LE ROLE SOCIAL DE L’EGLISE
Conférence prononcée À la Semaine Sociale de Montréal, le 22 juin 1920
Monseigneur ,(1)
Mesdames, Messieurs,
Le seul énoncé du sujet dont on m’a demandé de vous entretenir ce soir, ouvre à la pensée de si vastes perspectives qu’elles seraient de nature à décourager l’auditoire et le conférencier lui-même, s’il n’était entendu qu’il s’agit uniquement ici d’une esquisse, d’un rapide apercu. Le rôle social et charitable de l’Eglise à travers les âges ! Ces quelques mots évoquent à notre esprit toute une série de visions émouvantes et grandioses. Je voudrais simplement en fixer quelques-unes et les considérer avec vous pendant quelques instants, afin de mieux comprendre combien la mère auguste de nos âmes est digne de notre amour filial et de notre filiale admiration.
(1) Monseigneur P. N. Bruchési, archevêque de Montréal.
Lorsque l’Eglise fit son apparition dans l’histoire, lorsque Jésus-Christ, son fondateur divin, fa quitta en lui laissant une promesse immortelle, et en lui traçant pour programme la conquête pacifique de l’univers par la doctrine évangélique, quelle était la condition du monde? C’était le règne du sensualisme sans frein, de l’égoïsme, de la tyrannie, de la force opprimant la faiblesse. Or l’Evangile apportait aux hommes une loi de sacrifice, d’amour et de liberté. Sous l’empire du paganisme, l’homme n’aimait pas l’homme. Homo homini lupus, disait un écrivain latin. De son côté le christianisme était avant tout une religion de charité, et 1 ’un de ses premiers préceptes était : ‘ ‘ aimezvous les uns les autres.” Inévitablement un conflit devait se produire entre ces deux concepts. Il se produisit dès le premier âge de la société chrétienne.
Dans la société païenne l’esclavage était une institution fondamentale. Il y avait toute une classe d’hommes assimilés aux bêtes de somme. La servitude était l’un des éléments constitutifs des sociétés grecque et romaine. Elle était sanctionnée à la foi par les lois et par les moeurs. Un des plus illustres philosophes de 1 ’ antiquité, Aristote, enseignait que “certains hommes étaient nés. pour la liberté comme d’autres pour l’esclavage, esclavage non seulement
utile aux esclaves eux -mêmes, mais juste.” Et il déclarait que “la femme et l’esclave sont distingués par la nature elle-même.” La lecture des auteurs anciens nous apprend combien était horrible la condition servile. L’esclave était une chose qu’on pouvait vendre, troquer, transmettre par donation ou testament. Le maître pouvait le torturer, le jeter aux murènes, ou le faire expirer sous les verges. Dans le traitement des esclaves, la cruauté était non accidentelle mais systématique. Qu’on en juge. Si un maître était assassiné, ce meurtre devenait un arrêt de mort pour tous les esclaves de la victime. Et c’est ainsi que furent égorgés un jour les quatre cents esclaves de Pédanius Secundus, préfet de Rome. Quand les apôtres commencèrent leur oeuvre d’évangélisation, le monde romain contenait des millions et des millions de misérables, innombrable troupeau voué à l’opprobre, à la dégradation, au labeur écrasant et aux incessants suplices. L’Eglise naissante rencontrait, dès ses premiers pas, cette formidable iniquité sociale. En vertu même de sa doctrine elle devait en poursuivre le redressement, Et elle le fit. Elle ne pouvait cependant entreprendre de supprimer d’un seul coup l’institution universelle et séculaire sur laquelle reposait tout l’édifice économique du monde. Cette abolition soudaine eût été impossible.
