multiplie les lois de fer contre l'Eglise romaine et ses fidèles. Enfin Jacques II, suspect avant de régner, et redouté comme papiste durant son rè-
gne, échoue dans sa tentative de rétablir les catholiques dans le droit commun. Il se voit détrôné par son gendre et sa fille, Guillaume et Marie ; et le règne du prince d'Orange fait refleurir le régime de Tintolérance fanatique et de la persécution religieuse.
C'est au milieu de toutes ces crises, de ces changements à vue, de ce va-et-vient doctrinal, parlementaire et rojal, de ce pêle-mêle de règnes incohérents et de statuts contradictoires, où l'on voit aux prises le fanatisme, la haine, l'ambition, la crainte, que furent élaborées et édictées les lois draconiennes sous le joug desquelles ont été courbés pendant près de trois siècles les catholiques anglais. Le sentiment qui les fit naître et durer fut l'appréhension de la domination étrangère, le souci de maintenir contre les entreprises du dehors, qu'elle vinssent de Rome, de Paris ou de Madrid, l'ordre de choses nouveau, établi d'abord par Henri VIII, et auquel s'étaient attachés, avec le temps, de si nombreux et de si puissants intérêts.
Voilà ce qui explique cette incroyable multiplicité de serments, de déclarations solennelles et minutieuses, qui foisonnent dans les statuts de cette époque et qui sont restés, durant deux cents ans, comme autant de barricades menaçantes et de sombres bastions, autour du trône, du parle-
ment, des fonctions publiques, pour les préserver de rinvasion romaine.
Henri YIII s'était déclaré chef de l'Eglise ; Elizabeth prescrivit un serment par lequel cette suprématie devait être professée comme un dogme (1 Elizabeth, ch. I, sect. 19.) Elle décréta (lu'il devait être prêté par tous les membres des communes, mais elle en exempta les pairs (5 ï]lizabeth, ch. I, sect. 16 et 17). Plus tard, ce serment de suprématie fut remplacée par un nouveau, sous le règne de Guillaume et Marie. En voici la formule:
''Je promets sincèrement et je jure de porter une fidèle et vraie allégeance à Leurs Majestés le roi Guillaume et la reine Marie ; ainsi que Dieu me soit en aide.
"Je jure que, dans mon cœur, j'abhorre, je déteste et j'abjure comme impie et hérétique cette doctrine et cette attitude condamnables : que les princes excommuniés ou frappés d'interdit par le Pape, peuvent être déposés ou assassinés par leurs sujets ou par qui que ce soit ; et je déclare qu'aucun prince, prélat, personne, état ou potentat étrangers, n'a ni ne doit avoir aucune juridiction, pouvoir, supériorité, prééminence ou autorité ecclésiastique ou spirituelle dans les limites de ce royaume; ainsi que Dieu me soit eu aide." (I Guillaume et Marie, session 1, ch. viii^ sect. 12).
Ces serments d'allégeance et de suprématie, édictés d'abord sous Elizabeth, furent une arme préventive contre les catholiques, dont ils calomniaient d'ailleurs la doctrine, en ce qui concerne l'assassinat des princes. Cependant on voulut encore d'autres sauvegardes. Le statut 25 Charles II exigea de tous les fonctionnaires civils et militaires le serment du test dirigé contre la transsubstantiation, et par lequel on devait jurer ce qui suit: "Je crois que dans le sacrement de la Cène il n'y a aucune transsubstantiation des éléments du pain et du vin, au moment de la consécration, ou après, par qui que ce soit."
Mais ce n'était pas encore assez. Jacques, duc d'York, frère de Charles et son héritier présomptif, était catholique et siégeait dans la chambre des lords. Sa foi religieuse et son droit de succession étaient un cauchemar pour les chefs du protestantisme officiel. On résolut de l'atteindre, de l'amoindrir, de jeter sur sa route vers le trône un formidable obstacle, et la loi 30 Charles II, statut II"'^ fut adoptée par les deux chambres après de longs débats. Elle prescrivait que, pour siéger dans la chambre des communes et dans la chambre des lords, il faudrait dorénavant souscrire la déclaration suivante, celle-là même qui émeut en ce moment tous les bons esprits dans l'empire britannique:
"Je professe, certifie et déclare solennellement
et sincèrement, en présence de Dieu, que je crois que dans le sacrement de la Cène il n'y a aucune transsubstantiation des éléments du pain et du vin au corps et au sang du Christ, au moment de la consécration, ou après, par qui que ce soit ; et que l'invocation ou l'adoration de la Vierge Marie ou de quelque autre saint, et le sacrifice de la messe, tels que pratiqués maintenant par l'Eglise de Rome, sont superstitieux et idolâtriques; et, en présence de Dieu, je professe, certifie et déclare solennellement que je fais cette déclaration et chacune de ses parties en particulier dans le sens naturel et ordinaire des mots qui m'ont été lus, tels qu'ils sont communément compris par les protestants anglais, sans aucune échappatoire, équivoque ou réserve mentale quelconques, et sans aucune dispense déjà accordée à moi, dans ce but, par le pape ou quelque autre personne ou autorité que ce soit, ou sans aucun espoir d'aucune telle dispense d'aucune personne ou autorité que ce soit, ou sans penser que je suis ou peux être acquitté devant Dieu ou les hommes, ou absous de cette déclaration ou d'aucune de ses parties, bien que le Pape ou quelque autre personne ou i>ersonnes que ce soient, pourraient m'en dispenser, ou l'annuler, ou déclareraient qu'elle est nulle et sans effet dès le principe."
Le duc parvint à éviter cette déclaration, et cela ne l'empêcha point de succéder à son frère.
Mais elle demeura dans les statuts, et le parlement anglais resta fermé durant cent cinquantesept ans aux catholiques.
Malgré tout cela, l'arsenal des lois préventives n'était pas encore assez complej:, paraît-il. Un roi catholique avait pu régner dans la personne de Jacques II, et l'on avait tremblé un moment pour l'église établie. Il fallait entourer la foi protestante d'un dernier rempart. Dans ce but, on fit la révolution de 1688. Jacques II fut détrôné ; Guillaume et Marie furent appelés au trône ; on adopta le célèbre Act of Seulement par lequel la succession protestante à la couronne était assurée pour l'avenir. Et, par un luxe extraordinaire de précaution et de méfiance, on exigea que chaque souverain souscrivit désormais la fameuse déclaration de la 30°"^ Charles II. Voici le texte de cette clause de VAct of Seulement :
\V "Tout roi ou reine de ce royaume qui succédera, à l'avenir, à la couronne impériale de ce royaume, devra, le premier jour de la réunion du premier Parlement qui suivra son avènement, assis sur son trône dans la chambre des pairs, en présence des Lords et des Communes réunis, ou, lors de son couronnement, devant telles personnes qui lui administreront le serment du couronnement, au moment où il prêtera le dit serment,— qui devra précéder l'autre déclaration, —
faire, souscrire, et répéter distinctement la Déclaration mentionnée dans le statut passé dans la trentième année du règne du roi Charl^ II, intitulé: "Acte pour préserver plus efficacement la personne et le gouvernement du roi, en empêchant les papistes de siéger dans l'une ou l'autre chambre du Parlement." (Statut I Guillaume et Marie, 2""^ session, ch. ii, sect. 10. )
Voilà la disposition légale en vertu de laquelle le souverain d'Angleterre est tenu de souscrire la déclaration, si outrageante pour les catholiques, que nous avons reproduite plus haut.
