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semble difficile de ne point reconnaître le bieu fondé de la tradition qui proclame le Dr Bardy, MM. Aubin, Taché, Plamondon, Rhéaume, et tous ceux qui ont pris part avec eux à l'assemblée du 19 juin 1842, comme les fondateurs de la société Saint-Jean-Baptiste de Québec.
L'année suivante, la célébration de la fête nationale eut lieu ici avec plus de pompe et de suc-
cès, Cette fois on avait eu le temps de se préparer, et il y parut, Nous n'entendons pas donner un compte-rendu de cette démonstration patriotique, On nous permettra seulement de nous arrêter à deux des discours prononcés au banquet du 24 juin 1843, parce que leurs auteurs étaient destinés à fournir une glorieuse carrière, à briller dans les lettres et la politique, à atteindre des sommets intellectuels auxquels bien peu de leurs émules d'alors ont su parvenir, Nous voulons parler de MM.J..C, Taché et P.-..-0. Chauveau,
La liste des tousts étaient longue et touffue, comme dans tous les banquets de l'époque. Nous la transerivons à cause de son parfum d'archaïsme: 1" la Naint-Jean-Baptiste et tous ceux qui la célèbrent, Le président, M. Caron ; 27 Sa Ma jesté la Reine Victoria ; 3° à la mémoire de sir Charles Bagot ; 4° à Son Excellence sir Charles Metealfe ; 5° à la patrie; 6° au clergé ea nadien ; T° à nos confrères exilés, Dr Bardy ; S° au gouvernement responsable, M. Glackmeyer ; 9% aux autres sociétés Saint-Jean-Baptiste ; 10° aux autres sociétés de bienfaisance ; 11° à l'agriculture et à l'industrie du pays ; 12° à la jeunesse de tous les pays, Chs Taché ; 13° à la presse libérale, N.-F, Belleau ; 14° à la France, pays de nos ancêtres, P.-.J.0. Chauveau.
MM. Chauveau et Taché étaient alors de tout
jeunes hommes. Le premier avait vingt-trois ans,
le second vingt-deux. Compagnons d'études, ils étaient très liés, et en même temps très dissemblables par le caractère et le talent, comme leurs œuvres ultérieures l'ont surabondamiment démontré, M. Taché était ardent, primesautier, un peu abrupte; M.Chauvean était modéré,méditatif, et d'un commerce aimable, L'un était entier dans ses idées, l'autre conciliant dans ses vues. Le premier avait plus de vigueur, le second plus de charme, Le stvle de M. Taché brillait par l'énergie, l'originalité, le pittoresque de l'expression ; celui de M. Chauveau par l'harmonie, la correction, l'atticisme des termes. Tous deux avait de l'esprit ; mais celui de M. Taché était plus spontané, et celui de M. Chauveau plus apprêté, L'érudition de l'un et de l'autre devint fort étendue ; elle embrassa une foule de sujets divers ; et si l'on voulait la caractériser chez chacun d'eux par un trait spécial, on pourrait dire qu'au zénith de leur carrière, chez le premier elle était surtout scientifique, et chez le second, surtout littéraire, sans être confinée, ni chez l'un ni chez l'autre, dans la science ou les lettres. M. Taché avait un tempérament de polémiste, M. Chauveau, un tempérament d'académicien. Celui-là n'eut pas le don oratoire, celui-ci le posséda à un degré éminent, et cette supériorité contribua puissamment à établir et accroître sa réputation. Ces deux hommes distingués brillèrent par la même
intégrité, par les mêmes vertus chrétiennes ; animés d'une foi vive, ils n'en rougirent jamais devant les hommes ; ils vécurent et moururent en croyants, Leur patrie et leur race sont fières à bon droit de ces deux nobles figures.
