‹ Discours et conférences (volume 2)Chapitre 9 sur 21 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

Panégyrique prononcé à Montréal,

Excellence/1)

Mesdames,

Messieurs,

Au mois de novembre 1837, le Canadien, de Québec, dont notre illustre Etienne Parent était alors le rédacteur, annonçait la mort d’un jeune patriote, victime des troubles qui désolaient notre province; et il publiait à cette occasion les lignes suivantes: “C’était un jeune homme doué au plus haut point des qualités du coeur et de l’esprit et devant lequel s’ouvrait une brillante carrière.”

Celui dont on annonçait ainsi la fin tragique n’était âgé que de vingt-trois ans. Et la promesse de ses débuts dans la vie active justifiait le funèbre éloge dont le journaliste défenseur de nos droits décorait sa tombe. Quelle n’eût pas été la joie du vaillant écrivain si, à cette

(l) Son Excellence le duc de Devonshire, gouverneur général du Canada.

heure de tristesse et de désespérance, on lui eût dit: 11 Rassurez-vous, le jeune concitoyen dont vous pleurez la mort prématurée n’a point péri dans le lugubre drame qui a voilé de deuil tant de foyers canadiens. Il vit, et ses jours sont préservés pour l’accomplissement d’une oeuvre qui achèvera la réparation de nos infortunes nationales. Proscrit, et errant aujourd’hui loin des siens, il sera demain l’un des champions intrépides de nos revendications victorieuses, et l’avenir saluera en lui le restaurateur de l’autonomie bas-canadienne.”

Messieurs, cette prédiction, si on l’eut faite à Etienne Parent au mois de novembre 1837, lui eût sans doute paru bien aventureuse. Et cependant l’oeuvre étonnante dont elle eût formulé l’audacieux espoir, nous en saluons à cette heure la définitive et glorieuse constatation. Oui, le jeune avocat dont le Canadien annonçait la mort, au lendemain du combat de Saint-Denis, a survécu aux périls du champ de bataille et aux misères de l’exil. Comprenant la leçon austère des évènements, et s’armant pour d’autres luttes, il s’est signalé au premier rang de la phalange illustre qui a conquis nos libertés politiques, en se servant de la constitution même promulguée pour les détruire. Il a secondé les efforts de LaFontaine et de Baldwin, et donné son puissant concours à Morin et à Taché.

Puis, appelé à son tour au commandement par la confiance de ses compatriotes, il a discipliné nos énergies pour leur faire rendre une action plus efficace et plus continue. Et, se servant hardiment de cette force populaire comme d’un levier de progrès, il a réalisé pour notre province, pour le Canada tout entier, une oeuvre administrative, économique, et législative, dont les proportions nous étonnent. Il a été un réformateur éclairé, en même temps qu’un défenseur courageux de nos meilleures traditions sociales. Et enfin il a fondé un régime qui contenait en germe la grandeur future de la nation canadienne.

Telle est l’oeuvre, tel est l’homme dont nous voulons aujourd’hui consacrer la gloire. Le jeune proscrit de 1837 est devenu sir Georges- Etienne Cartier, l’un des fondateurs de la Confédération, — primas inter pares — le patriote et l’homme d’Etat devant qui s’inclinent en ce moment dans un commun hommage et une acclamation unanime les Canadiens de toutes les opinions, de toutes les croyances, et de toutes les races.

J’ai dit l’homme d’Etat et le patriote. Lorsqu’on étudie l’histoire de Cartier, c’est bien sous ce double aspect que nous apparaît son énergique et attachante physionomie. Il eut de l’homme d’Etat les facultés puissantes. Il

eut du patriote les généreuses ardeurs. En sa personne se fondent et s’unissent ces deux caractères qui ne se rencontrent pas et ne s’équilibrent pas toujours dans la vie publique. Car on a vu des hommes d’Etat chez qui le sens patriotique, sans être absolument émoussé, était faussé par les conceptions utilitaires et le souci trop exclusif des combinaisons politiques. Et il s’est trouvé des patriotes à qui manquaient, par malheur, le discernement, la pondération, la vision nette des réalités, l’intelligence des circonstances et des temps. Dans la carrière du grand Canadien dont nous célébrons la mémoire, nous n’avons à déplorer ni l’une ni l’autre de ces lacunes. Et c’est là surtout ce qui la rend si digne d’admiration et de respect.

