CONFERENCE PRONONCEE A L UNIVERSITE LAVAL LE 23 AVRIL
Messeigneurs, ^
Monsieur le recteur^ Messieurs,
Mon apparition, ce soir, à cette tribune illustrée par l'éloquence et l'érudition de tant d'hommes distingués, est pour moi, simultanément, une source d'honneur et de confusion. C'est un honneur que j'apprécie vivement, sojez-en convaincus, que d'être appelé à prendre contact pour la première fois avec l'auditoire d'élite dont, chaque semaine, la présence dans cette salle vient apporter aux conférenciers invités par l'université Laval l'hommage d'une sympathie intelligente et d'une persévérante attention. Mais aussi, c'est un motif de confusion réelle que de ne pouvoir pré^senter à un public, dont l'élévation intellectuelle, le goût délicat et le sens criticpie très affiné me sont connus, aucun travail sérieux.
1- — Sa Gnanideur Mgr Bégin. archevêque d^ Qu^ec. et Sa Grandeur Migr Cloutier. évêque des Trois-Rivières. assistaient à cette conférence.
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aucune étude approfondie, aucune œuvre digne de succéder à celles de mes devanciers ; et de n'avoir à lui offrir qu'une causerie hâtive et incomplète, où le manque de loisirs littéraires s'accusera en même temps dans le fond et dans la forme.
Toutefois, comme j'ai contracté une dette déjà vieille de deux ans envers l'université Laval, je n'ai pas cru possible de me dérober au devoir qui m'incombait, et je me suis résolu à immoler mon amour-propre sur l'autel de la gratitude. Puisse, Monsieur le recteur, ce sacrifice vous prouver et prouver à mon ancienne AJma Mater combien j'ai apprécié le témoignage de faveur indulgente dont elle a daigné m'honorer.
Messeigneurs,
Messieurs^
Le sujet dont je désire vous entretenir ce soir vous est sans doute familier. ^L^is il me semble qu'il est de ceux auquel il est bon de s'arrêter et de revenir de temps à autre, au milieu des jours troublés que nous traversons. A un moment de l'histoire où tant de sujeti^ d'alarmes oppressent les âmes croyantes, et inquiètent les esprits qui se préoccupent des problèmes religieux et sociaux, il me semble opportun de signaler les échap])ées lumineuses qui trouent çâ et là le
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sombre rideau de nuages amoncelés à l'horizon de l'Eglise et du monde. Le couchant du 19°'^ siècle expiré et l'aurore du 20™® siècle naissant, qui ont éclairé tant de tristes spectacles, nous ont laissé aussi entrevoir quelques consolants symptômes. Si, par exemple, nous voyons dans notre ancienne et toujours chère mère patrie se manifester une recrudescence de haine contre TEglise, contre ses œuvres et ses milices les plus dévouées; si nous voyons la liberté de renseignement catholique, la liberté de l'association religieuse, et la liberté de la parole sacrée, menacées par un gouvernement hétéroclite, dont le seul lien semble être l'esprit sectaire et maçonnique ; d'un autre côté, nous constatons certains indices encourageants, certaines adhésions à la vérité, certaines ascensions vers la lumière, certains retours à la foi, qui nous empêchent de désespérer de la France, et nous permettent de croire encore invinciblement que la nation de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis n'a pas dit son dernier mot dans l'histoire religieuse du monde.
Parmi ces ascensions, parmi ces adhésions, parmi ces retours, il n'en est pas de plus notables, de plus significatifs, ni de plus émouvants, que ceux de MM. Ferdinand I5runetière et François Coppée. Ces deux hommes célèbres, ces deux écrivains éminents, l'un critique et l'autre poète, ont donné tous deux un exemple admirable de
conscience, de loyauté, de sincérité et de courage. !Xous allons, si vous le voulez bien, jeter un coup d'œil rapide sur leur carrière et sur l'évolution providentielle, qui, des confins de l'indifférence ou de l'incrédulité, les a conduits ou ramenés à la croyance. Aussi bien, une telle esquisse, tout imparfaite qu'elle puisse être, ne saurait être absolument sans profit. Quoi de meilleur, quoi de plus sain, quoi de plus fortifiant que Tétude de l'âme et de l'intelligence humaines en lutte avec la vérité, et glorieusement vaincues par elle ! C'est Lacordaire qui a dit: ^'Pour un chrétien, les chemins mystérieux par où Dieu conduit une ame à sa fin sans toucher à sa liberté sont un spectacle qui l'emporte sur tous les autres, et dont le charme ne s'épuise jamais."
M. Ferdinand Brunetière est, sans conteste, l'une des sommités intellectuelles de notre époque. Relativement jeune, — il est né à Toulon, en 1849, — l'éminent écrivain a fourni déjà une brillante carrière.
Après avoir étudié au lycée de Marseille, et au lycée Louis-le-Grand, îl Paris, il débuta comme écrivain par quelques articles de critique publiés dans h\ Revue politique et littéraire. En 1875, il entra à la Revue des Deu^-Mondes, qu'il n'a ja-
mais quittée depuis cette date, et dont il est devenu le directeur, il y a sept ans. En 1886, il a été nommé maître de conférences à TEcole Normale supérieure. En 1894, l'Académie française lui a ouvert ses portes. La liste suivante de ses ouvrages donnera une idée de son immense labeur: Etudes critiques sur Fhistoire de la littérature française y six voliunes ; V Evolution des genres dans Fhistoire âe la littérature^ un volume ; VEvolution de la poésie lyrique en France au dixneuvième siècle, deux volumes ; les Epoques du théâtre français un volume ; le Ronuin naturuliste, un volume ; Histoire et Littérature^ trois volumes ; Questions et nouvelles questions de critique, deux volumes ; Essais et nouveauœ essais (le littérature contemporain^, deux volumes ; Manuel de Vhistoîre de la littératUA'e française, un volume. Il a publié en outre diverses brochures : Science et religion^ la Moralité de la doctrine évofutivc. Education et instruction. Après le procès, etc..
