LA PUISSANCE SOCIALE DE L’EUCHARISTIE
Discours prononcé au congrès de Québec, SEPTEMBRE 1923.
Eminence, (1)
Mesdames et Messieurs,
C’est assurément pour les fils laïques de l’Eglise un redoutable honneur que d’être appelés à prendre la parole dans un congrès eucharistique. Quel langage pouvons-nous parler?
Quels mots pouvons-nous trouver pour traiter le sujet auguste et sublime devant lequel les plus grands génies théologiques eux-mêmes sont tentés de s’abîmer dans une adoration muette? Hélas ! nous le sentons bien, nos lèvres profanes ne peuvent que balbutier quelques phrases ■où s’accuse notre impuissance. Que ces balbutiements soient au moins l’attestation de notre participation fervente aux mémorables fêtes eucharistiques qui se déroulent devant nos re-
(l) Son Eminence le Cardinal Bégin, archevêque de Qué-
gards émus! Et qu’ils soient l’affirmation publique de notre ferme croyance au plus prodigieux mystère de la foi chrétienne !
Cette affirmation, Messieurs, il me semble qu’elle peut, qu’elle doit prendre dans notre bouche un accent spécial. D’autres voix vous ont exposé avec autorité ce que j ’appellerais les aspects mystiques et théologiques du miracle qui se perpétue et se renouvelle sans cesse sur nos autels, depuis dix-neuf cents ans. Pour ma part je voudrais insister surtout pendant quelques instants sur son aspect social; je voudrais essayer de faire ressortir la puissance sociale de l’Eucharistie.
Dès les premiers âges du christianisme, elle s’est manifestée d’une manière éclatante. Au sein du paganisme maître et dominateur de l’humanité, ce sacrement mystérieux apparaissait comme -le plu® incompréhensible des rites. Dans cette civilisation brillante et corrompue, dont les deux inspirations régulatrices étaient l’orgueil et l’égoïsme, quel étonnement s’empara des esprits quand se répandit d’abord la sourde rumeur qu’une religion nouvelle aspirait à conquérir le monde, en prêchant l’Evangile du sacrifice, du renoncement et de l’amour î Et quelle stupeur indignée éclata surtout lorsque l’on apprit que l’acte principal du culte naissant réunissait indistinctement toutes les
classes, patriciens, plébéiens, et jusqu’à ces misérables esclaves, écume et rebut du genre humain, dans un banquet commun où ils prétendaient, par un phénomène inexplicable, manger la chair et boire le sang du Fondateur, un Juif, appelé Jésus-Christ, qui avait été crucifié naguère à Jérusalem sous le règne de Tibère. On ne saurait se dépeindre l’intensité du scandale produit par ces révélations parmi la société romaine. Comment ! ces novateurs audacieux, non contents de lever 'l’étendard d’une religion hostile à la religion séculaire de l’empire, avaient la témérité de saper les fondements de l’organisation sociale, en essayant de réaliser le rapprochement des classes, et en proclamant l’égalité des âmes devant la Divinité, qui les appelait toutes à la même destinée immortelle! Quelle doctrine inouïe ! Quelle théorie subversive ! Quel renversement monstrueux des idées, des usages, des lois, qui formaient la traîne des institutions et des moeurs! Ce banquet mystique, où le maître et l’esclave, où le personnage consulaire et l’être infime, inexorablement rivé au carcan du labeur servile, rompaient ensemble le pain, et fraternisaient en dépit de toute» les barrières et de toutes les inégalités de castes, n’était-il pas un attentat à la sécurité et à la stabilité de l’empire? Pendant trois siècles, toute la puissance des Césars et toute la fureur
du paganisme régnant s’acharnèrent à l’étouffement et à la destruction de la religion eucharistique. Vains efforts ! “Sanguis martyrum semen Christianorum. ’ ’ Des milliers de confesseurs donnèrent leur sang pour attester leur foi au renouvellement permanent du grand mystère, et la table sacrée où il s’accomplissait chaque jour resta debout, en dépit de Néron et de Dioclétien, en dépit des chevalets et des bûchers, en dépit des tortionnaires et des tigres de l’amphithéâtre. Au bout de trois siècles la lutte sanglante était terminée. Constantin associait le christianisme à la pourpre impériale, et le monde entendait retentir ce cri de triomphe : “Christus vincit, Christus régnât, Christus imperat, Christus ab omni malo plebem suam libérât ! ’ ’