Messieurs, qu’est-ce qu’un homme d’Etat?

C’est un homme qui sait prévoir, concevoir et agir, dans la sphère supérieure des intérêts d’un peuple. L’homme d’Etat doit prévoir: il doit savoir: lire et comprendre les symptômes qui font présager les résultats futurs des actes présents. L’homme d’Etat doit concevoir: il doit posséder la fécondité d’esprit qui enfante les projets d’où naîtra le progrès public. L’homme d’Etat doit agir: il doit être doué de cette volonté active et persévérante qui

traduit les idées en faits et transforme les pensées en actes. A ces traits, qui ne reconnaît les facultés maîtresses de sir Georges-Etienne Cartier?

La prévision de l’avenir, la clairvoyance qui écarte les chimères et fait éviter les écueils, il les eut dès le lendemain du drame national si douloureux dont il avait été l’un des acteurs. Il comprit immédiatement que la tactique constitutionnelle réussirait là où le dévouement aveugle avait échoué. Il pressentit les succès inattendus que la lutte parlementaire apporterait à notre cause après tant de revers. Et aux élections de 1844 on le vit à la tribune populaire, proclamant son adhésion absolue aux principes de LaFontaine, combattant ardemment M. Denis-Benjamin Viger, qui faisait le jeu d’un gouverneur autocrate, et déclarant que la responsabilité ministérielle “est le salut dans les luttes du présent comme dans les luttes de l’avenir.”

Quelques années après, dans un autre ordre de choses, Cartier montra de nouveau la pénétration avisée de son esprit quand il se constitua l’an des premiers et des plus actifs zélateurs vie la politique des chemins de fer, qui devait faire accomplir à notre pays, aussi bien qu’à tant d’autres, une si profonde et si merveilleuse évolution économique. Plus tard encore,

avant un grand nombre de nos parlementaires les plus expérimentés et les plus sages, il comprit que le dualisme mal pondéré de l’union, d’où naissaient tant de conflits et surgissaient tant d’insolubles problèmes, devait éventuellement faire place à un autre système mieux conçu, mieux coordonné, où la juxtaposition de> juridictions et des pouvoirs assurerait le fonctionnement meilleur de nos institutions. Ces vues d’avenir, cette prévoyance des nécessités et des besoins du lendemain, cette pensée politique à longue portée, nous les retrouvons a bien des étapes de cette carrière, où elles se confondent avec les conceptions et les actes dont nous allons essayer de tracer une rapide esquisse.

Ce qui frappe surtout dans la vie de Cartier, c’est l’extraordinaire puissance cérébrale qui s’y manifeste par la multiplicité des desseins et des sollicitudes. -Son cerveau était vraiment créateur, vraiment générateur, et il s’y élaborait sans cesse des projets d’une amplitude et d’une hardiesse qui dépassaient la mesure commune. Et, comme sir Georges-Etienne Cartier n’était pas l’un de ces esprits qui se cantonnent dans l’élaboration sans jamais passer à l'action, on ne doit pas s’étonner de le voir se dépenser en ces incessantes et efficaces initiatives dont est faite sa vie publique tout entière.

En effet, il n’avait rien du théoricien ni de l’idéologue. Il n’était ni un spéculatif ni un doctrinaire. Il pensait pour agir, et concevait pour accomplir. Son intelligence lucide et prompte était gouvernée par un jugement ferme, et servie par un sens pratique robuste, et une volonté ardente. Avec la netteté de la perception, il avait la rapidité de la décision et l’énergie de l’action. Joignez à ces facultés précieuses la franchise la plus absolue, la loyauté la plus complète, la constance et la ténacité les plus inébranlables, le courage moral et la vaillance les plus indomptables, et vous comprendrez pourquoi Cartier exerça une si prodigieuse influence et remporta tant de triomphes dans sa carrière publique.

