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LA SCIENCE ET ECART DANS L’HISTOIRE

Discours prononcé devant la Société Royale, à Québec, mai 1924,

Mesdames,

Messieurs,

Au mois de juillet 1908, durant les grandes fêtes du troisième centenaire de Québec, la Société Royale était venue tenir ici une session spéciale, afin de rehausser pour sa part l’éclat intellectuel de ces manifestations mémorables. Une séance solennelle avait été consacrée à laréception de nouveaux membres, d ’après le mode suivi de temps immémorial par l’illustre Académie française. Puis, dans une autre séance particulièrement brillante, deux orateurs éloquents, maintenant disparus, sir Adolphe Routhier et monsieur Burwash, avaient fait, en français et en anglais, l’éloge de Champlain; et des strophes harmonieuses en l’honneur du grand fondateur, composées par un poète français renommé, M. Gustave Zidler, avaient été

récitées avec sa maîtrise habituelle par M. Ri vard, aujourd’hui l’honorable juge Rivard, que nous avons encore l’honneur de compter dans nos rangs.

Depuis cette date, c’est-à-dire depuis seize ans, c’est la première fois que la Société Royale du Canada revient à Québec. Cette circonstance heureuse me cause cependant, de prime abord, quelque embarras. Elle m’inflige comme un dédoublement de personnalité, en me faisant éprouver un double sentiment et en m’imposant un double devoir. Comme citoyen de la vieille capitale québécoise, je sens le besoin de remercier la Société Royale d’avoir bien voulu nous honorer encore une fois de sa présence. Et comme président de cette société, je comprends qu’il m’incombe de proclamer en son nom combien vivement elle apprécie l’accueil si cordial dont elle est l’objet. Toutefois une réflexion me rassure. Il ne saurait y avoir conflit entre ces deux sentiments ni entre ces deux devoirs. Ils s’unissent au contraire dans une harmonie parfaite. Et je suis certain d’être l’interprète à la fois de mes concitoyens et de mes collègues en adressant aux uns et aux autres des félicitations mutuelles, et en déclarant que, pour Québec comme pour la Société Royale, le jour qui nous réunit est un de ceux que les anciens marquaient d’une pierre blan-

clie afin d’en perpétuer l’heureux souvenir.

Ce souvenir, Mesdames et Messieurs, sera pour vous, je le sens bien, d’autant plus agréable, que le président de notre académie canadienne montrera plus de tempérance dans le discours qu’il va vous adresser. Il aurait bien voulu vous l’épargner. Mais on doit s’incliner devant la tradition. Le programme ordinaire de nos sessions annuelles comporte comme article obligatoire ce que l’on est convenu d’appeler “le discours présidentiel.” Je viens docilement accomplir ce rite.

Lorsque j’ai dû songer d’avance à m’acquitter de ce devoir, je me suis demandé avec un peu d’incertitude quel sujet je pourrais bien traiter devant cet auditoire choisi. A ce moment, une lecture fortuite est venue fixer mon choix. En feuilletant un volume de nos Mémoires, mon attention s’arrêta sur un travail de longue haleine intitulé “Correct processes in Historical Science.” Ce dernier mot me suggérait soudain l’idée de venir m’entretenir avec vous, pendant quelques instants, de cette question: l’histoire est-elle une science ou un art?

Quelques-uns de mes auditeurs en seront peut-être surpris, mais c’est là un sujet controversé. Voici un grand historien, un des plus grands de notre âge, Fustel de Coulanges. Il

définit ainsi l’histoire: “Elle n’est pas un art, elle est une science pure. Elle ne consiste pas à raconter avec agrément ou à disserter avec profondeur. Elle consiste, comme toute science, à constater les faits, à les analyser, à les rapprocher, à en marquer le lien.(1) Par contre, écoutez ce que nous dit un autre historien éminent, Taine: “Que l’histoire, pareille à la nature, touche le coeur et les sens en même temps que l’intelligence. Que le passé, reconstruit par la raison, ressuscite devant l’imagination. Jusqu’à présent nous n’avions que des matériaux inertes et des lois inactives. Les voilà qui se meuvent au souffle divin de l’âme. La science devient art. ”(2)

Nous sommes donc en présence de deux affirmations nettement contradictoires. Et si nous faisons une exploration à travers les littératures, nous retrouvons ces deux conceptions manifestées successivement dans des oeuvres où l’on en voit clairement le contraste. Parcourez les productions historiques que nous a léguées l’antiquité grecque et romaine. Lisez Hérodote, Thucydide, Xénoplion, César, 8alluste, Tite-Live, Tacite. Vous ne pourrez vous

(1) Fustel de Coulanges: Histoire des institutions politiques de l’ancienne France, \9\2, la Monarchie franque, p. 2 3.