Mais ce que l’Eglise des temps apostoliques et des âges ultérieurs pouvait faire, elle l’accomplit avec une fermeté de dessein et une persistance inlassables. Elle s’appliqua d’abord à transformer l’institution, à la modifier, à atténuer ses rigueurs, en y faisant pénétrer le souffle vivifiant du christianisme. On entendit l’apôtre des Gentils annoncer la loi nouvelle: “Il n’y a plus de Juif, ni de Grec, il n’y a plus d’esclave ni de libre, il n’y a plus d’homme ni de femme; mais vous n’êtes tous qu’un en Jésus-Christ.” C’était l’égalité de nature et de destinée que proclamait saint Paul. Sans doute, on ne pouvait en déduire l’égalité des conditions. L’apôtre recommandait aux esclaves d’obéir à leurs maîtres; “Esclaves, obéissez à ceux qui sont vos maîtres, suivant la chair, avec crainte et avec respect, dans la simplicité de votre coeur, comme à Jésus-Clirist lui-même.” Mais se retournant vers les maîtres ii ajoutait: “Vous maîtres, rendez à vos esclaves ce que l’équité et la justice demandent de vous, ne les traitant pas avec menaces, sachant que vous avez aussi bien qu’eux un Maître dans le ciel. ’ ’ V oila quelle fut la première phase d’action de l’Eglise envers l’esclavage t en adoucir la condition, la rendre moins pénible, prêcher aux maîtres la charité et l’humanité — idées et mots nouveaux dans le monde
et par là commencer la grande réforme qui devait aboutir à substituer le travail libre au travail servile.
Mais l’Eglise ne s’en tint pas là. Elle travailla pendant des siècles à l’oeuvre de l’émancipation. Elle adopta des lois pour protéger les affranchis, pour favoriser l’affranchissement, pour fermer les sources de l’esclavage, pour procurer aux esclaves les moyens de recouvrer leur liberté! Les canons de vingt conciles sont là pour attester cette action persistante. “C’est ainsi, écrit un auteur catholique, que, malgré le solide établissement qu’avait l’esclavage dans la société antique, malgré l’irruption des Barbares, malgré tant de guerres et de calamités qui paralysaient toute action régulatrice et bienfaisante, on vit la servitude, cette lèpre des civilisations antiques, diminuer rapidement parmi les nations chrétiennes, et finalement disparaître. ’ ’
Le second grand bienfait social de l’Eglise fut la rénovation de la famille. Dans la société païenne la femme n’occupait pas la place, à laquelle elle avait droit. Elle n’était pas traitée connue la collaboratrice de l’homme, comme son égale par l’unité d’origine et de destinée. On était bien loin de la considérer comme revêtue d’un ministère sacré. Trop souvent, au contraire, elle était maintenue dans un état d’infé-
riorité sinon de dégradation. Le christianisme vint relever la femme de son abaissement. Il lui rendit sa dignité et proclama la grandeur de son rôle dans la société nouvelle. Et par l’indissolubilité du mariage, il lui assura une considération et une autorité familiale qu’elle n’avait pas connues jusque là. L’épouse et la mère chrétienne occupèrent désormais dans le monde une place suréminente, et leur influence bienfaisante devint un des instruments les plus efficaces du perfectionnement social.
L’enfant lui aussi trouva dans l’Eglise chrétienne une protectrice et un appui. Le paganisme avait pratiqué envers lui la plus criminelle dureté. Dans l’antiquité le père avait droit de vie et de mort sur l’être issu de son sang. Et ce droit barbare fut souvent exercé. On commit les théories monstrueuses des philosophes les plus réputés sur l’avortement et l’infanticide. Tuer l’enfant infirme était prescrit comme un devoir public. Le christianisme mit fin à ces horreurs. Il proclama pour l’enfant- le droit à la vie, le droit à l’amour, le droit au dévouement paternel, le droit à l’éducation chrétienne. Et c’est ainsi que par la réhabilitation du mariage, par le relèvement, par la protection de la femme et de l’enfant, l’Eglise fit de la famille la plus belle et la plus féconde des institutions sociales.
Cette oeuvre admirable de restauration, elle l’ accomplit à travers quatre siècles d’épreuves et de persécutions, quatre siècles de luttes pour la réforme des moeurs, en attendant la réforme des lois. Les moeurs païennes attaquées se défendirent. Elle se défendirent par les tortures et par la mort. Mais l’Eglise triompha des supplices. Et un jour vint où l’empire romain s’inclina devant la croix, et où le christianisme put commencer à faire dans les lois les transformations radicales opérées dans les moeurs.