Quoiqu’il eut des aptitudes évidentes pour la vie politique, il ne s’empressa pas d’y entrer. Il voulut d’abord asseoir sur de fortes assises sa situation professionnelle; et son exemple comporte une leçon précieuse. Il devint député en 1848, à l’âge de trente-quatre ans. Et en deux ou trois sessions, il se plaça au premier rang des parlementaires de l’époque. C’était le moment des grandes luttes entre le parti réformiste de LaFontaine et de Baldwin, et les demeurants forcenés du Family Compact hautcanadien. Cartier se jeta dans la mêlée avec toute la combativité de son tempérament. L’im-

pétuosité de ses attaques, la vigueur de sa parole abrupte, dédaigneuse de la rhétorique, mais pleine de logique et de nerf, sa science du droit, sa puissance de travail, le classèrent bientôt comme un allié précieux et un adversaire redoutable. Il fut l’un des lieutenants les plus en vue de M. LaFontaine. Lorsque celui-ci se retira en pleine force, à quarante-neuf ans, Cartier donna le même appui à ses successeurs, MM. Morin et Taché. Deux fois il refusa d’être ministre; il n’avait pas l’impatience du pouvoir, ce qui est le signe d’une force sûre d’elle-même. Enfin, en 1856, huit ans après son entrée en Chambre, il devenait l’un des membres du cabinet McNab-Taché. Au bout de deux autres années, en 1858, il atteignait le poste de premier ministre. Et jusqu’à sa mort, il fut la plus grande figure politique du Canada français. Quelles que fussent les fonctions ministérielles auxquelles il fut appelé, secrétaireprovincial, procureur-général, ministre de la milice, partout s’affirmèrent sa forte individualité et sa maîtrise des situations. Si nous voulions le caractériser d’un trait nous dirions qu’il n’avait rien du charmeur, mais qu’il avait tout du lutteur. Il ne séduisait pas, il convainquait. Il ne captivait pas, il entraînait. C’était un chef, un meneur d’hommes, un directeur de volontés et pour nous servir de l’expression

consacrée en ces derniers temps, un admirable professeur d’énergie.

C’est alors que se manifestèrent dans toute leur plénitude, ces facultés de prévision, de conception et d’action, par lesquelles il prouva à ses contemporains qu’il était plus qu’un homme politique, qu’il était un homme d’Etat. Dans toutes les grandes réformes, dans tous les grands progrès, dans toutes les grandes lois constitutionnelles, économiques et sociales do cette époque, on retrouve son empreinte, la marque puissante de son initiative et de sa collaboration. Si l’on admire sincèrement, mais vaguement, sir Georges-Etienne Cartier, quand on connaît simplement les traits généraux de sa carrière, on n’apprend à mesurer sa vraie stature et à peser toute sa valeur, qu’en étudiant et en scrutant son oeuvre immense. Parcourez la collection de nos journaux parlementaires et de nos statuts, durant la dernière décade de l’Union et la première période du régime fédéral. Presque à chaque page vous rencontrez le nom, la pensée, l’intervention décisive de Cartier. Il est partout, il est de tout, il est dans tout. C’est lui qui, après M. Drummond, prend la part la plus active au règlement de la question seigneuriale en 1854. C’est lui qui présente les deux lois de 1856, dont l’objet est de donner un plus vif essor au progrès de l’éducation

par la création des écoles normales et du Conseil de l’instruction publique. C’est lui qui rapproche la justice des justiciables, qui la rend plus expéditive et moins coûteuse, par la bienfaisante décentralisation judiciaire. C’est lui qui simplifie les études légales, et assure plus de fixité à la jurisprudence, en dotant le Bas-Canada d’un code civil. C’est lui qui, plus que tout autre, sous l’Union, donne l’impulsion à la construction des chemins de fer, et qui, par l’appui efficace accordé au Grand-Tronc, à la route de Montréal et Portland, et à l’érection du pont Victoria, prépare sûrement l’accroissement merveilleux de Montréal. C’est lui surtout qui est l’artisan de la Confédération, qui l’inscrit le premier dans le programme de son ministère, en 1858, qui, dès cette époque, traverse l’Océan pour aller soutenir l’idée en Angleterre, et qui, après plusieurs années, grâce à ses efforts, à sa persévérance et à son influence politique, la fait aboutir sous sa forme actuelle, avec son parlement central et ses provinces autonomes.

