LE ROLE SOCIAL DE LA RACE CANADIENNE-FRANC AISE
Conférence prononcée À la Semaine Sociale de Québec, LE 2 SEPTEMBRE 1921
Eminence ,(1)
Mesdames, Messieurs,
Je dois d’abord m’excuser d’avoir accepté la. tâche qui m’incombe ce soir. D’autres sollicitudes et d’autres travaux auraient dû me faire décliner cet honneur. Mais, en ne m’y dérobant point, malgré mon insuffisance, j’ai voulu faire acte de bonne volonté, et ceci au moins devra m’assurer l’indulgence de cet auditoire distingué.
Pour me conformer à l’invitation qu’on m’a faite, je devrai vous entretenir pendant quelques instants du rôle social de la nationalité canadienne-franç.aise. Suivant les termes précis du mandat que j ’ai reçu, j ’essaierai de si
(l) Son Eminence le cardinal Bégin, archevêque de Québec.
gnaler sommairement comment la Providence, par la civilisation française et la foi catholique, Pa préparée à être sur la terre canadienne, au milieu d’éléments perturbateurs, un facteur d’ordre; et de rechercher quelles qualités cette mission exige aujourd’hui, et contre quels dangers nous devons nous prémunir.
Il semble généralement reconnu, à l’heure actuelle, que nous jouons un rôle social utile et bienfaisant. La province de Québec — et la province de Québec, on l’admettra sans doute, c’est nous — est depuis quelque temps l’objet d’appréciations élogieuses, qui 11e sont pas sans quelque fondement. On reconnaît qu’elle exerce en ce pays une influence pondératrice, qu’elle donne des exemples de stabilité, d’ordre, d’équilibre moral, dignes d’être suivis par les autres provinces de la Confédération canadienne. Il y a beaucoup de vrai dans ces éloges, ce serait assurément de la fausse modestie que de le nier. Sans doute, nous ne sommes pas parfaits, et notre situation n’est pas sans ombres. De funestes doctrines sont à l’oeuvre parmi nous. Nous subissons des infiltrations dangereuses; de pernicieuses influences essaient de nous faire quitter nos voies traditionnelles. Mais, dans l’ensemble, nous pouvons dire que notre état social est encore relativement satisfaisant. A quoi cela est-il dû! Pourquoi les
populations des bords du Saint-Laurent et des régions trans-laurentiennes sont-elles encore imbues des idées de solidarité et de confraternité, respectueuses des lois et des autorités légitimes? Pourquoi leurs institutions sont-elles marquées du sceau de la stabilité et de la solidité? La réponse est facile, et c’est pour nous un devoir d 'honneur de la proclamer à haute et intelligible voix. Nous sommes ce que nous sommes, au point de vue social, à cause de notre double origine. Nous devons notre naissance nationale à l’Eglise et à la France, et les vertus publiques que l’on veut bien nous reconnaître sont dans la mesure même où le peuple canadien français est demeuré fidèle au double sang •qui coule dans ses veines.
Ceci me semble incontestable, et je regrette de n’avoir pas eu plus de temps pour développer cette thèse, pour 1 ’appuyer des preuves historiques qu’elle comporte, pour la rendre évidente à tous les yeux.
Que le Canada français soit fils de l’Eglise ■et de la France, c’est un lien commun de notre histoire. La France nous a fondés par ses découvreurs, par ses explorateurs, par ses pionniers et ses soldats. L’Eglise nous a fondés par ses missionnaires, par ses apôtres, par ses éducateurs et ses éducatrices. Les uns et les autres ont jeté sur nos rivages une semence de
foi, de civilisation, de progrès matériel et moral, à laquelle la Providence a donné une fécondité merveilleuse. Mais quels sont les deux principaux dons, les deux traits caractéristiques, les deux vertus nationales que nous devons surtout à nos deux mères immortelles? Lorsque nous nous arrêtons un moment pour réfléchir, pour plonger nos regards dans les réalités de notre histoire, pour nous scruter nous-mêmes, nous comprenons que ces deux legs incomparables de notre royal héritage sont la justice et la charité ! Quelles que soient leur richesse et leur force, les nations qui n’ont pas ces deux éléments essentiels de la grandeur morale sont vouées à la décadence. Et, malgré leur apparente faiblesse et leur infériorité relative, celles qui les possèdent peuvent compter sur les promesses de l’avenir. Elles peuvent surtout, de nos jours, se flatter de traverser sans naufrage les redoutables écueils de la question sociale. En effet, c’est dans l’exercice particulier et collectif de la justice et de la charité que peut seule se trouver la solution de cette question redoutable. “Là où règne la liberté, a écrit un sociologue éminent, (1) c’est la charité qui est le grand ressort; mais la charité
(l) Charles Périn: Premiers principes d’économie politique.
