‹ Discours et conférences [microforme]Chapitre 8 sur 53 · MONSIEUR LE RECTEUR, MESSIEURS · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE RECTEUR, MESSIEURS

Mon apparition, ce soir, à cette tribune illustrée par l'éloquence et l'érudition de tant d'hommes distingués, est pour moi, simultanément, une source d'honneur et de confusion. C'est un honneur que j'apprécie vivement, soyez-en convaineus, que d'être appelé à prendre contact pour la première fois avec l'auditoire d'élite dont, chaque semaine, la présence dans cette salle vient apporter aux conférenciers invités par l'université Laval l'hommage d'une sympathie intelligente et d'une persévérante attention. Mais aussi, c'est un motif de confusion réelle que de ne pouvoir présenter à un publie, dont l'élévation intellectuelle, le goût délicat et le sens critique très aftiné me sont connus, aueun travail sérieux,

1—Sa Grandeur Mgr Bégin,. archevêque de Québec, et Sa Grandeur Mgr Cloutier, évêque des Trois-Rivières, assista'ent À vette conférence,

aucune étude approfondie, aucune œuvre digne de succéder à celles de mes devanciers ; et de n'avoir à lui offrir qu'une causerie hâtive et incomplète, où le manque de loisirs littéraires s'accusera en même temps dans le fond et dans la forme.

Toutefois, comme j'ai contracté une dette déjà vieille de deux ans envers l'université Laval, je n'ai pas cru possible de me dérober au devoir qui m'incombait, et je me suis résolu à immoler mon amour-propre sur l'autel de la gratitude. Puisse, Monsieur le recteur, ce sacrifice vous prouver et prouver à mon ancienne Alma Mater combien j'ai apprécié le témoignage de faveur indulgente dont elle a daigné m'honorer.

MESSEIGNEURS

MESSIEURS

Le sujet dont je désire vous entretenir ce soir vous est sans doute familier. Mais il me semble qu'il est de ceux auquel il est bon de s'arrêter et de revenir de temps à autre, au milieu des jours troublés que nous traversons. A un moment de l'histoire où tant de sujets d'alarmes oppressent les âmes eroyantes, et inquiètent les esprits qui se préoccupent des problèmes religieux et sociaux, il me semble opportun de signaler les échappées lumineuses qui trouent çà et là le

sombre rideau de nuages amoncelés à l'horizon de l'Eglise et du monde, Le couchant du 19° siècle expiré et l'aurore du 20" siècle naissant, qui ont éclairé taut de tristes spectacles, nous ont laissé aussi entrevoir quelques consolants symptômes, Si, par exemple, nous voyons dans notre ancienne et toujours chère mère patrie se manifester une recrudescence de haine contre l'Eglise, contre ses œuvres et ses milices les plus dévouées; si nous voyons la liberté de l'enseignement catholique, la liberté de l'association religieuse, et la liberté de ja parole sacrée, menacées par un gouvernement hétéroclite, dont le seul lien semble être l'esprit sectaire et maçonnique ; d'un autre côté, nous constatons certains indices encourageants, certaines adhésions à la vérité, certaines ascensions vers la lumière, certains retours à Ja foi, qui nous empêchent de désespérer de la France, et nous permettent de croire envore nvinciblement que la nation de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis n'a pas dit son dernier mot dans l'histoire religieuse du monde.

armi ces ascensions, parmi ces adhésions, parmi ces retours, il n'en est pas de plus notables, de plus significatifs, ni de plus émouvants, que ceux de MM. Ferdinand Brunetière et François Coppée. Ces deux hommes célèbres, ces deux écrivains éminents, l'un critique et l'autre poète, ont donné tous deux un exemple admirable de

conscience, de loyauté, de sincérité et de couraiwe, Nous allons, si vous le voulez bien, jeter un coup d'œil rapide sur leur “arrière et sur l'évolution providentielle, qui, des confins de l'indifférence ou de l'incrédulité, les à conduits ou ramenés > la croyance. Aussi bien, une telle esquisse, tout imparfaite qu'elle puisse ètre, ne saurait être absolument sans profit. Quoi de meilleur, quoi de plus sain, quoi de plus fortifiant que l'étude de l'âme et de l'intelligence humaines en lutte avec la vérité, et glorieusement vaincues par elle ! C'est Lacordaire qui a dit: “Pour un chrétien, les chemins mystérieux par où Dieu enduit une âme à sa fin sans toucher à sa liberté sont un spectacle qui l'emporte sur tous les autres, et dont le charme ne s'épuise jamais.”

M. Ferdinand Brunetière est, sans conteste, l'une des sommités intellectuelles de notre époque, Relativement jeune, —il est né à Toulon, en 1848,—l'éminent écrivain a fourni déjà une brillante carrière.

Après avoir étudié au lycée de Marseille, et au lycée Louis-ie-Grand, à Paris, il débuta comme écrivain par quelques articles de critique publiés dans la Revue politique et littéraire. En 1875, il entra à la Revue des Deur-Mondes, qu'il n'a ja-

mais quittée depuis cette date, et dont il est devenu le directeur, il y a sept ans. En 1886, il a été nommé maître de conférences à l'Ecole Normale supérieure, En 1894, l'Académie française lui a ouvert ses portes. La liste suivante de ses ouvrages donnera une idée de son immense labeur:

Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française, Six volumes ; l’Erolution des genres dans l'histoire de la littérature, un volume ; l'Evolution de la poésie lyrique en France au dirneurième siècle, deux volumes ; es Epoques du théâtre français un volume ; le Ronan nature liste, un volume ; /istoire ct Littérature, trois volumes ; Questions ct nouvelles questions de critique, deux volumes ; Essais ct nouveaux essais de littérature contemporaine, deux volumes ; Manuel de Uhistoire de la littérature française, un volume. Il a publié en outre diverses brochures: Ncience ct religion, la Moralité de la doctrine évolutive, Education et instruction. Après le procès, ete.