(2) Taine: Essai sur Tite-Live, 1923, p. l9o.

empêcher cle remarquer que chez eux le sens critique est inférieur au sens littéraire. On peut dire, en thèse générale, qu’ils sont plutôt de grands artistes que de grands savants. Pour la composition, l’exposition, le charme de la narration, l’éclat des tableaux, la beauté du style, ce sont des maîtres et leurs oeuvres sont immortelles. Hérodote qui a été appelé “le père de l’histoire” est un poète. Il accueille complaisamment toutes les fables. Sa belle imagination aime à se donner librement carrière. “Il se lasse vite du visage sévère de la vérité et tourne les yeux vers les doux et riants mensonges avec lesquels il s’est joué si longtemps.” L ’idée de science est incompatible avec celle que l’on a justement de son oeuvre. Avec Thucydide nous abordons la véritable histoire. Sa Guerre du Péloponèse, que nous traduisions à la sueur de notre front, lorsque Burnouf nous initiait aux mystères de la langue grecque, nous apparaît maintenant à bon droit comme l’un des impérissables chefs-d’oeuvre de la littérature universelle. La clarté du récit, la vigueur de la pensée, la sûreté de l’analyse, la pénétration des jugements, l’énergie de l’expression, la concision de la phrase, nous captivent et commandent notre admiration. Comme il l’a écrit lui-même avec une noble fierté il a “raconté pour toujours” les faits dont il nous a conser-

vé la mémoire. Et il n’a épargné aucun effort pour saisir et étreindre la vérité qu’il voulait transmettre. On ne saurait sans injustice lui refuser l’érudition. Mais il est permis de trouver souvent en défaut son sens critique. Et l’on ne peut s’empêcher de regretter qu’il ait cédé à cette inclination fâcheuse des historiens antiques de mettre des discours sans garantie d’authenticité dans la bouche de leurs personnages. Nous allons dans un instant signaler plus longuement cette faiblesse en parlant de Tite-Live. Xénophon, continuateur et éditeur de Thucydide, est un narrateur élégant et captivant. La grâce et la pureté de son style lui ont valu le surnom “d’abeille attique.” Mais son Anaba.se ou sa Retraite des dix mille est surtout le récit d’un témoin et ne lui imposait pas un long effort d’investigation scientifique. Quant à sa Cyropédie, elle renferme bien des parties où la fantaisie semble prendre le pas sur la critique.

Si nous passons aux Latins, nous voyons que les Commentaires de César, si remarquables par la vigueur, la clarté et la pureté de la langue, ne peuvent, eu égard à leur nature même, être classés parmi les oeuvres d’érudition. Dans le Catilina et le Jugurtha de iSalluste, deux études d’histoire contemporaine, ou quasi contemporaine, la finesse des portraits, la pénétration

psychologique, l’originalité saisissante de la forme, ne sauraient dissimuler les inexactitudes nombreuses ni l’indéniable partialité. Tite- Live doit nous retenir plus longtemps, parce que chez lui se manifestent suréminemment les beautés et les défauts de l’histoire antique. On l’a justement appelé “l’historien orateur.” Il était naturellement éloquent et ce don lui a permis de faire une oeuvre profondément captivante. Son histoire est un splendide monument élevé à la gloire du peuple romain. Il raconte et il émeut. Il est majestueux et pathétique. Il écrit dans une prose pleine d’ampleur et d’abondance. Sa féconde imagination fait revivre les scènes qui sont le sujet de ses narrations. Sous sa plume les exploits guerriers, les expéditions et les combats, les mouvements populaires, les luttes et les fluctuations du Forum, les actes décisifs des dictateurs et des consuls, les graves délibérations du Sénat-, les crises politiques et sociales, tout cela s’anime et renaît. Tite-Live est un artiste de haute valeur.

Il l’est trop sans doute. Il ne s’est pas assez préoccupé des sources. Il a négligé la documentation originale qui lui était accessible. Il n’a consulté ni les annales des pontifes, ni les libri lintei, ni les archives du Sénat, ni les textes authentiques des traités et des lois, ni les monu-

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ments épigraphiques. Par contre il a parsemé son histoire, avec une intempérante profusion, de harangues et de discours imaginaires. Nous avons vu qu’on l’a appelé “l’historien orateur.” L’orateur se reconnait dans son oeuvre, non seulement par le ton, par le mouvement général, mais aussi par les morceaux d’éloquence qu’il souffle à ses héros. Camille, l’illustre dictateur, survient à la minute fatidique où les Romains vaincus achètent à prix d’or la retraite des Gaulois vainqueurs. Ce n’est pas avec de l’or, c’est avec du fer qu’il faut secourir sa patrie. Et à ce moment dramatique où l’action doit supprimer îa parole, Camille fait un discours. Scipion se prépare à lancer ses légions sur l’ennemi à la bataille du Tessin: il fait un discours. Annibal va rencontrer Scipion, avant la bataille de Zama, afin d’obtenir la paix qui mettra fin à la seconde guerre punique : il fait un discours. Graechus tombe dans une embuscade avec une poignée de soldats et se voit soudain entouré d’une nuée d’ennemis: il fait un discours. Les dames elles-mêmes s’en mêlent. Les Sabines se précipitent sur le champ de bataille où leurs pères et leurs maris vont s’entr’égorger; et, suffragètes avant la lettre, elles font un discours. On a calculé que l’histoire de Tite-Lite, dans la partie qui nous a été conservée, contient quatre cents dis-

cours, et que, si nous possédions l’oeuvre tout entière, on en trouverait plus de quinze cents.

