‹ Discours et conférences [microforme]Chapitre 42 sur 53 · MONSIEUR LE GOUVERNEUR, MOXSEIGNEUR, MESDAMES ET MESSIEURS · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE GOUVERNEUR, MOXSEIGNEUR, MESDAMES ET MESSIEURS

Il y à cent cinquante-deux ans, un mois et deux jours, le lieu où nous sommes maintenant réunis était le théâtre d'une scène de carnage et de deuil. On y entendait retentir le formidable grondement du canon, le crépitement sinistre de la fusillade, les clameurs triomphales et les cris de fureur. Les gémissements des blessés et le râle des mourants étaient étouffés par le roulement précipité des tambours et les fanfares éclatantes des clairons. Une armée victorieuse achevait la déroute d'une armée vaincue, Les soldats de Guyenne, de la Sarre, de Languedoc, de la Reine, de Royal-Roussillon, tant de fois triomphants, avaient, dans une minute fatidique, senti passer sur eux le souffle glacé de la

1.—Ce monument s'élève sur la Grande-Allée, à Québec, non loin de l'endroit où Montcalm fut blessé à mort.

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défaite. Suivant les desseins providentiels, l'heure avait sonné qui devait changer les destinées de la Nouvelle-France, La bataille des Plaines d'Abraham venait d'être livrée et perdue, Et, au milieu de l'horrible confusion des régiments lompus et décimés, entraîné par le flot des fuyards, un homme couvert de poussière et de Sang descendait cette Grande-Allée, affaissé sur son cheval noir, et souteñu par trois soldats, dont la figure annonçait la consternation et le désespoir, Cet homme, vous l'avez nommé avant moi, c'était Montcalm. Blessé à mort en es- Sayant de conjurer le désastre, il allait abriter son agonie dans notre pauvre Québec, monceau de décombres fumants, et le lendemain, à l'anrore, il expirait en héros chrétien, qui croit aux promesses de l'immortalité.

Quelques mauvaises planches, rassemblées par le contre-maître d'une de nos maisons monastiques, servirent de bière à celui qui s'était appelé Louis-Joseph de Saint-Véran, marquis de Montcalm, lieutenant-général des armées du roi de France, et commandeur de l'ordre illustre de Saint-Louis. Le soir de ce funèbre jour, à la lueur des torches, sous la menace des obus et, des bombes, on l’enterrait dans une fosse creusée par l'explosion d'un projectile anglais, près du chœur de l'église des Ursulines,

Les témoins de ces navrantes funérailles pou-

raient bien se dire que la nationalité canadienne descendait elle-même dans ce tombeau. Mais le misérable cercueil de Montcalm contenait un germe de vie et de résurrection. Il x a des tombes qui ne peuvent garder les grands morts qu'on leur confiie, Il s'y produit comme une germination mystérieuse, qui, après un temps, en fait éclater les parois. Et les héros ensevelis surgissent soudain pleins de jeunesse et rayonnants de gloire. Tel a été le destin de Montcalm. Aujourd'hui, après un siècle et demi, il a brisé la pierre sépulerale. Il vit, il est 1 sous nos veux, nous l'acclamons, et nous lui décernons les honneurs du triomphe.

Mais quel est le caractère particulier de cette apothéose ? De quel rayon brille surtout l'auréole qui nimbe le front. de Montcalm ? Est-ce le soldat si longtemps victorieux, est-ce le héros de Chouaguen, du fort George, de Carillon, que nous acelamons spécialement à cette heure ? Je ne le crois pas, Messieurs. Le Montcalm vers qui montent aujourd'hui notre enthousiasme et nos vivats, ce n'est pas le vainqueur, c'est le vaincu ! Ce qui nous paraît beau et grand dans Montcalm, c'est qu'il a été par dessus tout le héros du sacrifice et de l'immolation. Il avait été envoyé ici à un poste de péril et d'honneur. La situation était désespérée. Il le savait ; il sentait venir l'inéluctable catastrophe. “Ah :

que je vois noir !” s'écriait-il souvent. Et sa pensée s'euvolait vers son cher Candiac, vers la mère, l'épouse, les enfants, laissés l-bas, dans le Languedoc aimé. Quand les reverra-t-il ?