Sous ce nouveau régime, loin de décroître, ison rôle semble grandir encore. Il est l’auteur des principales mesures destinées à en assurer la consolidation et l’extension. En 1868, il fait décréter la construction de l’Intercolonial, d’après le tracé Robinson, afin de relier les pro-

vinces maritimes aux provinces de l’ancien Canada, par une voie qui nous donne accès aux prospères établissements de la Baie des Chaleurs, tout en créant dans la magnifique vallée de la Métapédia des centres nouveaux de population et de production agricole. En 1869, il va négocier en Angleterre, au nom du gouvernement canadien, avec la Compagnie de la Baie d’Hudson, l’achat des Territoires du Nord- Ouest. Et il fait ratifier par notre parlement, à son retour, cette acquisition qui, pour la somme infime de trois cent mille louis, donne au Canada un domaine aussi vaste que l’Europe. En 1870, les troubles de la Rivière-Rouge mettent notre pays en face d’une difficulté grave. La situation de Cartier y devient particulièrement épineuse. Mais il parvient à maîtriser la crise, et, de concert avec ses collègues, il en trouve la solution dans la création d’une province nouvelle, le Manitoba, dont la constitution est son oeuvre en ses parties essentielles, celles qui stipulent des sauvegardes, malheureusement violées depuis, en faveur d’une population profondément attachée à ses franchises religieuses et nationales.

Ce péril écarté, nous devons porter plus loin nos regards. L’acquisition des Territoires du Nord-Ouest a reculé nos frontières jusqu’aux -sommets étincelants des Rocheuses, couronnées

de neiges éternelles. Mais il nous reste une étape à franchir. Il nous faut atteindre cette mer lointaine, longtemps mystérieuse, vers laquelle cinglaient naguère les caravelles, les espoirs, et le génie de Colomb. En 1871, nous faisons ce dernier pas. La Colombie anglaise devient une province canadienne. Et dans les pourparlers qui préparent cette accession si importante c’est encore Cartier que nous voyons au premier plan. C’est lui qui présente au parlement la mesure en vertu de laquelle le Canada n’aura plus d’autres limites à l’ouest que les flots du grand océan oriental. Cependant il ne suffirait pas d’avoir fait de la Confédération canadienne un pays immense baigné par l’Atlantique et le Pacifique, si les provinces de l’ouest restaient séparées de celles de l’est par de vastes solitudes. A ces parties distantes, inaccessibles, du jeune Dominion, il faut un lien qui les rapproche et les unisse. Ce lien ce sera une voie ferrée gigantesque, qui vaincra l’éloignement et l’espace, qui conquerra le désert à la civilisation, qui contournera les mers intérieures et escaladera les pics altiers, qui jettera un trait d’union prodigieux entre la navigation transatlantique et la navigation transpacifique. Ici encore c’est, à Cartier que revient l’initiative. Le 26 avril 1872, il se lève dans la Chambre des Communes: “J’ai l’honneur, dit-il, de

proposer un petit bill, et qui porte un titre modeste; mais il décrète la construction du chemin de fer du Pacifique.” Après un assez long débat le bill est adopté et c’est alors que sir Georges Cartier pousse ce cri resté célèbre : “AU aboard for the West!” “En route pour l’Ouest !”

Ce devait être son dernier grand acte parlementaire et politique. Les excès d’un labeur intense — qui durait parfois quatorze heures par jour — avaient miné sa constitution robuste. A l’automne de 1872, il partait pour aller consulter des spécialistes anglais, et, à cette occasion, il terminait sa réponse à une adresse par ces mots: “Adieu, ou plutôt au revoir.” Hélas! c’était bien un adieu qu’il prononçait, et l’optimisme peut-être factice du correctif allait être démenti par son trépas. Le 20 mai 187o, il expirait à Londres, loin du Canada qu’il avait tant aimé. Sa mort fut un deuil national. Toutes les voix du parlement et de la presse exaltèrent sa carrière, et proclamèrent que notre pays avait perdu l’un de ces hommes qui occupent une place à part dans les annales d’un peuple.

L’oeuvre politique de sir Georges-Etienne Cartier, que j’ai essayé d’esquisser rapide-

ment, justifiait assurément cet hommage. Mais 1 ’éloge de celui dont nous célébrons la mémoire serait incomplet si l’on n’ajoutait pas que ce grand homme d’Etat fut en même temps un véritable patriote.