L'œuvre de M. Branetière à été avant tout une œuvre de critique. Cette branche de la littérature a pris de nos jours une extraordinaire importance. Son domaine s'est agrandi, son objectif S'est haussé, sa juridiction est devenue plus vaste. Elle à fait alliance avec l'histoire, l'érudition, la psychologie, l'éloquence. Elle à rompu le cadre étroit qui la continait dans l'étude litté-

rale et terre à terre des œuvres de l'esprit. À côté du livre à apprécier, elle s'est préoceupée de la vie de l'auteur, de son caractère, du milieu où se sont développées ses facultés, de l'époque où il à vécu, de ses tenants et aboutissants intellectuels et sociaux. Elle à poussé ses investigations sur le terrain des mœurs et des événements politiques, En un mot, elle a cherché partout des ravons, qu'elle à fait converger sur l'homme, l: doctrine et le style, afin de nous les faire appa- “ître dans une lumière plus intense et plus parfaite. C'est ainsi qu'elle est devenue l'uue des provinces les plus considérables de la littérature contemporaine.

De même qu'il y à différentes familles de philosophes, d'historiens et de poètes, de même aussi il v a différentes familles de critiques. Jules Lemaître, —l'un des princes de la critique at tuelle, et l'un des plus illustres rivaux de M. Brunetière—a écrit à ce sujet une page très piquante et de très leste allure: “IT est, dit-il, pour le moins deux facons d'entendre la critique des œuvres littéraires, Dans le premier Cas, On cherche si l'œuvre est conforme aux lois provisoirement “nécessaires” du genre auquel elle appartient, où simplement aux exigences où habitudes de l'esprit et du goût latins, et d'autres fois, si elle est conforme aux intérêts de la moralité publique et de la conservation sociale. Ou bien quand l'œuvre

RE DISCOURS ET CONFÉRENCES 69 LS à est d'importance et qu'on veut “élever ses vues,” on s'efforce de la situer historiquement dans une série de productions écrites ; ou bien on recherche quel moment elle marque dans le développement, la dégénérescence où la transformation d'un genre—les genres littéraires étant considlérés come un je ne sais quoi de vivant et d'organique, qui existerait indépendamment des œuvres particulières et des cerveaux où elles ont été conques... Cette critique-R, qui n'est qu'une idéologie, exclut presque entièrement la volupté qui naît du contact plein, naïf, et comme abandonné, avec l'œuvre d'art. Elle nous demande, en outre, de continuels actes de foi. Et elle suppose, chez ceux qui la pratiquent, une grande superbe intellectuelle, une extrême surveillance de soi, et comme une terreur de jouir d'autre chose que des démarches, jeux et prouesses dialectiques de son propre esprit. On m'a rapporté que l'écrivain incrovablement vivace et impétueux qui représente chez nous cette école critique disait un jour à nn confrère suspect d'indolence, d'ingénuité, et d'épicurisme littéraire: “Vous louez toujours ce qui vous plaît. Moi, jamais !..." J'ajoute que cette critique ascétique et raisonneuse, difficile à exercer supérieurement, est un de ces emplois qui supportent le mieux une médiocrité honorable.

“L'autre critique consiste à définir et à expliquer les impressions que nous recevons des œu-

vres d'art. Elle est modeste ; toutefois ne la croyez pas forcément insignifiante. Les raisons qu'on donne d'une impression particulière impliquent toujours des idées générales. On ne peut la motiver sans motiver à la fois tout un ordre d'impressions analogues. Et, sans doute, le eritique “impressionniste” semble ne décrire que Sa propre sensibilité, physique, intellectuelle et mo: rule, dans son contact avec l'œuvre à définir ; mais en réalité, il se trouve être l'interprète de toutes les sensibilités pazsilles à la sienne. Et ainsi il n'y a pas de “critique individualiste”. Celle qu'on appelle ainsi, au lieu de classer les ouvrages, classe les lecteurs (ou les auditeurs}. Mais ne voyez-vous pis que classer ceux-ci, c'est, au bout du compte, distribuer en groupes et juger ceux-là, et qu'ainsi la critique subjective arrive finalement au même but que l'objective, par une voie plus humble, plus couverte et peut être moins sûre de ses jugements que de ses impressions ?”

Dans ces portraits, enlevés d'un crayon si vif, mais où la complaisance de l'auteur pour l'un des deux genres qu'il dérrit se trahit si visiblement, M. Lemaître a prétendu tracer la physionomie de la critique pratiquée par Île directeur de la Rerue des Deur-Mondes, et de la critique pratiquée ; ar lui-même. Le critique raisonneur, c'est M. Brunetière ; le critique impressionniste,

DISCOURS ET CONFÉRENCES fai

c'est M. Jules Lemaître, Inutile de vous mettre en garde contre la partialité, bien naturelle d'ailleurs, de celui-ci pour le genre dans lequel il excelle, Vous avez senti, en l'entendant, qu'il plaidait pro domo ; et je dois ajouter qu'il y mettait d'autant plus d'entrain que M. Brunetière, de son côté, n'avait pas ménagé “l'impressionnisme”, la critique personnelle, individualiste, celle où le moi trop librement s'épanche et se met au large. Ainsi, dans un article de la evue des Deux-Mondes, il lui avait lancé les traits suivants: “Ni M. Paul Bourget, en détinissant les caractères du roman psychologique, a voulu provoquer une discussion d'art, la critique en général a semblé ne pas s'en apercevoir ni se doûiter seulement de l'intérêt ou de l'importance de ses idées. Les uns se sont donc dérobés, en déclarant que ‘la polémique engagée sur la ques tion du roman d'analyse était un peu vaine à leurs yeux,” et en ajoutant: “comme tout ce qui tend à trop définir et à enfermer trop strictement dans des règles étroites le génie ou le talent de l'écrivain.” C'est avec ce bel argument que sous prétexte de libéralisme et de largeur d'esprit, on en arrive à faire du plaisir personnel et présent qu'un roman ou un tableau nous procure, le juge unique et souverain de sa valeur d'art. Comment cependant ne voit-on pas ce que cette manière d'entendre la critique a d'in-

nocemment insultant pour l'artiste, qu'elle réduit à la condition d'amuseur publie, et pour le lecteur qui n'est que rarement curieux de savoir ce qui nous plaît ou ce qui nous déplait, à nous qui lui parlons ? Le bon critique ne met pas le publie dans la confidence de ses goûts, et, dans un genre faux, bâtard ou douteux, il n'est écrivain qui ne perde la moitié de son talent.”