Remarquez bien que tous ces discours sont de même style. Les héros de Tite-Live sont tous éloquents de la même éloquence. “Songeons, écrit un célèbre critique, que Tullus, Scipion, Caton, plébéiens, patriciens, Grecs, Romains, barbares, hommes de tous temps et de tous pays, ont chez Tite-Live le même langage exquis, le même bon goût oratoire et la même science des raisonnements, disciples de la même école, formés sous un maître qui, bon gré mal gré, les rend tous éloquents. (1)”

Ce défaut, déjà noté chez Thucydide, se retrouve dans une certaine mesure chez Tacite. Cet écrivain de génie a surpassé Tite-Live, ce qui laisse encore un haut rang à ce dernier. L’oeuvre de Tacite est plus vigoureuse, plus complète, plus concentrée, plus intense, plus frémissante de force disciplinée et de sentiment contenu. La concision nerveuse de son style est proverbiale. Si Tite-Live l’emporte probablement sur lui dans la narration, Tacite est incomparable dans le tableau. Cet historien est un peintre admirable. Les scènes tragiques et sanglantes, dont ses Histoires et ses Annales abondent, sont décrites par lui avec un relief

(1) Taine: Essai sur Tite-Live> p. 84.

prodigieux. Il possède incontestablement les plus grands dons de l’artiste. Mais sa valeur scientifique est discutée. Et son impartialité n’est pas toujours à l’abri du reproche. Enfin, lui aussi a fait prononcer à ses personnages des harangues fictives, qui lui servaient à exposer ses propres idées morales et politiques. Comme la plupart de ses devanciers, il a donc été en histoire plus épris d’art que de science pure.

Cette manie de faire prononcer des harangues aux personnages historiques nous a paru nécessiter une mention et une critique spéciales parce que, suivant nous, elle est essentiellement anti-scientifique. Cependant, quelques écrivains ont pensé la justifier en représentant que, très souvent, dans les oeuvres de Thucydide, de Tite-Live, de Tacite, de Salluste, ces discours sont vraisemblables, conformes au caractère de ceux à qui on les attribue, appropriés aux circonstances; qu’ils “servent à résumer une situation, à faire connaître la genèse des évènements, et la psychologie des personnages ; qu ’ils sont donc très loin d’être une parure inutile et frivole. (1)” Ce plaidoyer ne nous paraît pas admissible. Les discours dont il s’agit sont-ils authentiques, oui ou non? S’ils ne le sont pas,

(l) Histoire illustrée de la littérature latine , par H Berthault et Ch. Georgin, p. 298.

l 'historien n'a pas le droit de nous dire qu’ils ont été prononcés par ses héros. Ceci n’est plus de la science mais de la fantaisie. Quand je lis dans l’histoire d’Henri IV, que le Béarnais, avant la bataille d’Ivry, a dit à ses compagnons d’armes: “ Messieurs, suivez mon panache blanc, vous le trouverez toujours au chemin de l’honneur et de la victoire,” je sais que c’est vrai, parce que des témoignages contemporains l’établissent sans conteste. Quand je lis dans l’histoire de la Révolution française que Bonaparte, au début des immortelles guerres d’Italie, a enflammé d’ardeur ses soldats en leur disant: “Je vais vous conduire dans les plaines les plus fertiles du monde,” je ne puis douter de l’authencité de ces paroles, parce que j’ai sous les yeux le journal officiel qui les contient. Ceci, c’est de l’histoire. Les harangues de Scipion, d’Annibal et de Camille ne sont que du roman.

De tout ce qui précède, nous avons le droit de déduire, nous semble-t-il, que pour les historiens de l’antiquité l’histoire a été plutôt un art qu’une science. Leur gloire n’en est pas moindre, elle n’en est que différente.

Avec l’invasion des barbares et la chute de l’empire romain, nous entrons dans une longue période de bouleversement et d’instabilité. Durant cette époque d’effondrements, de catastro-

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plies, cle chocs sanglants, de destruction aveugle, l’histoire, comme toutes les autres branches du savoir humain, subit une éclipse. On a même la douleur de constater que plusieurs grandes oeuvres des siècles classiques n’y sont pas plus respectées que les statues et les monuments des maîtres de l’art ancien. Et l’on déplore de ne pouvoir plus étudier par exemple qu’un Tacite et un Tite-Live mutilés et incomplets.