En quoi consiste le patriotisme, Messieurs? La définition en est très simple. 11 consiste à aimer son pays et à s’efforcer de lui être utile. Ce sentiment n’est-il pas l’un de ceux que l’on pourrait croire innés? Aimer le pays où l’on a reçu l’existence, et dont la terre sacrée renferme les cendres de nos pères ; où notre esprit a connu ses premiers éveils, et notre coeur ses premières tendresses; où nos regards ont reçu des monts, des forêts et des flots, leurs impressions primitives de grandeur et de beauté; l’aimer d’un amour de prédilection, fait de souvenir, de piété filiale, d’admiration, de fierté, d’attachement aux traditions et aux coutumes, n’est-ce pas bien naturel? Oui, sans doute. Et cependant, nous vivons dans un âge où trop souvent on rencontre des hommes à qui ce sentiment semble étranger, et dont la devise pourrait être cette parole du sensualisme satisfait: Ubi bene, ibi patria. Sir Georges Cartier n’était pas de ceux-là. Il aimait son pays, ce Canada aux aspects grandioses et à l’émouvante histoire. Pour lui la terre ancestrale était belle et chère entre toutes. Il avait le

sens de la patrie. Et vous savez avec quelle exubérance il la chantait à l’âge où la poésie semble jaillir du coeur, comme l’onde pure, des sources printanières. Les vers inexpérimentés, mais si pleins de sincérité et de ferveur patriotique, qu’il lui dédiait, sont dans toutes les mémoires :

Comme le dit un vieil -adage,

Rien n’est si beau que son pays,

Et de le chanter c’est l’usage,

Le mien je chante à mes amis.

L’étranger voit avec un oeil d’envie Du Saint-Laurent le majestueux cours A son aspect le Canadien s’écrie:

O Canada, mon pays, mes amours!

La facture n’était pas merveilleuse, mais le cri était éloquent, parce qu’il était vrai. Il y avait dans ce chant national autre chose qu’un vain exercice littéraire; Cartier y avait mis son âme.

On en eut la preuve peu de temps après le jour où il le faisait entendre pour la première fois dans une solennité patriotique. On vit bien que pour lui l’amour de la patrie n’était pas une pose, ou un sentiment platonique. Non seulement sir Georges Cartier aimait son pays, mais il brûlait de se dévouer à son service. Aimer, servir, n’est-ce pas là le mot d’ordre des grandes âmes? Les événements de 1837

viennent ensanglanter notre province. Comme un grand nombre de jeunes hommes, poussés par le plus noble des sentiments — et par des chefs sans clairvoyance — dans une aventure hasardeuse et tragique, Cartier se jette dans le mouvement insurrectionnel et paie intrépidement de sa personne à Saint-Denis. Puis instruit par la dure leçon de ces jours douloureux, il comprend qu’une voie meilleure est ouverte aux revendications bas-canadiennes. Et désormais son amour de la patrie s’affirmera dans les luttes parlementaires et dans les conseils de l’Etat.

Laissant de côté tout ce qui est de pure poli-' tique, — si je puis me permettre cette expression où l’on serait peut-être tenté de voir une antinomie, — n’est-il pas vrai que, dans cette carrière publique de sir Georges Cartier, les hommes de tous les partis peuvent maintenant saluer des oeuvres et des actes incontestablement consacrés au service du pays!

Parmi toutes ces oeuvres, Messieurs, il n’en est pas, suivant moi, où le patriotisme de Cartier se soit manifesté avec plus d’évidence et plus d’éclat que celle de la Confédération. Assurément le patriotisme, dans un pays comme le Canada, n’est l’apanage exclusif d’aucune race ni d’aucun groupe de citoyens. Mais je crois avoir le droit de dire, et je crois qu’il im-

porte de rappeler en un jour comme celui-ci, que le patriotisme canadien-français revêt un caractère sui generis. Quand on en scrute les éléments constitutifs, on constate qu’il est bipartite. Il est fait en même temps de souvenir et d’espérance. Il se nourrit de la mémoire du passé et des aspirations vers l’avenir. Pour tout résumer en deux mots, il est à la fois traditionnel et progressif. Traditionnel, parce qn’il plonge ses racines dans trois siècles d’histoire, à travers lesquels se déroule toute une épopée d’apostolat, d’héroïsme continu, de luttes sanglantes ou pacifiques, de conquête évangélisatrice et civilisatrice. Progressif, parce que, tout en restant inébranlablement fidèle à ce qui constitue l’héritage religieux et national des aïeux, il entend s’adapter aux circonstances nouvelles, aux modifications nécessaires, apporter sa coopération active au développement du pays, et jouer efficacement son rôle dans l’oeuvre de la prospérité canadienne.