Cette victoire ne marquait pas simplement le remplacement d ’un culte par un autre. Elle signifiait quelque chose de plus essentiel. Elle était l’achèvement et le couronnement de la plus prodigieuse révolution morale dont le monde eût été témoin. Avec le christianisme, avec l’Eucharistie qui en est l’essence et le principe vital, deux vertus, inconnues de l’antiquité païenne, avaient pénétré dans l’âme humaine : la justice et la charité. Ces deux soeurs immortelles devaient accomplir une oeuvre immense de rénovation et de transformation. Elles al-
laient relever la femme, protéger l’enfant, affranchir l’esclave, soulager le misérable, modifier les lois et adoucir les moeurs. Malgré les faiblesses et les chutes, dont l’humanité donnera toujours des exemples, il suffit de feuilleter l’histoire pour constater l’abîme qui existe entre la société païenne et la société chrétienne. Et ce contraste ne saurait avoir d’autre explication que la vertu souveraine de l’Eucharistie, source féconde et inépuisable de justice et de charité !
Pendant de longs siècles, après la victoire du Christianisme, le mystère eucharistique continua de vivifier le monde. Il fut le ferment qui transforma la cohue barbare déchaînée sur l’empire romain en un groupe de nations civilisées. Il fut le lien puissant qui plus tard les rallia autour d’un même droit public, et leur conféra une glorieuse entité commune, à laquelle l’histoire a donné le beau nom de Chrétienté. Il fut le principe générateur de ces multiples institutions dont l’action bienfaisante s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Il fut le modérateur de la force et le soutien de la faiblesse. Il fut l’inspirateur des arts, des sciences et des lettres. En un mot pour les individus, les sociétés et les nations, il fut un foyer de chaleur, de lumière et de vie.
Mais il faut être bref. Et j’arrive immédia-
tement à cette heure douloureuse où la religion eucharistique sembla subir une éclipse. Au milieu d’un des siècles les plus rayonnants de l’histoire, des chrétiens, parmi les plus doctes et les plus purs, cédant à une incroyable aberration, entreprirent de circonscrire la flamme et de tamiser le rayon qui s’échappaient des tabernacles. Le jansénisme naquit, grandit, poussa en tous sens les ramifications néfastes de ses racines tortueuses et tenaces. Et le résultat de sa doctrine étroite, sombre et délétère, fut le refroidissement des âmes, systématiquement écartées du foyer d’amour allumé par Jésus-Christ au dernier soir de sa vie terrestre. Qui pourra jamais mesurer les désastres d’ordre moral perpétrés dans le monde par cette hérésie subtile? Elle s’insinua partout, et longtemps après qu’elle eût cessé d’être une doctrine militante et rebelle, elle continua d’être une pratique stérilisante et déprimante, qui fit inévitablement baisser le niveau de la grâce au sein du peuple chrétien. Jamais cependant il n’en aurait eu un besoin plus pressant. Le dix-huitième siècle soufflait sur le monde un vent de scepticisme et d’incroyance. Bientôt le ■cataclysme révolutionnaire faisait s’écrouler les anciens régimes et surgir des problèmes redoutables et angoissants. Les conditions économiques de l’humanité subissaient des trans-
DISCOURS BT CONFÉRENCES
formations profondes. Une ère nouvelle, l’ère de la grande industrie et du machinisme, faisait son avènement et donnait naissance à des intérêts divergents, à. des aspirations contradictoires, à des antagonismes de classes, d’une acuité sans précédent. Le siècle dernier vit se dresser deux forces, deux puissances rivales, le capital et le travail, qui trop souvent, au lieu de coordonner pacifiquement leurs énergies, entraient en lutte pour s’arracher l’une à l’autre la prééminence et la domination. L’égoïsme individuel s’accentuait, s’amplifiait, se centuplait dans l’égoïsme de classe, et ces deux vertus maîtresses, la charité et la justice, voyaient se rétrécir de plus en plus leur champ d’action. Au début du vingtième siècle, l’horizon social était chargé de sombres nuages, et les penseurs, les économistes, les sociologues, se demandaient avec anxiété d’où viendrait le remède au mal contre lequel aucune nation ne pouvait se flatter d’être immunisée.
