‹ Discours et conférences (volume 2)Chapitre 15 sur 21 · DISCOURS PRONONCÉ DEVANT LA · texte numérisé non relu

DISCOURS PRONONCÉ DEVANT LA

Société Historique du Canada, le 17 mai 1926.

Mesdames,

Messieurs,

L'histoire est une science en même temps qu’elle est un art. Je crois que l’on convient généralement de lui reconnaître ce double caractère.

Laissant de côté, en ce moment, son élément artistique, je voudrais m’attacher avec vous, pendant quelques instants, à considérer chez elle l’élément scientifique, et plus spécialement ce qui en constitue l’une des parties essentielles, le rôle de la critique dans l’histoire.

La science historique a pour objet d’acquérir la connaissance des faits, des événements, des évolutions, des fluctuations, subies par les hommes, par les sociétés et par les peuples à travers les âges. Elle en recherche les causes, les particularités, les conséquences. Elle est curieuse de connaître et désireuse de faire connaî-

tre ce qui a été: les origines, la croissance, les luttes, les vicissitudes des groupements humains, des nations et des états. Pour y parvenir, elle doit se livrer à de longues et patientes investigations. Il lui incombe de scruter les traditions, les fables, les légendes, d’étudier les monuments, les inscriptions anciennes, de rechercher les documents de toute nature, capables d’éclairer les obscures arcanes du passé. Elle ne doit rien négliger, rien mépriser, rien écarter. Les pénibles excursions à travers les nécropoles documentaires, le déchiffrement laborieux des manuscrits, l’examen minutieux des chartes et des pièces d’archives, ne sauraient la rebuter. Il lui faut découvrir la vérité, reconstituer les époques disparues, reproduire la physionomie des générations mortes. Et, pour atteindre cet objectif, elle n’épargnera aucune peine.

Mais dans ce travail de recherche, d’information, de documentation, elle risque de faire fausse route si elle n’a pour l’éclairer un flambeau dont la lumière guide sûrement ses pas. Ce flambeau, c’est la critique. Sans la critique, l’érudition la plus profonde, la documentation la plus étendue, ne peuvent préserver de l’erreur l’historien.

Qu’est-ce donc que la critique? La critique, c’est tout simplement l’examen. En histoire.

c’est l’examen des documents; c’est l’art de vérifier les preuves, c’est ‘fie contrôle des témoignages.”

En effet, pour écrire une oeuvre historique solide et digne d’estime, il ne suffit pas, par exemple, d’avoir une documentation abondante. Il faut que dans l’emploi de ces richesses l’auteur montre du discernement et de la clairvoyance. Il faut qu’il ait du sens critique.

Tous les documents n’ont pas la même valeur. Il y en a qui sont controuvés ; il y en a qui sont faux; il y en a qui sont inexacts. La critique a pour objet d’en opérer le triage, d’en distinguer la valeur, d ’en discerner le caractère.

C’est surtout durant les temps modernes que la critique a pris dans les travaux d’histoire la place qui lui appartient. Les historiens de l’antiquité, il faut le reconnaître, ne lui donnaient pas assez d’importance. Ils admettaient trop facilement dans leurs récits l’élément fabuleux et légendaire. C’est ainsi que l’histoire romaine classique a fait entrer dans la mémoire des hommes un grand nombre de faits, d’actes, de gestes ou de paroles héroïques, dont la réalité et la certitude ne sont rien moins que démontrées. Hélas, oui, Mesdames et Messieurs, tous tant que nous sommes, nous avons des amputations à pratiquer dans nos réminiscences d’histoire romaine. Il nous faut renon-

cer à l’émotion tragique suscitée par le combat des Horaces, qui inspira le “Qu’il mourut” de Corneille. Il nous faut esquisser un sourire sceptique devant l’épisode des Sabines immortalisé par la peinture. Il nous faut cesser de frémir devant le dévouement inouï de Curtius, de nous étonner devant le stoïcisme farouche de Mucius Saevola, d’applaudir à la vaillance incroyable d’Horatius Codés, de compatir aux tortures de Kégulus, martyr de la parole donnée. Ces incidents classiques, et beaucoup d’autres, dont s’est nourrie pendant des siècles l’imagination de milliers d’étudiants, devraient être éliminés de l’histoire réelle, si l’on voulait accepter les décrets de la critique rigoureuse.