C'est à cette censure, et à plusieurs autres analogues, que Jules Lemaitre répondait ainsi dans la préface du sixième volume de ses Contemporains: SE y a dans une Revue illustre, un écrivain que je respecte et que j'admire intiniment. Depuis quelque temps, il ne pent plus écrire une page sans marquer son dédain et son antipathie pour ce qu'il appelle Ta littérature et la critique personnelle, (Au fait, est-ce que ce ne serait pas de la “littérature personnelle,” lexpression si fréquente et si véhémente de cette antipathie ?) Il traite avec moquerie les eritiques qui parlent trop d'eux-mêmes et qui à cause de cela ne seront jamais que de “jeunes eritiques”. Et, par malheur, comme il est grand dialecticien, il appuie ce sentiment d'excallentes raisons, Et chaque fois, bien qu'il n'ait peutêtre nullement pensé à moi, je prends cela pour moi, je m'humilie, je rentre en moi-même...afin d'apprendre à en sortir, ou à faire semblant.

“{(Et, chose admirable, je n'ai jamais tant par

lé de moi que depuis qu'on me le reproche, juste: ment parce que je veux m'en défendre).

“Oui, je songe quelquefois à me corriger. I me semble que cela ne serait pas très difficile. Je vous assure que je pourrais, comme un autre, juger par principes et non par impression, On

traite d'esprit ondoyant. Je serais fixe si je le voulais; je serais capable d'appuyer mes jugements sur des principes généraux d'esthétique ; bref, de faire de la critique peut-être médiocre, mais qui serait bien de la critique,

“Seulement alors, je ne serais plus sincère. Je dirais des choses dont je ne serais pas sûr, Au lieu que je suis sûr de mes impressions, Je ne sais, en somme, que me décrire moi-même dans mon contact avec les œuvres qui me sont soumises. Cela peut se faire sans indiscrétion ni fatui té, car il y a une partie de notre “moi”, à chacun de nous, qui peut intéresser tout le monde, Ce

n'est pas de la critique ? Alors c'est autre chose: je ne tiens pas du tout au nom de ce que je fais.”

Mais tout ceci est une digression, Quelle que soit la part de vérité ou d'exagération qu'il peut y avoir dans cet échange d'appréciations diverventes, il n'en reste pas moins certain que le genre de M. Brunetière est supérieur à celui de M. Lemaître par la portée morale et philosophique. L'auteur des Contemporains et des [mpressions de théâtre est un écrivain charmant, spirituel,

primesautier, plein de vivacité et de goût ; il at. teint parfois l'éloquence, comime dans son admi rable étude sur Louis Veuillot. Mais son dilettantisme excessif et sa mobilité de jugement n'en font pas un guide toujours sûr comme critique littéraire, Ai-je besoin d'ajouter, devant cet au ditoire, que malgré les services qu'il rend à de nobles causes, depuis deux ans, il n'est malheureusement pas un croyant et qu'il faut se défier de ses œuvres ?

M. Brunetière est tout l'inverse de M. Jules Lemaître, C'est un traditionnel. I a des doc: trines fortement raisonnées, et il les applique d'une façon magistrale dans ses jugements et ses études sur les livres et sur les auteurs. Na critique ne arrête pas à la forme ; elle s'enquiert des iaces, elle pénètre au fond de l'œuvre, et elle rend des arrêts, le plus souvent équitables, et tou: jours consciencieux.

[va eu dans la carrière de M. Brunetière plusieurs dates fameuses, et lon y peut distinguer plusieurs campagnes mémorables, Nous ne saut: rions nous dispenser de signaler ici son long et persévérant combat contre le naturalisme, Né de Balzac et de son œuvre énorme, érigé en principe d'art par Gustave Flaubert, pratiqué avec une minutie plastique par les Goncourt, avec une dextérité de plume et une puissance d'analyse incontestables par Alphonse Daudet, le natura-

lisme, qui s'était d'abord appelé le réalisme, descendait à l'égoût sous l'impulsion de M. Emile Zola, aux alentours de ITS ; et, par un monstrueux phénomène, ilentrainait la masse des lecteurs vers les clouques où se complaisait la verve brutale de l'auteur du Ventre de Paris. La critique, oublieuse de ses devoirs, pactisait avec cette dégénérescence des lettres, et 16 publie, surpris pur l'audace de cette invite aux instincts grossiers qui gisent dans les bas-fonds de la nature humaine, commençait à faire au romancier pornographe ce honteux suceès qui restera lun des scandales du dix-neuvième siècle à son déclin, A ce moment, M. Brunetière entra en scène, Le ler avril 1875, la Revue des Deux-Mondes ui ouvrait ses portes, et il y publiait son premier article intitulé: le Roman naturaliste en 1875, FH n'avait que vingt-six ans, mais son talent était dejà très mûr. L'intrépide écrivain se jetait en travers du torrent de fange qui menaçait de submerger la littérature et la société françaises, IT s'attaquait à la fameuse série des Rougon-Macquart, dont cinq volumes étaient déjà publiés, et il lui consacrait des pages vengeresses :

“L'auteur y a dépassé tout ce que le réalisme s'était encore permis d'excès, écrivait il. On imaginerait difficilement une telle préoccupation de l'odieux dans le choix du sujet, de l'ignoble et du repoussant, dans la peinture des caractères, du

nn LE À mer

matérialisme et de la brutalité dins le style. “Je voudrais, nous dit M. Lola dans une préface récente, coucher l'humanité sur une page blanche, toutes les choses, tous les êtres, une œuvre qui serait l'arche immense, —noble et vaste ambition sans doute, mais l'humanité n'est-elle done enfin composée que de coquins, de fous, et de grotesques ? L'artiste a bien des droits ; il n'a pas celui de mutiler la nature, et certes il est étrange qu'on refuse d'ouvrir les veux à la clarté du jour, et de comprendre une bonne fois que cette affectation de dénigrement n'est pis d'un parti-pris moins étroit, d'une convention moins artificielle, d'une esthétique moins fausse que Îles prétentions surannées du temps jadis à la noblesse, Ajouterai-je que des intentions de satire politique et de représailles, qui devraient rester absolument ét “angères à l'art, paree qu'elles sont contradictoires À ses lois, ne sauraient excuser les crudités révoltantes et malsaines que M, Zola semble prendre plaisir à prodiguer dans ses romans ? ... Quel monde que celui où M.