Cependant du chaos des invasions naît un nouvel ordre de choses. Les nations modernes se forment d’éléments multiples. Graduellement l’Europe prend la physionomie et la figure qu’elle gardera pendant des siècles. Et l’on assiste à un réveil intellectuel auquel on a trop longtemps refusé de rendre justice. Bien avant l’âge auquel on a donné le nom de Renaissance, il y a eu une renaissance de la science, des lettres et des arts. Dès le douzième et le treizième siècles, la poésie, la philosophie, l’architecture, brillèrent d’un vif éclat. Mais nous devons reconnaître que l’histoire, j’entends la grande histoire, n’avait pas encore retrouvé sa voie. Le Moyen-Age a eu de véridiques et savoureux chroniqueurs, tels que Villehardouin, Joinville, Froissant, Philippe de Comines, il n’a pas eu d’historiens. A vrai dire il faut nous rendre jusqu’au dix-septième siècle pour trou-

ver des noms et des oeuvres qui nous permettent d’étudier le sujet particulier qui nous occupe. Laissant de côté, pour être plus rapide, les hommes de second plan, nous arrivons à la grande figure de Bossuet. Historien, et de la plus haute stature, il l’a été, comme il a été prestigieux orateur, publiciste puissant, controversiste redoutable, philosophe et théologien pro fond. Nous n’avons qu’à prononcer le titre de cette oeuvre magnifique, le Discours sur l’histoire Universelle, pour évoquer la pensée d’une incomparable synthèse, où la suite et l’enchaînement des époques, des religions et des empires, se déroule en un tableau saisissant de grandeur et de vie. Jamais l’histoire n’a parlé un plus admirable langage. Je ne saurais résister au désir de vous faire entendre quelques accents de cette parole, la plus éloquente peut-être que le monde ait connue. Bossuet est arrivé au terme de la course qu’il s’est assignée à travers les siècles et les évolutions de l’humanité. Et, se recueillant un moment, jetant son regard d’aigle sur ce vaste champ de fluctuations et de transformations des Etats et des peuples, il s’écrie: “Ce long enchaînement des choses particulières qui font et défont les empires dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes ; il a tous les

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coeurs en sa main, tantôt il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants? Il fait marcher l’épouvante devant eux et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs ? Il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance; il leur fait prévenir les maux qui menacent les Etats, et poser les fondements de la tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine toujours courte par quelque endroit, il l’éclaire, il étend ses vues, et puis il l’abandonne à ses ignorances; il l’aveugle, il la précipite, il la confond par elle-même; elle s’enveloppe, elle s’embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours

infaillible . Ne parlons plus de hasard, ni

de fortune ; ou parlons en seulement comme d’un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l’égard de nos conseils incertains, est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c’est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte tout concourt à la même fin; et c’est faute d’entendre le tout que nous trouvons du hasard ou de l’irrégularité dans les rencontres particuliè-

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res . . C’est pourquoi tous ceux qui gouver¬

nent se sentent assujettis à une force majeure. Ils font plus ou moins qu’ils ne pensent, et leurs conseils n’ont jamais manqué d’avoir des effets imprévus. Ni ils ne sont maîtres des dispositions que les siècles passés ont mises dans leurs affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l’avenir, loin qu’ils le puissent forcer. Celui-là seul tient tout en sa main qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n’est pas encore, qui préside à tous les temps et prévient tous

les conseils . En un mot il n’y a point de

puissance humaine qui ne sert malgré elle à d’autres desseins que les siens.”

Je sais bien que la conception grandiose de Bossuet a été très discutée de nos jours. L’école qui veut banir la Providence des affaires de ce monde s’est insurgée contre ce qu’elle a appelée “l’histoire providentielle.” Le cadre que nous nous sommes tracé ne nous permet pas de descendre sur ce terrain. N’en déplaise aux contradicteurs, il n’en est pas moins manifeste que le discours sur l’histoire universelle reste l’un des plus magnifiques efforts du génie historique. Mais qu’est-ce qui le caractérise surtout? C’est incontestablement l’art de la composition et de l’exposition, et le mouvement qui en fait une oeuvre vivante. On ne saurait sans injustice refuser à Bossuet l’érudition. Elle

était chez lui vaste et profonde. Versé dans l’antiquité grecque et romaine et dans la science biblique, il possédait une somme de connaissances vraiment prodigieuse. C’était sur ces fortes assises que s’appuyait son incomparable éloquence. Mais ce don souverain éclipsait chez lui tous les autres. Et dans le discours si fortement conçu, si remarquable par l’ordonnance parfaite et l’érudition que l’on y voit brillei, c’est encore et pardessus tout le souffle oratoire qui prime. A ce titre c’est donc indéniablement et principalement une oeuvre d’art.

Vers le temps même où Bossuet la composait pour l’instruction du Dauphin, fils du Roi-Soleil, grandissait en Italie un homme destiné à remplir une carrière plutôt modeste, mais aussi à marquer ultérieurement une date dans les annales de l’histoire universelle. Giovanni Battista Vico, né à Naples en 1668, après avoir exercé plutôt péniblement les fonctions de professeur, publiait en 1725 un ouvrage intitulé “ Principes d’une science nouvelle Cette science nouvelle, c’était l’histoire, mais l’histoire considérée comme une démonstration de lois inéluctables, régissant les civilisations actuelles, comme elles ont régi les civilisations évanouies, et comme elles régiront les civilisations futures. Un trait commun le rapprochait de Bossuet. Il proclamait la Providence la raison

