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136 LISCOURS ET CONFÉRENCES
peau de l'Atlantique au Pacifique, et de la mer mexicaine à la Baie d'Hudson. A ce simp'e point de vue, au point de vue patriotique, qui est celui auquel je me place surtout en ce moment, n'est-ce pas, Messieurs, que renoncer à notre mission religieuse, ce serait pour nous une désastreuse abdication ? Ah ! non, nous ne commettrons pas ce crime qui serait à la fois un crime religieux et un crime national.
ILest un autre crime que nous ne commettrons pas. C'est celui de mentir à notre sang et de renier notre origine, Nous sommes nés de la France, dans ce siècle fameux où, comme un astre Sins rival, elle éblouissait le monde des rayons de Sa gloire. Nous sommes de souche française, de sang français, d'hérédité française. Et malgré notre séparation d'avec le pays de nos ancêtres, malgré le temps, malgré la défaite, malgré les efforts de vainqueurs à courte vue, nous avons conservé les caractères constitutifs de la race dont nous sommes sortis Les écrivains et les hommes politiques anglais qui s'en sont effrayés et irrités ont fait preuve d'un esprit bien étroit et bien peu clairvoyant. Ils aura: ent dû admirer en nous cette énergique résistance à ]a dénationalisation, ce patriotisme obstiné qui nous tenait en garde contre les tentatives américaines et n’amoindrissait en rien notre fidélité à la nouvelle souveraineté de ce pays. Dieu merci, il s'est trou-
vé parmi les successeurs des Craig, des Dalhousie et des Sydenham, des hommes à la haute intelligence et au noble cœur qui ont saisi la vraie portée de ce fait historique. Les Elgin, les Dufferin, les Lorne, ont compris que notre valeur comme facteurs sociaux était en raison directe de la persistance des qualités propres à notre race, Un groupe ethnique qui perd sa nationalité s'abâtardit, et ne peut plus contribuer à élever Je niveau social, mais devient au contraire une Cause d'abaissement et de décadence. Nous avons évité cette honte. Tout en acceptant loyalement le régime nouveau sous lequel la fortune des combats avait fait passer notre pays, Nous avons CON servé pieusement au fond de notre cœur l'amour de notre patrie d'origine, et nous nous SOMMES efforcés de continuer à nous éclairer au rayonnement de son génie.
Souvent d'épais nuages se sont interposés entre elle et nous. Et nous nous demandions alors avec douleur si l'éclipse serait éternelle. Souvent aussi, en présence des embüches, des attaques perfides, des manœuvres savantes qui mena(i ient notre nationalité, une angoisse mortelle étreignit le cœur de nos chefs, de nos écrivains et de nos penseurs. C'est sous l'empire de ce sentiment que notre illustre historien, M. Garneau, écrivit un jour à Emile de Girardin une lettre où se trouvait cette phrase: “Quel que soit, Mon-
sieur, le sort que l'avenir réserve à notre race, nous aimons à reporter les yeux vers cette an: cienne France d'où sont sortis nos pères, et com me le chevalier normand couché sur le tombeau de marbre des vieilles cathédrales anglaises, si nous devous perdre notre nationalité, nous vou: lons du moins un nom français écrit sur notre mausolée”. Nobles et touchantes paroies, mais ‘urand patriote, tu t'es trompé ! Ton inquiète sollicitude poux l'avenir de notre race t'inspirait des prévisions trop sombres. Non, non, nous ne l'a-
trop pessimistes, Tu t'es trompé Garneau
VONS Jits perdu, nous ne la perdrons pas cette mit tonalité dont l'amour a été la supréme passion de ta vie. Les pierres du mausolée on ses enne: mis auraient voulu l'enfouir ne sont pas encore taillées, Et ce n'est pas sur un tombeau que notre nom français est inserit, mais Sur des arcs de triomphe, sur des monuments wlorieux dédiés à nos grands hommes, sur le fronton de nos universités et de nos palais civiques, législatifs et judiciaires, Ah! S'il t'était donné de paraitre en ce moment dans cette salle où le fluide patrictique vibre et circule à larges ondes 6 nous en: veloppe de son électrique atmosphère, tu te di ris avec bonheur que l'âme française vit toujours en nous et que cette âme est immortelle ! L'âme française, Messieurs, il me semble que cette expression désigne avee une parfaite jus-