Zola nous promène, et quelle imagination malade que celle qui prétend nous intéresser à des pPersonniutes qui ne sont pas seulement criminels ou vicieux, Gil dépendrait de l'art du romancier qu'on Îles supportàt encore), mais franchement ignobles dans la vulgarité des appétits qui les font mouvoir

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DISCOURS ET CONFÉRENCES tÔté

M. Brunetière n'en resta pas là. Cette première exécution fut suivie de plusieurs autres. I] revint à la charge dans une série d'articles intitulés le Roman crpérimental, les Origines du roman naturaliste, le Faux Naturalisme, A propos de Pot-Bouille. T1 fustigea sans pitié l'œuvre et la doctrine de M. Zola. Il dénonça chez lui “la grossièreté voulue du langage et la vulgarité délibérée des sujets.” 11 lui fit une guerre sans trève ni merci. I] Jui jeta un jour à la figure cette terrible citation d'un maître d'une littéature étrangère: “[l faudra qu'un auteur accoutume Son imagination à considérer ce qu'il y a de plus vilet de plus bas dans la nature : il se rerfectionnera lui-même par un si noble exercice: c'est par là qu'il parviendra à ne plus enfanter que des pensées véritablement et foncièrement basses ; c'est par cet exercice qu'il s'abaissera beaucoup au-dessous de la réalité.”

Cette vigoureuse campagne ne fut pas sans résultats. La critique et une portion notable du public finirent par avoir honte de leurs anciennes faiblesses pour le malpropre historiographe des Rougon-Macquart. Après Pot-Bouille , publié en 1882, il y eut une explosion de dégoût. Mais alors M. Brunetière, triomphant, put se retourner vers les complaisants de la première heure et leur crier: Si lorsque parurent les premiers volumes de cette Histoire naturelle et s0-

ot ÉÉSEEE

ciale d'une famille sous le second empire. il n'y avait eu tout d'abord, contre les romans de l'espèce du Ventre de Paris où de la Curée, qu'un seul eri de réprobation ; si le peu qu'il y à de critiques, Sans méconnaître d'ailleurs ce qu'il pouvait y avoir À de talent, avait discerné cependant où allait cet art, comme le qualifiait M. Zola Jui-même, “tout expérimental et tout. matérialiste; si l'on n'avait pas enfin salué, depuis lors, dans l'écrivain qui fait aujourd'hui, je ne sais en quel jargon, “fumer les vertus bourgeoises dans la solennité des escaliers," un maître (Car on l'a dit) de la prose française; à COUP sûr, je n'imagine pas que A. Zola se fût pris à réfléchir, ni qu'il eût renoncé surtout à cette grossièreté de facture, où il sent bien qu'est attaché 1e meilleur de son originalité, mais il ne fut pas devenu ce qu'il est, ce qu'on la fait, ce qu'il n'est pas près enfin de cesser d'êtres ne force, avec les excès de qui la critique doit et devra longtemps compter, puisque Ses théories ont fait au moins cinq disciples, je pense, et l'exemple de ses SUCcès quelque notables victimes.

“fais quoi! Nous étions trois ou quatre alors, pour essayer de barrer le courant. Et quand nous affections tant d'audace que d'admirer modérément la Conquête de Plassans, 1es mêmes gens eriaient à l'impertinence, qui, chanweant aujourd'hui d'avis avec la foule, parlent

couramment dans leurs jourraux, avec cet üplomb qu'ils ne perdent jamais, de “l'horrible roman de Pot-Bouille. Horrible ? je le veux, Sans doute, et c'est bien dit. Mais en quoi plus horrivle que ceux qu'ils ont vantés ? c'est ce qu'ils oublient de nous démontrer. Ce sont aussi les journaux où l'on ne se faisait faute, vers le méme temps, de prendre publiquement contre les tribunaux la défense des éditeurs qui réimpriaient l'Arétin, mais où l'on se lamente aujourd'hui quotidiennement sur cette honteuse ganxrène, qui gagne en effet et s'étend tous les jours, de la littérature pornographique. Tant il est extraordinaire, À ce qu'il paraît, de récolter ce que l'on a semé !”

Cette page donne une excellente idée du genre de M. Brunetière, On y voit se manifester la fer. meté des principes, la conscience, la vigueur, l'autorité, l'éloquence du trait, qui distinguent son talent,

Mais je m'attarde loin du but principal de cette causerie, Je regrette de ne pouvoir que vous Signaler en passant une autre manifestation du génie critique de M. Brunetière: sa théorie de l'évolution des genres. Je me bornerai à citer iei

quelques lignes dans lesquelles un écrivain, jouissant d'une réelle antorité, en à parlé en excellents termes: “[1 fut historien littéraire autant que critique, écrit M. Emile Faguet, Il

avait, comme historien littéraire, le don de voir les ensembles et les naisses et, de localiser avec sûreté le moindre fait littéraire dans le groupe de causes et de faits auquel il était naturel et “ationnel qu'il fût attribué... C'est de cette habitude non seulement excellente, mais nécessaire, et sans laquelle le biographe littéraire peut exister mais non l'historien littéraire, ce qui revient à dire que Sans elle l'histoire littéraire n'existe point, qu'est peu à peu sortie l'invention la plus originale peut-être, lai plus féconde, de M. Lrunetière, et à laquelle son nom restera attiché, à savoir la théorie de l'évolution des genres. \, Brunetière voit les genres littéraires comme des espèces dans le règne végétal ou le règne animal, et il les voit évoluer comme évoluent les espèces végétales et animales dans la nature. Les enires littéraires naissent à l'état d'ébauche, prennent peu à peu les orfaines qui leur sont nécessaires, arrivent à leur vie pleine et complète, Sarrétent où semblent S'arrôter un instant dans cette plénitude, puis déclinent, puis se transforment en d'autres genres, quelquefois très diffé rents en apparences, dans lesquels ils revivent et e développent à nouveitt, et ainsi indéfiniment. Suivre un genre littéraire dans toute son érolittion d'abord, puis, quand il semble se perdre, dans sa transformation, puis dans tous les processus de cette végétation où plutôt de cette vie

nouvelle, c'est l'office même que se doit proposer l'historien littéraire qui croit que l'histoire littéraire peut être une science... Quelques objections que l'on puisse faire à cette grande théorie littéraire, il faut bien convenir qu'elle est la production d'un esprit singulièrement vigoureux et qu'elle peut donner des résultats infiniment intéressants, A tout le moins elle à la valeur d'une méthode d'investigation historique, morale et littéraire tout ensemble ; et cette méthode est toute nouvelle, Ce n'est pas d'une médiocre intelligence de l'avoir inventée, et ce n'est pas une médiocre gloire de lui avoir donné son nom.”