doit agir de concert avec la justice. Tout demander à la liberté, même tempérée par la clia rité, serait un procédé qui aurait ses dangers. Etant donnée la faiblesse de la nature humaine, il serait peu pratique de s’en remettre uniquement, pour la solution du problème, aux influences, aux impulsions de la charité. D’un autre côté, résoudre le problème par la justice seule, ce serait tomber dans le socialisme. L’alliance de la charité et de lia justice donne la vraie solution.”
Ces deux puissants éléments de paix et d’harmonie sociale, comment ne les aurionsnous pas trouvés dans notre berceau? L’Eglise notre mère n’est-elle pas dans le monde et n’at-elle pas toujours été la pîus admirable dispensatrice de la justice et de la charité? Quand, après la mort de son Fondateur divin, elle a fait son apparition au milieu des nations soumises à l’hégémonie romaine, l’injustice et l’égoïsme asservissaient. l’univers. Elle se mit aussitôt à son oeuvre essentielle: prêcher aux hommes l’Evangile de la justice et de l’amour. Comme j’avais l’honneur de l’exposer l’an dernier, elle releva la femme de la condition humiliante où l’avait maintenue le paganisme. Elle lutta pendant des siècles pour l’émancipation des esclaves. Par son action persistante et sa croissante influence, elle s’efforça de fai-
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re régner partout le respect du droit. Bientôt les nations nouvelles, issues du chaos des invasions barbares, apprirent à reconnaître en elle la grande justicière pacifique. Un jour vint où les peuples et les rois se convainquirent que le chemin de Home était celui qui conduisait aux solutions justes et. aux redressements équitables. Et pendant toute une époque le Pape fut le juge suprême, l’arbitre souverain des conflits entre couronnes et des différends entre Etats. Malheureusement pour le monde, cette glorieuse et bienfaisante magistrature ne survécut pas à la grande crise que la pseudo-réforme vint faire subir à l'Europe. Mais l’Eglise n'en continua pas moins à exercer son action pour la protection des faibles et le soulagement des opprimés. Elevée par sa nature et sa mission au-dessus des races, des peuples, des intérêts divergents, et s'inspirant uniquement de la doctrine du Législateur d'où découlent toute justice et tout droit, elle ne cessa pas de travailler à pacifier, à concilier, à prévenir les excès de la violence et à obtenir la réparation des torts. Et parallèlement à son oeuvre de justice, elle se dévouait sans trêve à son oeuvre de charité. Toutes les misères, tontes les douleurs, toutes les infortunes trouvaient en elle une consolatrice et un réconfort. Sous sou inspiration et à son appel, à travers
les âges, des milliers d’hommes et de femmes au coeur généreux se détournaient des ambitions du siècle et renonçaient aux douceurs de l’existence, pour se consacrer au soin des malades et au soulagement des malheureux. De son souffle ardent elle faisait surgir d’innombrables institutions où la charité, poussée jusqu’à l’héroïsme, multipliait les oeuvres de miséricorde, depuis les léproseries redoutables jusqu’aux hospices d’enfants trouvés. Justice et charité, je serais presque tenté de dire qu’on peut résumer en ces deux mots toute l’histoire de l 'Eglise.
Cette grande institution, qui perpétue dans le monde le règne et la religion du Christ, sortait à peine de son premier cycle, des trois siècles de persécution d’où elle émergeait sanglante et rayonnante, lorsqu’elle baptisa Clovis et ses Francs. A la France, devenue sa fille aînée, elle communiqua quelque chose de son âme. Et la nation française, en se relevant du baptistère de Reims, sentit frémir en elle la passion de la justice et l’amour de la charité. Je le sais, elle ne fut pas toujours fidèle à sa vocation; mais à travers toutes les vicissitudes de son histoire, malgré les reculs et les chutes, elle mérita d’être saluée comme le plus intrépide champion du droit et l’incarnation du dévouement apostolique. C’est elle qui sau-
va l’Europe du mahométisme envahisseur.