A ce moment, une nouvelle tâche se dressa devant lui. Le colosse impérial depuis longtemps atteint de caducité, chancela sous les coups des races farouches et viriles accourues des extrémités du monde. Le flot des invasions barbares déferla sur la vieille civilisation épuisée par ses excès. Et alors s’ouvrit une époque de désastres, d’effondrements, de dislocations et de confusion, dont le regard peut à peine suivre les péripéties et discerner les étapes. Sous la pression formidable des Os~ trogoths, des Visigoths, des Vandales, des Hernies et des Huns, la vieille armature romaine craqua et se brisa en mille fragments. Que fûtil advenu si l’Eglise n’eût pas été là? La civilisation eût peut-être subi une rétrogression de huit siècles. Mais à côté de l’organisme détruit,
il y avait un organisme jeune, souple et déjà plein de force. L’Eglise avec sa hiérarchie, ses évêques, ses diocèses, ses tribunaux, ses organisations multiples, était un centre de ralliement et un boulevard de protection. Les chefs des hordes victorieuses apprirent à compter avec elle. Ils subirent son influence. Ils comprirent, qu’il y avait en elle une vertu supérieure et une puissance surhumaine. Et, de conquérants devenus fondateurs d’états, ils se trouvèrent amenés par la force des choses à lui demander un concours indispensable, et à lui reconnaître une autorité nécessaire à l’ordre public. Grâce à l’Eglise, le cinquième siècle de notre ère ne fut pas, comme il aurait pu l’être, le tombeau de la civilisation. La transition entre l’âge antique et l’âge intermédiaire s’accomplit sous ses auspices. La fusion des éléments ethniques, mis en contact par ce gigantesque bouleversement, s’opéra graduellement sous son égide. Au bout d’un siècle et demi, l’Europe se trouvait reconstituée sur des bases nouvelles. Et la société chrétienne, après avoir survécu au naufrage du monde romain, vivifiait de sa sève généreuse les jeunes nations baptisées par l’Eglise. Les institutions monastiques commençaient leur oeuvre féconde. Les moines d’Occident se dévouaient au défrichement du sol, aux soins des malades, à la dif-
fusion des lumières de la foi et de la science. On ne saurait trop admirer l’immensité de la tâche accomplie par eux. De leur côté, les évêques devenaient de plus en plus les pères et les directeurs de leurs peuples. A une époque où les institutions politiques étaient encore rudimentaires et incertaines, ils se virent investis par le consentement universel d’une sorte de magistère qui s’exerçait pour le bien commun. Quelle lignée que celle des saint Germain d’Auxerre, des saint Loup de Troyes, des saint Aignan d’Orléans, des Saint Hilaire d’Arles, des saint Rémy de Reims, etc.. L’historien consciencieux, quelles que soient ses croyances, se voit forcé de rendre hommage à l’intensité de l’action sociale et charitable de l’Eglise dans ces siècles confus.