Quelque désir que j'aie de me hâter, je ne sauais n'abstenir de faire ressortir encore l'un des cotés les plus remarquables dun talent et de l'œu- Vre de Brunetière ; c'est sa connaissance approfondie, sa science prodigieuse et sa merveilleuse intelligence du dix septième siècle et de toute la Ettérature classique, On à écrit de Ini avec rai- Son: ®M, Brunetière est fort savant 5 il a mieux qu'une teinture de toutes choses, Sur le dix-sepeme siècle, son érudition est imperturbable. H est Visible qu'il a Ju tous les classiques, et tout entiers, Cela n'a l'air de rien: combien, même parmi les gens du métier”, en ont fait autant ? Pistoire, philosophie, romans, poésie, beaux-arts, eUde tous Tes pays, il sait tout ; on dirait qu'il a

fout Viet tout Tu. Toujours on sent sous sa criti-

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que un fonds solide et étendu de connaissanees multiples et précises, placées dans un bon ordre. Il a done ce premier mérite, aussi rare que modeste, de connaître toujours parfaitement les choses sur lesquelles il écrit, et même les alentours."

M. Brunetière est non seulement un écrivain, il est aussi un orateur; et ceux qui l'ont entendu à Montréal et à Québec peuvent dire quelle est la puissance de sa parole, Ainsi armé pour la lutte, il a généreusement payé de sa personne ét de son éloquence dans les controverses récentes. Et il à réuni, l'année dernière, en volume, quelques-uns de ses Discours de combat :—<test le titre du li: vre, l'un des plus intellectuels, si je puis ainsi m'exprimer, et des plus nourris d'idées qui aient paru en ces derniers temps.

Un de ces discours fut prononcé à Marseille, en 1S96. I est intitulé l'/dée de patrie, et il constitue un plaidoyer enlevant en faveur du patriotisme, contre l'internationalisme des danwereux utopistes qui voudraient abolir toutes les frontières et se proclament “eitoyens du monde, et ce vil individualisme des égoïstes jouisseurs, dônt la devise est 1 #Ubi bone bi patria, là où l'on jouit, là est la patrie Laissez-moi, Messieurs, vous dire une page vibrante que j'emprunte à ce discours:

“Une patrie, cest encore une histoire. Qui

done a lancé dans le monde cette parole si fansse, et qu'on va si souvent répétant sans v prendre garde: Heureux les peuples qui n'ont pus d'hisloires 2? Ingrats que nous sommes ! et, blasphé-

mateurs ! Heureur les peuples qui n'ont pas histoire. Et oui ! sans doute, si nous ne sommes destinés qu'à faire nombre dans la foule obscure ; si notre idéal n'est que de végéter comme la plante, aux lieux où nous sommes nés: si nous mettons le bonheur dans l'inertie ; si nous nous faisons de notre égoisme une prison con: fortable, un sérail où un harem ! Mais, au contraire, avoir une histoire, si c'est avoir vraiment vécu; si c'est avoir éprouvé tour à tour l'une et l'autre fortune et ressenti peut-être autant de douleurs que de joies ; si c'est avoir connu l'ivresse de li victoire et le deuil de la défaite 3 si c'est pouvoir revivre en imagination, ou, disons mieux, si c'est sentir comme couler dans ses veines li mémoire fluide de tout un glorieux passé, eh alors, Messieurs, bien loin de les envier, plaig#nons les peuples qui n'ont pas d'histoire : et ne nous étonnons pas que l'idée de patrie, manquant chez eux de son fondement le plus solide, v man que aussi de largeur, de force et de générosité, 1 nya pas de patrie sans une longue histoire qui en soit ensemble le support, lt justitication, le principe de vie et de rajeunissement perpétuel."

Nous voici rendus, Messieurs, au moment déci-

Sif de cette féconde carrière, Lorsque M. Brunetière prononçait ce discours sur l'Idée de patrie, son évolution religieuse était déjà commencé, Vous en connaissez comme moi la genèse, et je ne réclamerai ce soir d'autre mérite que celui de la résumer et d'en préciser à vos veux les étapes. Parti des obscures régions de l'indifférence religieuse, ce vigoureux esprit à parcouru un long chemin avant d'arriver au point où il est parvenu aujourd'hui. Longtemps il est resté étranger aux préoccupations doctrinales. Il S'absorbait dans ses fortes études, dans ses trivaux de critique savante et autoritaire, et Îles problèmes religieux le touchaient peu on point. Un jour, cependant, il rencontra Bossuet Sur si route laborieuse, Ce géant intellectuel conquit son admiration et son respect. Il pénétra dans l'œuvre prodigieuse et sublime du grand orateur et du grand docteur, Il en fit le tour avec un étonnement enthousiaste, Puis il en étudia à pas lents les détails. I absorba la substance de ces immortels écrits, le Discours sur l'histoire unie rerselle, Uistoire des Variations, la Connaissance de Dieu, les Nermons, ete. Au ravonnement de ce génie profond et lumineux. il aperçut Fnac nité des fastueuses prétentions d'une certaine science qui se proclame, de nos jours, la rivale victorieuse de la foi chrétienne. Cest alers que dans un article fameux de la Rerue des Dour.

Mondes, il en signala la faillite, au grand scandale de M, Berthelot et de tout le clan libre-penseur, outré de cette trahison, Cet article qui a fait tant de bruit, et qui était intitulé: Après une cisite au Vatican, et non pas: la Banqueroute de la science, comme un bon nombre le croient et l'écrivent couramment, parut dans la Revue des Deur-Mondes du ler janvier 1895. L'auteur était revenu de Rome depuis quelques semaines, et il entrait en matière par une allusion à l'audience qu'il avait eue du Souverain Pontife, Léon XETIT.