Ce dualisme patriotique n’a jamais été mis en un relief plus saisissant que par sir Georges Cartier, dans sa collaboration prépondérante à l’établissement du régime fédéral. Deux idées maîtresses ont alors inspiré son action et coordonné ses efforts. D’une part, sauvegarder tout ce que les Canadiens français tiennent pour intangible et sacré, leur foi, leur langue, leurs

institutions nationales; et, d’autre part, contribuer puissamment à l’édification d’un Canada agrandi, d’un Etat aux proportions plus vastes, aux horizons plus larges, capable, par le groupement des énergies dispersées, d’aspirer à un plus prospère et plus glorieux avenir. Asseoir sur des bases indestructibles notre survivance catholique et française par la restauration de l’autonomie bas-canadienne ; et nous ouvrir, à nous, en même temps qu’aux autres provinces et à nos concitoyens de toute origine, un nouveau champ d’action, où la mise en commun des ressources, des forces, des moyens, des initiatives, permettrait d’assurer au peuple canadien un magnifique accroissement de progrès économique et social: tel fut l’idéal vers lequel Cartier tendit sa volonté et son génie politique en 1864.

Ses déclarations publiques en contiennent de multiples attestations: “Cette mesure, disaitil, en terminant son discours sur les résolutions de Québec, aura pour effet de nous donner un gouvernement central constitué sur des bases larges et solides, et des gouvernements locaux auxquels sera confiée la sauvegarde des personnes, des propriétés, des droits civils et religieux de toutes les classes de la société.” Et ailleurs : “Nombre de personnes pensent qu’une union législative serait plus avantageuse qu’une confé-

dération. Pour moi je crois qu’un seul gouvernement ne pourrait point s’occuper utilement des intérêts privés et locaux des diverses sections ou des diverses provinces. Nul autre système n’est réalisable que le système fédéral. C’est à cause de la variété de races et d’intérêts locaux que le système fédéral doit être établi. ” Puis, passant à un autre ordre d’idées, il disait encore: “Ce nom de Canada ne s’appliquera plus seulement au Haut et au Bas-Canada, mais il comprendra les provinces de la Nouvelle-Ecosse, du Nouveau-Brunswick, et bientôt de l’Ile du Prince-Edouard, Terreneuve, les territoires de la Rivière-Rouge et la Colombie anglaise. Le Canada va devenir une nation, s’étendant d’un océan à l’autre . Tandis que les

provinces du golfe St-Laurent marqueront du côté de la mer l’extrémité de la confédération, les territoires de la Baie d’Hudson, de la Rivière-Rouge et la Colombie britannique se rappro clieront de nous . Alors notre Canada s’éten¬

dra, comme aux jours où il fut découvert de tous côtés par nos pères, par la race française, de l’Atlantique au Pacifique. Nous lui rendronsses limites naturelles, que des évènements racontés par l’histoire avaient graduellement rétrécis. D’un océan à l’autre une vie commune ranimera toute cette partie du nord de l’Amérique, et vous verrez passer à vos portes, vous

recevrez les richesses des deux mondes, qu’un trafic énorme poussera dans les deux sens.”

Sir Georges Cartier eut donc le double patriotisme qui, me semble-t-il, devrait être celui de tout bon Canadien. Il eut ce que j ’ appellerai le patriotisme provincial et le patriotisme fédéral. Et nul exemple mieux que le sien ne saurait établir qu’ils ne se contredisent ni ne s’excluent. On est trop porté à le méconnaître de nos jours. On entend souvent des Canadiens aux tendances divergentes s’accuser réciproquement d’être provincialistes ou centralisateurs. Sans doute, il y a des uns et des autres parmi nous. Mais on n’est pas provincialiste — j’entends provincialiste étroit — parce qu’on est justement jaloux de l’autonomie et des droits provinciaux, pas plus qu’on n’est centralisateur quand on se borne à réclamer pour le parlement fédéral la légitime autorité qui lui est accordée par la constitution du Canada.