C’est elle qui fonda la liberté et la souveraineté de l’Eglise. C’est dans son sein que prit naissance la chevalerie chrétienne, dont l’idéal était de mettre la force au service de l’équité, et de protéger l’opprimé contre les assauts du puissant. C’est elle qui, vingt fois, sans arrière-pensée d’intérêt ou de convoitise, prodigua son or et son sang pour soutenir les faibles et défier les trames de l’ambition usurpatrice. C’est elle qui, plus que toute autre nation, porta jusqu’aux derniers confins de l’univers le flambeau de la foi et de la civilisation chrétiennes Ah ! oui, le Père Lacordaire avait bien le droit de s’écrier un jour: “Nos missionnaires sont partout, aux Echelles du Levant, en Arménie, en Perse, aux Indes, en Chine, sur les côtes d’Afrique, dans les Iles de l’Océanie; partout leur nom et leur sang parlent à Dieu du pays qui les verse sur le monde.” Et jetant un regard d’aigle sur l’histoire de sa glorieuse patrie, il était bien justifiable de s’écrier encore avec une fierté patriotique: “Tant qu’un peu de sang français subsistera, la justice aura sur la terre un soldat armé.”
Grâces en soient rendues au Dieu des nations, nous sommes les enfants de l’Eglise et de la France. Et, comme elles, nous avons aimé la justice et servi la charité. L’histoire de la
Nouvelle-France contient bien des pages où l’on en trouve des preuves éclatantes. Signalons simplement la manière dont les fondateurs de notre pays ont agi envers les peuplades aborigènes. Une des idées dominantes de notre grand Champlain était leur conversion à l’Evangile. “La conversion d’un infidèle, s’écriait-il, vaut mieux que la conquête d’un royaume.” Et toujours ses actes s’inspirèrent de cette pensée généreuse. Le père de la Nouvelle-France fut honoré par les tribus sauvages comme un chef juste et bon. Il fut l’initiateur de la politique équitable suivie envers les peaux-rouges. “Quels seront les rapports des Français avec les indigènes” a écrit l’historien de la colonisation française au Canada? “Les Espagnols, les Portugais les Anglais s’étaient présentés aux Américains en conquérants. Suivant les lieux et les circonstances, ils les avaient refoulés ou asservis. Les Français, au contraire, les traiteront constamment en amis, en égaux. . . Champlain n’a aucun préjugé à vaincre, aucun effort à faTre sur luimême pour considérer les sauvages comme des frères. Ce fondateur de colonie, qui rapporte tout à son devoir, donne tout de suite, dans son oeuvre un rôle aux indigènes. Non seulement, il leur demande des femmes pour les Français, mais il fait ce rêve qu’au contact des
colons, à l’école des missionnaires, ils se laisseront civiliser. Champlain traite les sauvages en enfants gâtés. Il négocie avec les indigènes, tout le temps et à propos de tout. Il traite avec eux de puissance à puissance.” Non seulement les colons de la Nouvelle-France considèrent les sauvages comme des alliés, ils les considèrent même comme des frères. Leur fraternité s’étend aux indigènes. “Même lorsque la guerre et le retard des vaisseaux réduisaient la Nouvelle-France à la portion congrue, il y a toujours du pain pour les Algonquins et les Hurons ... Il y a aussi pour eux des écoles où l’on tente de les instruire, de les policer, de les 'franciser. Et ce n’est point là seulement l’oeuvre des sénateurs de Dieu et des représentants du roi. Une madame de la Peltrie, une Marie de l’Incarnation, un Champlain, un Sillery, trouvent la collaboration spontanée de la colonie tout entière. La charité des habitants à l’égard des sauvages est inépuisable. Le mot même de charité est insuffisant. Il peut se mêler à son exercice chez celui qui donne je ne sais quel sentiment de supériorité. La vérité c’est que pour les colons français, les hommes rouges sont aussi des frères. Madame Griffard vient de débarquer et vient d’accoucher. Son mari lui apporte un petit sauvage d’un mois, qui est abandonné et
qui est malade. Elle allaite ce pauvre orphelin elle en prend soin comme s’il était à elle.(1)” Toute l’histoire des temps héroïques de la colonie française démontre que la justice et la charité étaient les deux fortes assises sur lesquelles elle reposait. Après Champlain, contemplons la noble figure de Maisonneuve. Cet homme de foi, de vaillance, et de loyauté, fit briller dans la fondation et le développement de Ville-Marie un esprit d’équité et de dévouement poussé jusqu’au sublime. Ah! soyons fiers de nos annales, spécialement pour ces époques tragiques et admirables, durant lesquelles une incomparable élite de grandes âmes travaillèrent ici à la fondation d’une nation chrétienne et française. Champlain, Maisonneuve, Laval, Marie de lTncarnation, Marguerite Bourgeois et ces témoins du Christ qui ont donné leur sang pour sauver les infidèles, Brébeuf, Jogues, Lalemant, tous ces hommes et toutes ces femmes héroïques ont réussi dans leur tâche surhumaine, parce que la charité et la justice dont ils étaient les amants passionnés ont introduit dans leur oeuvre un ferment d’immortalité.