L'œuvre de M. Brunetière a été avant tout une œuvre de critique. Cette branche de la littérature a pris de nos jours une extraordinaire importance. Son domaine s'est agrandi, son objectif s'est haussé, sa juridiction est devenue plus vaste. Elle a fait alliance avec l'histoire, l'érudition, la psychologie, l'éloquence. Elle a rompu le cadre étroit qui la confinait dans l'étude lirté-
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raie et terre à terre des œuvres de l'esprit. A côté du livre à apprécier, elle s'est préoccupée de la vie de l'auteur, de son caractère, du milieu où se sont développées ses facultés, de l'époque où il a vécu, de ses tenants et aboutissants intellectuels et sociaux. Elle a poussé ses investigations sur le terrain des mœurs et des événeme.its politi- (lues. En un mot, elle a cherché partout des rayons, qu'elle a fait converger sur Thomme, la doctrine et le style, afin de nous les faire apparaître dans une lumière plus intense et plus parfaite. C'est ainsi qu'elle est devenue l'une des ])rovinces les plus considérables de la littérature contemporaine.
De même qu'il y a différentes familles de philosophes, d'historiens et de poètes, de même aussi il y a différentes familles de critiques. Jules Lemaître, — l'un des princes de la critique actuelle^ et l'un des plus illustres rivaux de ^1. Rrunetière, — a écrit à ce sujet une page très piquante et de très leste allure: "Il est, dit-il, pour le moins deux façons d'entendre la critique des œuvres littéraires. Dans le premier cas, on cherche si l'œuvre est conforme aux lois provisoirement "nécessaires" du genre auquel elle appartient, ou sim- ])lement aux exigences ou habitudes de l'esprit et du goût latins, et d'autres fois, si elle est conforme aux intérêts de la moralité publiciue et de \i\ conservation sociale. Ou bien quand l'œuvre
est d'importance et qu'on reut "élever ses vues," on s'efïorcc de la situer historiquement dans une série de productions écrites ; ou bien on recherche quel moment elle m'arque dans le développement, la dégénérescence ou la transformation d'un genre — les genres littéraires étant considérés come un je ne sais quoi de vivant et d'organique, qui existerait indépendamment des œuvres particulières et des cerveaux où elles ont été conçues...Cette critique-là, qui n'est qu'une idéologie, exclut presque entièrement la volupté qui naît du contact plein, naïf, et comme abandonné, avec l'œuvre d'art. Elle nous demande, en outre, de continuels actes de foi. Et elle suppose, chez ceux qui la pratiquent, une grande superbe intellectuelle, une extrême surveillance de soi, et comme une terreur de jouir d'autre chose que des démarches, jeux et prouesses dialectiques de son propre esprit. On m'a rapporté que l'écrivain incroyablement vivace et impétueux qui représente chez nous cette école critique disait un jour à un confrère suspect d'indolence, d'ingénuité, et d'épicurisme littéraire: "Vous louez toujours ce qui vous plaît. Moi, jamais î. . ." J'ajoute que cette critique ascétique et raisonneuse, difficile à exercer supérieurement, est un de ces emplois qui supportent le mieux une médiocrité honorable.
"L'autre critique consiste à définir et à expli- (luer les impressions que nous recevons des œu-
vres d'art. Elle est modeste ; toutefois ne la croyez pas forcément insignifiante. Les raisons qu'on donne d'une impression particulière impli- (jucnt toujours des idées générales. On ne peut la motiver sans motiver à la fois tout un ordre d'impressions analogues. Et, sans doute, ie critique "impressionniste" semble ne décrire que sa propre sensibilité, physique, intellectuelle et morale, dans son contact avec l'œuvre à définir ; mais en réalité, il se trouve être l'interprète de toutes les sensibilités pa.-Mlles à la sienne. Et ainsi il n'y a pas de ^^critique individualiste". Celle qu'on appelle ainsi, au lieu de classer les ouvrages, classe les lecteurs (ou les auditeurs i. Mais ne voyez-vous pas que classer ceux-ci, c'est, au bout du compte, distribuer en groujjes et juger ceux-l«^, et qu'ainsi la critique subjective arrive finalement au même but que l'objective, par une voie plus humble, plus couverte et peut être moins siire de ses jugements que de ses impressions ?"
Dans ces portraits, enlevés d'un crayon si vif, mais où la complaisance de l'auteur pour l'un des deux genres qu'il décrit se trahit si visibltment, ^[. Lemaître a prétendu tracer la physionomie de la critique pratiquée par le directeui' de la Revue des Deux-Mondes, et de la critique pratiquée par lui-même. Le critique raisonneur, c'est M. ]h*unetière ; le critique impressionniste.
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c'est M. Jules Lemaître. Inutile de vous mettre en garde contre la partialité, bien naturelle d'ailleurs, de celui-ci pour le genre dans lequel il excelle. Vous avez senti, en l'entendant, qu'il plaidait pro domo ; et je dois ajouter qu'il y mettait d'autant plus d'entrain que M. Brunetière, de son côté, n'avait pas ménagé "l'impressionnisme", la critique personnelle, individualiste, celle ou le moi trop librement s'épanche et se met au large. Ainsi, dans un article de la Revue des Deux-Mondes, il lui avait lancé les traits suivants: "Si M. Paul Bourget, en définissant les caractères du roman psychologique, a voulu provoquer une discussion d'art, la critique en général a semblé ne pas s'en apercevoir ni se douter seulement de l'intérêt ou de l'importance de ses idées. Les uns se sont donc dérobés, en déclarant que "la polémique engagée sur la question du roman d'analyse était un peu vaine à leurs yeux,-' et en ajoutant: "comme tout ce qui tend à trop définir et à enfermer trop strictement dans des règles étroites le génie ou le talent de l'écrivain.'' C'est avec ce bel argument que sous prétexte de libéralisme et de largeur d'esprit, on en arrive à faire du plaisir personnel et présent (ju'un roman ou un tableau nous procure, le juge unique et souverain de sa valeur d'art. Comment cepend^ant ne voit-on pas ce que cette manière d'entendre la critique a d'in-
nocemment insultant pour Tartiste, qu'elle réduit à la condition d'amuseur public, et pour le lecteur qui n'est que rarement curieux de savoir ce qui nous plaît ou ce qui nous déplaît, à nous qui lui parlons ? Le bon critique ne met pas le public dans la confidence de ses goûts, et, dans un genre faux, bâtard ou douteux, il n'est écrivain qui ne perde la moitié de son talent."