Cependant l’ère des grandes invasions est close depuis longtemps. Charlemagne a fondé un nouvel empire, dont le morcellement, après sa mort, doit donner naissance aux différents Etats que connaîtra l’âge moderne. Bientôt les événements vont faire surgir un organisme nouveau. La féodalité s’établit. De petits souverains se partagent l’autorité et se disputent la puissance. Sous l’empire d’un concours de circonstances que nous ne saurions étudier en ce moment, ce fractionnement de pouvoir engendre des contestations et des conflits qui de-
viennent comme l’état normal de cette période troublée. La guerre civile permanente entraîne à sa suite tous ses maux ordinaires. Les populations ne peuvent plus respirer en paix. C’est le règne de la violence, des embûches, des sièges, des expéditions et des incursions incessantes. Quelle autorité va mettre fin à ce fléau qui menace de faire périr la société chrétienne ? Les pouvoirs civils semblent impuissants. Mais voici l’Eglise qui intervient encore pour conférer aux peuples un nouveau bienfait. Il y a dans son histoire peu de pages plus belles que celles où elle nous apparaît comme la pacificatrice de l’Europe, par l’institution tutélaire de la Trêve de Dieu. Durant plus d’un siècle, elle multiplie les décrets de ses conciles pour faire régner partout cette trêve, d’abord du mercredi jusqu’au lundi matin, puis pendant des mois, puis pendant des années entières ; pour interdire sous les peines les plus graves toute agression contre les clercs, les femmes, les bergers, les laboureurs, les pèlerins, les voyageurs. Cette Trêve de Dieu constitue l’un des plus admirables efforts de l’Eglise vers la réalisation de la paix sociale. “Avec quel esprit a-t-il fallu lire l 'histoire ecclésiastique, écrit un grand penseur, pour n’y pas sentir la beauté du tableau qui s’offre à nous, dans cette multitude de dispositions, indiquées à peine ici, toutes tendant
à protéger le faible contre le fort? On ne peut dire que l’Eglise y ait été conduite par de3 vues d’intérêt; quel profit matériel trouvaitelle à empêcher la spoliation d’un voyageur obscur, la violence infligée à un jeune laboureur, l’insulte faite à une femme sans appui! Non, l’esprit qui l’animait alors, quels que fussent d’ailleurs les abus qu’entraînait le malheur du temps, était, comme aujourd’hui, l’esprit même de Dieu, cet esprit qui lui communique constamment une inclination si marquée vers le bien, le juste, la pousse sans cesse à réaliser, par tous les moyens possibles, ses sublimes désirs.”
Le Moyen-Age avait été pour l’Eglise une époque d’action sociale incessante et puissamment efficace. L’âge moderne réservait d’autres champs à son activité. Mais tout d’abord la Providence sembla vouloir resserrer ses frontières et circonscrire son influence. lie seizième siècle lui ravit des nations qu’elle avait naguère enfantées à la foi. Des réformateurs audacieux s’érigèrent en accusateurs de sa doctrine et de sa discipline, et du sein même des, scandales ils essayèrent de faire rejaillir sur elle l’opprobre qui les entourait, L’Eglise subit sans fléchir ce redoutable assaut. Pendant que, dans le vieux monde, des fils ingrats se détachaient de sa juridiction, les découvertes
de Colomb et de Grama ouvraient des mondes nouveaux aux ardeurs de ses apôtres. Cependant, non contente de cet essor de conquête évangélique, elle voulut répondre aux diatribes des fauteurs de schisme et d’hérésie par la plus magnifique réfutation. Et à la fausse réforme protestante, elle répliqua par la mémorable réforme catholique, décrétée dans les solennelles assises de Trente, et réalisée à l’aurore du grand dix-septième siècle. Une oeuvre d’épuration, de restauration, de rénovation s’accomplit dans son sein. Et bientôt on vit se produire chez elle une merveilleuse floraison de sainteté, d’apostolat, de science et de charité. Quelle époque que celle où vécurent presque en même temps saint François de Sales, sainte Jeanne de Chantal, le cardinal de Bérulle, l’abbé de Rancé, saint Jean Eudes, M. Olier, saint Jean-Baptiste de la Salle, et celui dont le nomseul est toute une évocation, saint Vincent de Paul! Arrêtons-nous un instant devant cette rayonnante figure. Saint Vincent de Paul, n’est-ce pas la plus admirable personnification de la charité chrétienne? Où peut-on rencontrer une vie aussi remplie d’oeuvres de miséricorde: rachat des captifs, adoption des enfants trouvés, moralisation des prisonniers, soin des infirmes, apostolat populaire, création des soeurs de charité, fondations multiples pour
secourir la misère, soulager les corps, et sauver les âmes. Dans cet éclatant dix-septième siècle, fût-il une gloire plus pure que celle du bon M. Vincent! Et l’Eglise, qui avait engendré, consacré, et inspiré de son esprit cet incomparable bienfaiteur public, n’avait-elle pas le droit de demander aux fils de Lutber, de Calvin et d’Henri VIII : “où sont vos Vincent de Paul!” Jamais son rôle charitable et social n’était apparu au monde dans une manifestation plus lumineuse.