Mais il faut faire une distinction entre cette déclaration et le serment du couronnement proprement dit.
Le serment du couronnement, dont la formule fut établie par une loi, durant la première session tenue sous le règne de Guillaume et de Marie, ne contenait absolument rien d'insultant pour les sujets catholiques de Leurs Majestés. Vu que l'on confond si universellement ce coronation oath avec la déclaration odieuse souscrite par les souverains, à l'ouverture de leur premier parlement, nous croyons utile d'en donner ici le texte, tel qu'on le trouve dans les anciens statuts. Voici quelles devaient être les questions posées par l'archevêque ou l'évêque officiant, et les réponses du monarque :
"Promettez-vous et jurez-vous solennellement
de gouverner le peuple de ce royaume d'Angleterre et de ses dépendances suivant les statuts du parlement, les lois et les coutumes ? — Je le promets solennellement. — Voulez-vous user de votre pouvoir suivant la loi et la justice ? Voulez-vous conformer à la loi et à lequité tous vos jugements ? — Je le veux. — Voulez-vous user de votre pouvoir pour maintenir les lois de Dieu, la vraie profession de TEvangile, et la religion protestante réformée établie par la loi ? Voulez-vous également protéger les évêques et le clergé de ce royaume et les églises confiées à leurs soins ainsi que les droits et privilèges qui leur sont accordés par la loi ? — Je promets tout cela."
Puis, posant la main sur l'Evangile, le souverain devait ajouter: "Ce que je viens de promettre, je le tiendrai et je Faccomplirai. Ainsi que Dieu me soit en aide." Et il baisait TEvangile (1 Guillaume et Marie, session 1, chapitre 6).
Par ce serment du couronnement le souverain devait s'engager à maintenir la religion protestante, mais il n'insultait pas ses sujets catholiques. C'est encore cette formule de 1688 qui est en usage, avec quelques légères variantes de détails.
Comme on le voit, la déclaration contre la transsubstantiation et le serment du couronnement sont deux choses bien différentes.
Arec la déclaration outrageante pour la foi catholique, exigée du souverain en 1689, le point culminant des mesures préventives contre un retour offensif du papisme ou du romanisme royal, — pour nous servir des exprcvssions protestantes, — était atteint. Il ne manquait plus un anneau aux chaînes qui, dans le domaine politique, allaient garotter les catholiques pendant un siècle et demi. Il ne manquait plus une maille à la cotte protectrice du protestantisme établi. En j ajoutant quelques dispositions statuaires, qui empirèrent encore, dans l'ordre civil et social, sous les règnes d'Aune Stuart, de George I et de George II, la situation des Anglais restés Mêles à l'Eglise romaine, l'ostracisme ne laissa plus rien à désirer. Défenses, prescriptions, menaces, déclarations, serments, incapacités, restrictions, pénalités, tout était complet dans ce vaste et tortueux système de persécution, de tyrannie religieuse et politique. Les catholiques, chassés de partout, exclus de l'administration, de l'armée, de la marine, exilés de la vie publique, ployés sous le carcan des statuts implacables, étaient devenus des parias dans leur patrie. Ils ne pouvaient risquer un mouvement en dehors du cercle étroit où ils étaient parqués, sans aussitôt sentir la pointe d'une loi ix^nale leur entrer dans la gorge.
Cette situation dura pendant un long siècle sans aucun adoucissement. Mais à mesure que s'affaiblit le souvenir des luttes civiles et des conflits sanglants, à mesure que s'évanouirent les sujets d'appréhension pour la dynastie protestante, un esprit nouveau finit par se faire sentir dans les hautes sphères de l'Etat. Lorsque les tentatives des prétendants Stuarts eurent finalement échoué, lorsque la maison de Hanovre se vit définitivement établie sur un trône non disputé, lorsque le loyalisme fut devenu le drapeau commun de tous les partis, on commença par trouver parfois embarrassant le sombre et pesant appareil des lois pénales, héritage des époques troublées et des révolutions violentes. Petit à petit les idées de tolérance religieuse recouvrèrent quelque crédit. Un historien protestant, May, écrit:
"Le règne de George III s'ouvrait sous des auspices favorables à la liberté religieuse. L'esprit intolérant du parti de la haute église avait été bien abattu depuis le règne de la reine Anne. Les excès frénétiques de Sacheverell et d'Atterbury avaient baissé pavillon devant la philosophie libérale de Milton et de Locke, de Jérémie Taylor, de Hoodley, de Warburton et de Montesquieu. L'église jouissait de la paix et l'Etat avait cessé de se défier des catholiques et des non-conformistes. Jamais, depuis
28 DISCOURS ET CONFÉRENCFS
la Réforme, aucun monarque n'était monté sur le trône dans un moment aussi exempt de discordes et d'embarras religieux. . . Etant donné l'état de l'église et des autres corps religieux, il fallait enfin commencer l'œuvre de l'adoucissement général du code pénal. Ce code, fruit de plus de deux siècles, était absolument incompatible avec le gouvernement d'un pays libre. La liberté de pensée et de discussion était devenue un droit constitutionnel ; mais la liberté de conscience restait interdite. La loi présumait toujours l'unité religieuse, lorsque la diversité religieuse était notoire. . . Le progrès des lumières fit se révolter les hommes d'Etat les plus judicieux de tous les partis contre quelquesnines des lois pénales qui restaient toujours en force contre les catholiques. On les avait généralement laissées dormir, mais elles pouvaient, n'importe à quel moment, être réveillées par la bigoterie des fanatiques, la cupidité de certains parents ou dénonciateurs avides. Plusieurs prêtres avaient été poursuivis pour avoir dit la messe. L'un d'eux, M. Malonej, ayant été traduit devant les tribunaux, fut fatalement condamné, en vertu de la loi, î\ l'emprisonnement per]>étuel. Le gouvernement fut très embarrassé de cette mise en lumière de la loi, et le roi n'ayant osé gracier le condamné, les ministres se déterminèrent à faire libérer le malheureux prêtre sous leur propre res-
ponsabilité." (May, Constitiitimial History of England, vol. II, pp. 324, 329, 335.)
Ce fut en 1778 que le parlement anglais commença à défaire l'œuvre d'ostracisme élaboré pendant deux siècles par la passion religieuse et politique. Sir George Saville proposa une mesure de soulagement en faveur des catholiques. Avant l'introduction de ce Mil, une loyale adresse fut présentée au roi par dix lords et cent soixante-trois autres citoyens catholiques, exprimant leur dévouement à la constitution et au souverain. Le Ronmn Catholic relief Act de 1778 passa sans encombre. On démontra au parlement qu'en vertu des lois pénales, les prêtres célébrant les offices de leur Eglise étaient passibles d'emprisonnement perpétuel ; que les héritiers catholiques, envoyés par leurs parents à l'étranger pour y recevoir leur éducation, étaient déchus de leurs droits de succession, au bénéfice des plus proches héritiers protestants ; que les catholiques ne pouvaient acquérir de propriétés par achat ; et ainsi de suite. En présence d'une telle démonstration, le bill de sir George Saville fut adopté rapidement par les deux chambres. C'était le premier pas dans la voie des réparations.