C'est à cette censure, et à plusieurs autres analogues, que Jules Lemaître répondait ainsi dans la préface du sixième volume de ses Contemporains: "Il y a dans une Revue illustre, un écrivain que je respecte et que j'admire infiniment. Depuis quelque temps, il ne peut plus écrire une page sans marquer son dédain et son antipathie pour ce qu'il appelle la littérature et la critique personnelle. (Au fait, est-ce que ce ne serait pas de la "littérature personnelle," l'expressi(m si fréquente et si véhémente de cette antipathie ?) Il traite avec moquerie les critiques qui parlent trop d'eux-mêmes et qui îi cause de cela ne seront jamais que de "jeunes critiques". Et, par malheur, comme il est grand dialecticien, il appuie ce sentiment d'exce^llentes raisons. Et chaque fois, bien qu'il n'ait peutêtre nullement pensé à moi, je prends cela pour moi, je m'humilie, je rentre en moi-même. . .afin d'apprendre à en sortir, ou à faire semblant.
"(Et, chose admirable, je n'ai jamais tant par-
lé de moi que depuis qu'on me le reproche, justement parce que je veux m'en défendre).
"Oui, je songe quelquefois à me corriger. Il me semble que cela ne serait pas très difficile. Je vous assure que je pourrais, comme un autre, juger par principes et non par impression. On me traite d'esprit ondoyant. Je serais fixe si je le roulais; je serais capable d'appuyer mes jugements sur des principes généraux d'esthétique ; bref, de faire de la critique peut-être médiocre, mais qui serait bien de la critique.
"Seulement alors, je ne serais plus sincère. Je dirais des choses dont je ne serais pas sûr. Au lieu que je suis sûr de mes impressions. eTe ne sais, en somme, que me décrire moi-même dans mon contact avec les œuvres qui me sont soumises. Cela peut se faire sans indiscrétion ni fatuité, car il y a une partie de notre "moi", à chacun de nous, qui peut intéresser tout le monde. Ce n'est pas de la critique ? Alors c'est autre chose : je ne tiens pas du tout au nom de ce que je fais."
Mais tout ceci est une digression. Quelle que soit la part de vérité ou d'exagération qu'il peut y avoir dans cet échange d'appréciations divergentes, il n'en reste pas moins certain que le genre de M. Brunetière est supérieur à celui de ^I. Lemaître par la portée morale et philosophique. L'auteur des Contemporains et des Impressions {le théâtre est un écrivain charmant, spirituel,
primesautier, plein de vivacité et de goût ; il atteint parfois l'éloquence, comme dans son admirable étude sur Louis Veuillot. Mais son dilettantisme excessif et sa mobilité de jugement n'en fout pas un guide toujours sûr comme critique littéraire. Ai-je besoin d'ajouter, devant cet auditoire, que malgré les services qu'il rend à de nobles causes, depuis deux ans, il n'est malheureusement pas un croyant et qu'il faut se défier de ses œuvres ?
M. Brunetière est tout Tin verse de M. Jules Lemaître. C'est un traditionnel. Il a des doctrines fortement raisonnées, et il les applique d'une fa^'on magistrale dans ses jugements et ses études sur les livres et sur les auteurs. Sa critique ne s'arrête pas à la forme ; elle s'enquiert des idées, elle pénètre au fond de l'œuvre, et elle rend des arrêts, le plus souvent équitables, et toujours consciencieux.
Il y a eu dans la carrière de M. Brunetière plusieurs dates fameuses, et l'on y peut distinguer l)lusieurs campagnes mémorables. Nous ne saurions nous dispenser de signaler ici son long et persévérant combat contre le naturalisme. Xé de Balzac et de son œuvre énorme, érigé en principe d'art par Gustave Flaubert, pratiqué avec une minutie plastique par les Goncourt, avec une dextérité de plume et une puissance d'analyse incontestables par Alphonse Daudet, le natura-
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lisme, qui s'était d'abord appelé le réalisme, descendait à. régoût sous riinpulsion de M. Emile Zola, aux alentours de 1875 ; et, par un monstrueux phénomène, il entraînait la masse des lecteurs vers les cloaques où se complaisait la verve \Jbrutale de l'auteur du Vetitre de Paris. La critique, oublieuse de ses devoirs, pactisait avec cette dégénérescence des lettres, et le public, surpris par l'audace de cette invite aux instincts grossiers qui gisent dans les bas-fonds de la nature humaine, commençait à faire au romancier pornographe ce honteux succès qui reste'^a l'un des scandales du dix-neuvième siècle à son déclin. A ce moment, M. Brunetière entra en scène. Le 1er avril 1875, la Revue des Deux-Mondes lui ouvrait ses portes, et il y publiait son premier article intitulé: le Roman naturaliste en 1875. Il n'avait que vingt-six ans, mais son talent était déjà très mûr. L'intrépide écrivain se jetait en travers du torrent de fange qui menaçait de submerger la littérature et la société françaises. Il s'attaquait à la fameuvse série des Rougon-Macquart, dont cinq volumes étaient déjà publiés, et il lui consacrait des pages vengeresses :
^'L'auteur y a dépassé tout ce que le réalisme s'était encore permis d'excès, écrivaitdl. On imaginerait difficilement une telle préoccupation de l'odieux dans le choix du sujet, de l'ignoble et du repoussant, dans la peinture des caractères, du
inatérialisuie et de la brutalité dans le style. '*Je voudrais, nous dit M. Zola diins une préface récente, coucher l'humanité sur une page blanche, toutes les choses, tous les êtres, une œuvre qui serait l'arche immense," — noble et vaste ambition sans doute, mais l'humanité n'est-elle donc enfin composée que de coquins, de fous, et de grotesques ? L'artiste a bien des droits ; il n'a pas celui de mutiler la nature, et certes il est étrange qu'cm refuse d'ouvrir les yeux à la clarté du j(mr, et de comprendre une bonne fois que cette affectation de dénigrement n'est pas d'un parti-pris moins étroit, d'une convention moins artificielle, d'une esthétique moins fausse (lue les prétentions surannées du temps jadis à la noblesse. Ajouterai-je que des intentions de satire politique et de représailles, qui devraient rester absolument étrangères à l'art, parce qu'elles sont contradictoires à ses lois^ ne sauraient excuser les crudités révoltantes et malsaines que M. Zola ?>emble prendre plaisir à prodiguer dans ses romans ? . . . Quel monde que celui où M. Zola nous promène, et quelle imagination malade que celle qui prétend nous intéresser à des personnages qui ne sont pas seulement criminels ou vicieux, (il dépendrait de l'art du romancier (lu'on les supportât encore), mais franchement ignobles dans la vulgarité des apj>étits qui les font mouvoir I"
M. Brunetière n'en resta pas là. Cette première exécution fut suivie de plusieurs autres. Il revint à la charge dans une série d'articles intitulés le Roman expérimental^ les Origbtes du ronmn naturaliste, le Faux IS^aturalisïïie, A propos de Pot-Bouille. Il fustigea sans pitié l'œuvre et la doctrine de M. Zola. Il dénonça chez lui "la grossièreté voulue du langage et la vulgarité délibérée des sujets."' Il lui fit une guerre sans trêve ni merci. Il lui jeta un jour à la figure cette terrible citation d'un maître d'une littérature étrangère: '^11 faudra qu'un auteur accoutume son imagination à considérer ce qu'il y a de plus vil et de plus bas dans la nature ; il se perfectionnera lui-même par un si noble exercice: c'est par là qu'il parviendra à ne plus enfanter que des pensées véritablement et foncièrement basses ; c'est par cet exercice qu'il s'abaissera beaucoup au-dessous de la réalité."