tesse la nature et Fobjet du culte que nous conservons pour la France. Ce que nous aimons en elle, c'est elle-même. Depuis que nous avons été séparés d'elle, elle a éprouvé bien des vicissitudes et traversé bien des fortunes diverses. Elle a connu les enivrements de la victoire et les amertumes de la défaite. Elle à été tour à tour monarehiste et républicaine. Elle à subi le despotisme et l'anarchie. Elle a changé bien des fois sa constitution, son gouvernement, 86s lois, son orientation, Nur tout cela, sur toutes ces transformations, sur toutes ces moditications, sur toutes ces oscillations de doctrines, de régimes, de législation, de politique intérieure et extérieure, nous avons eu, nous avons nos idées, nos jugements, nos impressions, nos sentiments, Mais à travers tout cela, et souvent en dépit de tout cela, nous avons aimé, nous aimons l'âme de la France d'un persévérant et invincible amour, L'âme de la France: c'est-à-dire la générosité de son cœur, la sublimité de ses dévouements, les ardeurs de sa vaillance, les envolées de sa pensee, la clarté de son génie, le charme incomparable de son verbe, en un mot ce je ne sais quoi d'exquis, de vif, de tendre, de fort et de captivant qui a fait d'elle la nation fascinatrice. Nous voudrions la voir toujours grande,
toujours puissante, toujours libre, toujours juste,
toujours digne de l'admiration et du respect de l'univers.
Voilà comment nous aimons la France, Ai-je besoin de dire que ce sentiment ne saurait aueunement influer sur notre attitude politique, ni atfaiblie la lovauté sincère, profonde, sérieuse et réfléchie que nous professons pour lai couronne britannique ? Ce serait tomber dans le lieu com mun. Notre attachement à la langue immortelle de Bossuet et de Châteaubriand, notre enthousiasme pour la littérature qui à enfanté tant d'impérissable chefs-d'œuvre, l'intérêt passion: né que nous inspire l'histoire de la grande nation dont nous sommes issus, n'ont rien qui puisse nous détourner d'accomplir les devoirs nouveaux que la Providence nous à assignés il y a près d'un sièele et demi, Quand nous disons que nous sommes français, nous voulons dire simplement que nous entendons conserver notre langue, nos traditions, notre caractère national, et non pas que nous aspirons à renouer le lien politique que la main de Dieu a rompu en 1763. Nous aftirmons que nous sommes de race française, mais en méme temps nous complétons l'énoncé de notre status national en proclamant fièrement que nous sommes Canadiens français.
Je sais bien qu'il y à des esprits assez étroits pour nous contester la première partie de ce double nom. Plusieurs d'entre vous ont Iu sans
doute cette phrase ultra-spirituelle écrite par un folliculaire gallophobe au moment où le duc d'York visitait l'automne dernier cette province: “Non Altesse Royale, disaitil, est arrivée dans la province de Québec ; dans quelques jours seulement elle verra le Canada. Ainsi done, d'après ce svmpathique écrivain, la province de Québec ne méritait pas d'être considérée comme faisant partie du Canada, et nous n'étions pas dignes du nom de Canadiens. La conception était aussi stupide que l'intention était insultante, Pas canadiens, nous ! Mais où sont done les citoyens du Canada qui sont plus canadiens que nous ? Nous sommes attachés au sol de la patrie par toutes les fibres de notre cœur, Dieu merci, notre nationalité n'est pas ici un arbre sans racines. Pour plusieurs de nos détracteurs, le Canada n'est qu'un pays de passage et d'attente ; pour nous, il est la terre des aïeux, la terre de toutes nos tendresses, de tous nos souvenirs et de toutes nos espérances, La plupart de nos concitovens d'origine étrangère à la nôtre ne voient dans le Canada qu'une patrie vieille de cinquante ans, de soixante ans, de cent ans à peine, Pour nous c'est une patrie vieille de trois siècles. Dans nos vieux cimetières, à l'ombre de la croix plantée sur Ies rives canadiennes par Jacques Cartier, il ÿ a plus de
‘quatre cents ans, dorment six générations d'an-
cêtres. Et nous avons de ces vieilles églises “au cintre surbaissé”, dont parle le poète,
Qui depuis deux cents ans ont déjà vu passer Et prier bien des âmes