Le second pas fut fait en 1791. M. Mitford présenta un bill par lequel une nouvelle formule de serment d'allégeance était substituée à l'ancien-
ne, pour les catholiques. En souscrivant cette nouvelle formule, les catholiques se trouvaient libérés des lois pénales. Tel que présenté aux communes, le bill laissait beaucoup à désirer. Le serment proposé était encore sujet à de graves objections, au point de vue de notre foi. Il imputait à l'Eglise catholique des doctrines qu'elle ne professe pas. Heureusement, dans la chambre des lords, le projet fut amélioré, grâce aux efforts de deux évéques anglicans, — disons-le à leur honneur— , l'archevêque de Cantorbéry et l'évéque de Saint-David. La formule, sans être parfaite, était tolérable. Et en la souscrivant, les catholiques recouvraient la liberté de culte et d'éducation, obtenaient accès au barreau, étaient débarrassés de règlements tracassiers qui gênaient leurs droits de propriétaires. Les paii*s catholiques, sans obtenir le droit de siéger et de voter, rentraient dans leur privilège de communiquer librement avec le roi.
Cependant, ce n'était pas encore là l'émancipation politique. La vie publique restait fermée aux catholiques anglais. Et ce fut la grosse question qui se posa aux hcmimes d'Etat britanniques, dès le commencement du siècle, aussitôt que l'union parlementaire de l'Angleterre et de l'Irlande fut consommée. P(mvait-on continuer à laisser sans représentation des milliers de catholiques, surtout lorsque cette représentation devenait
sans danger, puisqu'elle serait noyée dans une immense majorité protestante, au sein du parlement uni des trois royaumes ? Le grand ministre qui s'appelait William Pitt ne le crut pas. Au lendemain de l'Union, il proposa un projet d'émancipation qui aurait épargné à l'Angleterre bien des maux et des embarras. Ce projet eût ouvert aux catholiques le parlement et les fonctions publiques, vingt-huit ans avant la mesure mémorable qui ne devait être obtenue, en 1820, que sous la poussée gigantesque d'O'Connell.
Mais le refus péremptoire du roi George IIl barra le chemin à M. Pitt, qui se retira du pouvoir.
Toutefois, l'idée avait été conçue, elle avait pris corps par l'initiative du plus illustre des hommes d'Etat anglais, elle était entrée dans le domaine des questions vivantes et actuelles, et elle ne devait plus en sortir, jusqu'à ce qu'elle triomphât sous le ministère de lord Wellington, en 1821».
Il serait trop long de faire l'historique complot de toutes les tentatives qui, de 1801 à 1829, eurent pour but l'émancipation politique des catholiques par le parlement anglaivS. En 1805, lors Grenville, dans la chambre des lords, et M. Fox, dans
32 DISCOURS ET CONFÈKENCES
la chambre des communes, présentèrent une motion, dont l'objet était la prise en considération d'une pétition par laquelle les catholiques irlandais demandaient l'abrogation des incapacités dont ils étaient frapi>és. Dans l'une et l'autre chambre, cette motion fut rejetée.
En 1807, le ministère de lord Grenville présenta un bill qui ouvrait aux catholiques les grades dans l'armée et la marine. Mais le roi Georges III soutint qu'il n'avait pas autorisé ses ministres à aller aussi loin que le bill proposé par eux, et il leur signifia un renvoi d'office.
Pendant vingt ans, cette lutte se continua avec des alternatives de succès et de revers, ceux-ci plus nombreux que ceux-là, mais impuissants à lasser la constance des champions de la liberté civile. En 1811, des motions analogues à celles de lord Grenville et de Fox furent repoussées par des majorités écrasantes. En 1812, nouvel échec. Mais la même année, le grand orateur de cette époque, !M. Canning, s'étant constitué le champion des pétitions catholiques, fit adopter par la chambre des communes une motion favorable à la prise en considération de la question. En 1813, ^I. Grattan fit passer une motion analogue, puis présenta un bill qui ouvrait les deux chambres aux catholiques, leur offrait l'avantage de remplacer pnr un sernu»nt nouveau le serment contre la transsubstantiation, et leur rendait accessibles toutes
DISCOURS ET CONFÉUENCES 33
les fonctions civiles et militaires, sauf quelques exceptions. Mais, malheureusement, ce bill subit un amendement fatal. Par un vote de 251 contre 247, on retrancha la clause qui permettait l'entrée du parlement aux catholiques, et la mesure fut abandonnée.
En 1819, des propositions favorables à Fémancipation furent repoussées dans les deux chambres. La même année, lord Grey présenta un bill dont l'objet était précisément la suppression du serment fameux qui agite en ce moment Topinion, l'abrogation des déclarations contre la transsubstantiation et l'invocation des saints, requises des officiers civils et militaires et des membres du parlement. Ce bill fut rejeté par une majorité de cinquante-neuf voix dans la chambre des lords. Mais dans la chambre des communes, une motion favorable aux catholiques ne fut repoussée que par deux voix.
En 1821, une motion du même genre fut adoptée par les communes, à une majorité de six voix. En 1822, la majorité monta à douze voix, en 1825, à vingt-sept voix. Le bill présenté par M. Plunket, en 1821, abolissait la malheureuse déclaration contre la transsubstantiation, la messe et l'invocation des saints. On comprenait que cette invention des âges de proscription était la clef de voûte de rintolérance, et que les premiers coups devaient être portés sur ce point. Durant toute
cette phase, ce fut la chambre des lords qui fit échouer les mesures de justice.
Cependant, l'esprit de liberté s'exasi)érait devant cette longue résistance de l'oppression. L'opinion catholique s'irritait. L'Irlande était devenue un volcan. Depuis vingt ans, les sessions se succédaient, les pétitions catholiques s'accumulaient dans les casiers de la chambre des communes et de la chambre des lords, et après un débat parfois brillant, après un ou deux votes parfois heureux, elles finissaient par aller dormir dans la poussière et les ténèbres des archives parlementaires. Etait-il suri)renant que l'agitation prit un caractère aigu ?
En 1827, les catholiques eurent un moment d'espoir. L'homme émineut qui leur avait tendu la main à plusieurs reprises, M. Canning, devint premier ministre. Mais au bout de quelques mois il était mort. Et, en face d'un ministère apparemment plus hostile que jamais, la colère succéda à l'espérance. O'Connell, le prixligieux tribun, était descendu dans l'arène, et les échos de sa voix puissante, traversant le détroit, venaient faire retentir jusqu'il Westminster des clameurs de liberté. L'Association catholique soulevait l'Irlande et poussait tout un ixniple, non plus vers les luttes sanglantes et stériles, mais vers la bataille constitutionnelle, implacable et féconde. La question prenait une tournure nouvelle.
DISCOURS ET CONFÉHENCES 35
En 1828, un fait mémorable se produisit. A la célèbre élection de Clare, O'Connell fut choisi comme député de ce comté à la chambre des communes. Le grand agitateur, le leader formidable venait frapper à la porte du palais de Westminster, et, avec lui, c'étaient la liberté civile, les droits égaux, l'équité politique, les franchises populaires, l'âme et le cœur d'une nation qui frappaient.
La résistance n'était plus possible. Wellington, le "duc de fer", avec ce coup d'œil clair et ferme qui lui avait fait gagner tant de batailles, comprit que le moment était arrivé de mettre Tépée au fourreau et de traiter. Il gagna le concours de Peel, et ces deux hommes firent adopter par le parlement anglais, si longtemps récalcitrant, le fameux "Acte d'émancipation de 1829," par 180 voix de majorité aux communes, et par 105 voix de majorité à la chambre des lords.