Cette vigoureuse campagne ne fut pas sans résultats. La critique et une portion notable du public finirent par avoir honte de leurs anciennes faiblesses pour le malpropre historiographe des Rougon-^Iacquart. Après Po^i?o^^7Z(? , publié en 1882, il y eut une explosion de dégoût. Mais alors M. Brunetière, triomphant, put se retourner vers les complaisants de la première heure et leur crier : "Si lorsque parurent les premiers volumes de cette Histoire miturelle et so-
cialr (F une famille sous le second empire, il n'y avait eu tout d'abord, contre les romans de l'espèce du Vejitre de Paris ou de la Curée, qu'un seul cri de réprobation; si le i>eu qu'il y a de critiques, sans méconnaître d'ailleurs ce qu'il pouvait y avoir là de talent, avait discerné cependant où allait cet art, comme le qualifiait M. Zola lui-même, ''tout expérimental et tout matérialiste;" si l'on n'avait pas enfin salué, depuis lors, dans l'écrivain qui fait aujourd'hui, je ne sais en quel jargon, "fumer les vertus bourgeoises dans la solennité des escaliers," un maître (car on l'a dit) de la prose française; à coup sûr, je n'imagine pas que M. Zola se fût pris à réfléchir, ni qu'il eiit renoncé surtout à cette grossièreté de facture, où il sent bien qu'est attaché le meilleur de son originalité, mais il ne fut pas devenu ce qu'il est, ce qu'on l'a fait, ce qu'il n'est pas près enfin de cesser d'être: une force, avec les excès de qui la critique doit et devra longtemps compter, puisque ses théories ont fait au moins cinq disciples, je pense, et l'exemple de ses succès quelque notables victimes.
"Mais quoi ! Nous étions trois ou quatre alors, pour essayer de barrer le courant. Et quand nous affections tant d'audace que d'admirer modérément /(/ Conquête de Pïassan-s, les mêmes gens criaient à l'imi^ertinence, qui, chan géant aujourd'hui d'avis avec la foule, parlent
couramment dans leurs journaux, avec cet aplomb qu'ils ne perdent jamais, de "l'horrible roman de Pot-Bouille J^ Horrible ? je le veux, sans doute, et c'est bien dit. Mais en quoi plus horrible que ceux qu'ils ont vantés ? c'est ce qu'ils oublient de nous démontrer. Ce sont aussi les journaux où Ton ne se faisait faute, vers le même temps, de prendre publiquement contre les tribunaux la défense des éditeurs qui réimprimaient VArétin, mais où Ton se lamente aujourd'hui quotidiennement sur cette honteuse gangrène, qui gagne en effet et s'étend tous les jours, de la littérature pornographique. Tant il est extraordinaire, à ce qu'il paraît, de récolter ce que l'on a semé !"
Cette page donne une excellente idée du genre de M. Brunetière. On y voit se manifester la fermeté des principes, la conscience, la vigueur, l'autorité, l'éloquence du trait, qui distinguent son talent.
Mais je m'attarde loin du but principal de cette causerie. Je regrette de ne pouvoir que vous signaler en passant une autre manifestation du génie critique de M. Brunetière: sa théorie de l'évolution des genres. Je me bornerai à citer ici quelques lignes dans lesquelles un écrivain, jouissant d'une réelle autorité, en a parlé en excellents termes: ^^11 fut historien littéraire autant que critique, écrit M. Emile Faguet. Il
avait, comme historien littéraire, le don de voir les ensembles- et les masses et de localiser avec sûreté le moindre fait littéraire dans le groupe de causes et de faits auquel il était naturel et rationnel qu'il fût attribué. . . C'est de cette habitude non seulement excellente, mais nécessaire, et sans laquelle le biographe littéraire peut exister mais non l'historien littéraire, ce qui revient à dire que sans elle l'histoire littéraire n'existe point, qu'est peu à peu sortie l'invention la plus originale peut-être, la plus féconde, de M. lîrunetière, et à laquelle son nom restera attaché, à savoir la théorie de l'évolution des genres. M. Brunetière voit les genres littéraires comme des esi^èces dans le règne végétal ou le règne animal, et il les voit évoluer comme évoluent les espèces végétalesi et animales dans la nature. T^s genres littéraires naissent à l'était d'ébauche, prennent peu à peu les organes qui leur sont nécessaires, arrivent à leur vie pleine et complète, s'arrêtent ou semblent s'arrêter un instant dans cette plénitude, puis déclinent, puis se transforment en d'autres genres, quelquefois très différents en apparences, dans lesquels ils revivent et se développent à nouveau, et ainsi indéfiniment. Suivre un genre littéraire dans toute son évolui'ion d'abord, puis, quand il semble se perdre, dans sa transformaticm, puis dans tous les processus de cette végétation ou plutôt de cette vie
nouvelle, c'est l'office même que se doit proposer riiistorien littéraire qui croit que l'histoire littéraire peut être une science. . . Quelques objections que Ton puisse faire à cette grande théorie littéraire, il faut bien convenir qu'elle est la production d'un esprit singulièrement vigoureux et qu'elle peut donner des résultats infiniment intéressants. A tout le moins elle a la valeur d'une méthode d'investigation historique, morale et littéraire tout ensemble ; et cette méthode est toute nouvelle. Ce n'est pas d'une médiocre intelligence de l'avoir inventée, et ce n'est pas une médiocre gloire de lui avoir donné son nom.''