“Le 27 novembre de l'année qui vient de tinir, écrivait-il, j'ai eu l'honneur d'être reçu par Na Sainteté le Pape Léon XTIT, en audience particulière, Ce qu'il a bien voulu me dire, on ne s'attend sans doute pas que je commette jet, ni nulle part, l'indiserétion on l'inconvenance de le publier, Mais si cette visite m'a naturellement sugwéré quelques réflexions, j'ai pensé qu'il pouvait être opportun, où actuel, comme lon dit, —de les mettre par écrit, On ne trouvera pas, et j'espère que le lecteur ne cherchera pas autre chose dans les pages qui suivent.”

M. Brunetière faisait une revue des promesses que la science, où ceux qui parlaient en son nom, avaient faites à l'humanité moderne. Et il démontrait que, dans la plupart des questions fondamentales relatives À l'âme, au mystère, à notre

origine, à notre destinée, aux lois de notre exis-

tence, la science uvait été impuissante à tenir ses engagements téméraires, “Ni ce ne sont pas là des “banqueroutes" totales, disait-il, ce sont du moins des “faillites” partielles, et lon conçoit issez itisément qu'elles aient ébranlé le crédit de lu science, Conséquemment, “la science à perdu son prestige, et la religion à reconquis une partie du sien.” Puis, M. Brunetière montrait Léon XIE se mettant hardiment à l'œuvre pour prouver au monde que le catholicisme peut lui donner les biens dont la science ne lui a fait entrevoir que le décevant mirage. “L'illustre vieillard qui gouverne à peu près souverainement la croyance de 200 millions d'hommes, à compris ce que on attendait du plus grand pouvoir moral qui soit parmi les hommes et le plus ancien. Résolu: ment, il a lancé la barque de Saint-Pierre sur la mer orageuse du siècle, et ni l'impétuosité des vents, ni le tumulte des flots, ni la elameur méme des passagers effravés de sa tranquille audace ne Font un seul jour détourné de son but. Et si d'ailleurs il ne l'atteignait pas, si cette Providence, dont il ne se regarde que comme linstrument, ne lui permettait pas de l'atteindre, il n'en aurait pas moins l'impérissable honneur de se l'être à Jui-même marqué

Le directeur de la Rerue des Dour-Mondes démontrait ensuite que le catholicisme est une doctrine, une tradition, un gouvernement, une PsY-

chologie, une théologie, une sociologie. I recherchait les points de contact et d'entente que les hommes de bonne volonté peuvent avoir avec l'enseignement de l'Eglise, Il en trouvait et en exposait plusieurs et des plus importants. Puis il s'écriait, en terminant: “La conclusion est évidente, Lorsque lon tombe d'accord de deux ou trois ou quatre points de cette importance, il n'y a pas même besoin de diseuter les conditions, ou les termes d'une entente ;—et elle est faite.”

Cet article prit les proportions d'un évènement. I provoqua un véritable déchainement de fureur dans le camp des sectaires et des profes sionnels de l'impiété. On dénonça, on eribla de répliques acerbes le courageux écrivain. On orgausa un banquet de protestation en l'honneur de M. Berthelot, ancien ministre, sénateur, secrétaire perpétuel de FAcadémie des sciences, qui avait défendu contre lui la science outragée, Pourtant M. Brunetière n'avait fait aucune profession de foi, Il avait même froissé les convietions catholiques, par exemple dans le passage suivant :

“La foi n'est affaire ni de raisonnement, ni d'expérience. On ne démontre pas la divinité du Christ ; on l'affirme, où on la nie; on y croit ou on n'y croit pas, comme à l'immortalité de l'âme, comme à l'existence de Dieu.” Cette parole provoqua une assez sévère critique de Mgr d'Hulst

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dans la Rerue du clergé français Cette ignorance de la nature de la foi, écrivait-il, est pour nous, chez un homme qui à tant fréquenté Bossuet, l'objet d'un premier étonnement. M. Brunetière nous en réservait un second, en classant l'immortalité de l'âme et l'existence de Dien parmi les choses qui ne se démontrent pas. Ici encore, SL Y à une lacune, c'est bien celle de la philosophie,"" M. Brunetière répondit au distingué prélat avec vivacité: “Mer d'Hulst le prend, en vérité de bien haut. Je ne m'attendais pas, de sa part, à cette leçon, et je la trouve un peu bien pédantesque., Mais je me contenterai de faire observer à Mgr d'Hulst que si j'avais entendu comme lui,—je veux dire comme le catholicisme, —làù nature et les rapport de la “raison” et de la “foi”, je n'aurais pas écrit dans la même page: “nous ne sacrifierons,..ni l'indépendance de notre pensée”... quel besoin aurai-je eu de “réserver” l'indépendance de ma pensée si j'acceptais dans son intégralité l'enseignement de l'Eglise ? [m'aurait suffi de me déclarer “catholique” tout uniment, tout simplement."

Done, à ce moment, M. Brunetière n'était pas catholique, Mais il avait parlé d'une entente avec le catholicisme, et c'en était assez pour faire hurler les libres-penseurs. Ceux-ci se trompaient lourdement s'ils croyaient l'intimider par leurs clameurs. Il demeura calme au milieu de l'orage.