Quelle était donc la disposition principale, la clause essentielle de cette loi célèbre, intitulée: Ail Act for the relief of His Majestj/s roman catlioUc snhjects f La disposition principale de cette loi, qui contenait quarante articles, c'était incontestablement la première. Et quelle était sa portée ? Elle abolissait, elle supprimait la décla-
ration trop fameuse, la formule outrageante et tyrannique qui, depuis un siècle et demi, ostracisait les catholiques anglais et faisait d'eux des parias politiques.
Keproduisons-la, cette clause libératrice, dans son texte original, telle qu'elle apparut aux regards émus de Plunket, de Brougliam, de Gre\', de sir Francis Burdett, d'O'Connell, de tous ceux qui avaient lutté pour la justice, lorsque Welliugton et Peel la soumirent aux lords et aux communes d'Angleterre :
^^Whereas b}^ varions Acts of Parliament certain liestraints and disabilities are imposed on the Roman Catholic subjects of His MajeMy, to which otlier subjects of His Majesty are not liable: And Avhereas by varions Acts certain Oaths and certain Déclarations, commonly called the Déclarations against Transubstantiation and the Invocation of Saints and the Sacrifice of the Mass, as practised in the Church of Rome, are or may be reciuircd to be taken, made, and subscribed by tlie subjects of His ^lajesty, as Qualications for sitting and voting in Parliament, and for the Enjoymont of certain Offices, Franchises and Civil Rights: Be it enaeted by the King's most Excellent ^lajesty, by and with the Advice and consent of the Lords Spiritual and Temporals, and Ccmimons, in rhis présent Parliament assembUnl, and by the Authority of the same, tliat
DISCOUES ET CO^'FÉRENCES ol
from and after the Commencement of this Act ail such Parts of the said Acts as require the sald Déclarations, or either of them, to be made or subscribed by any of His Majesty's subjects, as a Qualification for sitting and voting in Parliament, or for the Exercise or Enjoyment of any Office, Franchise or Civil Right, be and the same are (save as hereinafter provided) hereby repealed.''
[Traduction]
"Attendu que par différents actes du parlement certaines restrictions et incapacités sont imposées aux sujets catholiques romains de Sa Majesté, auxquelles les autres sujets de Sa Majesté ne sont pas soumis: et attendu que par différents actes les sujets de Sa Majesté sont ou peuvent être requis de prêter, faire ou souscrire certains serments et certaines déclarations, appelés communément la déclaration contre la transsubstantiation, l'invocation des saints et le sacrifice de la messe, tels que pratiqués dans l'Eglise de Rome, comme qualification pour siéger et voter en Parlement, et pour jouir de certains offices, franchises et droits civils: Qu'il soit décrété par la très excellente Majesté du Roi, par et avec l'avis et le consentement des lords spirituels et
temporels et des communes, assemblés dans ce présent parlement, et par l'autorité de celui-ci, qu'à compter de et après la mise en vigueur de cet Acte toutes les parties des dits Actes qui exigent que les dites déclarations, ou aucune d'elles, soient faites ou souscrites par aucun des sujets de Sa Majesté, comme qualification pour siéger et voter en parlement, ou pour l'exercice ou la jouissance d'une charge, franchise ou droit civil, soient et sont par le présent abrogées (sauf les exceptions indiquées)."
Enfin, après cent cinquante ans, la tache qui souillait les statuts de la libre Angleterre était effacée. La tyranniqueet blasphématoire déclaration, née dans un jour de colère et de fanatisme, était déchirée par le même pouvoir qui l'avait édictée jadis, et la liberté civile triomphait des préjugés et des haines qui, si longtemps, lui avaient fait obstacle !
La section deuxième de l'Acte d'émancipation substituait une nouvelle formule de serment à l'ancienne. Nous croyons utile de transcrire ici cet article :
'^Et qu'il soit déci'^té qu'à compter de et après la mise en vigueur de cet act^, toute personne professant la religion catholique romaine, qui appartient à la pairie, ou qui, après la mise eu vigueur de cet acte- sera élue comme membre de la chambre des communes, pourra légalement siéger et
voter dans l'une ou l'autre chambre du parlement, pour^^u qu'elle soit, sous tous autres rapports, qualifiée à y siéger et à y voter, lorsqu'elle aura prêté et souscrit le serment suivant au lieu des serments d'allégeance, de suprématie et d'abjuration :
^^ Je promets sincèrement et je jure que je serai " fidèle et garderai une vraie allégeance à Sa Ma- " té le roi George IV, et que je le défendrai de " toutes mes forces contre toute conspiration ou " tentative qui pourraient être faites contre sa " personne, sa couronne et sa dignité ; et je ferai " tous mes efforts pour découvrir et révéler à Sa " Majesté, ses héritiers et ses successeurs, toutes " les trahisons et les conspirations déloyales qui " pourraient être faites contre eux : Et je promets " filèlement de maintenir, de supporter^ de défen- " dre de toutes mes forces, la succession de la " Couronne, laquelle succession, en vertu d'un " Acte intitulé "Acte pour la limitation addition- " nelle de la Couronne et la meilleure protection " des droits et de la liberté du sujet,'' est et de- " meure limitée à la princesse Sophie, électrice de " Hanovre et aux héritiers de son corps, appar- " tenant à la religion protestante ; repoussant et " abjurant entièrement toute soumission ou allé- " geance envers toute autre personne réclamant " ou prétendant posséder un droit à la couronne " de ce royaume : Et je déclare de plus que ce
40 DISCOCJRS ET CONFÉREMCKS
" n'est pas un article de ma foi et que je répudie, " rejette et repousse l'opinion que les princes ex- " communies ou interdits par le Pape, ou aucune " autre autorité émanant du siège de Rome, peu- " vent être déposés ou assassinés par leurs sujets " ou par qui que ce soit: Et je déclare que je ne " crois pas que le Pape de Rome, ou aucun autre " prince, prélat, homme. Etat ou potentat étran- " gers ont ou doivent avoir aucun pouvoir, juri- " diction, prééminence ou supériorité directement " ou indirectement, dans les limites de ce royau- " me. Je jure que je défendrai de toutes mes for- " ces le règlement de la propriété dans ce royau- " me, tel qu'il a été établi par les lois: Et, par le " présent, je répudie, désavoue et repousse solen- " nellement toute intention de renverser l'établis- " sèment actuel de l'Eglise, tel qu'il est réglé par " la loi dans ce royaume : Et je jure solennelle- " ment que je n'exercerai jamais aucun privilège " auquel j'ai ou je puis avoir droit, pour troubler "ou affaiblir la religion protestante ou le gou- " vernement protestant dans le royaume-uni : Et, " en présence de Dieu, je professe, atteste et dé- " clare solennellement que je fais cette déclara- " tion, et chaque partie d'icelle, dans le sens na- " turel et ordinaire des expressions de ce serment, " sans aucune réserve, équivoque, ou restriction " mentale. Ainsi, que Dieu me soit en aide." Cette formule nouvelle était surchargée d'une
DISCOURS ET CÛNFtRENCES 41
phraséologie bien superflue. A quoi bon toutes ces promesses surabondantes, tous ces engagements juxtaposés, toute cette multiplicité d'attestations, tout ce luxe de sauvegardes et de garanties contre des périls imaginaires ? Où étaient les prétendants qui pouvaient menacer la dynastie régnante ? Quelles craintes pouvait-on raisonnablement concevoir pour le maintien de la succession, de rétablissement politique et religieux, de la constitution et du droit public anglais ? Evidemment on se garait contre des fantômes ; voilà ce que nous voyons clairement aujourd'hui, et ce que l'on a compris, quelques années plus tard, en Angleterre. Mais il faut se reporter à 1829 pour apprécier justement l'Acte d'émancipation. Il faut se rappeler les préjugés formidables, les aveugles préventions, les appréhensions étonnantes, qui dominaient dans bien des sphères et qui agitaient rox>inion, pour comprendre comment telles ou telles dispositions ont été insérées dans la loi. La formule nouvelle, qui laissait tant à désirer, avait été rédigée avec la préoccupation de calmer les scrupules, de tempérer les oppositions, d'atténuer le coup porté aux ultras, aux partisans acharnés du statu qiio.