Quelque désir que j'aie de me hâter, je ne saurais m'abstenir de faire ressortir encore l'un des côtés les plus remarquables du talent et de l'œuvre de Brunetière ; c'est sa connaissance approfondie, sa science prodigieuse et sa merveilleuse intelligence du dix septième siècle et de toute la littérature classique. On a écrit de lui avec raison : 'OI. Brunetière est fort savant ; il a mieux qu'une teinture de toutes choses. Sur le dix-septième siècle, son érudition est imperturbable. Il est visible qu'il a lu touvS les classiques, et tout entiers. Cela n'a l'air de rien : combien, même parmi les gens "du métier'', en ont fait autant ? Histoire, philosophie, romans, poésie, beaux-arts, et de tous les pays, il sait tout ; on dirait qu'il a tout vu et tout lu. Toujours on sent sous sa criti-
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que un fonds solide et étendu de connaissances multiples et précises, placées dans un bon ordre. Il a donc ce premier mérite, aussi rare que modeste, de connaître toujours parfaitement les choses sur lesquelles il écrit, et même les alentours.''
M. Ih'unetière est non seulement un écrivain, il est aussi un orateur; et ceux qui l'ont entendu à Montréal et à Québec peuvent dire quelle est la puissance de sa parole. Ainsi armé pour la lutte, il a généreusement payé de sa personne et de son ébxiuence dans les controverses récentes. Et il a réuni. Tannée dernière, en volume, quelques-uns de ses Discours de comhat \ — c'est le titre du livre, l'un (les })lus intellectuels, si je puis ainsi m'exprimer, et des plus nourris d'idées qui aient paru en ces derniers temps.
Un de ces discours fut prononcé à Marseille, en ISDf). Il est intitulé Vidée de patrie, et il constitue un plaidoyer enlevant en faveur du patriotisme, contre rinternati(malisnu^ des dangereux utopistes qui voudraient abolir toutes les frontières et se proclament "citoyens du monde", et ce vil individualisme des égoïstes jouisseurs, dont la devise est : ^^Uhi hcnc. ihi pdtria, là où l'on jouit, h\ est la patrie." Laissez-moi, Messieurs, vcms dire une page vibrante qye j'emprunte à ce discours :
"Une patrie, c'est encore une histoire. Qui
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donc a lancé dans le monde cette parole si fausse, et qu'on va si souvent répétant sans y prendre garde: Heureux les peuples qui n^ont pas dliistoires ? Ingrats que nous sommes ! et, blasphémateurs I Heureux les peuples qui n'ont pas cVhistoire. Et oui I sans doute, si nous ne sommes destinés qu'à faire nombre dans la foule obscure ; si notre idéal n'est que de végéter comme la plante, aux lieux où nous sommes nés; si nous mettons le bonheur dans l'inertie ; si nous nous faisons de notre égoïsme une prison confortable, un sérail ou un harem I Mais, au contraire, avoir une histoire, si c'est avoir vraiment \ vécu; si c'est avoir éprouvé tour à tour l'une et l'autre fortune et ressenti peut-être autant de douleurs que de joies ; si c'est avoir connu l'ivresse de la victoire et le deuil de la défaite ; si c'est pouvoir revivre en imagination, ou, disons mieux, si c'est sentir comme couler dans ses veines la mémoire fluide de tout un glorieux passé, oh I alors. Messieurs, bien loin de les envier, plaignons les peuples qui n'ont pas d'histoire ; et ne nous étonnons pas que l'idée de patrie, manquant chez eux de son fondement le plus solide, y manque aussi de largeur, de force et de générosité. Il n'y a pas de patrie sans une longue histoire qui en soit ensemble le support, la justification, le principe de vie et de rajeunissement perpétuel." Nous voici rendus, Messieurs, au moment déci-
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sif de cette féconde carrière. Lorsque M. Brunetière prononçait ce discours sur Vidée de patrie, son évolution religieuse était déjà commencée. Vous en connaissez comme moi la genèse, et je ne réclamerai ce soir d'autre mérite que celui de la résumer et d'en préciser à tos yeux les étapes. Parti des obscures régions de l'indifférence religieuse, ce vigoureux esprit a parcouru un long chemin avant d'arriver au point où il est parvenu aujourd'hui. Longtemps il est resté étranger aux préoccupations doctrinales. Il s'absorbait dans ses fortes études, dans ses travaux de critique savante et autoritaire, et les problèmes religieux le touchaient peu ou point. Un jour, cependant, il rencontra Bossuet sur sa route laborieuse. Ce géant intellectuel conquit son admiration et son respect. Il pénétra dans l'œuvre prodigieuse et sublime du grand orateur et du grand docteur. Il en fit le tour avec un étonnement enthousiaste. Puis il en étudia à pas lents les détails. Il absorba la substance de ces immortels écrits, le Discours sur lliistoirc iniiverscUc, V Histoire des Variât ions, la Conu<tissauce de Dieu, les ^ermous, etc. Au rayonnement de ce génie profond et lumineux, il aperçut l'inanité des fastueuses prétentions d'une certaine science <iui se proclame, de nos jours, la rivale victorieuse de la foi chrétienne. C'est alors que dans un article fameux de la Revue des Deux-
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Mondes, il en signala la faillite, au grand scandale de M. Berthelot et de tout le clan libre-penseur, outré de cette trahison. Cet article qui a fait tant de bruit, et qui était intitulé : Après une visite au Vatican^ et non pas: la Banqueroute de la science, comme un bon nombre le croient et récrivent couramment, parut dans la Revue des Deux-Mondes du 1er janvier 1895. L'auteur était revenu de Rome depuis quelques semaines, et il entrait en matière par une allusion à l'audience qu'il avait eue du Souverain Pontife, Léon XIII.
