LE TROISIEME CENTENAIRE DE L’ARRIVEE DES JESUITES AU CANADA
Discours prononcé à l’université Laval, le 22 juin 1925,
Eminence, (1)
Mesdames, Messieurs,
Le 15 juin de l’an de grâce 1625, la quinzième année du règne de Louis XIII et la deuxième du gouvernement de Richelieu, un vaisseau de France, doublant la pointe de l’île d’Orléans, venait mouiller dans cet “affourc d’eau bel et profond’’ dont avait parlé Jacques Cartier, à quelques encnblures du rivage où s’élevait l’habitation érigée par Champlain en 1608. Les hivernants de Québec, accourus sur la grève du Cul-de-Sac, voyaient descendre du navire, au milieu d’un groupe de matelots, d’employés et de manoeuvres, cinq hommes vêtus de longues robes noires, et portant à leur ceinture des cha-
(l) Son Eminence le Cardinal Bégin, archevêque de Québec.
pelets de bois. Ces personnages, dont l’arrivée semblait produire une sensation profonde, s’appelaient Charles Lalemant, Ennemond Masse, Jean de Brébeuf, François Cliarton et Gilbert Burel. Ils appartenaient à la compagnie fameuse, fondée quatre-vingt-onze ans auparavant par Ignace de Loyola, pour travailler à la diffusion de l’Evangile et à l’éducation de la jeunesse. C’étaient des jésuites. Et il venaient se livrer à l’oeuvre de christianisation et de civilisation, poursuivie par Champlain, depuis dix-sept ans, au milieu de tant d’obstacles, d’épreuves, de contradictions et de périls, pour fonder une France nouvelle sur les bords du Saint- Laurent. Cette oeuvre, d’autres fils du Christ et de la France y avaient déjà consacré leurs efforts. Il y avait dix ans que les Récollets dépensaient leur zèle auprès des peuplades sauvages et de la pauvre colonie embryonnaire qui périclitait misérablement, sans cesse menacée de périr par l’hostilité barbare, les rivalités sectaires et les cupidités commerciales. Désespérant de suffire à la tâche, ils avaient appelé à leur aide ces collaborateurs choisis, qui, déjà, dans la mission de l’Acadie, avaient travaillé à !a vigne du Seigneur. Et ceux-ci, dont les désirs ardents avaient devancé cet appel, accouraient prendre leur part de dévouement, de luttes et de labeurs.
A ce moment, Québec méritait à peine le titre cle bourgade. Sa population n’était que de soixante Européens, exposés à toutes les privations que pouvaient imposer la difficulté et l’incertitude du ravitaillement. L’humeur fantasque et la perfidie des tribus sauvages étaient une source de péril perpétuel. La mauvaise volonté des compagnies de trafic entravait le peuplement et le développement de la colonie naissante et mourante à la fois. Champlain consumait ses forces et ses énergies en d’incessantes traversées d’océan et en des assauts réitérés auprès de la cour et des grands, des commerçants et des armateurs, pour arracher à l’indifférence, à l’inertie, aux intérêts divergents, les adhésions et les concours nécessaires à l’exécution de ses nobles desseins.
Telle était, à larges traits, en 1625, la situation du précaire établissement auquel on commençait pourtant à donner le grand nom de Nouvelle-France. ,
Cette situation allait empirer encore. Après quatre ans de travail et de peines, les difficultés allaient s’accroître et les secours décroître. En 1629, les complications politiques et les conflits européens venaient infliger leur contrecoup désastreux à la petite colonie abandonnée et affamée. Québec tombait entre les mains de capitaines calvinistes au service de l’Angleter-
re, et l’oeuvre à peine ébauchée s’effondrait. Mais il y avait sans doute en elle un ferment d’immortalité! Champlain était un de ces idéalistes agissants qui ne veulent jamais s’avouer vaincus. Sa conception grandiose d’une France transatlantique était trop belle pour qu’il en abandonnât la réalisation. Instances, démar ches, mise en oeuvre de toutes les influences et de toutes les activités, rien ne fut épargné par lui pour ressusciter la colonie laurentienne. Et, pendant qu’il prodiguait ses efforts, un concours silencieux les secondait. Du fond des couvents et des monastères, de ferventes supplications montaient vers le ciel pour obtenir la reprise de la mission canadienne. Les Jésuites priaient et faisaient prier. Chez les Ursulines et les Carmélites de Paris, on communiait tous les jours à cette intention. Après trois ans, efforts et prières étaient couronnés de succès. Le drapeau de la France était arboré de nouveau sur le “rocher de Québec”, et les Jésuites venaient reprendre la tâche apostolique interrompue depuis 1629. Les PP. Lejeune et de Noue, arrivés en 1632, étaient rejoints l’année suivante, par les PP. Masse et de Brébeuf, puis par les PP. LeMercier, de Quen, Pijart, Garnier, Ragueneau, Jogues, et plusieurs autres. En 1638, la mission canadienne comprenait tren-
te-quatre pères et frères de la Compagnie de J ésus.
A quel puissant attrait obéissaient ces hommes, en traversant les mers et en orientant leur vie vers nos régions incultes et nos forêts lointaines? Evidemment, leur mobile ne pouvait être ni l’appât du lucre, ni l’amour de la gloire. Ils quittaient un pays auquel tous les charmes, tous les prestiges, toutes les nobles aspirations devaient profondément attacher leur âme, leur esprit et leur coeur. Dans la France de Louis XIII, malgré certaines hostilités et certains conflits, il faisait bon, il était doux de vivre pour des religieux français. C’était la grande époque du renouveau monastique et de l’efflorescence du catholicisme en une multiplicité d’oeuvres admirables et fécondes. Pour nous servir des expressions d’un célèbre historien, “c’était l’ère des grandes créations, précédant l’ère des grands hommes.” La sainteté se manifestait sous les traits d’une pléiade d’hommes et de femmes d’élite dont l’action bienfaisante a traversé les siècles. Saint François de Sales et sainte Jeanne-Françoise de Chantal fondaient la Visitation. Le vénérable M. Olier créait la savante et pieuse compagnie de SainLSulpiee. M. de Bérulle instituait l’Oratoire. Saint Jean Eudes organisait la congrégation dont le nom perpétue sa mémoire. Le prêtre humble et glo-
rieux qui s’est appelé Vincent de Paul faisait atteindre à la charité chrétienne des hauteurs d’une sublimité inouïe. Et pendant ce temps, les disciples d’Ignace de Loyola, s’associant à toutes ces oeuvres, formant des sujets pour tous ces dévouements, “préparaient dans leurs collèges le siècle de Louis XIV.” Leurs maisons voyaient accourir l’élite de la jeunesse française. Nommons simplement leurs institutions les plus célèbres, le collège de Clermont à Paris, qui, en 1627, comptait dix-huit cents élèves; ceux de Rouen, de Rennes, d’Amiens, de la Flèche, qui en avaient respectivement dix-neuf cent soixante-huit, quatorze cent quatre-vingtquatre, quatorze cent trente, treize cent cinquante. Dans la seule province de Paris, les Pères donnaient l’éducation à treize mille cent quatre vingt-quinze élèves. Et l’on pouvaient relever sur leurs catalogues les plus beaux noms de France, tels que ceux d’Armand de Bourbon, prince de Conti, du prince de Savoie-Nemours, de Louis de Bourbon, futur prince de Condé, le héros de Rocroy, de Fribourg et de Lens. Se vouer à ces oeuvres, se consacrer à cette attachante vocation, former des âmes et des intelligences qui feraient la gloire de l’Eglise et de la patrie, prendre généreusement sa part dans le mouvement d’ascension glorieuse qui allait porter la France à la tête de l’Europe et des
nations chrétiennes, ce devait être une ambition légitime et une captivante perspective.
Pourquoi les Lalemant, les Brébeuf, les Noue, les Masse, les Jogues, n’y auraient-ils pas fixé leurs regards et livré leur coeur? Eh bien, non, ils ne se laisseront pas retenir par ces liens si puissants. Ils renonceront à tout ce que peut leur promettre de satisfaction généreuse la noble et religieuse carrière qui ouvre devant eux ses larges avenues. Us diront adieu à la douce France et aux maisons bénies où fleurissent, dans une paix studieuse, les sciences et les lettres. Ils se sépareront de leurs parents, de leurs amis, de leurs fils intellectuels. Us sacrifieront les jouissances de l’esprit, le commerce des intelligences, les douceurs de la civilisation, pour traverser l’Océan hasardeux et aller chercher là-bas la pauvreté, la souffrance, l’abandon, les tortures peut-être et la mort.
Ah! c’est qu’ils avaient au coeur un grand amour, l’amour du Christ et des âmes qu’ils voulaient conquérir et présenter au Maître divin dont ils portaient le nom comme un drapeau sacré. C’est aussi qu’ils voulaient faire briller, avec le flambeau de l’Evangile, les lumières de la civilisation chez les peuplades barbares qui, depuis tant de siècles, grandissaient et mouraient dans les ténèbres de la mort. C’est qu’ils aspiraient à prolonger dans les régions.
immenses baignées par les flots du Saint-Laurent et de ses tributaires, l’action, l’influence et le rôle bienfaisants de la France.
Christianiser, civiliser, tel était leur mot d’ordre, et en consacrant à son exécution toutes le3 énergies de leur être, ils faisaient acte d’apôtres et de patriotes.
Leur oeuvre, leurs travaux, leurs immolations, sont trop connus pour que je m’attarde à vous les retracer. Ce qu’ils ont fait dépasse tout ce que l’imagination peut concevoir. Bâtir, défricher, se remettre à l’école pour apprendre péniblement les langues sauvages; entreprendre et poursuivre les plus accablants labeurs; s’enfoncer dans les forêts ténébreuses à la suite des barbares enfants des bois; braver les périls d’une navigation dangereuse sur de frêles embarcations; porter de lourds fardeaux; ensanglanter leurs pieds durant les rudes portages; puis passer de longs mois loin de toute consolation et de tout secours, au milieu de ces tribus farouches, dont les superstitions et les vices rendaient si difficile la conversion au christianisme ; subir les intempéries des saisons, le chaud, le froid, l’humidité; souffrir la faim et la soif; être l’objet des outrages et des mauvais traitements de toutes sortes: voilà une faible esquisse de ce qui fut le partage recherché et choisi par les missionnai-
res de la Nouvelle-France. Mais ceci n’était encore que le prélude.