L’oeuvre de cet humble apôtre devait se perpétuer bien au delà du siècle qui l’avait vu naître. Notre âge en a connu les prolongements et béni les résultats. De nos jours encore les institutions fondées par Vincent de Paul ou dérivées de son action continuent à répandre leurs bienfaits. N’est-ce pas sous ses auspices que durant le siècle dernier un grand catholique, au coeur enflammé d’amour pour les malheureux, fonda cette société fameuse qui arbore comme un drapeau le nom de celui que les contemporains de Louis XIV avaient surnommé le “bon pasteur!”
Cependant cette forme de l’action catholique, la bienfaisance, toujours nécessaire parmi nous, devenait insuffisante, en face des problèmes nouveaux nés des évolutions économiques.
Les progrès de la mécanique, l’avènement
de la vapeur comme force motrice, toute une série de découvertes scientifiques, inauguraient 1ère du machinisme, transformaient les procédés de fabrication et révolutionnaient l’industrie. Les petits ateliers, au personnel limité et à la production restreinte, faisaient place peu à peu aux usines gigantesques et aux vastes agglomérations ouvrières. Les relations du capital et du travail subissaient une altération profonde. L’intensité de la fabrication rendait possible une énorme accumulation des profits, un rapide accroissement du capital, et entraînait comme corollaire une mobilisation de la main-cl ’oeuvre inconnue des âges précédents. De ces conditions nouvelles naquit la question ouvrière. La production intense exigeait un travail intense. La collaboration du capital et du travail créait la hausse du rendement. Quelle devait être dans ce rendement la participation proportionnelle de l’élément capital et de l’élément travail? Ici le socialisme entra en scène. Il nia les droits du capital. Il attaqua la propriété et prêcha le collectivisme. Il fit miroiter aux regards des travailleurs l’utopie d’une société où tons les biens seraient communs et où le salariat serait supprimé pour faire place à la co-jouissance universelle. De son côté le capitalisme intransigeant se retrancha derrière les axiomes surannés du vieux li-
béralisme économique. Il déclara que la rémunération du travail devrait être conditionnée uniquement par les lois de l’offre et de la demande, et que le salaire stipulé une fois payé, le capital était quitte envers le travail, quelque défavorables que les conditions entourant la stipulation eussent été pour ce dernier. Et surtout il mit tout en oeuvre pour éliminer des relations avec le travail le principe corporatif, et pour imposer au salarié l’isolement absolu dans ses rapports avec la puissance patronale. Ces oppositions d’idées et d’intérêts, ces divergences de vues, ne pouvaient manquer d’engendrer des conflits. Ils se produisirent, ils se multiplièrent, ils s’aggravèrent. L’institution de la grève prit naissance dans le monde industriel. Elle se développa et se généralisa. Au lieu de la coopération harmonieuse, ce fut la lutte acharnée entre deux facteurs qui devint, dans cette sphère de l’activité sociale, l’état de chose habituel. Et bientôt cette question apparut comme l’une des plus inquiétantes qui pût se poser devant les spéculations de ceux qui s’intéressent à l’avenir des sociétés.
L’Eglise catholique allait-elle rester impassible en présence de ce problème douloureusement grave? Non, elle ne pouvait s’en désintéresser, pas plus qu’elle ne s’était désintéressée d’aucun de ceux qui, au cours des siècles,
avaient troublé l’humanité. Après en avoir sondé les profondeurs et scruté les éléments, elle intervint par un acte magistral. Ce fut un de ses pontifes les plus illustres qui le posa. Il y aura bientôt trente ans, Léon XIII, à la fois docteur, penseur, écrivain et homme d’Etat, parla au monde un langage qui le fit tressaillir. Avec une autorité indiscutable, une hauteur de vues et une sûreté de jugement incomparable, il aborda la question sociale. Il réfuta les fausses doctrines, et spécialement l’erreur socialiste.. Mais il signala en même temps les fautes du capitalisme souvent oublieux de sa véritable mission. Il définit quels sont les droits et les devoirs réciproques des patrons et des ouvriers. Je n’entreprendrai pas d’analyser en ce moment cette grande et mémorable encyclique Rerum Novarum. On a déjà commencé et on continuera cette semaine à vous en exposer la doctrine et la portée. Qu’il me suffise de dire qu’elle indiquait la seule vraie solution de la question ouvrière. Cette solution peut se résumer en deux mots: “Justice et Charité!”