A ce moment, au milieu de l’universelle appréhension, un homme se leva et prononça une parole. Cet homme n’était ni un économiste, ni un sociologue. C’était un prêtre, un pasteur d’âmes, un pontife, le Pontife souverain, il s’appelait Pie X, et venait de ceindre la tiare, qui pèse si lourdement sur le front des papes. Et la parole qu’il prononça était celle-ci: “Ins-
taurare omnia in Christo. Tout restaurer dans le Christ ! ’ ’ Admirable et lumineux programme ! Oui, le Christ, après avoir été le Sauveur et le Rédempteur, est le grand Restaurateur des sociétés en péril. Mais comment se produira son intervention bienfaisante? Pie X l’annonça au monde quand il prononça cette autre parole: “De l’Eucharistie doit jaillir la grâce rénovatrice de la société”, et quand il fit. rendre le décret solennel relatif à la communion fréquente. Sans doute cette direction n’était pas vraiment une innovation dans l’Eglise. Avant Pie X, les papes et les théologiens avaient lutté contre le jansénisme doctrinal et pratique. Le décret “Sacra Tridentina Synodus” ne faisait “que répéter, au sujet de la communion, l’enseignement traditionnel; mais, cet enseignement il l’éclairait et le précisait. Il rappelait une doctrine, qui, au cours des siècles, s’était chargée de nuages créés par l’ignorance, les illusions, les préjugés et les passions.. Il mettait fin aux discussions regrettables qui, jusqu’à nos jours, partageaient les théologiens, et, par suite, les directeurs d’âmes. Il avait pour but d’orienter non seulement les intelligences, mais encore les volontés; de poursuivre la pleine exécution des avis pressants et des ordres du Concile de Trente, trop oubliés, depuis les erreurs jansénistes; de nous rame
11er, enfin, à la mentalité et à la pratique des premiers siècles du christianisme, autant que faire se peut.
Cet acte du Pasteur suprême était vraiment providentiel. Son importance sociale dépassait peut-être encore son importance religieuse. A une heure où tous les égoïsmes menaçaient de déchaîner à travers le monde tous les conflits, cet appel à l’Eucharistie, cette poussée donnée aux âmes vers le grand sacrement, apparaissaient comme une ancre de miséricorde capable de sauver du naufrage la société menacée par la tempête des haines et des appétits. En effet, ceux qui s’approchent de cette table sainte n’y reçoivent-ils pas la plus sublime leçon de fraternité? S’asseoir ensemble à un même banquet, c’est la manière la plus universelle et la plus efficace de fraterniser. Et quand ce banquet est un banquet divin, auquel c’est un Dieu qui convie les hommes pour s’y donner lui-même en nourriture, le lien qui s’y noue est sacré. Pourrions-nous ne pas considérer comme des frères ceux qui avec nous participent à ces incomparables agapes? Pourrions-nous ne pas comprendre qu’unis dans la même foi, objet du même amour, communiant au même prodige, nous sommes appelés à la même éternelle destinée? De là naît, par une conséquence naturelle, le sentiment de l’égalité chrétienne, qui
ne supprime pas les inégalités sociales, mais qui contribue puissamment à adoucir leurs aspérités et à corriger leurs amertumes. L’Eucharistie est essentiellement un sacrement d’union, un sacrement de charité. “O signum unitatis, o miraculum caritatis ’ ’, s’écriait saint Augustin. Et par là même, c’est un sacrement de justice. Car le sentiment de la fraternité et de 'l’égalité chrétiennes doit avoir pour inévitable corollaire le respect des droits mutuels, en quoi consiste principalement l’équité de la conscience et des actes.