Souffrir, ce n’était pas assez pour l’ambition des apôtres jésuites; ils voulaient mourir! Sans cesse ils entendaient retentir au fond de leur coeur la sublime parole . Sangms martyrum semen christianorum. Ils voulaient mourir et ils moururent ! Après les années des crucifiants labeurs, vinrent les années désirées des tragédies sanglantes. Et les poteaux de torture se dressèrent ; et les bûeliers flamboyèrent; et les baclies rougies au feu s’enfoncèrent dans les chairs crépitantes; et les crânes scalpés furent arrosés d’eau bouillante; et dans les orbites les yeux crevés firent place aux charbons ardents ; et les doigts mutilés furent broyés et tordus; et les ongles furent arrachés, les lèvres tranchées, les chairs tailladées et grillées, et les corps tout entiers, meurtris de coups, hachés de blessures, furent, des pieds à la tête, transformés en plaie vive. Cependant, du sein de ces effroyables tortures s’élevait la voix des martyrs: “Levons nos yeux en haut, criait Brébeuf, nos âmes seront au ciel pendant que nos corps souffriront ici-bas.” Et Lalemant, s’adressant au vaillant apôtre, dont la force d’âme soutenait la sienne, lui disait: “Voilà, mon Père, que nous sommes donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes.” Scènes de
douleur et d’héroïsme! Pages de sublime épopée ! C’était au prix de ces supplices et de ce sang que le Canada devenait terre chrétienne et
française !
Cependant, tous les missionnaires jésuites n’étaient pas destinés aux palmes glorieuses. L’oeuvre des apôtres et des martyrs devait avoir son corollaire dans celle des éducateurs et des directeurs d’âmes. Durant un siècle et quart, la Compagnie de Jésus s’y dévoua. Le collège de Québec, fondé en 1635, exerça sur la formation de notre petit peuple une influence dont on ne saurait exagérer les bienfaits. Et d’autre part, dans les fonctions diverses du ministère sacré, ces religieux furent pour notre clergé des auxiliaires dont le dévouement ne se démentit jamais. Dans la chaire, au confessionnal, au chevet des malades, aux grilles de nos monastères, leur zèle se dépensa sans relâche et sans mesure. Missionnaires, éducateurs, prédicateurs, directeurs, ils ne récusèrent aucun labeur et se donnèrent totalement au service du Canada français.
Nous savons bien que parfois s’éleva contre eux la voix du dénigrement. Certains hauts fonctionnaires, certains administrateurs et certains libellâtes proférèrent à leur adresse des critiques, qui peuvent se résumer sous ces trois chefs. On leur reprocha tour à tour de ne pas.
franciser les sauvages, de se livrer au commerce, et d’être les trop fermes soutiens de Mgr de Laval dans sa lutte contre la traite de l’eau-devie. Examinons rapidement ces griefs.
La francisation des sauvages, désirée par Colbert, Talon et Frontenac, était irréalisable. Les Jésuites s’y employèrent avec ardeur, mais sans obtenir de succès réels et durables. La vénérable Mère Marie de l’Incarnation écrivait en 1668: “C’est une chose très difficile, pour ne pas dire impossible, de franciser ou de civiliser les sauvages, nous en avons l’expérience plus
que tout autre . Monseigneur notre prélat
entretient en sa maison un certain nombre do jeunes garçons sauvages et autant de Français, afin qu’étant élevés et nourris ensemble, les premiers prennent les moeurs des autres et se francisent. Les Révérends Pères font de même; messieurs du séminaire de Montréal vont imiter. Et quant aux filles, nous en avons de sauvages, avec nos pensionnaires françaises pour la même fin. Je ne sais à quoi tout cela se terminera, car pour vous parler franchement, cela me paraît très difficile. Depuis tant d’années que nous sommes établies en ce pays, nous n’en avons pu civiliser que sept ou huit qui aient été francisées ; les autres, qui sont en grand nombre, sont toutes retournées chez leurs parents, quoique très bonnes chrétiennes. La vie sauva-
ge leur est si charmante à cause de sa liberté, que c’est un miracle de les pouvoir captiver aux façons d’agir des Français.” Parlant de cette francisation au sujet de laquelle on reprochait aux Jésuites de ne pas montrer assez de zèle, Garneau fait cette constatation: “Toutes les tentatives échouèrent, et on abandonna un projet qui ne présentait que des dangers, parce que la barbarie est aussi tenace que la civilisation dans ses usages.”
Passons au second grief. Les Jésuites se livraient au trafic. Ils étaient commerçants, et, suivant quelques accusateurs haineux, ils étaient plus commerçants qu’apôtres. Ceci fut écrit. On lit dans un document secret, qui nous est cependant parvenu: “Ces missionnaires songent autant à la conversion du castor qu’à celle des âmes.” Les Jésuites du Canada connaissaient ces accusations. Leurs supérieurs de France et de Rome, qui en avaient été saisis, leur demandèrent à plusieurs reprises d’y répondre. Et ils y répondirent toujours victorieusement. Ecoutez le P. Lejeune repoussant cette calomnie, dans un cri d’indignation légitime: “Quoi donc? des hommes qui ont quitté plus de biens au monde qu’ils n’en sauraient espérer dans les imaginations de ces calomniateurs, se seront finalement résolus de changer la France en Canada, pour y venir chercher
deux ou trois peaux de castor et en trafiquer à l’insu de leurs supérieurs; c’est-à-dire aux dépens de leur conscience et de la fidélité qu’ils doivent à Celui pour lequel imiter ils se sont réduits à ne pouvoir pas disposer librement d’une épingle! Crédité posteri! Au plus, je sais mauvais gré à toute cette très honorable Compagnie de la Nouvelle-France, si elle aperçoit quelque chose de semblable en nous, et le dissimule.”
La Compagnie de la Nouvelle-France n’avait rien à dissimuler. Plus intéressée que toute autre dans cette question de commerce, elle devait donner aux missionnaires du Canada un témoignage décisif, dans lequel elle disait: “Il est faux que les Pères de la compagnie de Jésus aient aucune part au commerce de pelleteries qui se fait dans le Canada. En foi de quoi leur déclaration a été signée des dits directeurs et associés, et scellée du sceau de la dite compagnie, à Paris, 1er décembre 1683.”
Reste le plus grand crime commis par les Jésuites. Ils ont appuyé énergiquement Mgr de Laval dans sa lutte contre le meurtrier trafic de l’eau-de-vie. Ici, le respect de la vérité nous oblige à admettre que cette accusation était fondée. Oui, les Pères de la Compagnie de Jésus ont puissamment secondé les efforts du grand évêque pour enrayer le fléau qui faisait
tant de ravages. Devant les maux, les désordres, les scandales engendrés par le commerce des boissons enivrantes avec les sauvages, Mgr de Laval s’était vu forcé de recourir aux armes spirituelles. Il avait décrété le refus des sacrements envers ceux qui violeraient ses ordonnances. Le clergé séculier et régulier n’avait qu’une voie à suivre, celle que commandait la discipline ecclésiastique. L’évêque prescrivait le refus des sacrements ; les prêtres ne pouvaient y admettre les coupables obstinés. Le devoir était clair et impérieux. Dans l’Eglise, plus encore que dans toute société purement humaine, parce que l’Eglise est divine, quand l’autorité parle, il faut obéir. Et ceux qui sont les ministres de cette autorité doivent obéir avant tous les autres. Il ne leur appartient pas d’atténuer, d’affaiblir, d’éluder, de fausser les ordres reçus. (S’ils le font, ils trahissent. Les Jésuites ne trahirent pas. Ils ne trahirent pas, parce qu’ils étaient vraiment prêtres. Ils ne trahirent pas, parce qu’ils étaient vraiment religieux. Ils ne trahirent pas, parce qu’ils appartenaient à cette milice que des voix hostiles devaient appeler ‘‘les janissaires de l’Eglise”, lui décernant ainsi, sans le vouloir, au lieu d’un titre d’opprobre, un titre d’honneur. Janissaires de l’Eglise, c’est-à-dire corps d’élite, corps intrépide, corps fidèle entre tous, qui, dans les
DISCOURS BT CONFÉRENCES
grandes crises, dans les grandes batailles, aux heures critiques et décisives, meurt et ne se rend pas.
Mais ce n’est pas simplement l’esprit d’obéissance et de discipline qu’il faut louer chez les Jésuites dans l'appui qu’ils donnèrent à Mgr de Laval contre les souteneurs du trafic alcoolique. Il faut saluer en eux les soldats d’une cause religieuse et nationale. La traite de l’eau-de-vie était un fléau pour la Nouvelle-France. Elle abrutissait les sauvages, et démoralisait les Français. Elle paralysait la colonisation et infligeait à notre petit peuple une déperdition désastreuse d’énergie virile. Aucun avantage commercial ne pouvait compenser de tels maux. En essayant de les prévenir, Mgr de Laval agissait comme un grand évêque et un grand patriote. Et les Jésuites, en lui donnant tout leur concours, ont mérité de partager l’hommage que lui doivent et que lui décernent l’histoire et la postérité !
Mesdames et Messieurs, voilà l’oeuvre apostolique, voilà l’oeuvre sociale et nationale accomplie par les Jésuites dans la Nouvelle-France, jusqu’à l’heure, marquée dans les décrets divins, où notre ancien régime s’écroula pour faire place à un régime nouveau. Comme si leur fortune eût été liée à la nôtre, eux aussi subirent, presque en même temps, un douloureux cata-
clysme, qui, succédant à l’autre, les condamna parmi nous à une longue agonie. Tandis que nous luttions pour la vie, ils mouraient lentement. Et un jour vint où la compagnie de Jésus ne fut plus au Canada qu’un glorieux souvenir. Les années s’écoulèrent, années de combats et d’épreuves pour la nationalité canadienne. Notre survivance, d’abord incertaine, s’affirma graduellement, s’accentua, se manifesta, s’imposa, et finit par devenir un fait non seulement accompli, mais reconnu et accepté. Pendant ce temps, la compagnie de Jésus, de son côté, avait vu des jours plus cléments succéder aux jours d’orage. Après l’ère des bouleversements et des sanglantes hécatombes, vint l’ère des réparations et des restaurations. La société illustre fondée par saint Ignace était bien l’une des institutions qu’il importait de relever. A la voix d’un saint pontife, qui avait connu toutes les extrémités des choses humaines, elle reprit dans le monde son nom et sa mission bienfaisante. Tour à tour l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, la France, virent reparaître au soleil de l’action publique l’Institut dont la destinée semble être d’inspirer à la fois la vénération et la haine. Mais, comme naguère, l’Europe ne pouvait suffire à son zèle. L’Amérique ne devait pas tarder à attirer de nouveau son activité et son ardeur renaissantes. Et dans
cette Amérique, la terre sacrée qui avait bu le sang de ses martyrs sollicitait plus irrésistiblement son coeur.