La vie, l’oeuvre de Cartier prouvent que le dualisme patriotique, dont il fut rincarnation, loin d’être une faiblesse est une force et un élément de progrès. Les deux sentiments se confondent et se complètent. L’histoire nous démontre que le patriotisme national prend sa source dans le patriotisme régional. Pour que la petite patrie soit libre, forte, prospère, ne

faut-il pas que la grande patrie ait la jouissance incontestée de tons ces biens? Ali! messieurs, cette vérité est apparue en traits de feu aux héros de la formidable guerre dont nous sommes sortis victorieusement avec la grâce du Très-Haut. Pourquoi le paysan de la Bretagne, de la Picardie, de la Bourgogne, de la Champagne, de la Provence, se battait-il, lorsqu’il faisait de sa poitrine un rempart à sa patrie? Il se battait pour que, dans nne France délivrée, triomphante, et glorifiée, il y eut une Bretagne, il y eut une Picardie, il y eut une Bourgogne, il y eut une Champagne, il y eut une Provence, tranquilles, assurées de vivre dans la paix, dans la sécurité, dans le travail fécond. Il luttait, il souffrait, il tenait, il mourait, pour que Pâme bretonne, Pâme picarde, Pâme bourguignonne, Pâme champenoise, Pâme provençale, et toutes les autres, auxquelles viendraient enfin se réunir Pâme alsacienne et Pâme lorraine, encore une fois maîtresses de leur essor, pussent donner, par la communion sacrée de leurs oblations héroïques, à la grande âme collective de la France, une beauté rajeunie, une vertu nouvelle, des énergies retrempées, un plus magnifique rayonnement, et une plus irrésistible puissance d’expansion civilisatrice.

Ce double caractère du vrai patriotisme, à une heure moins tragique, et sur un théâtre

moins illustre, sir Georges Cartier en a donné une démonstration frappante. Il a voulu qu’il y eût dans un Canada plus grand, plus populeux, plus riclie, plus fort, mieux armé pour toutes les luttes de notre âge, une province de Québec maîtresse de son orientation religieuse et nationale, libre et tolérante, autonome et généreuse, jouissant sans entraves de ses franchises, tout en contribuant et en participant largement au progrès général. De cette noble conception, réalisée à travers bien des obstacles, Cartier conservera l’impérissable honneur. Les hommes d’Etat ne font pas toujours tout ce qu’ils veulent. Mais l’équitable histoire ne doit pas leur refuser son hommage s’ils savent accomplir tout ce qu’ils peuvent. Cet hommage, ne craignons pas de le proclamer en ce jour, Cartier l’a noblement mérité. Il a réussi, danK l’élaboration du régime fédéral, à fortifier et à sauvegarder pour sa province les droits dont sa nationalité avait obtenu progressivement la reconnaissance à travers un siècle de vicissitudes. Et cela ne l’a pas empêché de marquer sa place parmi les plus actifs constructeurs de la grandeur canadienne. Patriote et homme d’Etat, il a aimé son pays et il l’a servi sans défaillance durant toute une vie d’inlassable labeur. Répudiant l’erreur généreuse commise à une heure critique de sa jeunesse, il a été un loyal

sujet de la couronne britannique, et, en même temps, un. citoyen passionnément dévoué aux intérêts de sa patrie. On peut sans doute signaler dans sa carrière, comme dans celle de tous les hommes politiques, des erreurs et des fautes. On n’y relèvera ni une lâcheté, ni une trahison. Fidèle à la foi ainsi qu’aux traditions de ses pères, il s’est toujours abstenu d’attenter aux convictions et aux droits de ceux qui n’étaient ni de sa croyance ni de son sang. Son caractère, son effort, ses oeuvres, son amour de la justice et son respect de la parole donnée, restent comme une leçon pour tous les hommes publics de ce pays. Et c’est incontestablement un devoir de gratitude nationale que nous accomplissons aujourd’hui par l’érection, au pied de ce Mont- Royal, d’un monument grandiose, destiné à immortaliser la mémoire de l’homme “franc et sans dol” dont le nom restera l’un des plus grands de notre histoire.

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