Tel qu'il était, le nouveau serment, quoique désagréable dans plusieurs de ses parties, ne contenait plus rien de contraire à la foi catholique, aux doctrines de l'Eglise. Le bill fut sanctionné
le IJ: avril 1S29 ; et il devait avoir force de loi dix jours après son adoption. Le 28 avril, trois pairs catholiques, le duc de >'orfolk, lord Clifford et lord Domier, prêtèrent le serment et vinrent prendre dans la chambre des lords les sièges dont eux et leurs ancêtres avaient été écartés pendant un siècle et demi. Quelques jours plus tard, ils furent suivis par trois autres pairs catholiques, lord Stafford, lord Petre et lord Stourton. Enfin, quelques mois après, O'Connell, réélu triomphalement par le comté de Clare, souscrivait la nouvelle formule, et entrait dans cette chambre des communes dont il avait forcé les portes.
Au i>oint de vue de la déclaration contre la transsubstantiation, l'invocation des sainte et le sacrifice de la me^se, quel était l'effet précis de la loi d'émancipation (10 George IV, ch. vii) I Le voici. La déclaration était abolie pour tous les sujets de Sa Majesté. Dorénavant ils pouvaient siéger au parlement, et occuper les fonctiims et les charges publiques sans souscrire cette formule. Mais l'article 12 exceptait quelques fonctions, telles que celles de régent du royaume, de lord chancelier d'Angleterre, de lord lieutenant et de lord chancelier d'Irlande, de haut commissaire de Sa Majesté à l'assemblée de l'église d'Ecosse, etc. Pour remplir ces charges, après comme avant l'Acte de 1829, il fallait faire la décla-
DIS cou H s ET CONFÉRENCES 43
ration abolie d'une manière générale par cet Acte. C'était encore là une concession aux préjugés dominants.
Ainsi donc, en 1829, après l'adoption de l'Acte d'émancipation, la déclaration insultante pour notre foi, décrétée par le statut 30 Charles II, ne restait plus exigible que du lord chancelier d'Angleterre, du lord lieutenant et du lord chancelier d'Irlande, du haut commissaire délégué à l'Assemblée de l'église d'Ecosse, et de quelques officiers de juridiction ecclésiastique. Puis, avec ces fonctionnaires et au-dessus d'eux, le Roi demeurait astreint à cette déclaration offensaute, en vertu de VAct of Seulement.
Un pas immense avait été fait. Disons mieux : un abîme avait été franchi ; l'égalité politique avait été conquise ; l'esprit de tolérance avait brisé des entraves séculaires ; l'ostracisme d'un autre âge avait été vaincu. Que restait-il à faire? Il restait à poursuivre l'insultante et funeste déclaration jusque dans ses derniers retranchements.
Cette œuvre a été presque complètement accomplie, et la déclaration royale est aujourd'hui le dernier vestige d'une législation violente et tyrannique, solennellement condamnée et répudiée par le parlement et l'opinion britannique de notre époque contemporaine.
Nous espérons pouvoir démontrer victorieusement que la déclaration exigée du souverain d'Angleterre îi son avènement ne peut plus être maintenue, après l'attitude que le parlement britannique a prise au sujet de cette déclaration, en plusieurs circonstances.
Voici ce que nous voulons établir: Le parlement anglais a affirmé par ses débats et par ses actes, que la déclaration contre la transsubstantiation, contre Tinvocation des saints et le sacrifice de la messe, est outrageante, injurieuse, injuste et surannée ; qu'elle ne correspond plus aux idées, ni à la situation, ni au droit public contemporain; qu'elle est indigne de rester dans les statuts d'un libre pays comme l'Angleterre ; et qu'elle ne doit désormais être imposée à aucun officier, à aucun fonctionnaire publics. Et alors, comment peut-il être soutenu raisonnablement que le roi, le chef de l'empire, le souverain de douze millions de catholiques, qui comptent parmi ses plus loyaux et ses plus fidèles sujets, doit demeurer seul astreint à cette formule insultante et discréditée ?
En effet, telle est la situation présente. L'Acte d'émancipation de 1829 avait aboli la déclaration contre la transsubstantiation pour les membres
des deux chambres, et pour les fonctionnaires et les officiers de la couronne généralement. Mais quelques-uns de ceux-ci, comme nous l'avons vu, étaient restés soumis à l'obligation de la souscrire. Après un certain nombre d'années, le parlement dut s'occuper encore de cette question du serment. L'état de choses créé par la loi de 1829 ne pouvait durer toujours. Cette loi avait été un progrès incontestable ; cependant, elle n'avait pas encore réalisé l'égalité parfaite entre les membres du parlement. Par exemple, en vertu de ce statut, ces derniers prêtaient des serments différents, suivant qu'ils appartenaient à des religions différentes. I^s protestants prêtaient ses serments d'allégeance, de suprématie et d'abjuration ; les catholiques prêtaient le serment prescrit par l'acte 10, George IV, chapitre vu, article 2. Bon nombre d'esprits éclairés se dirent que c'était là une anomalie, et qu'on devait pouvoir trouver un texte convenant à tout le monde. Le parlement commença par manifester son désir de simplifier les interminables formules transmises par les vieux statuts. En 1858, on fusionna les trois serments d'allégeance, de suprématie et d'abjuration, prêtés par les membres protestants des deux chambres, en un seul serment beaucoup plus simple, mais d'une phraséologie encore trop touffue. En 1860, on fit un pas de plus: on voulut en finir avec la disparité de
4G DISCOURS ET CO>Ffc:HENCES
prestation, qui existait depuis 1829, et on adopta le statut 29 Victoria, chapitre xv^ dont le préambule et la clause première se lisaient comme suit :
"Attendu qu'il est expédient qu'un serment uniforme soit prêté par les membres des deux chambres du parlement quand ils y prennent leur siège : Qu'il soit décrété par Son Excellente Majesté la Keine, par et avec l'avis et le consentemont des lords spirituels et temporels et des communes, en ce présent parlement assemblé, et par l'autorité d'icelui, comme suit :
"lo Le serment qui doit être fait et souscrit par les membres des deux chambres du parlement, en prenant leurs sièges dans chaque parlement sera dans la forme suivante: "Je jure que " je serai fidèle et porterai vraie allégeance à Sa " Majesté la Reine Victoria ; et je promets fidèle- " ment de maintenir et de supporter la succession "à la couronne, telle qu'elle est limitée et réglée " en vertu de l'Acte passé sous le règne du Roi "Guillaume III, intitulé: "Acte pour la limita- " tion additionnelle de la couronne et la meilleu- " re protection des droits et des libertés du sujet," " et des actes subsé(]uents d'Union avec l'Ecosse " et rirlande. Ainsi^ que Dieu me soit en aide."