Cette terre avait changé de nom, mais elle n’avait pas changé d’âme. Elle ne s’appelait plus la Nouvelle-France, mais elle était toujours française et toujours croyante. Un lien mystérieux avait continué de les unir, malgré les événements, malgré les années de deuil et de séparation. Aussi Ibrsqu’en 1842 les Pères de la Compagnie de Jésus, répondant à l’appel d’un saint évêque, foulèrent de nouveau les rives du Saint-Laurent, le Canada catholique tressaillit d’émotion. Tout un passé d’héroïsme et de gloire s’évoquait soudain. C’était comme un recommencement d’histoire, une résurrection où l’action providentielle apparaissait manifeste. Et les grandes figures d’apôtres et de martyrs des Brébeuf, des Jogues, des Lalemant, des Chabanel, des damier, des Daniel, des Goupil, des Lalande, sortant du demi-jour de nos vieilles annales, reparaissaient dans une lumière nouvelle, dans un plus radieux rayonnement.
Pendant que leurs successeurs reprenaient ici leur oeuvre, non plus sans doute en luttant contre la barbarie, mais en se dévouant à l’éducation, au ministère des âmes et de la parole sacrée, les apôtres de nôtre âge héroïque se voyaient l’objet d’une recrudescence d’admira-
tion. Et ainsi, la mémoire vénérée des Jésuites d’autrefois planant sur les labeurs des Jésuites d’aujourd’hui, les oblations sanglantes du passé fécondant les oeuvres saintes du présent, l’anniversaire glorieux du jour où s’effectua l’impérissable alliance des fils de saint Ignace avec le petit peuple canadien-français apparaissait et grandissait à l’horizon. Cet anniversaire mémorable, ce nouveau tricentenaire plein d’émouvantes réminiscences, nous en commençons ce soir la commémoration pieuse. Et voici en même temps qu’à travers l’océan nous parvient l’écho d’une acclamation grandiose. Pendant qu’à Québec, pendant qu’au Canada, nous offrons notre hommage national à ceux qui ont été nos Pères dans la foi, là-bas, à Home, au centre de la catholicité, dans la ville éternelle, l’Eglise notre mère les fait monter sur ses autels. Admirable et sublime coïncidence ! Nous voyons luire le jour tant désiré où les portes du Panthéon catholique s’ouvrent pour les saints de chez nous. Nos martyrs reçoivent l’auréole de la béatification. Et ils la reçoivent au moment même où notre reconnaissance leur décerne la couronne réservée aux bienfaiteurs de la patrie.
Puisse cette double apothéose laisser dans nos âmes autre chose qu’un sentiment d’émotion fugitive. Et puisse-t-elle imprimer dans
nos coeurs un attachement pins profond et plus indestructible à cette foi nationale qui a été notre salut dans le passé, et qui reste notre meilleure promesse d’avenir.
Panégyrique de
M. l'abb;é EDOUARD QUERTIER,
apôtre de la tempérance,
prononcé À Saint-Denis, LE 11 OCTOBRE 1925.
Monseigneur, (1)
Mesdames, Messieurs,
Le 2 septembre 1910, le premier Congrès de tempérance du diocèse de Québec émettait le voen suivant. “ Considérant que M. l’abbé Edouard Quertier, l’un des plus dévoués apôtres de la tempérance en notre pays, fut celui qui conçut la pensée de donner à la lutte anti-alcoolique, comme drapeau, la croix, emblème sacré de notre salut, le premier Congrès de tempérance de Québec émet le voeu qn ’un monument soit élevé à ce digne prêtre, dans la paroisse de Saint-Denis, où il commença sa noble croisade, et où sont gardés ses restes mortels, pour perpétuer la mémoire de ses apostoliques labeurs, et pour ren-
(l) Monseigneur Hai'lé, vicaire apostolique de l’Ontario Nord.
dre hommage à l’inspiration si hante qui détermina l’adoption de la crois comme signe de ralliement dans la campagne contre l’ivrognerie.”
Quinze ans se sont écoulés depuis que ce voeu était formulé au milieu des plus chaleureux applaudissements. Et pendant longtemps une succession de circonstances et d’événements défavorables en ajournèrent l’accomplissement. Cependant, petit à petit, modestement, mais persévéramment, on en préparait la réalisation. Et aujourd’hui, nous avons la joie de saluer, se dessinant dans l’azur du ciel, sur la colline de Saint-Denis, ce monument, si beau dans la simplicité de sa conception et dans la pureté de ses lignes, érigé en l’honneur d’un grand homme, M. Edouard Quertier, premier curé de Saint-Denis, apôtre de la tempérance et bienfaiteur du peuple.
Grand homme, ai-je dit! Oui, et je ne m’en dédis pas. Quelle qu’ait été l’étroitesse du théâtre de son action, il fut grand par la foi, grand par le dévouement, grand par l’éloquence, grand par la flamme apostolique. Sa vie fut grande, parce que tous ces éléments de grandeur en constituèrent la trame magnifique. Et c’est avec le sentiment du devoir accompli envers une noble mémoire que nous inaugurons aujourd’hui ce monument, destiné à perpétuer le souvenir d’un humble curé de campagne, au front
duquel brille la double auréole de l’apôtre et du patriote.
Qu’est-ce que l’apostolat? C’est l’acte d’un homme qui se dévoue à la propagation, à la diffusion d’une religion, d’une doctrine, au service d’une cause. M. Quertier fut un apôtre. Non content d’exercer avec zèle ses fonctions de curé et de pasteur des âmes, il se sentit appelé à une mission plus vaste. Au moment ou il arrivait ici, à Saint-Denis, comme curé, notre province et notre race étaient en proie à un fléau dévastateur. C’était le fléau de l’intempérance. L’abondance régnait en ce temps-là dans nos campagnes, avant la maladie du blé. Les récoltes étaient plantureuses. On a appelé cette époque l’époque des “bonnes années”. Et pendant ces “bonnes années” on festoyait de toutes parts. Les boissons fortes coulaient à flots. Le rhum des îles figurait partout. Dans toutes les veillées, dans toutes les réunions, on se livrait à des libations sans mesure. Et comme conséquence, l’ivrognerie envahissait nos populations, avec tout son cortège d’accidents, de maladies, de ruine, de démoralisation, de crimes même. Le mal devint si grand que nos autorités religieuses et sociales jetèrent un cri d’alarme. On résolut d’organiser une campagne pour combattre le monstre de l’intempérance. Des prêtres zélés se vouèrent à cette tâche. M. Quer-
lier, qui était taillé pour la lutte et qui sentait battre dans sa poitrine un coeur de guerrier chrétien, s’y donna de toutes les ardeurs de son âme. Mais quel drapeau arborer?
M. Quertier se rappela les âges héroïques où un pauvre moine français poussa les soldats de la chrétienté vers les plages de l’Asie, au cri de “Dieu le veut!” pour délivrer le tombeau du Christ. Et, comme Pierre l’Ermite, il proclama que la crois devait être le signe de ralliement de la sainte campagne qu’il allait entreprendre.
Le 1er décembre 1842, du haut de la chaire de Saint-Denis, il arborait la crois noire comme le drapeau de la nouvelle croisade ; et en accents frémissants, il adjurait ses paroissiens de s’enrôler sous son égide, de s’engager solennellement à observer l’abstinence des boissons alcooliques, de prêter serment de fidélité à la tempérance. Les paroissiens de Saint-Denis répondirent à l’appel émouvant de leur curé et s’empressèrent d’aller prendre la croix et de l’emporter dans leurs foyers, où elle demeurerait désormais au milieu de la famille comme un gage de persévérance, de courage et de vertu. La Société de la Croix était fondée. Et vous savez quelle a été son action féconde et préservatrice, quels fruits de salut elle a produits, quels
ont été ses bienfaits pour les âmes et pour la paroisse on elle a pris naissance.
Mais le zèle de M. Quertier ne pouvait se limiter aux frontières de Saint-Denis. Et d’ailleurs le bruit des prodiges de grâce opérés par sa parole ardente devait déterminer de nombreux appels à son dévouement. Il alla donc arborer la croix dans bien des églises, prêcher la tempérance devant de vastes auditoires, et enrôler dans la croisade des paroisses presque entières.
Il n’était pas seul dans cette campagne. D’autres prêtres zélés luttaient en même temps contre le démon de l’ivrognerie. Nommons ici, entre tous, M. le grand vicaire Mailloux. Mais ce qui faisait de M. Quertier le plus renommé, le plus redoutable de ces vaillants athlètes, c’était le don prestigieux qu’il avait reçu du ciel, le don de l’éloquence.
On peut-être apôtre sans être éloquent. Mais l’éloquence double la puissance et l’action de l’apostolat. Or M. Quertier était l’éloquence même. Voyez-le dans l’attitude vivante que lui a donnée l’artiste. C’est bien lui ; c’est lui, avec sa stature imposante, avec son geste sculptural, avec sa tête inspirée, avec son regard étincelant, avec ses lèvres frémissantes d’où semble jaillir encore le verbe dominateur. Ce bronze qui le fait revivre, ressuscite devant
doits l’orateur. Orateur, orateur né, il l’était par toutes les facultés de son être. Il avait la voix qui émeut, l’inspiration qui élève, l’imagination qui captive, le geste qui subjugue, et cet élan de l’âme conquérante qui veut vaincre pour sa cause et qui fait du discours une œuvre de flamme et de vie. Si nous l’osions, nous essaierions de caractériser en deux mots cette éloquence : M. Quertier était un tribun sacerdotal. Tribun populaire et tribun formidable, remueur de masses, il l’eût été sous un autre costume et si l’onction sainte n’eût coulé sur son front. Mais, prêtre de Jésus-Christ et prédicateur de l’Evangile, il mit sa fougue disciplinée au service du Maître, il la dévoua à la conquête des âmes.
Nous ne donnerions pas une idée complète de son éloquence si nous n’ajoutions qu’à la force et à l’éclat, il savait joindre la tendresse. Pour parler de la Vierge Marie il trouvait des accents d’une douceur et d’une suavité merveilleuses. Et ceux qui avaient entendu, par exemple, ses panégyriques de saint Louis de Gonzague, déclaraient qu’à l’onction pieuse de sa parole on n’eût plus reconnu l’athlète de la chaire dont la voix tonnante ébranlait les échos des temples.