Nous avons dit que le don oratoire manquait à M. Taché, tandis que la Providence l'avait départi à M. Chauveau. Cependant, le discours que le premier prononça au banquet de la Saint- Jean-Baptiste, en 1843, n'était dépourvu ni de souffle ni de mouvement. Au contraire, il était plutôc exubérant d'enthousiasme et de lyrisme. Nous allons le reproduire, à titre de curiosité littéraire. L'exhumation des premières productions, —oubliées où inconnues,—des écrivains célèbres, nous à toujours paru d'un vif intérût,
M. Taché était appelé à répondre à la santé de la jeunesse. Il s'en acquitta de la manière suivante :
“Espérons et aimons, à dit l'apôtre des liber- ‘tés du peuple, l'espérance admet tout, et l'a- ‘“ mour rend toutes choses possibles.”
“Et la jeunesse, amis, n'est:æe pas l'âge de l'amour, n'est-ce pas l'âge des plus douces espérances, Ici, aimer est un besoin ; le cœur plus chaud bat avec plus de force, le jeune homme aime son pays, ses frères, sa belle, et cet amour est pour Jui un culte, une religion ; bouillant d'amour, il est brillant d'espérance ; il désire
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beaucoup et se confie toujours ; le sentiment de sa force, de son courage, l'énergie de sa volonté ne lui laissent rien apercevoir d'impossible. (Applaudissements),.
“Le doute est pour lui un supplice, il ne sait pas douter. Il ignore la crainte ; vous le voyez fronder les préjugés, braver les puissants, courir le premier partout où il y a du bien à faire, du mal à détruire. (Applaudissements).
“Quand les peuples fatigués de combattre, vont sur leurs lauriers goûter un repos mortel, c'est la jeunesse qui, toujours active, toujours affamée de gloire, crie et s'élance vers de nouvelles victoires au salut de la patrie. (Applaudissements),
“Te ne parle pas de cette jeunesse, heurensement peu nombreuse, qui use sa vie dans les frivolités, laisse dormir son intelligence et énerve son corps ; je parle de cette jeanesse que vous voyez sortir de l'atelier, du cabinet, pour cour‘» au temple, que vous voyez au forum, dans nos fêtes, dans nos luttes, prier avec le peuple, aimer avec lui, espérer avec lui, pleurer avec lui, bondir quand il est heureux, frémir et s'emporter quand i] menace et tonne. (Applandissements).
“Telle est la jeunesse du Canada. Demandez à ce jeune homme où il court, il vous dira: “Je vais combattre pour Dieu et les autels de la pa-
trie.” Vous l'avez vue cette jeunesse se mêler à tout ce qu'il y a de grand et de beau.
“Cette société Saint-Jean-Baptiste, avec ses bannières, ses lances, ses drapeaux, si belle qu'il n'est personne qui ne désiràt d'être canadien aux jours de ses fêtes, si grande qu'elle fit taire tous ses ennemis par le sentiment qu'ils ont de leur faiblesse et de leur puissance, qui l’a créée ? (Applaudissements).
“Cette société littéraire où l'on va puiser la pensée, s'enrichir sans monopole, donner sans s'appauvrir, qui la compose ? (Applaudissements).
“Cette autre association qui, sans insigne, sans fêtes, sans bruit, a pour mission de détruire le luxe étranger qui dévore le sein de la patrie, qui l'a rêvée, qui en a exécuté le projet ? (Applaudissements).
“Brillante jeunesse, fournis ta carrière ; qu'importe que le chemin soit poudreux, qu'importe qu'il soit semé d'épines, qu'importe que des voix ennemies hurlent à la lisière du bois, puisque là-bas, au bout du sentier, pas tres loin peut-être, est un lieu de repos, une eau vive, et les concerts, la voix d'un peuple qui va crier: “Honneur à eux, ils ont vaincu ! ” (Applaudissements).
“Ombres des héros de Carillon, tressaillez, vainqueurs de Châteauguay, n'allez pas pleurer
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sur vos cheveux blanchis, car vous vivez dans vos descendants. (Applaudissements).
“Hommes de tous les âges, tendez la main à ces jeunes soldats, ne sont-ils pas vos fils, vos neveux ?