d’être suprême, tout en affiimant que son action se renfermait dans d’étroites limites. D’après lui “l’histoire n’est qu’un éternel recommencement. Trois époques la composent: l’âge divin, qui est l’époque des dieux et des mythes; l’âge héroïque qui est le règne des héros et de la barbarie; l’âge humain qui est l’époque de la civilisation.” Et le cycle ainsi décrit, cette sorte de rotation fatidique se poursuit et se poursuivra à travers les siècles. L’oeuvre de Vico était, à certains égards, remarquable. Des évènements du passé, des annales de l’humanité, elle prétendait dégager des lois, elle formulait un système. Comme l’indiquait son titre, elle essayait d’ériger l’histoire en science, et c’était une nouveauté qui devait fixer l’attention des écrivains et des penseurs. C’est à propos de Yico qu’on prononça pour la première fois, croyons-nous, ce mot: “la philosophie de l’histoire.”

Cependant, il ne semble pas que son livre ait exercé sur ses contemporains une forte influence. Cette philosophie de l’histoire, dont elle contenait un exposé, ne paraît guère avoir inspiré, par exemple, les oeuvres de Montesquieu et de Voltaire. Les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains, du premier, le Siècle de Louis XIV, l’Essai sur les moeurs et le Charles XII, du second, n’ont rien em-

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prunté anx théories du publiciste italien,. L’un et l’autre ont fait de l’histoire philosophique. Ni l’un ni l’autre n’ont fait de l’histoire scientifique, dans la rigueur de l’expression. Nous devons ajouter cependant que Montesquieu historien l’emporte sur Voltaire par la méthode qu’il a suivie, et que ses jugements sont moins empreints de partialité. Il serait injuste toutefois de refuser à Voltaire toutes les qualités que l’on désire rencontrer chez un écrivain d’histoire. Il en possède assurément quelquesunes, et de précieuses, telles que la clarté, la rapidité du récit, l’élégance et la correction du style. Mais, spécialement dans son Essai sur les moeurs, sa partialité et son parti pris sont trop manifestes. Sous prétexte de faire de l’histoire, il fait de la polémique à jet continu. Voilà pourquoi son oeuvre ne peut être considérée comme une oeuvre de science, mais qu’elle doit être tenue pour une oeuvre de combat. Cela ne nous empêche pas de reconnaît re que Volt aire, pour composer son Siècle de Louis XIV, son Charles XII, et son Essai, a fait un grand effort d’érudition. Et ceci s’applique aussi bien à Montesquieu pour ses Considérations et son Esprit des Lois. Mais il importe de distinguer entre l’érudition et la critique. L’érudition amasse les faits, les documents, les autorités. La critique en opère le triage, la vérification, l’a-

nalyse. Elle les pèse, elle les mesure, elle les scrute, pour établir leur valeur comparative et déterminer le degré de leur force probante. Il faut bien l’admettre, cette critique des autorités ne se rencontre guère cliez les historiens avant le XIXe siècle.

Ce siècle a été un grand siècle historique. Et celui où nous vivons marche sur ses traces. L’érudition et la critique s’y sont donné la main. Le grands efforts coordonnés et prolongés ont permis de recueillir, de grouper, de classifier, de publier même d’immenses collections de documents, de manuscrits, de cartulaires, de mémoires inédits. Des écoles ont été fondées pour enseigner l’art de déchiffrer les pièces poudreuses et les parchemins hiéroglyphiques que nous ont transmis les générations disparues. Grâce à toutes ces influences et à tous ces secours, l’histoire est devenue véritablement une science. De grandes intelligences y ont consacré leurs plus belles facultés, et lui ont dû le meilleur de leur gloire. Nous ne pouvons que mentionner les plus illustres: Chateaubriand, (1) Augustin et Amédée Thierry, Guizot, Thiers, Michelet ; et plus près de nous, Taine, Gaston

(l) Chateaubriand n’a pas été seulement un grand publiciste, un merveilleux styliste, un admirable (poète en prose. Il avait aussi les dons de l’historien; ses études historiques ont une réelle valeur.

Boissier, Fustel de Coulanges, Albert Sorel, Albert Yandal, Thureau-Dangiu, le duc de Broglie, Henry Houssaye, Anatole Leroy-Beaulieu, Emile Ollivier, Pierre de la Gorce, Ernest Lavisse, Gabriel Hanotaux, Louis Madelin, et multi alii. Tous n’ont pas la même valeur. Quelques-uns ont produit des oeuvres que déparent la passion politique ou l’hostilité religieuse. Mais la plupart ont joint à la patiente documentation la consciencieuse critique des autorités. Et ils ont ainsi fait de l’histoire scientifique.