Avons-nous été fidèles à leurs exemples et
(l) Emile Salone: La c ozonisai ion de la Nouvelle-France, p. 138.
à l’esprit qui inspira leurs sacrifices et leurs travaux 1 Sommes-nous restés dignes de la tradition qu’ils ont fondée? Hélas, nous sommes bien forcés de reconnaître que plusieurs degrés nous séparent des sommets de grandeur morale où ils planaient. L’héroïsme était leur atmosphère naturelle. L’air que nous respirons est moins pur et moins tonifiant. Cependant, il serait excessif de ne pas admettre que nous avons conservé quelque chose de leur foi, de leurs aspirations, de leur généreux idéalisme. Nous aimons la justice. Et nous en avons donné, nous en donnons tous les jours d’inattaquables preuves. Je n’en signalerai pas d’autres que notre attitude envers les minorités enclavées dans notre province française et catholique. Oui, ne craignons pas de le dire, et soyons-en légitimement fiers : à cet égard nous sommes la province la plus juste, la plus généreuse de toute la Confédération. Nos concitoyens qui ne professent pas notre Credo et ne parlent pas notre langue sont traités chez nous comme des égaux et des frères. Ils sont libres sans réserve. Ils participent à tous les avantages, à tous les privilèges de la majorité. Ils ont leur autonomie dans notre autonomie, et je dirais presque leur constitution séparée dans notre constitution provinciale. Ils peuvent élever leurs enfants à leur gré, dans leur
langue et dans leur foi, suivant les dictées de leur conscience et de leur patriotisme. Et dans la répartition des honneurs, des fonctions, des mandats et des charges politiques, ils reçoivent une mesure non pas seulement égale, mais débordante. Ce que nous faisons chez nous, nous voudrions ardemment que les majorités voisines le fissent chez elles. C’est parce que nous aimons la justice que nous réclamons pour nos frères les droits qu’on leur conteste ailleurs. C’est parce que nous aimons la justice que nous nous indignons parfois contre les traitements subis par des groupes de nos compatriotes de la part de majorités intolérantes. C’est parce que nous aimons la justice que nous avons lutté pour faire reconnaître leurs titres sacrés à la libre jouissance de leur langue et de leur foi. Le respect des minorités qui vivent chez nous, voilà une des manifestations les plus tangibles de cet esprit de justice que nous ont transmis nos pères.
L’esprit de charité, lui non plus, n’est pas •encore éteint chez la nationalité canadiennefrançaise. Il se manifeste sous des formes multiples. Je n’entreprendrai pas d’énumérer les oeuvres de miséricorde qu’il enfante, et pour lesquelles, incessamment, il prodigue ses énergies et ses ardeurs. Vous les connaissez comme moi. Leur admirable floraison s’épanouit
DISCOUKS ET CONFÉRENCES
tous les jours sous nos yeux. Elles sont une de nos consolations et Tune de nos espérances. Pendant que des âmes d’élite s’y dévouent dans une immolation presque surhumaine, d’autres âmes de même trempe et de même essor continuent sur tout notre continent, et même au delà de ses limites, notre glorieuse tradition apostolique Nos prêtres et nos religieux, missionnaires de l’Evangile et de la civilisation chrétienne, vont faire bénir le nom canadien,, non seulement jusqu’aux lointaines régions arctiques, mais encore jusqu’au milieu des sables brûlants de l’Afrique et jusque dans les régions inhospitalières de l’Extrême-Orient. Dieu en soit loué! Nous donnons encore des. apôtres à Jésus-Christ, et des consolateurs à l’humanité souffrante.