"Le 27 novembre de l'année qui vient de finir, écrivait-il, j'ai eu l'honneur d'être reçu par Sa Sainteté le Pape Léon XIII, en audience particulière. Ce qu'il a bien voulu me dire, on ne s'attend sans d(mte pas que je commette ici, ni nulle part, l'indiscrétion ou l'inconvenance de le publier. Mais si cette visite m'a naturellement suggéré quelques réflexions, j'ai pensé qu'il pouvait être opportun, ou actuel, comme l'on dit, — de les mettre par écrit. On ne trouvera pas, et j'espère que le lecteur ne cherchera pas autre chose dans les pages qui suivent."
M. Brunetière faisait une revue des promesses que la science, ou ceux qui parlaient en son nom, avaient faites à l'humanité moderne. Et il démontrait que, dans la plupart des questions fondamentales relatives à l'âme, au mystère, i\ notre origine, à notre destinée, aux lois de notre exis-
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tence, la science avait été impuissante à tenir ses engagements téméraires. "Si ce ne sont pas là des "banqueroutes" totales, disait-il, ce sont du moins des "faillites" partielles, et Ton conçoit assez aisément qu'elles aient ébranlé le crédit de la science. " C()nsé(iuemnient, "la science a peixlu son prestige, et la religion a reconquis une partie du sien." Puis, ;M. lîrunetière montrait Léon XIII se mettant hardiment à l'œuvre pour prouver au monde que le catholicisme peut lui donner les biens dont la science ne lui a fait entrevoir que le décevant mirage. "L'illustre vieillard qui gouverne à peu près souverainement la croyance de 200 millions d'hommes, a compris ce que l'on attendait du plus grand pcmvoir moral qui soit parmi les hommes et le plus ancien. Késolu- ]nent, il a lancé la barque de Saint-Pierre sur la mer orageuse du siècle, et ni rim|>étuosité des vents, ni le tumulte des flots, ni la clameur même des passagers effrayés de sa tranijuille audace ne r(mt un seul j(mr détourné de son but. Et si d'ailleurs il ne l'atteignait pas, si cette Providence, dont il ne se regarde que comme l'instrument, ne lui permettait pas de l'atteindre, il n'en aurait pas moins rimj^érissable honneur de se l'être t\ lui-même marqué !''
Le directeur de la Revue des Dcuj'-Mondcs démontrait ensuite que le catholicisme est une doctrine, une tradition, un gouvernement, une psy-
chologie, une théologie, une sociologie. Il recherchait les points de contact et d'entente que les hommes de bonne volonté peuvent avoir avec l'enseignement de l'Eglise. Il en trouvait et en exposait plusieurs et des plus importants. Puis il s'écriait, en terminant: ''La conclusion est évidente. Lorsque l'on tombe d'accord de deux ou trois ou quatre points de cette importance, il n'y a pas même besoin de discuter les conditions, ou les termes d'une entente; — et elle est faite."
Cet article prit les proportions d'un événement. Il provoqua un véritable déchaînement de fureur dans le cami> des sectaires et des professionnels de l'impiété. On dénonça, on cribla de répliques acerbes le courageux écrivain. On organisa un banquet de protestation en l'honneur de M. Berthelot, ancien ministre, sénateur, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, qui avait défendu contre lui la science outragée. Pourtant M. Brunetière n'avait fait aucune profession de foi. Il avait même froissé les convictions catholiques, par exemple dans le passage suivant :
"La foi n'est affaire ni de raisonnement, ni d'expérience. On ne démontre pas la divinité du Christ ; on l'affirme, ou on la nie; on y croit ou on n'3^ croit pas, comme à l'immortalité de l'âme, comme à l'existence de Dieu." Cette parole provoqua une assez sévère critique de Mgr d'Hulst
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dans la Revue du clergé français. "Cette ignorance de la nature de la foi, écrirait-il, est pour nous, chez un homme qui a tant fréquenté Bossuet, l'objet d'un premier étonnement. M. Brunetière nous en réservait un second, en classant l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu parmi les choses qui ne se démontrent pas. Ici encore, s'il Y a une lacune, c'est bien celle de la philosophie." M. Brunetière répondit au distingué prélat avec vivacité: "Mgr d'Hulst le prend, en vérité de bien haut. Je ne m'attendais pas, de sa part, à cette leçon, et je la trouve un peu bien pédantesque. Mais je me contenterai de faire observer à Mgr d'Hulst que si j'avais entendu comme lui, — je veux dire ccmime le catholicisme, — la nature et les rapport de la "raison' et de la "foi", je n'aurais pas écrit dans la même page: "nous ne sacrifierons,. ..ui l'indépendance de notre pensée". . . quel besoin aurai-je eu de "réserver" r indépendance de ma pensée si j'acceptais dans son intégralité l'enseignement de l'Eglise ? Il m'aurait suffi de me déclarer "catholique" tout uniment, tout simplement."
Donc, à ce moment, M. Brunetière n'était p?s catholique. Mais il avait parlé d'une entente avec le catholicisme, et c'en était assez pour faire hurler les libres-penseurs. Ceux-ci se trompaient lourdement s'ils croyaient l'intimider par leurs clameurs. Il demeura calme au milieu de l'orage.