On me demandera peut-être: “Mais enfin qu’entendez-vous précisément par cette expression? Qu’est-ce que “l’histoire scientifique” et en quoi se différencie-t-elle véritablement de l’autre?” L’histoire scientifique est celle qui s’évertue à trouver, à établir la certitude dans les faits, dans les circonstances, les conditions politiques et sociales, au milieu desquelles ils se sont produits. Elle ne saurait toujours y réussir, mais elle doit s’efforcer d’atteindre cet objectif. Extraire des documents la vérité exacte, la découvrir parmi l’accumulation des textes, des traditions, des témoignages; la dégager des nuages que la légende, le mensonge, les affirmations contradictoires, l’exagération ou l’atténuation ont amoncelés autour d’elle; la faire surgir des ténèbres du passé dont elle était

captive, et la faire briller aux regards de tous dans le rayonnement de sa pure et noble beauté reconquise: telle doit être l’ambition suprême de l’historien digne de sa mission. Pour la réaliser, pour accomplir ce devoir, il lui incombe de s’imposer une sévère discipline intellectuelle, de s’astreindre à une méthode et à des procédés analogues à ceux qui sont de rigueur dans le domaine des recherches et des investigations scientifiques.

Permettez-moi de recourir ici à l’autorité d’un maître. Fustel de Coulanges, déjà nommé, écrit ce qui suit dans l’introduction de son monumental ouvrage, Histoire des institutions politiques de l’ancienne France : “Dans ces recherches je suivrai la même méthode que j’ai pratiquée depuis trente-cinq ans. Elle se résume en ces trois règles : étudier directement et uniquement les textes dans le plus minutieux détail, ne croire que ce qu’ils démontrent, enfin écarter résolument de l’histoire du passé les idées modernes qu’une fausse méthode y a portées.” Et ailleurs: “Il se peut qu’une certaine philosophie se dégage de cette histoire scientifique, mais il faut qu’elle s’en dégage naturellement, d’elle-même, presque en dehors de la volonté de l’historien. Il n’a lui d’autre ambition que de bien voir les faits et de les comprendre avec exactitude. Ce n’est pas dans son

imagination on dans sa logique qu’il les cherche ; il les cherche et les atteint par l’observation minutieuse des textes, comme le chimiste trouve les siens dans des expériences minutieusement conduites. Son unique habileté consiste à tirer des documents tout ce qu’ils contiennent et à n’y rien ajouter de ce qu’ils ne contiennent pas. Le meilleur des historiens est celui qui se tient le plus près des textes, qui les interprète avec justesse, qui n’écrit et ne pense que d’après eux.(1)” L’étude directe et approfondie des textes, la mise au jour des démonstrations qui s’en dégagent normalement et logiquement, voilà donc en quoi consiste, d’après ce maître, le traitement scientifique de l’histoire. Dans le même ordre d’idées, un autre historien, Taine, insiste plus particulièrement sur la nécessité des procédés de critique au moyen desquels l’historien doit mesurer la valeur de ses textes et vérifier leur autorité. Dans la partie de son Essai sur Tite-Live intitulée: L’histoire considérée comme une science, il condense sa thé'orie dans cette formule frappante: “Le critique choisit, il amasse, il doute, il prouve, il prouve ses preuves.” Puis, développant sa pensée, il ajoute : “L’amour de la vérité enfante l’amour

(l) Fustel de Coulanges; Histoire des Institutions politiques de l’ancienne France , La Monarchie Franque , pp. il,

de la preuve, et voilà le critique qui la poursuit, non avec le zèle paisible d’un juge impartial, mais avec la sagacité et l’opinâtreté d’un chercheur passionné . Il traverse tous les docu¬

ments pour aller d’abord aux sources incorruptibles. Il ne laisse échapper aucun témoin, récent, ancien, entier, mutilé; formules, monnaies, études, traditions; le texte le plus ingrat dévoile souvent un trait d’un caractère, ou les débris d’une institution. Ce- n’est qu’en voyant tout qu’on peut saisir la vérité originale et tout prouver. Mais les preuves elles-mêmes seront vérifiées. Le critique sait que les hommes ont la faculté de mentir et qu’ils en usent; qu’on ment non-seulement le sachant et à dessein mais par une partialité involontaire et sans claire conscience du mensonge; que d’ailleurs, un auteur, sans vouloir tromper, altère les faits, soit parce qu’ils les a mal vus, soit parce qu’il ne les a pas compris; que rien n’est plus rare qu’un esprit assez droit pour tout dire, assez flexible pour tout entendre, et qu’à travers tant de mains infidèles ou grossières, la vérité, chaque jour déformée, nous arrive semblable à l’erreur. C’est pourquoi il veut que chaque auteur vienne devant lui justifier son témoignage, lui dise dans quel temps, dans quel pays il a vécu, comment il a recueilli les faits, s’il a contrôlé les documents. Il exige qu’il se mette d’accord

avec lui-même et avec les autres. Puis il le suit,

il le corrige à chaque instant . il mesure sa

sagacité et sa bonne foi.” Ces citations nous font assez exactement comprendre ce que les historiens modernes ont entendu par l’histoire scientifique.