M. Quertier fut donc, sans conteste, un puissant orateur. Et ce qui fait sa gloire, c’est que ce grand don il le consacra au triomphe
d’une cause à la fois religieuse et nationale.
Ne l’oublions pas, en effet, la religion seule n’était pas intéressée dans le succès de la croisade contre l’intempérance. Elle l’était, sans doute, au premier chef. L’ivrognerie est un péché capital. Elle est la mère de bien des vices. Elle obscurcit la foi, elle enténèbre la conscience, elle émousse le sens moral, elle conduit au vol, à la violation des devoirs conjugaux et paternels, à la dissolution des moeurs, à la violence, au blasphème, au parjure. Et en raison même de tout cela, elle est une plaie sociale, une menace pour le bien public.
L’ivrognerie est l’ennemie mortelle de la famille, qui est le fondement même de la société. Elle fait de la vie des épouses un long martyre. Elle donne aux enfants les plus désastreux exemples. Elle transforme le foyer, qui devrait être un lieu de bonheur et de paix, en un lieu de désordre, de larmes, de malédictions. Oh ! les familles d’ivrognes, où le père s’abrutit et s’avilit dans l’ivresse; ou la mère écrasée sous ses trop lourds fardeaux, est impuissante à remplir ses devoirs ardus d’éducatrice; où les enfants grandissent dans une atmosphère de scandale, de tristesse et de haine! Spectacle capable de faire pleurer des larmes de sang! L’ivrognerie est le ver rongeur de la famille.
A un autre point de vue elle constitue encore
un danger social. On peut lui attribuer, comme à une cause habituelle, une multitude d’accidents, d’incendies, de rapines, de meurtres, de crimes de toute sorte. Abus de confiance, détournements, péculat, concussion, lui sont dûs dans un grand nombre de cas. Que dire des fonctions mal remplies, des devoirs publics négligés, en un mot, de l’incompétence et de l’incurie engendrées par ce vice destructeur de l’intelligence, de la clairvoyance et de l’énergie? Elle est longue la liste des professions et des métiers dont l’atlcoolisme peut faire autant de périls sociaux. L’avocat, le médecin, l’ingénieur, le mécanicien, le télégraphiste, Partisan, le manoeuvre, qui sont ses victimes misérables, font courir à leurs concitoyens les plus redoutables dangers, pour leur fortune, pour leur santé, pour leur vie même. L’ivrognerie, à quelque degré de l’échelle sociale qu’elle se produise, est un péril public.
Et, dans l’ordre économique, quelle cause lamentable d’appauvrissement! Il y a quelques années, une enquête sérieuse établissait que, dans le diocèse de Québec, les dépenses pour boissons alcooliques égalaient ou même dépassaient les dépenses encourues dans nos paroisses pour fins municipales, scolaires et religieuses, Un de nos évêques affirmait que l’alcool , à lui seul, coûte plus cher que
l’instruction de tous nos enfants, que le soutien de toutes nos maisons de charité et que l’entretien même de nos églises. Vers le même temps on publiait des statistiques évaluant à 100 millions de piastres les sommes dépensées par les Canadiens, dans une année, pour les boissons enivrantes. Cent millions de piastres pour alcooliser et empoisonner la nation! N’est-ce pas un chiffre effroyablement sinistre?
Mais plus lamentable encore que cette dilapidation du capital monétaire du pays, est la dilapidation d’un capital de plus haute valeur, le capital de santé, de force, d’énergie, de vertu, de virilité et d’efficacité nationales. La dégénérescence, l’appauvrissement, et la décadence d’une race, voilà à quoi conduit le fléau de l’alcoolisme, lorsqu’il n’est pas combattu et dompté!
Eh bien, en 1842, ce fléau, il n’était pas à nos portes, il était chez nous, dans nos paroisses et nos villes, étendant chaque jour le champ de ses ravages, et multipliant le nombre de ses victimes. Oui, à ce moment de notre histoire, le vice de l’intempérance était pour le Canada français un péril plus redoutable que toutes les manoeuvres de ceux qui voulaient violer ses franchises et disputer ses droits. En fonçant sur lui avec l’arme de la croix, M. Quertier vou-
lait servir son pays, tout en servant son Dieu.
Il fut donc non seulement un grand apôtre mais un grand patriote. Et il est juste que la religion et la patrie s’unissent aujourd’hui pour lui décerner une double couronne.
Ce monument vient à son heure. Comme en 1842, comme en 1908, l’intempérance, l’alcoolisme, livrent à la société canadienne de redoutables assauts, et s’attaquent aux sources mêmes de notre vie nationale. En présence de certaines entraves, plus qu 'autrefois elles ont recours aux manoeuvres souterraines et aux opérations clandestines. Mais leur travail de sape et de mine n’en est peut-être que plus dangereux. Et à tous les regards clairvoyants, la menace apparait terrible et formidable. Menace de ruine, menace d’affaiblissement, menace de démoralisation, menace de décadence. Et pourtant, au milieu des luttes que nous devons subir, des conflits que nous ne pouvons éviter, des concurrences qui nous étreignent, combien nous avons besoin de toutes nos forces vives ! Combien il nous importe d’être sains de corps et d’esprit, d’être robustes et vigilants, d’être laborieux et intrépides, d’avoir l’intelligence lumineuse er l’âme haute ! Or l’alcool est l’ennemi de la lumière, de la vigueur et de la vertu. Guerre donc, guerre sans merci à cet agent de destruction, d’avilissement et de mort! Et que ce monu-
ment du religieux souvenir, de la piété filiale, et de la reconnaissance patriotique, soit désormais pour nous tous une inspiration et une promesse. Une inspiration de dévouement et une promesse de victoire. Oui, que le monument Quertier, rappelant la mémoire héroïque des anciens jours, suscite de nouveaux croisés, et fasse surgir de nouveaux apôtres ! Que sa croix soit encore le labarum sacré du combat et du triomphe! Et que son érection devienne une date mémorable dans l’histoire des luttes livrées pour la gloire de Dieu et la grandeur de la patrie !
O Quertier! bénis ces aspirations, ces résolutions et ces voeux! Nous le sentons, ton âme d’apôtre est avec nous, en ce jour de commémoration et d’apothéose. Inspire à ce peuple qui t’entoure des déterminations viriles et d’inébranlables vouloirs. Par une transmission mystérieuse, fais-lui entendre les accents de ta grande voix qui électrisait ses pères. Defunctus adluic loque! Ah! oui, dans cette résurrection du granit et du bronze que nous essayons de te donner, parle, parle encore aux descendants de ceux dont tu fus le pasteur et le rénovateur. Et, comme autrefois, que ta voix franchisse l’espace, qu’elle vibre au loin, qu’elle soit inspiratrice et animatrice, qu’elle ravive dans les âmes les vaillances généreuses et les nobles ardeurs,
qui assureront à notre peuple une nouvelle ère de prospérité, de bonheur et de gloire.
FRANÇOIS-XAVIER CARNEAU
Conférence prononcée À la Semaine Historique de Montréal, EN NOVEMBRE 1925,
Monsieur le président, (1)
Mesdames, Messieurs,
Le 31 août 1832, le Canadien , de Québec, ressuscité le 7 mai précédent par M. Etienne Parent, publiait une pièce de vers dont le sujet était la mission de M. Denis-Benjamin Viger, délégué par notre Chambre d’assemblée, pour aller soutenir à Londres les accusations portées contre le procureur général James Stuart. Cette poésie avait été composée à l’occasion d’un concours ouvert par le rédacteur du journal patriote aux jeunes littérateurs canadiens-francais, afin de les encourager à manifester leur talent. Un seul poète était descendu dans la lice, et c’était sa composition que publiait le Canadien en l’accompagnant de la note suivante :
(l) L’honorable M. Raoul Dandurand, sénateur.
“Le lecteur se rappelle que, dans notre première feuille, nous avons proposé au concours la mission de M. Viger en Angleterre, ce sujet devant être traité en vers. Nous n’avons reçu qu’une pièce pour ce concours et nous la publions aujourd’hui. Quand on saura que l’auteur est un jeune homme à peine majeur, qui même n’a pas en l’avantage de faire un •cours régulier d’études classiques, qui a eu à lutter contre toutes les difficultés qui accompagnent le manque de fortune, on se réjouira sans doute que le pays possède un germe de talent qui promet tant. Notre jeune poète est M. Garneau, commissionné notaire l’année dernière, et qui est parti ce printemps pour aller en Angleterre, d’où on l’attend sous peu.” M. François-Xavier Garneau, — car ce lauréat, c’était lui — avait écrit sa pièce et l’avait envoyée au Canadien avant son départ pour l’Europe, le 20 juin 1831. Et au lieu de revenir “sous peu”, il ne devait revoir les rives du Saint-Laurent que près de deux ans plus tard.
Ce poème couronné était son premier essai, dans tous les cas le premier qui nous ait été conservé. Aucun des biographes de notre historien ne semble l’avoir connu. C’était une sorte de dithyrambe, où l’auteur, dans une forme qui accusait son inexpérience, donnait libre
carrière à son enthousiasme. L’imitation du fameux dithyrambe de l’abbé Delille sur l’Immort alité de l’âme , y était visible, surtout dans cette invocation à la liberté :
Ah! si la liberté, fille de la nature,
Que Brutus éleva jusqu’au sommet du ciel,
N’était qu’une vaine imposture,
Son trône d’or serait-il éternel?
Non, ce n’est point une chimère;
L’homme a trouvé dans lui gravé ice divin don,
Et toute la nature entière A, dans son immense carrière,
Mis le feu qui nourrit ce sentiment profond.
Liberté, grand flambeau du monde,
Eclaire sur nos bords neigeux,
D’un de tes rayons lumineux,
Ce point chéri de ta sphère profonde.
Cette première production littéraire de M. Garneau était très loin de la perfection, sans doute. Cependant l’auteur novice y faisait preuve d’imagination et de verve lyrique. Suivant l’expression de M. Parent, il y avait la un talent en germe, une promesse d’avenir.