“O ma patrie ! souris à tes jeunes enfants, car ils t'aiment beaucoup et feront pour toi de grandes choses ! (Applaudissements).
“Et toi, liberté, source de vie et de bonheur, seras-tu insensible aux soupirs de tes fils ? Oh ! non, NON ; AUX transports qui agitent mon Cœur, je vois, je sens, que sur les ‘ampagnes du Canada luit aujourd'hui l'aurore de l'indépendance. (Applaudissements) .”
Comme on le voit, elle était très jeune :ette réponse au toast proposé en l'honneur de la jeunesse. M, Taché n'avait alors que vingt-deux ans. Nous qui l'avons connu aux heures de sa matu- 1ité féconde, nous éprouvons un étrange plaisir à lire cette effusion juvénile et généreuse, où chantent toutes les illusions de l'âge heureux qui ne connaît pas l'incertitude, et qui semble étreindre l'avenir dans les embrassements de ses ardentes aspirations Ce discours de la vingtdeuxième année nous à révélé un Taché inconnu, et à jeté pour nous un jour nouveau sur la période de sa formation intellectuelle et politique,
Le programme du banquet contenait ce toast,
jamais oublié: “A la France, pays de nos ancètres,” avec ce commentaire: “Nous devons un souvenir à la terre qui nous légua nos institutions, notre langue et nos lois." M. Chauveau, âgé de vingt-trois ans, était chargé d'y répondre. Ce qui avait caractérisé ses débuts dans la vie active, c'était surtout la précocité. Né en 1820, à seize ans il avait terminé ses études classiques au petit Séminaire de Québec, À dix-huit aps il avait commencé à écrire dans les journaux, et publié sur l'Insurrection une pièce de vers empreinte d'un chaud patriotisme, A vingt-un ans, le barreau lui avait ouvert ses portes. En 1841, sa pièce sur FUnion, le Jour des banquiers, vivante et pleine de souffle, malgré ses imperfections de facture, avait fait vibrer tous les cœurs. En 1843, il était depuis quelque temps le correspondant du Courrier des Etats-Unis. Comme on le voit, M. Chauveau avait déjà acquis quelque renom, quand il se leva pour répondre au toast à la France, le 24 juin 1843.
Voici comment débuta le jeune orateur :
“M. le Président. —Le sentiment que vous venez de nous proposer, et auquel vous avez bien voulu m'appeler à faire écho, est un de ceux qui sont inhérents à l'humanité. Pour tous les peurles produits de l'émigration, le souvenir de la terre des aïeux a toujours été une relique sacrée, conservée au milieu de toute leur vénération, de
tout leur amour. I] y à près de deux mille ans qu'un poète a dit: “Là où sont la religion, les mœurs, le langage, là est la patrie.” Depuis ce temps, ce grand adage n'a Pas reçu de l'histoire un seul démenti. Comme au temps d'Enée, les colons aiment encore à donner aux montagnes, aux fleuves, aux cités de leur pays adoptif, les noms chéris des montagnes, des plaines, des cités, du pays de leurs ancêtres, De toutes les nations diverses qui couvrent cette terre d'Amérique, vaste et vivante mosaïque où se croisent et s'agitent les religions, les mœurs, les langages de tous les peuples de l'Europe, il n'y en a pas une seule qui voulût renier son origine, pas une qui ne consacre exclusivement un jour au moins dans l'année au sentiment national.
“Messieurs, nous ne pouvons pas rester en arrière d'aussi beaux exemples. Et, Dieu merci, nous le suivons, je crois, noblement ! Cette fête à laquelle tant de Canadiens prennent part aujourd'hui, c'est Messieurs, deux grandes choses dans une seule, C'est d'abord un tribut d'amour et d'espoir au pays que nous habitons, à ce Canada, belle et vigoureuse contrée, qui, malgré ses revers, tiendra bien à l'avenir tout ce qu'elle lui a promis, C'est ensuite un tribut d'amour aussi et de souvenirs à la belle France, le pays de nos ancêtres, qui pour être la première nation du monde n'a qu'à demander à l'avenir de se
modeler sur son passé. (Applaudissements).