Il y a peut-être quelque exagération dans les formules que nous venons de lire. Il y en a certainement dans cet autre passage emprunté au même ouvrage de M. Taine : ‘ ‘ Considérez

l’historien qui traite l’histoire comme elle le mérite, c’est-à-dire en science. Il ne songe ni à louer ni à blâmer; il ne veut ni exhorter ses auditeurs à la vertu, ni les instruire dans la politique. Ce n’est pas son affaire d’exciter la haine ou l’amour, d’améliorer les coeurs et les esprits ; que les faits soient beaux ou laids, peu lui importe; il n’a pas charge d’âmes, il n’a pour devoir et pour désir que de supprimer la distance des temps, de mettre le lecteur face à face avec les objets, de le rendre concitoyen des personnages qu’il décrit, et contemporain des évènements qu’il raconte. Que les moralistes viennent maintenant et dissertent sur le tableau exposé; sa tâche est finie, il leur laisse la place et s’en va.” Nous ne saurions donner notre adhésion complète à cette manière d’envisager le devoir de l’historien. Nous n’estimons pas qu’il doive se désintéresser à ce point de la

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moralité des actes qu’il raconte. Il doit être impartial assurément. L’impartialité rigoureuse est une des lois de l’histoire. Mais cela ne signifie pas qu’il doive être impassible. En le lisant il faut qu’on sente qu’il méprise le vice et honore la vertu.

Ces réserves faites, nous croyons que cette manière d’écrire l’histoire suivant des procédés plus scientifiques a été l’un des progrès dont peut se glorifier l’école contemporaine. Les -oeuvres historiques du dix-neuvième siècle se recommandent incontestablement par une documentation et par une critique bien supérieures à celles que l’on rencontre dans les oeuvres des âges précédents. Et de ce point de vue l’affirmation de Fustel de Coulanges est vraie. L’histoire, comme il l’a pratiquée, de même qu’un grand nombre d’historiens de nos jours, cette histoire est une science.

Mais n’est-elle, ne doit-elle être que cela? L’on ne saurait admettre, nous semble-t-il, la négation catégorique de l’éminent historien, lorsqu’il décrète que l’histoire n’est pas un art. Nous savons bien que sa manière de voir a rencontré beaucoup d’adhérents. On peut lire dans une histoire récente de la littérature française la péremptoire déclaration suivante: “L’histoire est complètement sortie de la littérature. Il semble même aux historiens actuels que ce soit

la condition même de son progrès. Ils craignent que les dons littéraires ou le désir de plaire ne soient pour le savant un danger ou une tentation.” Véritablement cette expression d’opinion semble quelque peu paradoxale. Et ce n’est pas au moment où la littérature française est honorée par le talent et les oeuvres d’historiens et d’écrivains comme Louis Madelin, Pierre de la Gorce, Gabriel Hanotaux et beaucoup d’autres, qu’elle peut sommairement consigner l’histoire à sa porte.

Ce qui est vrai, ce qui est manifeste, c’est que l’histoire est et doit être à la fois un art et une science. Nous trouvons cet avis excellemment exprimé dans un article de l’Encyclopédie britannique, consacré à la littérature anglaise. Voici ce que l’auteur, M. Pollard, professeur d’histoire à l’université de Londres, écrit à ce sujet: “The latest controversv about history is whether it is a science or an art. It is, of course, both, simply because there rnust be science in every art and art in every science. The antit.hesis is largely false ; science lavs stress on analysis, art on synthesis. The historian mnst apply iscientific methods to lus materials and artistic methods to his results; lie must test his documents and then turn thern into literat.ure.(1) ”

(l) Encyclopaedia britannica, 1 9 1 1 , t. 9, p. 587.

On ne pourrait mieux dire. Il est de toute évidence que la recherche scientifique de la vérité ne saurait exclure l’usage des dons artistiques dans la mise en oeuvre des matériaux obtenus. “L’art est l’achèvement de la science . L’artiste dans l’historien n’est pas sé¬

paré du savant. Les deux génies s’entr’aident, ou plutôt il n’y en a qu’un qui tantôt prépare et raisonne, tantôt achève et raconte, et appliqué deux fois au même objet, y découvre par la même clairvoyance, d’abord, la vérité, puis la vie. Car prenons dans l’histoire les diverses parties de l’art, on verra qu’elles ne sont parfaites que par la perfection des diverses parties de la science, et que la science achevée produit d’elle-même l’art accompli. (2) ”

Il serait superflu de disserter longuement pour établir cette vérité. Aussi bien elle s’est manifestée de nos jours d’une manière éclatante dans les oeuvres d’historiens qui commandent l’admiration universelle. Nous pourrions en nommer un grand nombre. Bornons-nous à signaler deux historiens de langue anglaise et deux historiens de langue française, Macaulav et Parkman, le duc de Broglie et Henry Houssave.

Macaulay s’était préparé par un labeur in-

tense à écrire son histoire d’Angleterre. 11 avait fouillé toutes les bibliothèques et scruté toutes les archives. Il avait visité les lieux témoins des évènements mémorables qu’il voulait raconter. Puis, prenant la plume et faisant appel à sa riche culture littéraire, à sa belle ima gination, à sa verve oratoire et poétique, il produisit un ouvrage qui, malgré ses quelques taches, reste l’un des plus beaux monuments de la littérature anglaise. Lisez le récit de l’aventure coloniale où la compagnie du Darien engloutit tant de capitaux, tant de vies humaines et tant d’illusoires espérances. Tous les détails en sont rigoureusement authentiques. L’imagination de l’auteur n’invente rien. Mais elle lui fait retracer en traits inoubliables cette lamentable histoire. On se sent littéralement empoigné à la lecture de cette narration rapide et dramatique. C’est émouvant- et captivant parce que c’est- vivant et vrai.