Au seuil de cette conférence, il nous a paru intéressant de signaler ce début de AI. Garneau dans la publicité littéraire. Notre futur historien avait alors vingt-deux ans. Il était né à Québec, en 1809, d’une famille honorable, qui, dénuée de fortune, n’avait pu lui procurer les avantages d’une formation classique dans un établissement d’enseignement secondaire. Il
fut envoyé d’abord à une école très élémentaire, tenue par un magister qui n’avait rien du célèbre Pic de la Mirandole. Puis il fréquenta quelque temps une institution d’un degré supérieur, où l’instruction selon la méthode de l’enseignement mutuel se donnait sous les auspices de M. Joseph-François Perrault, que l’on doit considérer comme l’un des plus bienfaisants pionniers de l’instruction publique en notre pays. Le jeune Grarneau s’y distingua tellement que M. Perrault le prit en amitié, ei lui donna des leçons spéciales de grammaire et de littérature. Il l’employa ensuite au greffe de la Cour du Banc du Roi, dont ce citoyen éminent fut le titulaire pendant un grand nombre d’années.
A seize ans, M. Grarneau se détermina à étudier le notariat. Il entra au bureau de M. Archibald Campbell, homme distingué, instruit et bienveillant, qui, non content de lui donner des leçons professionnelles, lui ouvrit sa belle bibliothèque où abondaient les oeuvres littéraires et historiques. Le jeune étudiant passa cinq années dans ce bureau. Ce furent pour lui des années exceptionnellement fé condes. Il désirait passionnément s’instruire, et se livra à l’étude et à la lecture avec une extraordinaire ardeur. On aurait pu l’appeler un autodidacte, si cette expression eut alors été
connue. Il dévorait les livres. Donnant à l’étude de la profession qu’il voulait suivre tout le temps requis, il en trouvait encore pour celle des historiens et des poètes, des auteurs classiques, de l’anglais, du latin, voire même de l’italien. Ce labeur acharné explique comment M. Carneau put devenir plus tard un écrivain si estimable.
Admis à la profession notariale en 1830, au bout d’un an à peine il partait pour l’Europe, ainsi que nous l’avons vu tout à l’heure. Ce dut être une surprise pour bien des gens. M. Carneau était pauvre, on ne l’ignorait pas. Et traverser les mers pour aller visiter le vieux monde, c’était, à cette époque, une grande affaire, une entreprise hardie, que de rares privilégiés seuls osaient ou pouvaient se permettre. Maintenant, on prend le paquebot à vingt-quatre heures d’avis; c’est être singulier que de n’avoir vu ni Paris ni Londres; et faire le tour du monde, en 1925, n’est assurément pas un aussi grand exploit que ne l’eût été le voyage de Québec à New-York en 1830.
Le séjour que fit M. Carneau en Europe, de 1831 à 1833, fut l’une des grandes dates de sa vie et marqua de son ineffaçable empreinte toute sa carière. La politique et la société européennes offraient en ce moment un spectacle mouvementé et captivant. La chute du par-
ti tory après un quart de siècle de pouvoir, l’avènement du parti whig, les luttes ardentes pour la réforme parlementaire, la résurrection du nationalisme irlandais sous le souffle puissant d’O’Connell, agitaient et troublaient l’Angleterre. En France, les éclios de la révolution de juillet se prolongeaient encore ; la monarcine constitutionnelle issue des barricades n’était pas sortie de la période orageuse qui mettait incessamment en question sa stabilité et sa durée ; tous les esprits étaient en ébullition ; et le choc des idées, des doctrines, des intérêts et des passions avait dans toutes les classes des répercussions profondes. Plongé soudain dans cette atmosphère toute chargée d’électricité, comment un jeune homme, doué de sensibilité et d’imagination comme M. Garneau, n’en eût-il pas subi les influences! Nous essaierons dans quelques instants d’en analyser la nature.
Par une singulière coïncidence, l’homme politique dont le lauréat du Canadien avait chanté le départ et la mission fut la cause de son séjour prolongé dans le vieux monde. M. Viger retint M. Garneau comme secrétaire, et, pendant près de deux ans, celui-ci, en cette qualité, prit une part active, quoique modeste, à la lutte de factums, de mémoires, de répliques et de dupliques, qui se termina par la révocation de
M. Stuart. Ce fut pour lui uu précieux apprentissage.
Au printemps de 1833, il revenait à Québec. Après avoir pratiqué un an comme notaire, il accepta le poste de comptable dans une banque. Mais cette besogne ne cadrait guère avec ses goûts. Aussi la quitta-t-il avec empressement pour remplir les fonctions de traducteur à la Chambre d’assemblée. Plus tard, il devint greffier de la ville de Québec, charge qu’il occupa jusqu’à sa mort.
Durant la période de 1833 à 1840, M. Carneau cultiva surtout la poésie. Le recueil compilé par M. Aubin sous le titre de Répertoire national, contient de lui dix-neuf pièces de vers dont quelques-unes dénotent un réel talent poétique. Plusieurs sont inspirées par un vif sentiment patriotique. De grandes luttes parlementaires se livraient en ce moment dans notre législature provinciale. Les chefs de la majorité canadienne s’efforçaient d’arracher à la métropole une autonomie plus large. Le conflit s’envenimait de jour en jour. La passion politique devenait intense. Enfin, en 1837, éclatait la crise finale, qui fit tant de victimes et assombrit si tristement notre horizon. M. Garneau ressentit dans son âme le contre-coup de ces événements tragiques.
Ce fut encore tout frémissant de ces éino-
tions douloureuses qu’il commença, en 1840, k écrire son histoire du Canada. Il y songeait depuis longtemps, et il s’était promis naguère, en présence de certains mépris et de certaines provocations, de remetre en lumière les glorieuses annales du petit peuple canadien-français. Désormais ce travail devait être la grande oeuvre de sa vie. Il y consacra ses veilles, ses énergies, son effort intellectuel, toutes les facultés de son être. Et comme compensation de son dur labeur et de ses pénibles sacrifices, outre la satisfaction d’une noble tâche accomplie vaillamment, il devait y trouver la gloire.
Avant M. Carneau, d’autres écrivains avaient fait de notre histoire l’objet de leurs recherches et de leurs récits. Parmi les plus anciens, signalons cl’abord Marc Lescarbot, avocat au parlement de Paris, qui, après avoir acompagné M. de Poutrincourt, à Port-Royal, en 1606, et y avoir passé plus d’un an, publia en 1609 un livre intitulé: “Histoire de la Nouvelle-France, contenant les navigations découvertes et habitations faites par la France ès Indes Occidentales et Nouvelle France, sous l’aveu et l’autorité de nos rois très chrétiens, et les diverses fortunes d’iceux en l’exécution de ces choses depuis cent ans jusqu’à hier.’’ Nous supprimons le reste, car le titre était excessivement touffu, suivant la manière de l’époque.
La première partie de l’ouvrage était consacrée au récit des voyages de Verazzani et de Jacques Cartier, des expéditions de Villegagnon au Brésil, de Ribaut, de Laudonnière et de Grourgues à la Floride. L’histoire de Lescarbot est vraiment intéressante. Elle est écrite en un style original, qui plaît malgré ses négligences. La partie consacrée aux entreprises de M. de Monts et à l’établissement de Port- Royal est particulièrement captivante. L’auteur était un homme cultivé, versé dans les lettres classiques, et ses écrits dénotent des connaissances très étndues. Charlevoix fait de lui cet éloge: “Il paraît sincère, bien instruit, sensé et impartial.”
Dans l’ordre chronologique, notre second historien est le Frère Sagard, récollet. Il était venu au Canada en 1623 et y avait passé quelques années. En 1632 il publia son grand Voyage au pays des Ilurons, et en 1636 un livre intitulé: Histoire du Canada et voyages que les Frères mineurs Récollets y ont faits pour la conversion des infidèles. Le sous-titre indiquait que l’auteur traitait “des choses principales arrivées dans le pays, depuis 1615 jusques à la prise qui en a été faite par les Anglais.” Il ne s’agissait donc que d’une période de quatorze ans. L’ouvrage du Frère Sagard renferme des renseignements que l’on ne ren-
contre pas ailleurs. Il est écrit sans aucun souci littéraire. C’est à proprement parier une relation beaucoup plus qu’une histoire. L’auteur raconte ce qu’il a vu, ce qu’il a appris sur place. Sa sincérité et son exactitude sont ses qualités principales.
Nous ne mentionnons que pour mémoire le P. Ducreux (Creuxius) , dont l’ouvrage, écrit e,* latin ( Historia Canadensis ), et fort diffus, n’est en réalité qu’une compilation des Relations des Jésuites.
L’Histoire de l’Amérique Septentrionale publiée par Bacqueville de la Potherie, en 1722, ne peut non plus nous arrêter longuement. Ecrite presqu’entièrement sous forme de lettres, elle “renferme des mémoires assez peu digérés sur une bonne partie de notre histoire.” On ne saurait la considérer comme un ouvrage historique de grande importance.
Nous arrivons à notre premier historien véritable, au célèbre Père Charlevoix. Son Histoire et description générale de la Nouvelle- France est un ouvrage de valeur. Il a été composé avec isoin, d’après un plan bien conçu. Il s’appuie sur une documentation abondante et judicieusement mise en oeuvre. L’historien nous indique avec précision ses autorités et ses sources. Sa “liste et examen des auteurs” qu’il a “consultés pour composer cet ouvra-
ge” — et qu’il nous donne en tête de sou deuxième volume — constitue une excellente bibliographie. Elle contient quatre vingt-deux noms d’auteurs ou de collections. Et le Père Charlevoix ne se borne pas à nous en donner une sèche nomenclature; il en examine et il en discute la valeur et l’autorité. Outre ces oeuvres et ces recueils, dont quelques uns étaient déjà très rares au moment où il écrivait, il a eu l’avantage de consulter les pièces originales conservées au dépôt de la marine. C’est, ainsi qu’il a pu compulser les lettres et mémoires de nos gouverneurs et de nos intendants. “Ces dépêches, écrit-il, surtout celles des premiers gouverneurs, de MM. de Denonville, de Frontenac, de Vaudreuil, de Callières, de Champigny, de Beauliarnois, de Baudot, de Bégon, font le véritable fonds où j’ai puisé tout ce qui regarde le gouvernement politique et militaire de la Nouvelle-France, et je puis dire à proportion la même chose des commandants particuliers et de ceux qui ont gouverné la Louisiane, depuis qu’elle fait un gouvernement indépendant. ’ ’
Le P. Charlevoix avait eu aussi accès au dépôt des plans du ministère de la marine, qui lui furent d’une grande utilité pour la partie géographique. On peut en juger pai le grand nombre de plans et de cartes dont son ouvrage
•est enrichi, et qui le rendent d'autant plus précieux.