Enfin, en 18GS, la formule du serment parlementaire fut encore simplifiée et raccourcie. On la réduisit à ce texte très bref: "Je jure que je serai fidèle et prêterai une vraie allégeance à Sa
DISCOUHS ET CONFÉRENCES 47
Majesté la Reine Victoria, ses héritiers et successeurs, conformément à la loi. Ainsi, que Dieu me soit en aide." (31 et 32 Vict., ch. lxxxii, sect. 2€t8).
Est-ce que, dans sa concision, cette formule ne comporte pas vraiment tous les sentiments de loyauté dont on se propose d'obtenir l'attestation solennelle dans un serment de ce genre ?
En même temps que le parlement ramenait le serment aux proportions simples et à la phraséologie facilement compréhensible qu'il doit avoir, il manifestait encore d'une façon non équivoque l'esprit nouveau qui avait remplacé l'intolérance ancienne. Et c'est ici qu'éclatent surtout l'illogisme et l'inconvenance de l'obligation en vertu de laquelle le roi est tenu de souscrire la déclaration outrageante dont nous avons si souvent parlé dans cette étude. En 1866, un député catholique, sir Colman O'Loghlen, député du comté de Clare, l'ancien comté d'O'Connell, présenta un bill dont le but était de supprimer la déclaration fameuse, pour tous les fonctionnaires qui y étaient restés astreints après la loi d'émancipation de 1829. Voici quel était le titre de ce projet de loi : ^'Acte pour abolir une certaine déclaration, appelée communément la déclaration contre la transsubstantiation, contre l'invocation des saints et le sacrifice de la messe tels que pratiqués dans l'Eglise de Rome, et pour supprimer
robligation de la prêter, faire ou souscrire comme qualiâcatiou à l'exercice ou à la jouissance d'aucun office, franchise ou droits civils." Il est important de mettre sous les yeux du public le préambule et la section première de ce bill :
''Attendu que, en vertu de différents actes, une certaine déclaration, communément appelée déclaration contre la transsubstantiation, contre l'invocation des saints et le sacrifice de la messe, tels que pratiqués dans rEo;lise de Kome, laquelle déclaration est plus amplement décrite dans la cédule annexée à cet acte, doit être prêtée, faite et S(^uscrite par les sujets de Sa Majesté pour la jouissance de certains offices, franchises et droits civils: et attendu qu'il est expédient de changer la loi sous ce rapiK)rt et d'abolir la dite déclaration :
^'Qn'il soit décrété ce qui suit par Sa Très Excellente Majesté la Reine, par et avec l'avis et le consentement des lords spirituels et temporels, et de-s communes, assemblés dans ce présent parlement, et par l'autorité d'icelui:
'^lo. A compter de et après l'adopticm de cet acte, toutes telles parties des dits actes qui exigent que la dite déclaration soit prêtée, faite ou souscrite par les sujets de Sa ^lajesté, comme qualification pour l'exercice ou la jouissance d'aucun office, franchise ou droits civils, seront et «ont par le présent abrogés ; et il ne sera plus
obligatoire pour personne de prêter, faire ou souscrire la dite déclaration comme qualification pour l'exercice ou la jouissance d'aucun office, franchise ou droit civils, dans les limites du
royaume."
Voilà quel était l'objet du bill de Sir Colman O'Loghlen: effacer des statuts, en tant que les sujets de Sa Majesté étaient concernés, la déclaration odieuse qui j faisait tache depuis près de deux siècles.
Comment ce bill fut-il accueilli ? Sans doute, il se trouva quelques fanatiques pour le combattre. Mais il fut reçu avec faveur par la chambre des communes, et le gouvernement l'accepta. C'était alors le cabinet de lord Derby et de M. Disraeli qui était au pouvoir. Ce dernier, qui était chancelier de l'échiquier, fit la déclaration suivante :
"Le gouvernement n'a aucune intention de s'opposer à cette proposition. Je dois dire cependant, que nous aurions préféré que cette question fût résolue par un acte général relatif à l'état présent des serments et déclarations, lesquels, comme la chambre pourra s'en convaincre par les documents récemment produits devant elle, comportent beaucoup d'anomalies et de phraséologie inutile. Il aurait mieux valu que toute la question fût soumise à un corps compétent, qui en traitant un de ses aspects, aurait eu tous les au-
50 DISCOURS ET conf1^:uences
très en vue. Cependant, mon honorable ami est désireux de faire disparaître des mots très pénibles, d'un caractère très spécial, à leur origine, adaptés à un objet particulier, et qui sont devenus inutiles. Ccmime ces mots ont plutôt pour résultat maintenant de causer de la peine que de servir à un but utile, il est impossible au gouvernement de refuser son assentiment." {Hansard's Dchates, 3'"'' série, vol. 182, p. (U2).
xVppuyé par le gouvernement, le bill abolissant la déclaration contre la transsubstantiation subit victorieusement ses trois lectures dans la chambre des communes. Mais il ne fut pas adopté en 186C) par la chambre des lords, parce qu'une commission avait été nommée pour étudier généralement la question des serments promissoires.
Cependant, sir Colman O'Loghlen revint à la charge, l'année suivante. T^ débat qui eut lieu alors est d'une extrême importance, en ce (|u'il fait ressortir d'une manière frappante l'anomalie de la situation où se trouve placé le roi d'Angleterre, relativement à la déclaration.
Le député de Clare ne prit pas de chemins de traverse pour arriver à son but, mais il parla au contraire av(M^ la i)lus loyale franchise.
Voici un passage de son discours sur la seconde lecture du projet:
^'L'objet du bill est de faire disparaître des statuts un(» déclaration insultante et offensante, qui
L>1SC0UK3 LT CO>FKRE:sCLS 51
date du règne de Charles II. Je ne lirai pas les termes de cette déclaration. Elle stigmatise quelques-unes des doctrines et des cérémonies les plus sacrées de l'Eglise catholique, en les qualifiant de superstitieuses et d'idolâtrique.s. Je ne crois pas qu'un seul honorable membre de cette chambre voudrait soutenir le maintien de cette déclaration. En 1829 elle fut abandonnée quant aux charges qui furent alors rendues accessibles aux catholiques romains ; mais jusqu'ici elle est requise du lord chancelier d'Angleterre, du lord chancelier d'Irlande, du lord lieutenant d'Irlande, du chancelier des universités d'Oxford, de Cambridge et de Dublin, et de tout officier de la couronne qui, légalement, ne peut être un catholique romain. L'objet du bill est de supprimer la déclaration. Il ne touche pas à la qualification requise pour occuper aucun office. Il laisse hi loi telle qu'elle est, mais il abolit la déclaration." {HanmnVs Dchatcs, 3"'' série, vol. 185, p. 1001.)
Ainsi donc la question était posée sans ambages devant le parlement. Sir Colman O'Loghlen ne dissimulait ni sa iiensée, ni la portée de son projet. Il voulait faire disparaître la trop célèbre déclaration, parce qu'elle insulte notre foi, parce qu'elle traite de superstitieuses et d'idohitriques les doctrines et les pratiques de l'Eglise catholique. Il ne pouvait y avoir d'équivoque.