Que dirons-nous de Parkman? N’est-ce pas un lieu commun que de saluer en lui à la fois l’érudit et l’artiste. Les réserves que nous sommes forcés de faire sur certaines parties de son oeuvre ne sauraient nous empêcher de louer chez lui l’heureuse combinaison de la documentation la plus riche avec la puissance d’évocation et de coloris la plus merveilleuse.

Voici maintenant un historien différent de

ceux que nous venons de mentionner, par la formation philosophique et religieuse, mais chez qui l’on retrouve la même alliance de la précision scientifique et de la beauté littéraire. La série d’ouvrages du duc de Broglie, sur les évènements diplomatiques et militaires qui ont marqué en Europe la période centrale du dixhuitième siècle, atteste une étude approfondie et scrupuleuse des documents, des pièces d’archives, des correspondances secrètes. Et, contrairement à d’autres historiens, l’auteur de ces livres attachants, Le secret du roi, Frédéric Il et Louis XV, L’Alliance autrichienne, etc., semble vouloir dissimuler à ses lecteurs la forte armature documentaire sur laquelle s’appuie solidement son édifice historique. Mais on sent bien qu’elle y est et que chaque fait affirmé a pour garant d’inattaquables textes. Cette manière est peut-être moins satisfaisante pour le critique professionnel. Cependant, elle n’infirme pas l’autorité scientifique de l’écrivain, et d’autre part elle donne une plus libre allure a son style. La forme littéraire chez le duc do Broglie égale la sûreté d’information. Rappelons simplement l’admirable récit de la bataille de Fontenoy, et la célèbre page, la page frémissante et vibrante qui la termine, éloquent hommage de la France nouvelle aux gloires de la France d’autrefois.

Plus près de nous encore nous pouvons saluer dans la personne d’Henry Houssaye un autre exemple de ce dualisme fécond, grâce auquel Part de la composition et de l’exposition met en pleine valeur les fruits de la recherche scientifique. On a pu dire du Mil huit cent quatorze de cet historien qu’il ne s’y rencontre pas cinq lignes dont la substance n’ait été extraite d’une pièce d’archives. Et cependant, quel charme puissant, quelle vie débordante se dégagent de cette oeuvre magistrale. On ne saurait lire sans un émoi au coeur les pages angoissantes où l’auteur retrace les douloureux épisodes qui marquèrent la fin de l’épopée impériale, l’agonie de l’Aigle, ses derniers battements d’ailes, enfin sa chute aux portes de Paris après les sursauts suprêmes de la campagne de France.

Ces illustres exemples démontrent surabondamment, nous semble-t-il, que l’histoire est un art en même temps qu’une science, qu’elle ne saurait être bannie de la littérature, pas plus qu’elle ne devrait être dissociée des disciplines scientifiques.

Art et science, vérité et beauté, voilà les deux foyers de l’histoire; voilà l’idéal vers lequel doivent tendre tous ceux chez qui s’éveille la vocation historique. Hélas ! nous le savons, dans notre Canada, dont les annales offrent pourtant une matière si féconde, jusqu’ici ce dualisme

harmonieux n’a guère été réalisé. Comme autrefois nos ancêtres, nos écrivains d’histoire ont dû d’abord faire oeuvre de découvreurs et de défricheurs. Ils ont dû appliquer leurs efforts à déblayer le terrain, à tracer des routes, à poser des jalons. Et, venus trop tôt dans un monde trop jeune, ils se disent, non sans quelque mélancolie, que leur carrière s’est trouvée située dans un âge ingrat. Nul ne comprend mieux qu’eux ce qui manque à leurs oeuvres. S’ils peuvent se rendre le témoignage d’avoir servi, dans une certaine mesure au moins, la science historique, ils ne se dissimulent pas que le commerce intime avec les sources et la persistante fréquentation des archives ne suffisent pas pour faire d’un travail d’érudition une oeuvre d’art. Mais une consolation leur reste. Ils voient poindre une aurore. Ils ont jeté dans le sol une semence que le jour prochain verra germer et s’épanouir. A la génération nouvelle, l’honneur de la moisson! Celle qui va disparaître a peiné pour dégager les sources, pour les rendre accessibles, pour orienter les chercheurs vers la documentation sûre et consciencieuse, pour exhumer des catacombes la vérité. Celle qui vient aura la joie de lui donner un vêtement de lumière et de beauté. Et au Canada, comme dans les pays de culture plus ancienne, notre admirable histoire, recevant de la science et de

l’art un double rayonnement, pourra s’enorgueillir d’être l’une des provinces les plus nobles et les plus florissantes de notre littérature nationale.

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