Messieurs, ce culte du passé est inoffensif pour tout le monde ; mais pour nous il est glorieux, il est fécond en grands enseignements. La France nous à laissé des souvenirs dans tous les genres.”
L'orateur évoquait ensuite avec éloquence ces souvenirs : souvenirs de gloire monarchique, souvenirs de gloire républicaine, souvenirs de gloire littéraire, souvenirs de gloire scientifique, souvenirs de gloire oratoire, souvenirs de gloire artistique, souvenirs de gloire militaire. Puis il s’écriait avec une fierté enthousiaste:
“On a osé dire que nous ne pouvions nous targuer de tous ces vieux souvenirs, que sa gloire n'était pas la nôtre, que nous étions dégénérés ! Ceux qui l'ont dit prétendaient-ils que nous soyons dégénérés pour nous être mêlés avec eux ? Je ne le crois pas. (Applaudissements). En mettant en commun les grandes qualités de leurs ancôtres, les descendants des deux plus grandes nations du monde ne sauraient qu’y gagner. Nous, des Français dégénérés ! Mais, Messieurs, ce n'est pas une calomnie, car cela n'est pas croyable. C'est une absurdité ! Partout l'origine française se trahit d'elle-même; vous la renieriez qu'elle parlerait plus fort que vous. D'ailleurs il y à une vieille devise française qui le dit: “Bon sang ne peut mentir.” (Applaudissements).
“C'est une observation que tous les voyageurs,
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tous les historiens ont faite. Les populations que la France à laissées derrière elle, sur les divers points du globe, se conservent et se développent malgré tous les obstacles.
“Si vous rencontrez quelque part une maison rustique, blanchie soigneusement au dehors, que sur le seuil un homme hospitalier vous souhaite la bienvenue, vous fasse Partager de tout son cœur le peu qu'il possède, si la gaieté la plus vive et la plus franche préside à ses foyers, Messieurs, ne cherchez point, la France a passé à. (Applaudissements),
“Si vous trouvez quelque part des hommes chez qui le seul mot de l'honneur fasse bouillonner tout leur sang, si, À Ja seule äpparition de ce mot magique, ils S'élancent vers le champ de bataille et comptent le danger pour un plaisir, Messieurs ne Soyez pas en peine: la France à passé là. (Applaudissements).
“Si vous trouvez quelque part un groupe d'hommes qui vivent entre eux comme des frères, plus sensibles encore au bienfait qu'à l'injure, aussi enthousiastes de tout ce qui est grand que bons et tendres pour tout ce qui est faible, Messieurs encore une fois: la France a passé là. (Applaudissements),
“Mais, monsieur le Président, j'ai été trop long, inutilement long. Que Pourrais-je ajouter à ce gr ad désir que vous tous, Messieurs, vous avez,
et dont vous faites maintenant une si imposante manifestation, de conserver et de transmettre intact à vos derniers neveux, le dépôt sacré que nous tenons de nos pères: Nos institutions, notre langue et nos lois.”
Le compte-rendu du Canadien, où nous avons trouvé ce discours, le fait suivre de cette indication significative: “M, Chauveau s'assied au milieu des applaudissements prolongés de tout l'auditoire, et des félicitations chaleureuses de ceux qui l'entouraient.”" Nous concevons cette ovation. Les auditoires canadiens, à cette époque, étaient encore peu habitués à l'éloquence vraiment littéraire. Et M. Chauveau venait de prouver qu'il possédait déjà l'art de la composition et le secret du style périodique. Ce fut ce jour-là qu'il jeta les fondements de sa renommée oratoire.
Nous nous sommes longuement attardé au charme de ces souvenirs d'antan. Mais il nous a semblé qu'ils avaient une particulière actualité au moment où la société Saint-Jean-Baptiste de Québec se prépare à solenniser sa cinquante-neuvième célébration annuelle, en attendant qu'elle fête ses noces de diamant, le 24 juin 1902. 1
Québec, 22 juin 1901.