On vit à ce moment qu'il n'était pas seulement un lettré, un érudit, mais qu'il était de plus un penseur et un polémiste redoutable. Il ne recula pas d'une ligne. Mais il continua son évolution progressive. Chacune de ses étapes fut signalée par un article ou une conférence remarquables et remarqués. Son discours sur le Besoin de croire, prononcé à Besançon, le 19 novembre 1898, fut une des manifestations les plus saisissantes du travail qui se faisait dans cette intelligence et dans cette âme. Il y établissait d'abord que le besoin de croire est "non seulement inhérent mais naturel à notre nature'', qu'il est une loi de notre organisation intellectuelle ou morale, et une loi dont le caractère de nécessité est aussi certain que celui de toutes les lois de notre organisation physique. Il y démontrait, en second lieu, que la croyance est le fondement nécessaire de l'action pratique, de la science et de la morale. Mais, au moment où le développement logique de son sujet l'amenait au seuil du surnaturel, il s'arrêtait court, et s'écriait avec une noble et courageuse franchise :
"Si je voulais aller plus loin, je sortirais de mon sujet, et surtout de mon domaine, je passerais du terrain de la psychologie et de l'apologétique sur le terrain de la théologie. Je ne m'en sens pas la force, et je ne crois pas en avoir le droit. Je ne crois pas non plus avoir le droit, et
dans un sujet d'une telle importance, je crois même avoir le devoir de ne pas m'avancer audelà de ce que je pense actuellement. C'est une qustion de franchise, et c'est une question de dignité personnelle. Quelque soit le pouvoir de l'intervention de la volonté dans ces choses, — et il est considérable, — aucun de nous n'est le maître du travail intérieur qui s'accomplit dans les âmes. Mais, si quelques-uns de ceux qui m'écoutent se rappellent peut-être en quels termes, ici même, il y a bientôt trois ans, je terminais une conférence sur la Rcmiissance de Vidéalisme, ils reconnaîtront que les conclusions que je leur propose aujourd'hui sont plus précises, plus nettes, plus voisines surtout de l'idée qui vous a rassemblés en congrès ; — et pourquoi, si c'est un grand pas de fait, n'en ferais-je pas un jour un autre, et un plus décisif ?"
Ces paroles étaient bien significatives. Elles entr'ouvraient le rideau derrière lequel se poursuivait la transformation du critique sollicité par la foi. Elles faisaient naître une espérance, qui ne devait pas tarder à se réaliser.
L'illustre écrivain poursuivit sa marche ascendante. A deux ou trois reprises il alla tranquillement chercher à Rome, au foyer de la vérité chrétienne, des éclaircissements, des impressions et der idées, qu'on ne rencontre pas ailleurs avec la même intensité de lumière et de persuasion.
DlëCjlKS ET COÎ^FKUESCKH 91
Et enfin, comme résultat de ce long travail intellectuel et psychologique, M. Brunetière en est venu à se proclamer catholique.
Il j a un an, à Besançon, invité par la conférence de Saint-Thomas d'Aquin à traiter ce sujet: "Ce que l'on apprend à Técole de Bossuet'^ il est entré en matière par la déclaration suivante, qu'un grand nombre d'entre vous ont lue, sans doute, mais qui est de celles dont la répétition ne fatigue pas:
"Monsieur le président,
"Je vous avoue que je suis un peu confus. Je sais bien qu'on ne se voit jamais bien soi-même et je n'étais pas habitué à me voir sous un jour si lumineux. Permettez-moi de remercier la conférence de Saint-Thomas d'Aquin de m'avoir donné cette sensation très douce, mais aussi très dangereuse, de mon importance.
"En réalité, je ne croyais pas avoir tant fait en m'attaquant aux ennemis que vous venez d'énumérer. J'ai fait d'abord ce que me dictait ma conscience, par philosophie, comme un homme qui comprend les choses de son temps.
"J'ai vu qu'il existait une certaine école dont les adeptes avaient la rage de se mettre en scène, et de ne parler d'autre chose qu'à propos d'euxmêmes. Et ce que j'ai ressenti d'abord, c'était un mouvement de mauvaise humeur, qui répon-
dait, j'ai compris plus tard, à des choses plus claires et plus certaines.
"Cet individualisme avait plus que des conséquences littéraires; c'était une sorte de dissolvant moral, un agent de dislocation des idées traditionnelles sur lesquelles la France avait vécu jusqu'alors.
"Alors je me suis élevé plus haut. J'ai vu que c'était un devoir pour moi de ne pas me retirer dans la tour d'ivoire au moment du combat. Et petit à petit, parmi tout ce que j'apprenais à l'école de Bossuet, j'ai appris ce qu'était le catholicisme. J'ai su qu'il brisait de toute manière rindifférentisme et qu'il aimait l'internationalisme dont vous nous parliez tout à l'heure. Et, indépendamment de toute idée personnelle, il me suffisait pour me déclarer catholique, de voir que le catholicisme et la grandeur de la France étaient deux choses inféodées l'une à l'autre.
"Et, depuis, plus j'ai étudié, plus j'ai vu, plus j'ai vécu, plus j'ai franchi les épreuves si nombreuses du temps, et plus je me suis dit catholique avec plus d'autorité et plus de conviction que jamais.
"Et je me félicite que j'aie commencé cette évolution il y a quatre ans à Besançon, et que le terme de cette évolution, ce soit encore à Besançon que je l'affirme."
C'étaient là de belles et consolantes paroles,
DISCOURS ET CONFfcRENCES 93
Mais M. Brunetière réseryait aux croyants, à TEglise catholique, au grand pape dont la main paternelle a si providentiellement guidé les pas de réminent critique sur les chemins de la croyance, une satisfaction encore plus profonde et plus complète. Le 18 novembre dernier, il prononçait, à la séance de clôture du congrès catholique de Lille, un admirable discours sur les Raisons actuelles de croire. C'était le couronnement de l'édifice, la touche finale donnée à l'œuvre sacrée qui, depuis longtemps, s'accomplissait dans son esprit et dans son âme. Il y montiait comment, éternelles en leur fond, c'est-àdire par rapport au dogme immuable, les raisons de croire peuvent différer d'elles-mêmes en leur forme, dans leurs relations avec l'esprit des âges. Il développait ensuite le sens chrétien des trois termes de la formule fameuse :vLiberté, égalité fraternité.] Il prouvait que le christianisme seul a introduit la liberté dans le monde; que l'idée d'égalité, fausse au point de vue national et social, n'est vraie qu'au point de vue surnaturel ; et qu'enfin le sentiment de la fraternité humaine n'existe pas en dehors de la religion chrétienne. Puisque cette devise célèbre de la démocratie moderne — liberté, égalité, fraternité— n'a de fondement réel que dans le christianisme, il y a donc là, pour la société contempo-
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raiue, une raison très actuelle de croire en cette religion.