On vit à ce moment qu'il n'était pas seulement un lettré, un érudit, mais qu'il était de plus un penseur et un polémiste redoutable, Il ne recula pas d'une ligne, Mais il continua son évolution progressive, Chacune de ses étapes fut signalée par un article où une conférence remarquables et remarqués. Son discours sur le Besoin de croire, prononcé à Besançon, le 19 novembre 1S9S, fut une des manifestations les plus saisissantes du travail qui se faisait dans cette intelligence et dans cette âme. Il y établissait d'abord que le besoin de croire est “non seulement inhérent mais natureUà notre nature”, qu'il est une loi de notre organisation intellectuelle ou morale, et une loi dont le caractère de nécessité est aussi certain que celui de toutes les lois de notre organisation physique. Il y démontrait, en second lieu, que la croyance est le fondement nécessaire de l'action pratique, de la science et de la morale. Mais, au moment où le développement logique de son sujet l'amenait au seuil du surnaturel, il S'arrêtait court, et s'écriait avec une noble et coura-

geuse franchise :

“Ni je voulais aller plus loin, je sortirais de mon sujet, et surtout de mon domaine, je passerais du terrain de la psychologie et de l'apologétique sur le terrain de la théologie, Je ne m'en sens pas la force, et je ne crois pas en avoir le droit. Je ne crois pas non plus avoir le droit, et

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gu DISCOURS ET CONFÉRENCES

dans un sujet d'une telle importance, je crois même avoir le devoir de ne pas m'avancer audelà de ce que je pense actuellement. C'est une qustion de franchise, et c'est une question de dignité personnelle, Quelque soit Je pouvoir de l'intervention de la volonté dans ces choses, —et il est considérable, —aucun de nous n'est le maitre du travail intérieur qui s'accomplit dans les âmes, Mais, si quelques-uns de ceux qui m'écontent se rappellent peut-être en quels termes, ici même, il y à bientôt trois ans, je terminais une conférence sur la Renaissance de l'idéalisme, ils reconnaîtront que les conclusions que je leur propese aujourd'hui sont plus précises, plus nettes, plus voisines surtout de l'idée qui vous à rassemblés en congrès ;—et pourquoi, si c'est un grand pas de fait, n'en ferais-je pas un jour un autre, et un plus décisif ?”

Ces paroles étaient bien significatives. Elles entr'ouvraient le rideau derrière lequel se poursuivait la transformation du critique sollicité par la foi. Elles faisaient naître une espérance, qui ne devait pas tarder à se réaliser.

L'illustre écrivain poursuivit sa marche ascendante, A deux ou trois reprises il alla tranquillement chercher à Rome, au foyer de la vérité chrétienne, des éelaircissements, des impressions et des idées, qu'on ne rencontre pas ailleurs avec là même intensité de lumière et de persuasion,

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Et enfin, comme résultat de ce long travail intellectuel et psychologique, M. Brunetière en est venu à se proclamer catholique.

I y à un an, à Besançon, invité par la conférence de Naïint-Thomas d'Aquin à traiter ce sujet: “Ce que l'on apprend à l'école de Bossuet”, il est entré en matière par la déclaration suivante, qu'un grand nombre d'entre vous ont lue, sans doute, mais qui est de celles dont la répétition ne fatigue pas :

“Monsieur le président,

“Je vous avoue que je suis un peu confus. Je Sais bien qu'on ne se voit jamais bien soi-même et je n'étais pas habitué à me voir sous un jour si lumineux. lermeitez-moi de remercier la conférence de Saint-Thomas d'Aquin de m'avoir donné cette sensation très douce, mais aussi très dangereuse, de mon importance.

“En réalité, je ne croyais pas avoir tant fait en m'attaquant aux ennemis que vous venez d'énumérer, J'ai fait d'abord ce que me dictait ma conscience, par philosophie, comme un homme qui comprend les choses de son temps.

“J'ai vu qu'il existait une certaine école dont les adeptes avaient la rage de se mettre en scène, et de ne parler d'autre chese qu'à propos d'euxmêmes, Et ce que j'ai ressenti d'abord, c'était un mouvement de mauvaise humeur, qui répon-

dait, j'ai cornpris plus tard, à des choses plus claires et plus certaines.

“Cet individualisme avait plus que des conséquences littéraires; c'était une sorte de dissolvVant moral, un agent de dislocation des idées traditionnelles sur lesquelles la France avait vé- Cu jusqu'alors.

“Alors je me suis élevé plus haut, J'ai vu que c'était un devoir pour moi de ne pas me retirer dans la tour d'ivoire an moment du combat, Et petit à petit, parmi tout ce que j'apprenais à l'école de Bossuet, j'ai appris ce qu'était le catholicisme, J'ai su qu'il brisait de toute manière l'indifférentisme et Qu'il aimait l'internationalisme dont vous nous parliez tout à l'heure, Et, indépendamment de tonte idée personnelle, il me suffisait pour me déclarer catholique, de voir que le catholicisme et Ia grandeur de la France étaient deux choses inféodées l'une à l'autre,

“Et, depuis, plus j'ai étudié, plus j'ai vu, plus J'ai vécu, plus j'ai franchi les épreuves si nombreuses du temps, et plus je me suis dit catholique avec plus d'autorité et plus de conviction que jamais.

“Et je me félicite que j'aie commencé cette évolution il y a quatre ans à Besançon, et que le terme de cette évolution, ce soit encore À Be- Sançon que je l'affirme.”

C'étaient là de belles et consolantes paroles,

Mais M. Brunetière réservait aux croyants, à l'Eglise catholique, au grand pape dont la main paternelle à si providentiellement guidé les pas de l'éminent critique sur les chemins de la croyance, une satisfaction encore plus profonde et plus complète. Le 1S novembre dernier, il prononçait, à la séance de clôture du congrès catholique de Lille, un admirable discours sur les Raisons actuelles de croire, C'était le couronnement de l'édifice, la touche finale donnée à l'œuvre sacrée qui, depuis longtemps, S'accomplissait dans son esprit et dans son âme, J1 y montait comment, éternelles en leur fond, c'est-àdire par rapport au dogme immuable, ies raisons de croire peuvent différer d'elles-mêmes en leur forme, dans leurs relations avec l'esprit des âges, IT développait ensuite le sens chrétien des trois termes de la formule fameuse : Liberté, égalité fraternité, Il prouvait que le christianisme Seul a introduit la liberté dans le monde: que l'idée d'égalité, fausse au point de vue national et Social, n'est vraie qu'au point de vue surnaturel ; et qu'entin le sentiment de la fraternité humaine n'existe pas en dehors de la religion chrétienne, Puisque cette devise célèbre de la démocratie moderne—liberté, égalité, fraternité—n'a de fondement réel que dans le christianisme, il Y à donc là, pour la société contempo-

raine, une raison très actuelle de croire en cette religion.