Messieurs, vous allez me dire sans doute que je suis bien loin de la question sociale à laquelle cette semaine sociale est consacrée. Permettez-moi de vous répondre qu’en réalité je suis au coeur même de cette question. En effet, si l’esprit de justice et de charité, que nous tenons de l’Eglise et de la France, exerce encore parmi nous son emprise, nous avons dans ce fait l’explication naturelle de notre' condition relativement satisfaisante au point de vue social. Ce sont là, nous l’avons vu au début de cette conférence, les deux éléments.
nécessaires de la concorde entre les classes et de l’harmonie dans le domaine économique. Ecoutez ce que disait en 1885, devant un com grès de jurisconsultes catholiques, un maître, éminent, M. Claudio Jannet: “Aujourd’hui, comme autrefois, c’est la religion qui amortira la question sociale en inspirant aux patrons l’esprit de justice et de charité, en faisant accepter leur sort aux classes moins favorisées de la fortune, parce qu’elle leur montrera la vie future au bout des difficultés et des souffranes de cette vie terrestre. Sans cela, toutes les améliorations législatives et tous les progrès qu’on peut réaliser, tous les perfectionnements sociaux qu’on peut rêver seraient impuissants.”
Ces paroles exprimaient une vérité indéniable. Inspirez aux patrons et aux ouvriers l’esprit de charité et de justice, et l’ordre le plus parfait, l’harmonie la plus fructueuse, régneront dans le domaine industriel. Le patron juste donnera spontanément à l’ouvrier le salaire qui permettra à celui-ci de vivre convenablement et de pourvoir aux besoins normaux de sa famille. Il ne demandera pas à son entreprise des profits extravagants, qui l’empêcheraient de payer ce salaire. Il respectera dans l’ouvrier le collaborateur de son oeuvre. Il n’exigera pas de lui un travail excessif ni trop
prolongé. Il lui accordera le temps nécessaire pour acomplir ses devoirs familiaux et religieux. Le patron charitable ira plus loin. Il s’intéressera à la santé physique et morale de son ouvrier. Il lui témoignera une sympathie efficace. Il s’efforcera de l’aider durant les jours sombres de la maladie et du chômage inévitable. En un mot, il agira de manière à lui faire comprendre que la fraternité chrétienne n’est pas un vain mot. De son côté, l’ouvrier juste donnera au patron un travail aussi efficace que possible. Il n’aura pas pour idéal de gagner le plus en peinant le moins. Il sera soucieux de ne pas détériorer par incurie ou paresse les instruments de production. Il s’abstiendra des manoeuvres qui auraient pour objet de limiter indûment cette dernière. L’ouvrier charitable fera plus encore. Il tiendra compte des difficultés du patron. Il ne l’abandonnera pas aux heures de crise; mais, dans la mesure où il le peut, il lui donnera son concours pour l’aider à les traverser heureusement. De ces relations imprégnées de justice et de charité, entre celui qui emploie et celui qui est employé, naîtra un sentiment de solidarité, de sympathie et d’intérêt mutuels qui constituera une force puissamment génératrice de progrès, de succès et de bien-être social.
En traçant rapidement ce tableau, je n’en-
tends pas dire qu’il est une reproduction exacte de ce que nous avons sous les yeux dans notre province. Non, c’est un idéal que je fais entrevoir. Et j’ajoute à regret que, trop souvent, des faits regrettables nous démontrent que nous nous en écartons tristement. Mais parce que, chez nous, de bienfaisantes influences essaient de nous hausser vers cet idéal, de raviver dans les coeurs justice et charité, nous apparaissons à ceux qui nous entourent comme jouissant d’une situation meilleure et possédant un élément de sécurité qu’ils nous envient
Puissent ces influences s’exercer avec une efficacité croissante! Et laissant de côté toute périphrase, ne craignons pas de proclamer à la fin de cette semaine sociale: “Puisse l’Eglise catholique accomplir parmi nous l’oeuvre de rénovation d’où dépend tout notre avenir.” On nous dit que “sur la terre canadienne, au milieu d’éléments perturbateurs, nous sommes un élément d’ordre et de paix.” On dit vrai dans une large mesure. Mais pour qu’on dise plus vrai encore, pour que nous remplissions mieux le rôle qu’on nous attribue, il faut que la foi catholique ne soit pas seulement notre doctrine, mais qu’elle soit notre vie. Il faut que nous soyons chrétiens d’action comme de pensée, non seulement à l’égli-
se, mais partout, dans le bureau des capitaines d’industrie comme à l’atelier où s’entassent les travailleurs, autour de la table directoriale des compagnies aussi bien qu’au milieu de la trépidation et du ronflement des usines.