L’encyclique i Rerum 'Novarum eut dans le monde un grand retentissement. En face de la société moderne, si fière d’avoir brisé les liens qui l’unissaient à l’autorité spirituelle, l’Eglise affirmait une fois de plus, et d’une manière éclatante, qu’elle était, non seulement une
doctrine mais une action. “C’est avec assurance, disait Léon XIII, que Nous abordons ce sujet, et dans toute la plénitude de notre droit; car la question qui s’agite est d’une nature telle qu’a moins de faire appel à la religion et à l’Eglise, il est impossible de lui trouver jamais une solution efficace.” En effet, comme le proclamait naguère Mgr d’Hulst, “la question sociale est une question sui generis qui réclame des procédés de solution inconnues aux autres questions humaines. La vraie solution, c’est l’application de la morale à la vie sociale, j’entends de la morale complète, de celle qui ne connaît ni les oublis, ni les réticences, ni les privilèges, en un mot de la morale chrétienne gardée dans son intégrité par l’Eglise catholique.” Quand on étudie de près le problème, cette vérité paraît d’une irrésistible évidence. Qu’un jour la morale chrétienne devienne la loi vivante des individus et des sociétés, du coup la question sociale sera résolue. Quelles sont les réalités signifiées par ces mots “la morale chrétienne?” C’est la justice, c’est la probité, c’est le respect de la propriété et, du droit d’autrui, c’est la charité, c’est la conformité de tous les actes avec la loi naturelle et la loi divine. Ne voyez-vous pas que si cette morale, si cette règle de vie étaient tout à coup acceptées et pratiquées par tous les patrons et tous les ouvriers,
par tous les capitalistes et tous les artisans, il n’y aurait plus de question sociale? Les patrons — et par patrons j ’entends aussi bien les grandes compagnies que les individus, — les patrons comprendraient, sans être influencés par la violence ou la contrainte, que leur devoir est de ne retirer de leur industrie qu’un profit légitime, considérable si l’on veut, mais ne dépassant pas certaines limites raisonnables ; de payer à leurs ouvriers un salaire équitable, assez large pour les faire vivre convenablement eux et leurs familles; de ne point exiger d’eux un effort excessif et trop prolongé ; de ne point les exposer, par incurie ou inhumanité, au danger corporel; de ne point les exposer non plus, par aveuglement ou imprudence, au danger moral encore plus funeste; de s’intéresser à leur bien-être, et de les aider même, si c’est possible, à se prémunir contre les imprévus du lendemain. Les ouvriers, de leur côté, comprendraient qu’ils doivent au patron un travail réel et efficace, dans toute la mesure de leur force et de leur habileté; que ce travail ne doit pas être limité ni abrégé indûment par l’inclination à 1a. paresse ou l’amour du plaisir; que l’observation d’une juste discipline est non seulement un devoir naturel, mais une nécessité pour le succès de l’exploitation industrielle à laquelle ils collaborent ; que le respect de la propriété
du patron est une loi qu’ils ne sauraient violer sans faillir; qu’ils ne doivent pas user de violence pour arracher au patron un salaire disproportionné avec ses ressources ou le travail fourni. En un mot l’esprit de justice régnerait sur le monde des patrons et des ouvriers. Et avec lui régneraient la paix et la concorde, Ce tableau n’a rien de la chimère ni de l'utopie. C’est un ordre de chose réalisable instantanément pourvu que de part et d’autre on veuille accepter et pratiquer la morale chrétienne. Ce sera le règne de demain, si, demain, le monde industriel veut s’imprégner d’Evangile.