Quand Québec fut fondé, il n'y avait pas de colonies anglaises dans l'Amérique du Nord ; et il n'est pas un coin de notre immense territoire que nos pères n'aient été les premiers à découvrir, à explorer, à fertiliser, à évangéliser. Parcourez toutes les provinces de la Confédération, partout. vous retrouverez la trace de nos héros et de nos apôtres, qui ont jeté en terre avec leur poussière et leur sang une semence de civilisation chrétienne, Ah ! oui, nous sommes les plus canadiens des Canadiens. Et si quelqu'un était tenté d'en douter, je lui dirais: ouvrez ce livre unique, ce Dictionnaire sans modèle, cette prodigieuse généalogie d'un peuple entier que nous a lévué la longue persévérance de ce prêtre Ki vant dont la verte vieillesse vient à peine de s'éteindre, et vous y verrez la chaîne inintérrompue des génératiors canadiennes-franenises SF dérouler anneau par anneau jusqu'aux origines premières, nous reportant, pour ainsi dire, jusqu'au premier arbre abattu, jusqu'au premier foyer construit, jusqu'au premier sillon tracé,
jusqu'au premier berceau et à la première tom-
be où se soit épanouie la vie et que se soit creusée li mort ; et démontrant avec sa laconique et irréfutable eéloquence que pour aucune autre race le Canada n'est autant la Patrie que pour la nôtre. Notre Home à nous, le voilà ; nous n'en avons point d'autre, différant en cela d'un grand nombre de nos concitoyens anglo-saxons qui persistent à avoir le leur de l'autre côté de l'Atlantique.
Ce Canada, cette terre ancestrale, ce territoire sacré, pétri des ossements et du sang de nos pères, comment ne l'aimerions-nous pas de toutes les ardeurs et de toutes les énergies de nos âmes”? Il occupe la première place dans notre sollicitude et dans notre dévouement. A nos yeux ses intérêts priment tous les autres ; dans nos préoccupations politiques, c'est son développement, cest sa sécurité, c'est sa grandeur future que nous voulons par-dessus tout considérer, Ce n'est pas pour nous un vain mot que ce refrain du poète :
A tout préférons la Patrie, Avant tout soyons Canadiens.
Et voilà pourquoi nous désirons passionnément voir fleurir dans toutes les parties de ce pays la liberté, la concorde et la justice, sources fécondes de force et de progrès,
La liberté, la coucorde et le justice. Durant les soixante années qui viennent de s'écouler, nous pouvons nous rendre le témoignage d'avoir été les champions de ces trois causes augustes. Et, dans notre province au moins, nous avons réussi à les faire régner Sans conteste. C'est pour cela que cette période a été la plus heureuse que n°: tre peuple ait connue. Oui, Messieurs, en faisant la part des misères et des luttes inhérentes à toute vie nationale comme à toute vie humaine, les soixante dernières années ont été pour nous des années prospères, pacifiques et sereines, Aucune nation n'a coulé une existence aussi paisible, aussi exempte de commotions, de bouleversements, de conflits sanglants et désastreux. Et en songeant à toutes les faveurs dont nous avons été l'objet, le quid retribuam de la reconnaissance monte irrésistiblement de no cœurs à nos lèvres.
Mais l'avenir, Messieurs, que $e ra-t-il pour nous? “De quoi demain sera-t-il fait” ? Question grave et angoissante. Bien des esprits elairvoyants sont convaineus que nous arrivons à un tournant de notre histoire. Des problèmes nou veaux surgissent, des évolutions se dessinent, des transformations $e font pressentir, des mots fatidiques et redoutables, — impérialisme, annexion,—#lottent dans l'air, Quels en seront précicisément la forme et le moment, personne ne Sau-
rait le dire, mais quelque chose nous avertit que nous touchons à des crises. Des influences contraires vont nous attirer en sens inverse vers leur centre respectif d'attraction, et notre pays va être profondément ébranlé par l'action de ces énergies divergentes, Quelles seront, au sein de nos provinces canadiennes, la nature et l'intensité des contre-coups produits ? Quels en seront l'aboutissement et le dénouement ? Pourronsnous développer assez de force intérieure pour maintenir l'équilibre et conserver, disons pendant un autre siècle, ce statu quo qui serait pour notre peuple le plus grand des bonheurs ? Ou bien serons-nous arrachés de notre orbite actuel et ent aînés vers des destins nouveaux ? Celui-là seul le sait qui fait mouvoir dans le secret de sa pensée providentielle ces forces mystérieuses, ces causes secondes par lesquelles sont enfantés tous les événements de l'histoire humaine.