Tout ce discours est à lire, Cest une pure et profonde jouissance que de suivre ce vigoureux esprit dans le développement logique et puissant de sa pensée, dans l'enchaînement infrangible de son argumentation... Soudain, vers la fin du discours, il s'arrête: “Ici, dit-il, se termine Île domaine de l'apologétique, et commence l'opération individuelle et mystérieuse de la foi. Et alors il prononce ces émouvantes paroles, qui produisent dans l'auditoire une intense Sensittion: “Vous, cependant, qui parlez ainsi, —me demandera-t-on peut-être, et on me l'a souvent demandé,—que eroyez-vous" ? Ce que je crois, Messieurs, il me semble que je viens de vous le dire. Mais à ceux qui voudraient quelque chose non pas, je pense, de plus net, mais de plus explicite, je répondrai très simplement: “Ce que “je crois”',—et j'appuie énergiquement sur ce mot,—ce que “je crois”, non pas ce que “je suppose” ou ce que “j'imagine”, et non ee que “je sais" où ce que “je comprends”, mais ce que “je crois”... allez le demander à Rome”. En matière de dogme ou de morale, je ne suis tenu que de m'assurer ou de prouver l'autorité de l'Eglise. La révélation n'a pas eu pour objet de mettre l'intelligence humaine en possession de él'Inconnaissable" et, s'il n'y avait pas de mystère dans

la religion, je n'aurais pas besoin de croire: je Sturais, Evitons ici, Messieurs, l'une des pires confusions qu'ait inventées la moderne critique. L'objet de la croyance et celui de la connaissance font deux. Je ne crois pas que deux et deux font quatre, ni que le semblable engendre le semblable, ni que César ait vaincu dans la journée de Pharsale ; “je le sais", Si je savais de la méme manière, avec la même évidence, si j'entendais avec li même clarté Je mystère de l'Incarnation où l'opération de la grâce, ce ne seraient plus des mystères: et la croyance étant adéquate à la cor aïssance, ne serait plus la croyance ni fe des est argumentum rerum non apparent on Etce n'est pas à dire pour cela qu'elle S'oppose à la raison. Non, elle ne SV oppose point ; elle nous introduit seulement dans une région plus qu'humaine, où la raison, étant hu: maine, n'a point d'accès ; eile nous donne des lumières qui ne sont pas de la raison ; elle complète là raison, elle la continue, elle l'achève et, si je lose dire, elle la couronne.

“Tout ce que je puis donc faire, Messieurs, devint le mystère, c'est d'abord de m'incliner en silence, et c'est ce que je fais, mais ce que je puis faire ensuite, aussi, et ce que je viens d'essaver de faire dans ce discours, c'est de dire et de dé-

duire, c'est d'expliquer les raisons que j'ai de n'incliner,”

Je n'ai pas besoin, n'est-ce pas, de faire ressortir l'importance de cette magnifique profes: sion de foi. Notons-en simplement quelques traits. “Ce que je crois, allez le demander à Rome," Oui, c'est M. Brunetière, directeur de la Revue des Deur-Mondes, qui S'incline avec cette simplicité et cette netteté devant l'autorité dogmatique de l'Eglise romaine. L'illustre critique eût été luismême bien étonné, si on Jui eût prédit cel il y a dix ans ! Ses paroles relatives au mystère ne sont pas moins remarquables, Ah ! combien de telles déclarations, sortant d'une bouche aussi peu suspecte, doivent faire de bien en France dans les milieux intellectuels !

On se demandera peut-être de quelle nature est le catholicisme de M. Brunetière, et jusqu'où il va. Va-t-il aussi loin que celui du vaillant et édifiant François Coppée ? Je me suis posé cette question... Peut-être le catholicisme de l'éminent eritique n'est-il qu'un catholicisme de tête, un catholicisme spéculatif, Mais celui-là conduit à l'autre; et les catholiques de tous les pays doivent se réjouir de voir arriver dans leurs rangs une aussi illustre recrue,

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Je viens de nommer François Coppée, C'est en Vous esquissant la physionomie littéraire st morale de ce sympathique écrivain que je terminerai cette causerie,

François Coppée est né à Paris, en 1842, Après avoir étudié au lycée Saint-Louis, il entra comme employé dans un des bureaux de la guerre, I publia son premier recueil de vers, intitulé le Reliquaire, en 1866. Puis se succédèrent les ati. mités et les Poèmes modernes. Un drame en un acte et en vers, le Passant, joué en 1869, obtint un grand succès, et mit l'auteur en pleine lumiè. re. La poésie contemporaine ne nous offre guère de plus gracieuse inspiration. M. Coppée a publié un grand nombre d'autres recueils de vers, les Æumbles (1872); Promenades et intérieurs (IST5) ; le Cahier rouge (A8T4) ; les Récits et les élégies (ASTS) ; l'Arrière Saison (1887); les Paroles sincères (1890). IT à aussi publié et fait représenter des drames, dont les plus remarquables sont le Luthier de Crémone, Severo T'orelli, les Jacobites, Pour la Couronne. En prose on a de lui quatre volumes de contes et de nouvelles. Ses œuvres les plus récentes sont la Bonne Souffrance, recueil d'articles émouvants dont je par-

lerai dans un instant, un volume de discours et conférences réunis sous ce titre: À haute voir, eUun nouveau recueil de poésies, intitulé: Dans la prière et dans la lutte Coppée a été élu membre de l'Académie française en 1884.

Il a été appelé le poète des humbles, et il a mérité ce nom par plusieurs de ses œuvres, où il à peint des épisodes et des scènes empruntés au monde des petits, des déshérités, des soutffrants. On lui a reproché avec quelque raison d'avoir attaché parfois trop d'importence à des détails infimes de la vie réelle, Mais l'auteur des Poèmes Modernes, du Pater et du drame Pour la Couronne, à prouvé que sa muse n'était point réfractaire aux inspirations élevées, François Coppée a excellé dans la narration poétique, et il a écrit dans ce genre une foule de petits poèmes qui ont conquis une légitime popularité: tels sont la Grère des Forgerons, la Bénédiction. le Naufragé, ete. Permettez-moi, Messieurs, de vous lire une pièce, un peu moins connue que celles dont je viens d'énumérer les titres, qui donne une excellente idée de ce côté du talent poétique de François Coppée, et montre, en même temps, quel était son état d'âme, au point de vue religieux, avant sa conversion :

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