L’histoire du Père Charlevoix se recommande encore par le style, toujours correct et élégant, où brillaient ces qualités de clarté et de gravité si propres aux oeuvres historiques. L’auteur avait longtemps exercé sa plume dans les pages du Journal de Trévoux, et il y avait acquis cette facilité littéraire, ceite sûreté de main que l’on retrouve dans ses livres.
Son Histoire de la N ouv elle- f rance formait un tout bien coordonné. A la période des découvertes, d’où se détachent les noms de Verazzani, de Jacques Cartier, de Roberval, on voyait succéder celle des premières tentatives d’établissements français en Amérique sons Villegagnon, au Brésil, Ribaut, Laudonnière et Gourgues en Floride, la Roche à l’Ile de Sable, Chauvin et Chaste dans le Saint-Laurent, de Monts et Poutrincourt en Acadie. Avec la fondation de Québec commence véritablement l’histoire de la Nouvelle-France, et le F. Charlevoix la poursuit au cours de deux volumes, en faisant marcher de front les événements religieux, administratifs et politiques, les découvertes, les expéditions, le développement agricole et économique de la colonie. Son ouvrage nous donne ainsi, d’une manière suivie, toute l’histoire du Canada, depuis les origines
jusqu’à la mort de M. de Yaudreuil, noire premier gouverneur de ce nom, en 1725.
L’oeuvre du P. Charlevoix n’était ni sans lacunes, ni sans défauts. Mais, dans son ensemble, elle méritait la faveur dont elle fut l’objet, et elle commande encore l’estime de tous ceux qui s’occupent de notre histoire. Elle a frayé la voie, et dessiné le plan qui devait guider tous nos historiens postérieurs.
C’était en 1744 que le P. Charlevoix publiait son histoire. Seize ans plus tard, la Nouveiie- Franee, dont il avait raconté les fastes, cessait d’exister. Notre ancien régime s’effondrait; une longue période d’épreuves et de luttes s’ouvrait pour notre peuple. Pendant trois quarts de siècle notre tâche essentielle fut d’assurer la survivance de notre nationalité. Mais lorsque celle-ci se fut affermie en dépit des orages, lorsque nos collèges et nos séminaires, fondés au prix d’admirables dévouements, eurent créé parmi nous une petite élite, avide d’étude et de science, on sentit le besoin de relier le passé au présent et de combler la lacune qui existait dans nos annales. Celui des nôtres qui eut le mérite et l’honneur d’entrer le premier dans cette voie, ce fut Michel Bibaud, qu’on a appelé quelquefois Bibaud l’ancien, pour le distinguer de son fils, Maximilien. En 1837 il publiait son Histoire du Ca-
nada sous la domination française, à laquelle il donnait pour suite en 1844, son Histoire du Canada et des Canadiens sous la domination anglaise. On nous fera peut-être observer qu’avant lui, en 1815, M. William Smith avait livré au public une histoire du Canada en deux volumes, le premier, consacré à la domination française, depuis la découverte du pays jusqu’à 1763, le second, consacré à la domination anglaise, jusqu’à la constitution de 1791. Mais cet ouvrage écrit en anglais n’a pas sa place dans le cadre de cette étude. Quant à 1 ’ Abrégé de l’histoire du Canada, en cinq parties, par M. Joseph-François Perreault (1832-1836), ce n’était vraiment qu’un manuel à l’usage des écoles élémentaires.
Bibaucl fut donc un pionnier. Son effort était louable, mais son oeuvre laissait énormément à désirer. Elle manquait d’enchaînement et d’ordonnance. Elle était incomplète et diffuse. Le style n’avait rien qui pût captiver et retenir l’attention du lecteur. Cependant, malgré tous ces défauts, l’ouvrage de Bibaud, au moment où il parut, avait une incontestable utilité. Son volume sur la domination anglaise, spécialemnt, nonobstant les préjugés qui s’y faisaient jour, apportait une contribution appréciable à notre histoire constitutionnelle. Tl rend encore des services par les copieux ex-
traits de discours, de brochures et de journaux, assez difficiles d’accès, qu’il renferme.
Après lui, l’iiistoire du Canada restait cependant à écrire. Au lendemain des douloureux événements de 1837 et de 1838, les Canadiens français avaient besoin de se réfugier dans leur passé pour y retremper leurs énergies, et pour y puiser des leçons d’endurance et de constance nationale. Possédé par la noble ambition de servir ses compatriotes, M. Carneau se mit à l’oeuvre. Il commença son travail de recherches et de compilation en 1840. Et en 1845, il publia son premier volume, qui comprenait une introduction et quatre livres, formant en tout quatorze chapitres. L’introduction était consacrée à la découverte de l’Amérique, à la découverte du Canada, et à la période intermédiaire, de Jacques Cartier à l’entreprise désastreuse du marquis de la Roche en 1598. Les quatre livres suivants contenaient l’histoire de la colonie française jusqu’au massacre de Lachine en 1689. Le succès de l’ouvrage fut immédiat. Tout le Canada intellectuel salua avec joie l’apparition parmi nous d’un véritable historien. Ce livre était l’oeuvre la plus considérable et la plus forte qu’un canadien eût jamais écrite. Et les concitoyens de l’auteur en ressentaient une légitime fierté. On peut en juger par cette phrase d’une lettre que l’ho-
norable Augustin-Norbert Morin lui écrivait: “Continuez, et vous ne pourrez manquer défaire un ouvrage digne du nom canadien, et de passer avec lui à la postérité.”
Le succès s’accentua avec les volumes suivants. Le second parut en 1846. Il comprenait quatre nouveaux livres et onze chapitres. Après avoir jeté un coup d’oeil d’ensemble sur les colonies anglaises, nos voisines, dont l’histoire intervenait si fréquemment dans la nôtre par les relations et les conflits, l’auteur étudiait les administrations de Frontenac, Callières, Vaudreuil, Beauharnois, la Galissonnièrer la Jonquière et Duquesne. Des chapitres entiers étaient consacrés à certains sujets, tels que l’établissement de la Louisiane, la colonisation du Cap-Breton, les découvertes vers l’Ouest, les finances, le commerce et l'industrie de la Nouvelle-France.
Le troisième volume parut en 1848. Il sc composait de cinq livres formant neuf chapitres. M. Garneau y retraçait, en des pages émouvantes, les diverses phases de la guerre de Sept ans, les victoires stériles, les malversations criminelles de l’administration Bigot,, puis l’agonie de la Nouvelle-France et la chute de la colonie. Il abordait ensuite la domination anglaise, étudiait le régime militaire, la première période du gouvernement civil, l’Ac-
te de Québec, la révolution américaine et l’invasion du Canada en 1775, enfin le mouvement politique qui aboutit à la constitution de 1791. C’était là que se terminait la première édition de cette oeuvre si considérable.
“Un écrivain plus prévenu de son mérite” a écrit M. Chauveau, “aurait été disposé à s’écrier: Exegi monumentum aere perennius, et s’en serait tenu là. Bien au contraire, quoique M. Carneau n’ignorât point la valeur de son travail, à peine eut-il terminé ces trois volumes qu’il se remit à l’oeuvre non seulement pour poursuivre son histoire jusqu’à l’année 1840, date de l’union législative des deux provinces, mais encore pour revoir tout ce qu’il avait écrit et en préparer une seconde édition.”
Pour cette seconde éditon, publiée en 1852, M. Carneau put profiter de documents tout nouvellement devenus accessibles, ce qui lui permit de rendre plus complètes certaines parties de son premier travail et de se corriger luimême sur certains points. Et il y ajouta quatre livres divisés en dix chapitres, dont les principaux étaient consacrés au fonctionnement de la constitution octroyée en 1791, à l’administration mouvementée de sir James Craig, à la guerre de 1812, à la question des subsides, au premier projet d’union en 1822, aux conflits politiques et parlementaires, deve-
mis plus aigus sous lord Dalhousie, et poursuivis violemment sous lord Aylmer, enfin aux 92 résolutions, à l’échec de la tentative de conciliation de lord Gosford, aux événements tragiques de 1837 et de 1838, à l’administration et au rapport de lord Durham, et à l’Acte d’ limon de 1840.
Cette deuxième édition, supérieure à la première, ne satisfit pas encore M. Gameau. En 1859 il en publia une troisième, soigneusement revisée et corrigée, et lorsque la mort vint mettre fin à ses labeurs, en 1865, il avait déjà accumulé des notes et des additions copieuses pour une quatrième édition, qui ne parut qu’en 1883, dix-huit ans après son décès, sous les auspices de son fils, M. Alfred Garneau. Enfin, en 1913, une cinquième édition, enrichie de notes abondantes et d’une bibliographie extrêmement précieuse, fut publiée à Paris par les soins du petit-fils de l’historien, M. Hector Garneau.
L 'Histoire du Canada de François-Xavier Garneau est incontestablement une belle et grande oeuvre. Malgré sa modestie, il dut s’en rendre compte, et ce sentiment dut alléger les soucis et adoucir les amertumes dont sa vie ne fut pas exempte. M. Chauveau a écrit, à ce sujet, une bien belle page. Après avoir rappelé les lignes touchantes par lesquelles l’historien anglais, Gibbon, termine son grand ou-
vrage sur l’histoire romaine, il écrit: “Comme l’historien anglais, M. Garneau dut se sentir ému en songeant qu’il ne vivrait plus autant dans le passé, qu’il aurait moins d’occasion de se réfugier dans ses chères études pour échapper aux prosaïques réalités de la vie. J 'aime à croire aussi que, le jour où il termina son oeuvre, il trouva quelques instants pour aller contempler le magnifique paysage qui s’étend sous les murs de Québec; je me le représente volontiers appuyé, rêveur, sur la balustrade de la terrasse qui remplace l’ancien château Saint- Louis, trouvant plus de charme que jamais à ce spectacle familier, mais toujours nouveau, et repassant dans son esprit, avec une mélancolique satisfaction, les grands faits de notre histoire, si bien racontés dans son livre, et dont un si grand nombre se sont passés en face de ces belles montagnes qui forment le fond du tableau et auxquelles il avait, le premier, donné le nom de “Laurentides.”