Le champion du fanatisme fut M. Newdegate,
52 DISCOUES ET CONFÉRENCES
une espèce de Clarke Wallace anglais, qui combattit le bill avec acharnement. Il proposa des amendements qui furent repoussés. Et, après l'un de ces échecs, il prononça les paroles suivantes :
'Olon amendement a été rejeté, et il est parfaitement clair que l'objet du bill n'est pas simplement de faire disparaître des termes offensants, mais de df'fendre à tous les officiers de l'Etat de faire la déclaration ou une déclaration équivalente à celle que, d'après le SettJement Act, le souverain de ce pays est tenu de faire le jour de son couronnement. Et si la chambre des lords adopte ce bill, le souverain sera appelé à faire une déclaration que le parlement aura déclarée indigne d'être prêtée par aucun officier de l'Etat." {Hiui^drcrs Dehates, 3"'^ série, vol. 187, p. 574.)
Il est inutile de souligner l'importance de cette dernière phrase, au point de vue de la question qui nous occupe. Si vous abolissez la déclaration pour tout le monde, disait ce fanatique clairvoyant, vous proclamez qu'elle est indigue d'être souscrite par qui que ce soit, et qu'elle n'est bonne que pour le souverain î
A la cliambre des lords, le débat fut encore plus intéressant. Ce fut lord Kimberloy qui présenta le bill. Et son discours fut une condamnation écrasante de la déclaration :
^'Le bill, dit-il, propose d'abolir la déclaration
contre la transsubstantiation ; je suis convaincu que les lords seront d'opinion qu'il n'est pas raisonnable ni désirable de la maintenir. Je ne fatiguerai pas la chambre en lisant la déclaration, quoique ce serait peut-être le meilleur argument en faveur de la deuxième lecture du bill. La déclaration affirme que certaines doctrines et certaines pratiques de l'Eglise de Rome sont superstitieuses et idolâtriques. J'ai été moi-même appelé à la faire devant le conseil privé d'Irlande, devant un grand nombre de personnes appartenant à la foi catholique romaine, et je dois déclarer que jamais de ma vie je n'ai fait une déclaration aussi pénible que lorsque j'ai dû, en présence d'hommes de haute position et pour qui j'avais le plus grand respect, déclarer que la croyance de leur religion était superstitieuse et idolâtrique. Sans doute, étant moi-même un protestant sincère, je n'avais personnellement aucune répugnance à exprimer mon assentiment à ce qui était l'un des articles de l'église réformée. Mais je trouvais qu'une telle déclaration, dans les circonstances, était à la fois offensante et inutile, et qu'on devrait l'abolir." {Han^ard's Dchates, 3"%série, vol. 187, p. 1380.)
Ces nobles paroles avaient une portée immense dans la bouche de lord Kimberley. Cet homme d'Etat distingué proclamait, en pleine chambre
des lords, le caractère outrageant, l'inutilité de la déclaration, et l'opportunité de son abolition.
Le porte-parole du fanatisme dans la haute assemblée fut le marquis de Westmeath. Il lit une sortie furibonde contre le projet :
"Le changement proposé par ce bill est une révolution, s'écria-t-il. Ce n'est, rien moins qu'une révolution. (Rires). La question de savoir si ce pays va continuer à être un pays protestant ne doit pas être traitée légèrement. Les auteurs réels de ce bill sont les Jésuites, qui- on le sait, sont dans ce paj's contrairement à la loi. I^ noble lord (lord Kimberley) a-t-il préparé un projet par lequel notre illustre souveraine pourrait être absoute de la déclaration qu'elle a faite au commencement de .son règne ; ou bien Sa ^Lijesté sera-t-elle liée par une déclaration qui ne liera plus nécessairement aucun de ses sujets ? {TIansard'H Débutes, 3"' série, vol. 188, p. 1380.)
Au milieu de ses excès de langage, l'orateur indiquait ici très nettement quelle serait la signification du vote de la chambre si elle adoptait le bill. Un autre lord fut encore plus explicite :
"*Ce bill, s'écria le marquis de Bath, placera le souverain dans un isolement plein d'anomalie. Et il inccmibera au Parlement dans un avenir plus ou moins prochain de considérer si le souverain ne doit pas être délivré de la nécessité de
l.'ISCOUr.S KT CONFLRENCiiS Ô5
cette déclaration." {Hansard's Dehates, 3""^ série, vol. 188, p. 1384. )
Le dernier mot était dit. Si le bill est adopté, si la déclaration est abolie, si elle est déclarée insultante, si elle ne mérite pas d'être souscrite par le lord chancelier, par le lord lieutenant, par aucun officier de la couronne, alors dans (|uelle position se trouvera le souverain ? Devra-t-il, seul dans tout son royaume, être astreint à une déclaration condamnée par les deux chambres du parlement, comme inutile, outrageante et surannée ? Si la déclaration est injurieuse et inconvenante dans la bouche du chancelier, le sera-t-elle moins dans la bouche du roi ?
Voilà ce que signifiait le mot du marquis de Bath. Et, après l'avoir entendu, la chambre des lords adopta le bill. Et ce bill est contenu au Statut 30 et 31 Victoria, chapitre 62.
Pour compléter l'œuvre accomplie graduellement pendant le cours du dix-neuvième siècle, il ne reste donc plus au parlement anglais qu'à délivrer le roi de cette déc-laration répudiée par tout le monde. Nous espérons avoir démontré dans cette étude que cet acte s'impose, que le parlement impérial ne i>eut s'y soustraire, qu'il doit
56 DISCOURS ET CONFLUENCES
cela au souverain, et qu'il le doit aussi aux douze millions de catholiques, fidèles sujets de ce vaste empire, dont la loyauté mérite autre chose qu'une sanglante injure, qu'un éclatant soufflet donné par la main royale à l'aurore de chaque nouveau règne.
Pourquoi cette déclaration, débris nuisible d'un âge disparu, serait-elle maintenue aujourd'hui ? Elle n'est pas nécessaire pour garantir la succession protestante de la couronne. Cette garantie est sous la sauvegarde du Bill of Rights et de VAct of ^ettlement. D'un autre côté, le serment du couronnement contient des engagements qui datent de la révolution de 1688, et qui sont de nature à satisfaire les plus défiants. Par conséquent la déclaration est inutile. Et de plus, elle est offensante. Donc elle doit disparaître.
P^lle a été condamnée par la chambre des communes, elle a été condamnée par la chambre des lords, elle a été condamnée par l'esprit de notre âge, et par tout l'ensemble des lois réparatrices et libératrices qui ont été adoptées depuis un siècle. Désormais les catholiques sont les égaux de leurs concitoyens protestants dans la jouissance des droits civils et politiques, dans l'accès aux charges, aux fonctions et aux dignités de l'Etat. Ils peuvent être membres du parlement ; ils peuvent administrer la justice au nom du roi ; ils peuvent commander les armées et les flottes ; ils
peuvent être gouverneurs des colonies, vice-rois des Indes ; ils peuvent faire partie du conseil privé du souverain ; ils peuvent entrer dans le cabinet, et demain un catholique peut devenir premier ministre de l'empire britannique. Pour eux, — grâces en soient rendues à Dieu et à l'équité de l'Angleterre contemporaine, — la liberté, la considération, l'estime et la possession de tous les droits, a remplacé l'ostracisme, la haine et la persécution. Le trône n'a pas de soutiens plus dévoués, la patrie de fils plus passionnément épris de sa grandeur et de sa gloire. Ils versent leur sang pour le drapeau sur les champs de bataille lointains, et, dans la vie civile, ils figurent parmi les plus actifs et les plus efficaces coopérateurs à l'œuvre du bien public.