Tout ce discours est à lire. C'est une pure et profonde jouissance que de suivre ce vigoureux esprit dans le développement logique et puissant de sa pensée, dans l'enchaînement infrangible de son argumentation. . . Soudain, vers la fin du discours, il s'arrête: ''Ici, dit-il, se termine le domaine de l'apologétique, et commence l'opération individuelle et mystérieuse de la foi." Et alors il pnmonce ces émouvantes paroles, qui produisent dans l'auditoire une intense sensation : ''Vous, cependant, qui parlez ainsi, — me demandera-t-on pcnit-être, et on me l'a souvent demandé, — que croyez-vous" ? Ce que je crois, ^lessieurs, il me semble que je viens de vous le dire. ^lais à ceux qui voudraient quelque chose non pas, je pense, de plus net, mais de plus explicite, je répondrai très simplement: ''Ce que "je croi»", — et j'appuie énergiquement sur ce mot, — ce que "je crois", non pas ce que "je suppose" ou ce que "j'imagine", et non ce que "je sjais" ou ce que '"je comprends", mais ce qtie "je crois"..., allez le demander à Kome". En matière de dogme ou de morale, je ne suis tenu que de m'assurer ou de prouver l'autorité de l'Eglise. La révélation n'a pas eu pour objet de mettre l'intelligence humaine en possession de *i'Inconnaissable" et, s'il n'y avait pas de mystère dans
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la religion, je n'aurais pas besoin de croire: je saurais. Evitons ici, Messieurs, l'une des pires confusions qu'ait inventées la moderne critique. L'objet de la croyance et celui de la connaissance font deux. Je ne crois pas que deux et deux font quatre, ni que le semblable engendre le semblable, ni que César ait vaincu dans la journée de Pharsale ; "je le sais". Si je savais de la même manière, avec la même évidence, si j'entendais avec la même clarté le mvstêre de Tlncarnation ou l'opération de la grâce, ce ne seraient plus des mystères: et la croyance étant adéquate à la connaissance, ne serait plus la croyance ni la foi. F ides est argumentum rerum non apparent iii m. Et ce n'est pas à dire pour cela qu'elle s'oppose à la raison. Xon, elle ne s'y oppose point ; elle nous introduit seulement dans une région plus qu'humaine, où la raison, étant humaine, n'a point d'accès ; elle nous donne des lumières qui ne sont pas de la raison ; elle complète la raison, elle la continue, elle l'achève et, si je l'ose dire, elle la couronne.
"Tout ce que je puis donc faire, Messieurs, devant le mystère, c'est d'abord de m'incliner en silence, et c'est ce que je fais, mais ce que je puis faire ensuite, aussi, et ce que je viens d'esvsayer de faire dans ce discours, c'est de dire et de déduire, c'esi: d'expliquer les raisons que j'ai de m'incliner."
Je n*ai pas besoin, n'est-ce pas, de faire ressortir l'importance de cette magnifique profession de foi. Xotons-en simplement quelques traits. ^'Ce que je crois, allez le demander à Rome." Oui, c'est M. Brunetière, directeur de la Revue d<^s Deux-Mondes, qui s'incline avec cett« simplicité et cette netteté devant l'autorité dogmatique de l'Eglise romaine. L'illustre critique eût été lui-même bien étonné, si on lui eût prédit cela il Y a dix ans I Ses paroles relatives au mystère ne sont pas moins remarquables. Ah ! combien de telles déclarations, sortant d'une bouche aussi peu suspecte, doivent faire de bien en France dans les milieux intellectuels !
On se demandera peut-être de quelle nature est le catholicisme de M. Brunetière, et jusqu'où il va. Va-t-il aussi loin que celui du vaillant et édifiant François Coppée *? Je me suis posé cette question... Peut-êti^ le catholicisme de l'éminent crHique n'est-il qu'un catholicisme de tête, un catholicisme spéculatif. Mais celui-là conduit à l'autre; et les catholiques de tous les pays doivent se réjouir de voir arriver dans leurs rangs une aussi illustre recrue.
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Je viens de nommer François Coppée. C'est en vous esquissant la physionomie littéraire et morale de ce sympathique écrivain que je terminerai cette causerie.
François Coppée est né à Paris, en 1842. Après avoir étudié au lycée Saint-Louis, il entra comme employé dans un des bureaux de la guerre. Il publia son premier recueil de vers, intitulé le Reliquaire, en 1866. Puis se succédèrent les Intimités et les Poènies modernes. Un drame en un acte et en vers, le Passant^ joué en 1869, obtint un grand succès, et mit l'auteur en pleine lumière. La poésie contemporaine ne nous offre guère de plus gracieuse inspiration. M. C'^ppée a publié un grand nombre d'autres recueils de vers, les Humbles (1872) ; Promemnies et intérîeurs (1875) ; le Cahier rouge (1874) ; les Récits et les élégies (1878) ; V Arrière Saison (1887) ; les Paroles sincères (1890) . Il a aussi publié et fait représenter des drames, dont les plus remarquables sont le LfUthier de Crémone, Severo Tor^lli, les JacohiteSy Pour la Couronne. En prose on a de lui quatre volumes de contes et de nouvelles. Ses œuvres les plus récentes sont la Bonne Souffrance, recueil d'articles émouvants dont je par-
lerai dans un instant, un volume de discours et conférences réunis sous ce titre: A haute voi-x, et un nouveau recueil de poésies, intitulé: Dans la prière et dans la lutte. Coppée a été élu membre de l'Académie française en 1884.
Il a été appelé le poète des humbles, et il a mérité ce nom par plusieurs de ses œuvres, où il a peint des épisodes et des scènes empruntés au monde des petits, des déshérités, des souffrants. On lui a reproché avec quelque raison d'avoir attaché parfois trop d'importance à des détails infimes de la vie réelle. Mais l'auteur des Poèmes Modernes y du Pater et du drame Pour la Couronne, a prouvé que sa muse n'ét^iit point réfractaire aux inspirations élevées. François Coppée a excellé dans la narration poétique, et il a écrit dans ce genre une foule de petits poèmes qui ont concjuis une légitime popularité: tels sont la Grève des Forçferon^'i, la Bénédietion, le Xaufmgé, etc. Permettez-moi, Messieurs, de vous lire une pièce, un peu moins connue que celles dont je viens d'énumérer les titres, qui donne une excellente idée de ce côté du talent poétique de François Coppée, et montre, en même temps, quel était son état d'Ame, au point de vue religieux, avant sa conversion :