Mais, vous le savez, la morale chrétienne ne s’implante pas toute seule dans le coeur de l’homme, et elle n’y maintient pas son empire sans le secours d’une doctrine et d’une influence agissantes. La fameuse morale indépendante, dont on a tant parlé naguère, n’était qu’un pseudonyme de l’amoralité. La morale tire de la religion sa force directrice. Supprimez la religion dans une société et dites-moi ce qu’y deviendra la morale. La question sociale est donc intimement liée à la question religieuse. Or la plus grande institution religieuse qu’il y ait au monde, n’est-ce pas l’Eglise catholique? C’est un fait tangible que les incroyants euxmêmes ne songeraient point à contester. La question sociale relève donc essentiellement de
sa juridiction et de son action. “C’est l’Eglise en effet, s’écrie Léon XIII, qui puise dans l’Evangile des doctrines capables, soit de mettre fin au conflit, soit au moins de l’adoucir, en lui enlevant tout ce qu’il a d’âpreté et d’aigreur;. l’Eglise qui ne se contente pas d’éclairer l’esprit de ses enseignements, mais s’efforce encore de régler en conséquence la vie et les moeurs, de chacun; l’Eglise qui, par une foule d’institutions éminemment bienfaisantes, tend à améliorer le sort des classes pauvres; l’Eglise qui veut et désire ardemment que toutes les classes mettent en commun leurs lumières et leurs forces pour donner à la question ouvrière la meilleur solution possible; l’Eglise enfin qui estime que les lois et l’autorité publique doivent, avec mesure sans doute et avec sagesse, apporter à cette solution leur part de concours.”
L’appel du grand pape a été entendu. Malgré le froissement des intérêts et les hésitations d’esprits honnêtes, formés sous l’influence de l’économie classique, toute une armée d’apôtres de la réforme sociale a suivi le mot d’ordredonné par l’illustre pontife. Que de noms glorieux il y aurait à proclamer ici, que d’oeuvres fécondes à signaler, que de réalisations magnifiques à mettre en lumière ! Quand bien même nous n’aurions à nommer que le syndicalisme catholique, ce serait assez pour faire toucher
du doigt l'importance du résultat obtenu. Oui, ne craignons pas de le dire, depuis trente ans l’action sociale catholique a été un admirable facteur de sécurité, d’ordre et de progrès. Et la société contemporaine peut saluer en elle un de ses meilleurs espoirs d’avenir.
Messieurs, en contemplant l’oeuvre bienfaisante accomplie sous nos yeux par l’Eglise, en récapitulant dans notre esprit son rôle tutélaire à travers les siècles écoulés, ne sentez-vous pas comme moi un noble orgueil et une joie pure gonfler et dilater votre coeur? Et n’êtesvous pas tentés, à la pensée que vous êtes les fils d’une telle mère, de répéter en lui donnant un sens nouveau ce cri fameux: “ Civis romarins sum!” Messieurs, laissez-moi vous le demander, sommes-nous assez fiers de notre mère. L’aimons-nous assez? Lui sommes-nous assez fidèles? Lui rendons-nous vraiment le culte que nous lui devons? Comprenons-nous bien ce qu’elle fait pour nous et ce qu’elle a fait pour le monde? Et ne se rencontre-t-il pas parmi nous des hommes trop enclins à mettre en question sa sagesse éprouvée par les siècles, des catholiques qui semblent contester sa direction, appréhender son influence, et jalouser son action? Ah! gardons-nous, gardons-nous de cette aberration funeste et de cette injustifiable ingratitude! N’ayons pas peur de l’E-
glise ! Au contraire, faisons lui aussi large que possible sa place clans nos institutions et notre vie nationale. Non seulement elle dispense la doctrine et la morale capables d’orienter sûrement l’âme humaine vers son ferme immortel. Mais dans l’ordre social, elle est la grande puissance réformatrice, pondératrice et régulatrice. Et durant la crise angoissante que traversent en ce moment les peuples, plus que jamais nous sommes sûrs de trouver en elle la lumière, la force, la concorde et la paix.