Le grand ouvrage de M. Garneau ne fut pas applaudi au Canada seulement. Il conquit d’éminents suffrages même en Europe. La Revue des Deux Mondes et le Correspondant lui consacrèrent d’importants articles par la plume de M. Théodore Pavie et de M. Moreau. D’autres écrivains français, MM. Ampère, Marinier,
Rameau, Dussieux, de Puibusque, en parlèrent en termes très favorables. Un historien, M. Henri Martin, s’écriait après avoir cité quelques passages: “Nous ne pouvons quitter sans émotion cette Histoire du Canada, qui nous est arrivé d’un autre hémisphère, comme un témoignage vivant des sentiments et des traditions conservés parmi les Français du Nouveau-Monde, après un siècle de domination étrangère. Puisse le génie de notre race persister parmi nos frères du Canada dans leurs destinées futures!”
L 'Histoire du Canada de M. Gameau était digne de l’admiration qu’elle provoqua. Nous voudrions indiquer aussi brièvement que possible en quoi consistait précisément son mérite, et distinguer sa valeur d’inspiration, sa valeur de documentation, sa valeur de composition, et sa valeur d’exécution.
C’est l’inspiration patriotique qui est l’âme de cette oeuvre. Dans une lettre qu’il écrivait à lord Elgin en 1849, M. Garneau disait : “.T’ai entrepris ce travail dans le but de rétablir la vérité si souvent défigurée et de repousser les attaques et les insultes dont mes compatriotes ont été et sont encore journellement l’objet de la part d’hommes qui voudraient les opprimer et les exploiter tout à la fois. J’ai pensé que le meilleur moyen d’v parvenir était d’expo-
ser tout simplement leur histoire.” Et dans une autre lettre, adressée à l’honorable M. La- Fontaine, alors premier ministre du Canada, il écrivait encore : “Je veux, si mon livre me survit, qu’il soit l’expression patente des actes, des sentiments intimes d’un peuple dont la nationalité est livré aux hasards d’une lutte qui ne permet aucun espoir pour bien des gens. Je veux empreindre cette nationalité d’un caractère qui la fasse respecter pour l’avenir.”
L’amour de son pays, l’amour de sa nationalité, voilà donc ce qui inspira surtout M. Garneau dans la composition de son oeuvre. On a pu exprimer le regret que l’idée, la préoccupation religieuse n’y aient pas été assez accentuées; qu’il n’ait pas suffisamment mis en lumière la mission providentielle du Canada français; que l’amour de l’Eglise, dont il était cependant le fils respectueux, ne se soit pas vraiment confondu chez lui avec l’amour de la patrie, dans cette fusion intime qui est l’essence même de notre patriotisme canadien. M. l’abbé Casgrain, au cours de la biographie si sympathique qu’il a consacrée à notre historien, a signalé cette lacune. M. Moreau, dans son article du Correspondant, lui avait aussi adressé, sur ce point, d’amicales critiques.
Après le sentiment national, un des principes fondamentaux dont M. Garneau s’inspira
dans son histoire, fut celui de la liberté de conscience. On doit y rechercher l’une des raisons qui, avec l’intérêt matériel de la colonie, lui ont fait blâmer si énergiquement la politique suivie par Richelieu et des autres gouvernants de la France, en interdisant l’émigration au Canada des huguenots français. Pourtant cette politique était sage. Elle assura l’unité religieuse de la Nouvelle-France. Et l’unité religieuse est la plus grande force, le plus grand bienfait dont puisse jouir une nation, parce qu’elle réunit toutes les âmes en un infrangible faisceau. Nous pouvons difficilement nous expliquer que ce point de vue n’ait pas frappé M. Carneau. L’écrivain du Correspondant, que nous avons déjà mentionné, rompit une lance avec lui sur cette question. Celui-ci crut devoir répondre à ce reproche. Dans une lettre à M. Moreau il fit observer que “ce n’était, pas sans de graves motifs qu’il avait adopté dans toute sa force le principe de la liberté de conscience.” Et il ajoutait : “En effet, sans ce principe protecteur, où les catholiques en seraient-ils dans l’Amérique du Nord, avec les huit-dixièmes de la population protestante et des gouvernements partout protestants?” Commentant ce passage, M. l’abbé Casgrain fait cette remarque: “L’erreur de M. Carneau n’est pas d’avoir invoqué le principe de la liberté de conscience,
mais de l’avoir affirmé d’une manière absolue et non comme d’une utilité relative. S’il avait eu le soin de faire cette distinction, et de sauvegarder ainsi les droits de la vérité, il n’aurait pas eu à essuyer les vives critiques dont il a été l’objet.”
Les restrictions qui se mêlèrent aux éloges prodigués à l’histoire de M. Garneau portèrent encore sur d’autres points. Dans l’article du Correspondant que nous venons de mentionner, M. Moreau reprochait à notre historien de s’être montré trop favorable à l’attitude prise par le pouvoir civil dans sa lutte avec l’autorité ecclésiastique relativement à la traite de l’eau-de-vie. Le collaborateur de la grande revue française justifiait avec raison la ligne de conduite suivie par Mgr de Laval et les missionnaires, non seulement en se plaçant au point de vue moral et religieux, mais en considérant aussi les plus sûrs intérêts temporels de la colonie. Et il ajoutait avec une certaine sévérité de ton: “Ces raisons ressortent des récits de M. Garneau; elles s’y montrent aux yeux les moins exercés et les moins ouverts ; mais elles sont méconnues dans les jugements de l’auteur. Pourquoi cela? C’est que, canadien et catholique, M. Garneau a les préventions et les préjugés des Américains protestants. Il flotte, pour ainsi parler, entre deux
DISCOUKS ET CONFÉRENCES
directions; Tune qu’il a reçue de sa naissance et de sa religion; l’autre que l’éducation et les habitudes de la vie civile lui ont donnée. Il n’a ni des doctrines certaines ni des opinions entières. L’examen des faits ne demande que de la sincérité; il les voit et il les expose bien; mais il n’a pas assez de liberté d’esprit pour en découvrir les causes avec certitude, pour en saisir les rapports avec justesse. Voilà comment, narrateur fidèle, il est juge prévenu et passionné. ’ ’
Quelques-unes des opinions discutables émises par M. Garneau dans son oeuvre pouvaient être attribuées, sans doute, à sa vive admiration pour l’école historique qui se réclamait des noms illustres d’Augustin Thierry, de Guizot, de Michelet, de Sismondi. Malgré l’éclat de leur talent et l’étendue de leur érudition, ces hommes éminents n’étaient pas toujours des guides sûrs. Lorsque M. Garneau visita ia France en 1833, leur prestige était déjà très grand, et cela explique, dans une large mesure, l’influence que leurs oeuvres exercèrent sur lui. A leur contact, il acquit assurément des qualités précieuses; mais ils lui communiquèrent aussi quelque chose de leurs tendances rationalistes et de leur préjugés politiques. Ces réserves nécessaires ne doivent cependant pas laisser planer une ombre fâcheuse sur les eroy-
ances de notre historien. Il vécut et mourut, un catholique sincère, et maints passages de son livre sont une attestation de sa foi.
Quelle qu’ait été la source de quelques-unes, des idées dont cette oeuvre porte l’empreinte, il reste incontestable que son inspiration maîtresse est la ferveur patriotique qui l’anime et lui communique la chaleur et la vie. C’est elle qui a valu à M. Garneau le beau titre d’historien national.
Elle n’eût pas suffi, cependant, pour faire de son histoire un livre digne de passer à la postérité. Dans une oeuvre historique, l’inspiration n’est pas tout, loin de là. Il faut de la science, il faut de l’érudition. En d’autres termes, l’historien doit s’appuyer sur une forte documentation. M. Garneau n’épargna rien pour que la sienne fût aussi complète que possible. A l’époque et dans les conditions où il écrivit, c’était une entreprise ardue. Les grands dépôts d’archives n’existaient pas encore dans notre pays. Les collections contenant les correspondances de nos gouverneurs et de nos intendants, les recueils des ordres du roi, les pièces enfouies dans les cartons des ministères de la marine, de la guerre et des affaires étrangères, en France, étaient inaccessibles pour notre historien, qui n’avait pas les ressources requises par un voyage et un long séjour en
Europe. Outre cet empêchement, il lui était impossible d’être admis en Angleterre à compulser les archives coloniales, ouvertes à nos investigations depuis une quarantaine d’années seulement. Le champ de ses recherches devait donc être nécessairement restreint. Quand il les commença, il n’avait à sa disposition que les ouvrages sur l’Amérique, en particulier sur le Canada, contenus dans nos bibliothèques publiques, telles que celles cte notre législature provinciale et de la société littéraire et historique de Québec, et en outre les archives à peu près inexplorées de quelques départements publics. Ce n’est qu’après l’apparition de son premier volume qu’il connut la collection de manuscrits copiés à Paris par les soins du colonel Brodhead, et édités par celui-ci avec le concours du docteur O’Callaghan, sous les auspices de l’Etat de New-York. M. Carneau se rendit à Albany et consulta ces documents qui formaient dix-sept volumes dans le texte français et deux volumes dans l’édition anglaise, connue sous le nom de Paris Documents. Subséquemment il eut l’avantage de parcourir les deux autres séries de documents obtenus à Paris par M. Faribault en 1851 et 1852, ainsi que des pièces importantes tirées d’archives particulières par M. l’abbé Ferland. Mais ces collections offraient de grandes lacunes. Les do-
cuments étaient souvent incomplets, surtout ceux qui avaient été copiés en France par M. Brodhead. On pourrait en dire autant d’une collection faite pour l’Etat du Massachusetts par M. Ben. Perley Poore.
Quant à la domination anglaise, notre indigence était plus grande encore. Les trésors documentaires que l’on trouve maintenant dans nos archives, étaient alors absolument inaccessibles. A part les ouvrages imprimés et quelques pièces officielles mises au jour par hasard, l’historien, en 1848, ne pouvait avoir qu’une documentation rudimentaire. Par la publication de son Histoire de la province du Bas-Canada, Robert Christie rendit un grand service. Ses accointances avec les départements exécutifs l’avaient mis à même de trouver et de copier des pièces importantes, pour la période de notre histoire qui commence à 1763 et qui se termine à 1840. M. Garneau en profita et en rendit grâce à M. Christie dans la préface de sa troisième édition. Mais tout cela n’était rien comparé aux richesses mises aujourd’hui sous la main des travailleurs qui veulent étudier notre histoire. Quel ravissement eût éprouvé M. Garneau s’il se fût vu en face des deux cent trente-deux volumes de la collection Haldimand, des trente volumes de la collection Bouquet, des quatre cent trente-et-un volumes
du papiers d’Etat du Bas et du Haut Canada, des manuscrits Shelburne, des lettres et dépêches du général Murray, de lord Dartmouth, de lord Durham, des lettres de Masères, des lettres d’Elliott, de la collection Neilson, etc, etc. Toute cette masse énorme de documentation inestimable était terra incognita quand M. Carneau écrivit son histoire de la domination anglaise. Cette insuffisance absolument inévitable des sources d’information rendait vingt fois plus difficile et plus ingrate la tâche de notre historien. Dans ces conditions, on conçoit aisément que sur certains points il ait commis quelques erreurs de faits ou d’appréciation.