Et Ton continuerait à imposer au souverain d'Angleterre l'indigne obligation de leur cracher il la figure, au moment solennel où il monte les degrés du trône î Ce jour de réjouissance et d'allégresse nationales, devrait rester un jour de honte et d'humiliation pour douze millions de sujets britanniques ! Dans la cérémonie auguste et pacifique où le monarque constitutionnel de la Grande-Bretagne et de l'Irlande rencontre, pour la première fois, les représentants de la nation, unis dans un commun sentiment de joie, de fidélité et d'harmonie patriotique, il serait forcé d'évoquer le spectre des antiques discordes, des passions
mortes, des haines évanouies î Ces pairs, les premiers de leur ordre par l'illustration de leur race, ces conim'Oiwrs distingués, ces ministres éminents, ces guerriers intrépides, ces prélats vénérables par leur science et leurs vertus, il reconnaîtrait leur dévouement et leurs services en leur imi)rimant une tlétrissure î Voyons, nous le demandons il tout homme de bonne foi, est-ce que cehi n'est pas absurde et indéfendable ?
Le roi d'Angleterre, en montant sur le trône, a été obligé de traiter d'idohltres quelques-uns des hommes qui ont fait l'honneur de l'Angleterre. Idolâtre, Faber, idolâtre, yewman, idolâtre, Planning, idolâtre, lord Russell, juge-en-chef de la Grande-lîretagne, idolâtre, lord Kipon, vice-roi des Indes î II a été obligé de traiter d'idolâtre l'immortel et saint Pontife Léon XIII, à qui sa mère la reine Victoria témoignait une si juste vénération, et qui venait de lui exprimer sa profonde svm]>athie à l'occasion de la mort de cette noble souveraine I II a été obligé de traiter d'idolâtres les rois ses alliés, le roi des Belges, le roi du Portugal, qui, hier encore, s'inclinaient â ses côtés, sur la tombe de la royale défunte î
Non, elle ne peut être maintenue, cette déclaration odieuse qui constitue le plus monstrueux des anachronismes, qui reste comme un souvenir immuable d'intolérance et de tyrannie, lorsque tout s'est transformé en Angleterre sous le souffle de
DISCOURS ET CONFfellEXCES 59
la liberté. Elle ne peut être maintenue, cette déclaration dans laquelle le roi seul, le souverain de trois cent millions d'hommes, reste emprisonné, lorsque tous ses sujets ont été libérés de son humiliante servitude.
Au nom de la justice, au nom des lois émancipatrices, au nom du droit public de TAngleterre contemporaine, au nom des temps nouveaux, et pour l'honneur de la couronne et de la nation britanniques, nous demandons qu'elle soit abrogée, qu'elle soit effacée des statuts de cet empire.
Québec, mars 1901.
Neuf ans après. — Ce ne fut qu'après plusieurs tentatives infructueuses, sous le règne d'Edouard VII, que la formule outrageante fut modifié, à l'avènement de Georges V. Au mois de juin 1910, le gouvernement Asquith présenta un projet de loi qui substituait à l'ancien texte le suivant : ^'Solennellement et sincèrement, en présence de Dieu, je professe, témoigne et déclare être un membre fidèle de l'église protestante réformée, établie par la loi en Angleterre, conformément à l'esprit véritable des décrets qui assurent la succession protestante au trône de mon royaume. Je soutiendrai et maintiendrai les dits décrets de tout mon pouvoir, conformément à la loi." Au dernier moment, M. Asquith, sous la pression des
non-conformistes, dut changer les mots: "je déclare être un membre fidèle de Téglise protestante réformée", par ceux-ci : "je déclare que je suis un fidèle protestant." Le texte ainsi amendé fut voté par 410 voix contre 84 dans la chambre des communias. La chambre des lords l'adopta sans division. Cet heureux événement inspirait à l'auteur de l'étude sur le Serment du roi, reproduite plus haut, les commentaires suivants:
"Dieu soit loué ! Le Parlement d'Angleterre a consommé l'acte de justice et de réparation que réclamaient douze millions de catholiques, fidèles sujets de Sa Majesté George V. Le bill adopté par la chambre des Communes pour amender la formule du serment royal, comme nous l'avons indiqué dans notre dernière revue, a été voté par la chambre des lords, sans que les rares opposants aient osé demandé que la chambre se divisât. Lorsque la seconde lecture du projet de loi a été proposée, lord Kirmaid a fait une motion dilatoire — pour ajourner la question à l'automne— qui a été repoussée î\ la quasi unanimité de la chambre. Dans la discussion sur le mérite du bill, l'archevêque de Cantorbéry, le primat protestant d'Angleterre, a prononcé les paroles suivantes: "Nous touchons au terme d'une vieille inimitié qui a été pernicieuse et vexatoire au plus haut degré. Le changement proposé, en libérant le souverain d'une obligation désagréable, fera
honneur à notre sens commun chrétien." Et lord Lansdowne, à son tour, a fait cette déclaration : ^'Saluant les très heureux auspices d'un nouveau règne, je désire qu'il ne soit pas défiguré à son début par des animosités religieuses." Le duc de Xorfolk, au nom des catholiques, a exprimé la joie et la gratitude que leur fait éprouver la modification de la formule. Lord Halifax, le chef laïque le plus éminent de ce que Ton appelle la Higli Churchy a aussi chaleureusement approuvé l'amendement de la déclaration royale. Après un débat de deux heures et demie, le bill a passé sans division. Nous nous réjouissons de cette victoire catholique, qui est, pour mieux dire, une victoire de la justice et de la raison. Et nous nous applaudissons que l'esprit de tolérance et d'équité ait fait depuis dix ans d'aussi grands progrès en Angleterre. A l'avènement d'Edouard VII, en effet, les catholiques de l'empire tentèrent de faire modifier la formule outrageante pour leurs croyances. Ils pétitionnèrent, ils écrivirent, ils parlèrent, ils adoptèrent des résolutions, ils agitèrent énergiquement la question. Et tout cela en vain. Je me tronque; rien de tout cela ne fut stérile. A ce moment, les revendications catholiques ne triomphèrent pas, sans doute. ^lais la semence était jetée en terre, l'opinion anglaise était ébranlée, les derniers préjugés étaient sapés à leur base, et les appro-
6i DiSCOUilS ET CO^'FkUE^CES
elles étaient déblayées pour un dernier et décisif assaut. Ives efïorts, les protestations, les plaidoyers, toute la campagne d'il y a neuf ans portent aujourd'hui leurs fruits. Et c'est là une leçon précieuse de constance et de persévérante énergie. Quand on combat pour une cause, il ne faut pas songer seulement au succès immédiat, il la victoire prochaine ; il ne faut pas se laisser décourager par k^^ échecs même répétés, ni par les nuages (jui barrent devant soi l'horizon. Il faut lutter (piand même pour la vérité et la justice, et combattre, d'abord par devoir, et ensuite
I en vue de l'avenir, (jui fréipiemment répare les
Verreurs et les iniquités du présent.
*'Xous écrivions en 1901 : ''Pour ccmipléter l'ceuvre accomplie graduellement i>endant le COUTS du dix-neuvième siècle, il ne reste plus au parlement anglais (|u'îi délivrer le roi de cette déclaration répudiée ])ar tout le monde." Aujourd'hui elle est complétée, cette œuvre de rél>aration nécessaire ; et c'est un honneur pour la chambre des communes et la chambre des lords de la (îrande-Hretague d'avoir rempli ce devoir. (Vt acte heureux ncms semble d'un favorable augure pour le règne de notre nouveau souverain." (Renie Ciniadienne, septembre 1910, p. 243.)