Ah! Messieurs, la plus sûre, la meilleure solution de la question sociale, elle est là. Si tous les patrons et tous les ouvriers étaient des fervents du culte eucharistique, s’ils venaient y entendre chaque jour la grande leçon qui se dégage de l’immolation de l’IIomme-Dieu, s’ils venaient y chercher le divin antidote de l’orgueil, de l’égoïsme, de la sensualité, le problème ardu des relations du capital et du travail serait résolu. Les uns et les autres y trouveraient une conception plus nette et plus claire de leurs devoirs respectifs: devoirs de justice, de bienveillance, de générosité, de modération; devoirs de régularité, de discipline, de labeur consciencieux, de probité parfaite. Et dès lors les causes de conflit disparaîtraient. L’équitable proportion entre le profit et le salaire, entre
la rémunération et la tâche, entre le risque et la compensation, s’établirait sans acrimonie et sans heurts. La justice et la charité se donneraient la main, et de cette union féconde naîtrait cet inestimable et incomparable bienfait : la paix sociale.
La paix ! Ah ! comme les sociétés, comme les nations, comme le monde en a besoin, comme il en est assoiffé, et combien peu il la possède ! Vous rappelez-vous le frisson d’allégresse qui nous secoua tous, lorsque, naguère, le fluide électrique nous lança à travers l’immensité, ce mot prestigieux: la paix! Quelle minute émouvante et enivrante! La paix! nous la tenions enfin, après quatre années du plus formidable cataclysme qui eût jamais ébranlé l’humanité, après quatre années de carnage, de des-' traction, de torturante anxiété, de sang et de larmes. Un souffle de joie, de gratitude et d’espérance soulevait les âmes et faisait vibrer sur toutes les lèvres l’hymne d’action de grâces. C’était un moment unique, comparable peut-être à cette heure fameuse de l’histoire où, après un long cycle de troubles, de commotions, de guerre civile et étrangère, Auguste, couronné de gloire, fermait solennellement le temple de Janus, aux acclamations du peuple romain, dont les chants immortels de Virgile et d’Horace nous ont conservé les échos grau-
dioses. La paix ! A ce mot tous les coeurs battaient, toutes les bouches criaient, tous les genoux fléchissaient.
Hélas ! cinq années sont passées. Et cette paix tant désirée, tant acclamée, règne-t-elle vraiment dans le monde? Au sein des sociétés, où est l’harmonie entre les classes? Et dans l’univers, où est l’entente entre les peuples? Ne voyons-nous pas de toutes parts la défiance, l’antagonisme, la lutte ouverte ou latente. La justice, qui, ne l’oublions pas, doit être le fondement de la paix, a-t-elle vu s’accomplir ses prescriptions nécessaires? Et la charité, dont une des fonctions les plus salutaires est parfois de tempérer la rigueur du droit, a-t-elle émoussé les haines et apaisé les rancoeurs? Ici même dans notre pays, heureux pourtant si nous le comparons à d’autres, jouissons-nous de la paix dans toute sa plénitude? Possédons-nous tous les bienfaits de la concorde et de l’union? L’optimisme le plus serein ne saurait l’affirmer. Non, ni ici ni ailleurs nous ne pouvons saluer cette “tranquilité de l’ordre” qui devrait être la terre promise de toutes les nations chrétiennes.
Faut-il donc désespérer de l’avenir? A Dieu ne plaise que, dans des jours comme ceux-ci, je prononce une telle parole. Ces belles fêtes eucharistiques sont des fêtes de confiance et d’es-
poir. Elles nous font toucher, elles nous montrent dans une rayonnante lumière le grand remède social. Elles nous en rappellent, elles nous en font mieux comprendre la puissante efficacité. Elles orientent nos coeurs et nos volontés vers cette institution sacramentelle qui peut sauver les peuples aussi bien que les individus. Ah! laissons-nous entraîner par cette impulsion douce et forte ! Allons au Christ sauveur du monde et rénovateur des sociétés ! Allons au Roi de justice et d’amour! Allons au Maître de la lumière et de la paix! Proclamons fièrement son règne social. Et, demain, au terme du triomphal défilé où nous Lui offrirons notre adoration nationale, poussons vers Lui ce cri de nos âmes, où se résumeront notre inébranlable foi et nos patriotiques espoirs: “Adveniat regnum tuum! Adveniat regnum tuum !”