Quand on considère la quasi inexistence de nos archives en 1840, et notre pénurie de documents historiques à cette époque, on ressent une admiration d’autant plus vive en présence de l’oeuvre accomplie par M. Carneau. On s’étonne du parti vraiment extraordinaire qu’il a su tirer des matériaux dont il pouvait disposer. Avec sa documentation trop restreinte, il a écrit une belle et forte histoire. Par la pénétration de son intelligence vigoureuse et lucide, et par l’intuition historique dont il était doué, il a compensé ce qui lui manquait du côté de l’information. Et par l’art avec lequel il a su com-
poser son oeuvre, il a suppléé aux lacunes obligées de son érudition.
L 'Histoire du Canada de M. G-arneau est un livre bien composé ! L ’ auteur s ’ était tracé un plan et il l’a suivi sans dévier. Laissons-le nous l’indiquer lui-même:
“Le plan de cet ouvrage a dû occuper notre attention très sérieusement, vu surtout la différence des théâtres sur lesquels se passe l’action multiple de la colonisation de la Nouvelle- France, dont Québec était le grand centre. Quoique par son titre cette histoire ne paraisse embrasser que le Canada proprement dit, elle contiendra en réalité celle de toutes les colonies françaises de cette partie de l’Amérique jusqu’à la paix de 1763. L’unité de gouvernement et les rapports intimes qui existaient entre ces diverses provinces, ne permettent point d’en séparer l’histoire sans diminuer essentiellement, l’intérêt de l’ensemble, et s’exposer à mal représenter l’esprit du système qui les régissait. Néanmoins, nous ne mènerons pas toujours de front les événements de ces différents lieux, parce que cela nous paraît sujet à plusieurs inconvénients, dont le moindre est de causer des interruptions fréquentes qui deviennent à la longue fatigantes pour le lecteur. Nous rapporterons ceux qui se passaient dans chaque colonie, séparément et à part, autant que cela
pourra se faire sans nuire à l’enchaînement er à la clarté. Ainsi l’histoire de l’Acadie formera généralement des chapitres qui, selon le besoin, s’arrêteront en deçà, ou descendront au delà, des époques correspondantes de celles du Canada proprement dit.
‘ ‘ Dans le même système de présenter les faits comme par tableau où l’on puisse voir leur ensemble d’un coup d’oeil, l’aperçu des moeurs des Indiens, et celui du régime civil et ecclésiastique du Canada, la relation des découvertes dans l’intérieur du continent, etc., formeront autant de chapitres ou groupes; ce qui ajoutera à l’intérêt et permettra en même temps d’abréger, lorsqu’il s’agira des provinces qui dépendaient autrefois du gouvernement canadien, et qui s’en sont ensuite séparées, par exemple la Louisiane, dont l’histoire ne nous 'intéresse guère plus que d’une manière générale. ’ ’
Comme on le voit, d’après ce plan, M. Carneau n’entendait pas s’astreindre strictement à l’ordre chronologique. Il se proposait plutôt de procéder par tableaux, de rassembler, par exemple, dans une étude d’ensemble, ce qui relevait du commerce, des finances, de l’industrie coloniale, durant une période; ou, encore, les faits relatifs au gouvernement civil, au gouvernement ecclésiastique, aux découvertes, etc..
Cette méthode offrait de grands avantages. Elle pouvait avoir aussi quelques inconvénients, comme M. Chauveau l’a fait observer pour la période qui précède la guerre de Sept ans. Mais elle a permis à l’auteur de nous donner des chapitres très nourris et pleins d’aperçus intéressants, dans le raccourci et la condensation des exposés.
Le plan dont il donnait l’esquisse dans son introduction, M. Gfarneau l’a exécuté avec une grande sûreté de main. Il a su l’adapter avec souplesse aux époques successives qu’il avait à traiter; multipliant par exemple, les subdivisions monographiques durant une certaine période du régime français; suivant, au contraire, de plus près l’ordre chronologique pendant le régime anglais, lorsque notre vie nationale évoluait dans un cadre plus restreint, et se simplifiait, par cela même qu’elle devenait plus resserrée et moins expansive.
A ce sens de la proportion, de la mesure, à ce mérite de la souplesse judicieuse dans l’exécution de son oeuvre telle qu’il l’avait conçue, M. Garneau joignit des qualités de style que la critique a justement reconnues. iSa langue est généralement correcte ; elle brille par la clarté et la noblesse du ton. Lorsque le sujet s’y prête, elle ne manque pas de coloris. Elle traduit fidèlement les sentiments de l’auteur quand
les événements qu’il retrace émeuvent fortement son âme, et elle s’élève alors jusqu’à uneéloquence sobre et contenue. Le style de notre historien est celui qui convenait au genre et à l’objet de son oeuvre.
L 'Histoire du Canada a maintenant trois quarts de siècle d’existence. Elle a eu cinq éditions, fait digne d’être noté quand il s’agit d’une oeuvre canadienne. Et malgré les progrès faits par l’érudition historique durant les derniers trente ans, elle conserve une incontestable valeur. Les tenants vigoureux de la nouvelle école critique en histoire lui reprocheront peut-être ce qui précisément constitue l’un de ses charmes les plus puissants auprès des compatriotes de l’auteur. Ils l’accuseront d’être avant tout une histoire patriotique. Or, suivant eux, le patriotisme n’a pas de place dans l’histoire. L’histoire est une science, et rien d’autre. Entendons-nous là dessus. L’histoire est une science, sans aucun doute. Elle doit se conformer aux données scientifiques, c’est-àdire à la vérité établie et prouvée par les documents incontestables, par les autorités, par les sources. Mais ce devoir accompli, rien ne la. condamne à être impassible. L’historien a un coeur, et aucune loi ne l’oblige à empêcher ce coeur de battre. Il a une patrie, et cette patrie à quel titre viendrait-on lui interdire de-
l’aimer de tontes les énergies de son âme? Sans doute le patriotisme ne doit pas suborner le jugement, ni fausser l’équité, ni supprimer l’impartialité, chez l’écrivain d’histoire. La justice et la vérité doivent être son inflexible règle. Mais sont-elles incompatibles avec l’amour de sa race et de son pays? Nous ne saurions l’admettre.
Le patriotisme de M. Garneau a-t-il parfois voilé la netteté de sa vision? C’est possible. Mais, qu’on nous le pardonne, même s’il en était ainsi, nous ne saurions en tenir rigueur à l’historien patriote. C’est cet amour de la patrie qui a fait naître son oeuvre. C’est cet amour de la patrie qui lui a donné le souffle et l’essor. C’est cet amour de la patrie qui a fait de M. Garneau l’une des plus nobles figures de notre Panthéon national.
Ah! ce Canada, fils de la France, héritier de sa langue et de son sang, comme il l’aimait dans ses origines et dans ses émouvantes vicissitudes. Il le chérissait d’une tendresse ardente et profonde. Non, il n’était pas de ceux pour qui la patrie n’est qu’un mot, pour qui le sol natal n’a pas plus de charme ni d’emprise que tout autre lieu du monde, et qui, volontiers, s’ils l’osaient, accepteraient cette devise: “Ibi bene, ibi patria ! Là où l’on jouit, là est la patrie!” Parole honteuse et blasphématoi-
re ! Parole mensongère aussi ! Il y a dans le monde autre chose que la jouissance. Il y a l’idéal, il y a le dévouement, il y a le sacrifice, il y a la fidélité, il y a l’enthousiasme et l’amour, il y a la vertu et la gloire ! Dieu en soit loué! toutes ces grandes choses, tous ces éléments sacrés sont entrés dans la trame de notre vie nationale. Et voilà pourquoi notre Canada, quoique moins populeux, moins riche, moins puissant que d’autres pays, est l’une des plus nobles, des plus douces, des plus belles, des plus chères patries qu’il y ait au monde.
Cette patrie canadienne, non seulement notre historien l’aimait passionnément dans le passé, mais son avenir était l’une de ses préoccupations les plus intenses. -Son patriotisme était un patriotisme inquiet et douloureux. “ Il avait voué à la nationalité franco-canadienne un véritable culte, un culte de tous les instants. Ses amis trouvaient que chez lui c’était presque une idée fixe ; au moindre événement qui paraissait menacer notre autonomie, à la moindre défection, il s’alarmait comme d’autres peuvent s’alarmer des dangers qu’ils courent dans leur santé ou dans leur fortune.” Un de ses contemporains, M. Chauveau, que nous citons encore, a écrit: “Je sais bien que, pour ma part, lorsque je le voyais entrer chez moi, pâle, ému, l’air préoccupé, ne disant pas tout de suite
ce dont il s’agissait, je me disais à moi-même: Il aura fait quelque mauvais rêve sur le compte de la nationalité.”
Grand patriote, voilà donc ce que fut essentiellement et par dessus tout M. Garneau. Il a aimé sa patrie, de toutes les ardeurs d’une âme généreuse, il lui a voué toutes les facultés d’un grand esprit. Et au moment de déposer sa plume vaillante et loyale, à la dernière page de son histoire, il a voulu la servir jusqu’au bout dans 'l’émouvant appel qu’il nous a jeté: “Que les Canadiens soient fidèles à eus -mêmes ! ’ ’
Mesdames et messieurs, puisse ce cri suprême prolonger ses échos dans nos coeurs! Puisse-t-il surtout rester le mot d’ordre sacré de nos jeunes générations ! Que îles Canadiens soient fidèles à eux-mêmes ! Qu’ils soient fidèles à leurs origines grandes et saintes; qu’ils soient fidèles à la foi des aïeux; qu’ils soient fidèles aux traditions ancestrales; qu’ils soient iïlèles à 'leur langue et à leur culte ; qu ’ils soient fidèles à la mission glorieuse que la Providence les a appelés à remplir sur le continent nordaméricain! Et l’avenir, qui, sans doute, leur réserve encore des épreuves et des luttes, verra, nous en avons le ferme espoir, non seulement la pérennité de leur survivance, mais l’expan-
sion et l’aocroissement toujours plus grands de leur vie nationale !