Après Carillon, il demande son rappel. Mais les nuages S'amoncellent plus sombres à notre horion. Non, il faut rester pour faire face au dan- “er grandissant. Et il déclare lui-même qu'il ne veut plus abandonner le Canada à cette heure critique. C'est alors que le maréchal de Belle- Isle lui écrit la lettre fameuse où se trouvent. ces lignes: “J'ai répondu de vous au Roi, je suis bien assuré que vous ne me démentirez pas et que, pour le bien de l'Etat, la gloire de la nation et votre propre conservation, Vous vous porterez aux plus grandes extrémités, plutôt que de subir des conditions aussi honteuses que celles qu'on à acceptées à Louisbourg, dont vous effa. cerez le souvenir.” C'est une consigne de mort que le vieux maréchal donne au général dont il connaît l'âme héroïque. Montcalm le comprend. “Jose vous répondre d'un entier dévouement à sauver sette malheureuse colonie ou périr,” s'écrie-t-il Et il tient parole, La maréchal lui à demandé d'aller jusqu'aux plus grandes extrémités. Il va jusqu'à l'extrémité suprême, il va jusqu'à la mort ! Et c'est là ce qui fait sa grandeur et sa gloire.

L'artiste inspiré l'a compris. Ce n'est pas le

vainqueur de Carillon qu'il a otfert à notre admiration. C'est le vaincu de l'honneur ; c'est le martyr du devoir ; c'est le héros blessé À mort. Il défaille, il s'affaisse, les ombres du trépas couvrent son front. Mais sur sa tombe, on ne gravera pas le vae rvictis que lon a tant de fois entendu retentir à travers l'histoire. Non, c'est le glorit victis qui S'y inserira, Voilà pourquoi, en ce jour solennel, nous voyons la renommée faire descendre sur la tête du héros trahi par la victoire la couronne de gloire et d'immortalité.

Je parlais tout à l'heure de résurrection, Au soir lugubre du 14 septembre 1759, où tout semblait perdu pour la nationalité canadienne-française, celui qui lui eût prédit de glorieux lendemains eôt passé pour un visionnaire, Et cependant ces lendemains se sont levés pour elle. La nation canadienne, elle aussi, est sortie du tombeau. Elle a triomphé des épreuves : elle est devenue grande et forte ; et, dans les destinées nouvelles que la Providence Ini a ménagées, elle a compris que les événements tragiques de 1759 faisaient partie d'un plan de miséricorde et d'amour, grâce auquel elle à pu jouir, depuis un Siècle et demi, de la stabilité, de la sécurité et de la paix, sous un drapeau respecté. Il était juste que, dans les jours sereins qui ont succédé aux jours d'orage, elle se souvint du héros

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qui mourut pour sa cause, et dont le sang versé sur les Plaines d'Abraham a été pour elle comme un ferment d'immortalité Elle a donc entendu avec bonheur les voix de France qui la conviaient à une œuvre commune de reconnais sance et de glorification. Et c'est un jour d'allégresse nationale que celui où elle voit inaugurer ce monument, chef-d'œuvre d'harmonieuse beauté.

Mesdames et Messieurs, après un siècle et demi, Montcalm revient victorieux sur ces hauteurs d'Abraham, où il rencontra naguère la défaite et le trépas, Il y revient victorieux du temps ; il Y revient victorieux de la mort : il y revient victorieux de l'oubli sil y revient au milieu des acelamations pacifiques des deux races qui se heurtèrent jadis dans un choc sanglant, sur ce champ de bataille fameux. Et désormais il s'y dressera aux regards émus de la foule, à qui ce bronze éloquent redira toujours que l'héroïsme du sacrifice est une des choses les plus augustes et les plus saintes qu'il y ait ici-bas.

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