La voilà, Messieurs, la solution de la question sociale. Il n’y en a pas d’autres. La doctrine que nous professons nous enseigne le respect de la liberté d’autrui. C’est la justice. Elle nous enseigne à ne pas nous aimer simplement nous-mêmes, ce qui est raisonnable dans un certain sens, mais à aimer les autres. On a voulu baptiser cela du nom de philantropie, et plus récemment du vocable ambitieux d’altruisme. Mais vous le savez bien, c’est, une vieille chose, aussi vieille que le christianisme qui l’a baptisée cl’un vieux nom, c’est la charité.
Tout est là, Messieurs. Saturez la société, saturez toutes les classes, les riches et les pauvres, les capitalistes et les artisans, les dirigeants et les dirigés, saturez-les de vertu chrétienne, principalement de ces deux vertus maîtresses, l’une théologale, l’autre cardinale, et vous ferez mieux que de résoudre, vous supprimerez la question sociale
Je n’ai sans doute pas besoin d’ajouter devant vous, Messieurs, que nulle puissance lui-
maine ne peut accomplir cette oeuvre. L’Eglise seule possède le don de régénération et de transformation qui lui permet de déraciner l’égoïsme et de semer dans l’âme humaine l’abnégation, le dévouement, l’équité du jugement et de la volonté Je serais parfois tenté de répondre à ceux qui nous décernent des louanges, dont quelques-unes, je le pense, sont sincères : “Savez-vous à qui doivent s’adresser vos éloges et vos appréciations flatteuses? C’est à l’Eglise catholique, parce que c’est chez nous qu’elle peut le plus librement accomplir sa mission sociale, c’est-à-dire dispenser la justice et la charité.”
Et maintenant, vous le comprendrez comme moi, notre devoir urgent est de seconder l’action de l’Eglise, de lui assurer toute la liberté dont elle a besoin pour remplir son rôle pacifique et pondérateur. Cela importe plus que jamais, parce que de graves dangers menacent notre société canadienne, comme toutes les autres. Les deux ennemis qui nous sont le plus redoutables, et qui mettent surtout en péril la paix sociale, ce sont la fureur du lucre et la frénésie de la jouissance L’une enfante une espèce de mégalomanie de la richesse qui pousse à la spéculation outrancière, au gonflement exorbitant des bénéfices, à l’exploitation inhumaine des faibles et des dupes. L’autre en-
gendre une sorte de fièvre contagieuse qui fait se ruer au plaisir tous les âges et toutes, les conditions. Et le mot d’ordre commun semble être: “ Faire de l’argent, pour jouir; en faire le plus possible, le plus facilement possible, et le dépenser le plus follement possible.” N’est-ce pas là ce qui effraie en ce moment tous, les esprits sérieux et tous les coeurs honnêtes !
Mais je ne veux pas que nos séances se terminent par des paroles de pessimisme. Messieurs, aux temps les plus glorieux de la république romaine, lorsqu’un péril soudain éclatait et qu’un ennemi nouveau menaçait, de l’extérieur ou du coeur même de la cité, la puissance et la sécurité de Rome, les pères conscrits poussaient un cri que nous a conservé l’histoire: “Caveant consules! Que les consuls veillent.” En présence du péril qui menace la société, nous n’éprouvons pas le besoin de répéter ce cri. Nous savons que les consul? veillent. Nous savons que là-bas, dans la cité romaine, découronnée de son antique puissance, mais investie d’un plus auguste magistère, il y a un Consul suprême qui veille au salut des sociétés et qui allume des phares dont les. clartés signalent tous les écueils. Nous savons que plus près de nous, d’autres consuls veillent ausi pour nous éclairer, pour nous guider, pour diriger nos énergies et nos efforts. Et
la pensée que nous sommes partie intégrante d’une institution immortelle dont le Chef invisible a dit de lui-même: “Je suis la voie, la vérité et la vie,” nous remplit d’une confiance et d’un courage inébranlables. En avant donc! Continuons le bon combat pour la concorde et la paix sociales. Livrons bataille en même temps à la cupidité qui veut accumuler et à la convoitise qui veut s’approprier. Et efforçons-nous de faire régner dans notre so ciété la fraternité chrétienne, qui, en supprimant- tous les conflits entre le capital et le travail, fonderait notre puissance économique sur d 'indestructibles assises.