Mais quel que soit pour nous le mot de l'avenir, nous, Canadiens français, nous avons un devoir manifeste à remplir envers nous-mêmes, envers notre nationalité: c'est de nous préparer à tout, afin de ne pas être surpris par l'heure décisive. Etudions les questions pressantes, et ne portons pas trop loin nos investigations laborieuses, mais regardons d'abord ce qui se passe
à notre porte. Corrigeons, autant qu'un peuple
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peut Île faire, nos défauts dont je ferais une revue si le temps et la circonstance le permettaient. Fortifions-nous, et poursuivons, el améliorant ou transformant noS procédés, notre œuvre d'expansion colonisatrice, surtout dans no0tre vaste domaine septentrional. Redoublons no$ sacrifices pour la grande Cause de l'éducation à tous les degrés. Travaillons à faire de “la petite école” une institution adaptée aux besoins réels de notre peuple. Soignons l'enseignement académique, industriel et technique. Ne bouleversons pas notre enseignement secondaire. Donnons à notre enseignement supérieur, —et: à ve point de vue, que le mémorable jubilé de notre université Laval soit le point de départ d'une ère glorieuse—donnons à notre enseignement supérieur ul nouvel éclat et une plus puissante efficacité. En un mot, prenons des résolutions viriles, travaillons, préparons-nous aux luttes possibles et ne tremblons pas en regardant l'avenir.
Messieurs, el 1848, au Jendemain d'un cataclysme sanglant qui avait seconé jusque dans ses entrailles le vieille société française, un des plus célèbres publicistes de France produisit une immense et salutaire impression en inscrivant en tête de Son journal ces mots: “Confiance, confiance”, qui contenaient tout un programme d'énergie, d'intrépidité calme, de patriotique dé-
vouement. Messieurs, en terminant ce trop long discours, je sens le besoin de pousser, moi aussi, ce cri: “Confiance ! Confiance ! Non pas cette confiance somnifère qui endort les énergies et paralyse les efforts, mais cette confiance, mère des nobles ardeurs, qui éperonne les ceurages et fait passer sur les armées le grand souffle de la victoire. Confiance au Dieu de nos pères, au Dieu de Champlain, de Maisonneuve, de Marie de l'Incarnation, de Marguerite Bourgeois, de Laval et de Montcalm ! Confiance aux fortes qualités de notre race, dont la sève n'est pas épuisée et peut produire encore bien des rameaux, bien des fleurs et bien des fruits ! Confiance en la mission visible qui nous a été assinée sur ce continent depuis trois siècles ! Non, si nous le voulons, notre nationalité ne périra pas. Adossée au Nord, flanquée à l'Est par le vaste Atlantique, cantonnée, massée dans l'angle géographique qui se dessine entre l'Océan et notre inaccessible frontière septentrionale, elle opposera à l'Ouest et au Sud un front compact à toutes les campagnes de pénétration et de désintégration. Quoi qu'il advienne, le peuple canadien-français conservera sa foi, sa langue et ses institutions. La victoire est à nous, si nous voulons seulement combattre et vaincre, Jurons donc, Messieurs, en ce jour solennel, jurons d'être fidèles à nous-mêmes, fidèles à notre sang,
fidèles à nos traditions, fidèles à notre foi, fidèies à notre vocation historique, fidèles à notre idéal religieux et national. Et que ce noble serment imprime au fond de nos Ames autre chose qu'un souvenir fugitif et stérile du “jour que nous cé-
lébrons”.
A la suite de ce discours, nous croyons à propos de reproduire deux études de M. Chapais, qui peuvent lui servir de complément: l'une sur les origines de la Société Saint-Jean-Baptiste ; l'autre sur les progrès accomplis par la nationalité canadienne-française durant le 19ème siècle.
Vous donnons aussi un article où Fauteur relevait la parole offensante d'un journal anglais, à laquelle il est fait allusion dans le même discours.