Pendant de longs siècles, l’autorité des historiens classiques avait semblé incontestable. “La vénération pour tout ce qui était antique”, fait observer un écrivain moderne, “se glissa dans les esprits au temps de la renaissance des lettres, de manière à influer non seulement sur la littérature mais encore sur la législation et sur la vie. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que l 'histoire romaine ait été acceptée comme un article de foi, et traitée avec cette sou mission d’esprit et de jugement à la lettre écrite et transmise, avec cette peur de s’en écarter que l’on avait pour toutes les autres bran-

ches cle l’enseignement. Emettre un doute sur ce qu’avait dit un Tite-Live, un Denys, eût paru un scandale, un crime de lèse-antiquité ; on devait tout au plus s’occuper de mettre d’accord leurs contradictions en calculant quelle autorité était d’un plus grand poids.”

Cependant au XYIème siècle même il se rencontra des écrivains qui mirent en question l’autorité des historiens de l’antiquité. Lorenzo Yalla, Glareanus, Scaliger, Juste-Lipse, formulèrent des réserves et signalèrent des invraisemblances et des erreurs. Au dix-septième siècle un professeur de Leyde, Perizonius, accentua ces critiques dans un ouvrage écrit en latin et intitulé Animadversiones. Mais ce fut au dix-liuitième siècle que fut livré aux récits de Tite-Live l’assaut le plus hardi. Louis de Beaufort publia en 1738 sa dissertation “sur l’incertitude des cinq premiers siècles de Rome”. Les cinq premiers siècles de R-ome !.... période d’importance, assurément. Et si elle reste embrumée d’incertitude, quelle foi devonsnous accorder aux historiens qui ont entrepris d’en raconter les fastes? Beaufort s’attaquait surtout à l’oeuvre de Tite-Live. Il en signalait les défectuosités, et il faisait ressortir le défaut de critique par où l’historien latin avait trop fréquemment péché. Suivant lui pour cette période lointaine “les monuments de l’his-

toire romaine étaient rares et ont péri, les documents mensongers qui ont survécu n’ont transmis que des faits douteux, souvent invraisemblables, parfois contradictoires, et nue histoire ainsi faite n’a rien de certain.”

Le réquisitoire de Beaufort contre Tite-Live était excessif dans certaines parties. Mais son livre n’en rendait pas moins un réel service à la science historique, en préconisant l’examen des sources. Au dix-neuvième siècle un autre écrivain plus célèbre, Niebuhr, a repris sa thèse, mais sans y mettre le même esprit agressif. Il a introduit dans l’étude des institutions et de l’histoire romaines une méthode qui lui a permisd’arriver à des constatations précieuses. Sans être inattaquable dans toutes ses théories et dans toutes ses conclusions, il a fait faire à la critique historique d’indéniables progrès.

Plus que jamais de nos jours, celle-ci est devenue le corollaire indispensable de l’érudition,, de la documentation. Comme l’a écrit un maître historien au dix-neuvième siècle, César Cantu, “l’histoire ne peut aspirer à une certitude mathématique. La critique doit néanmoins, sous l’empire d’un doute raisonnable, examinerles événements, et quel que soit le nombre deceux qui les attestent, rejeter ce qui répugne à la nature des choses, pénétrer l’artifice symbolique qui les rend obscurs et inadmissibles*

DISCOURS BT CONFERENCES

adopter pour un moment les opinions de chaque temps et de chaque écrivain; faire la part de la peur, de l’adulation, de l’esprit de parti, et balancer les détracteurs et les panégyristes. Sans la critique l’histoire est un aveugle qui en prend un autre pour guide.”

Des raisons multiples rendent nécessaire la critique des sources, dans les travaux historiques. Uue oeuvre peut être surabondamment documentée et cependant n’en être pas moins inexacte et partiale, parce que l’auteur a tout accepté, a recueilli pêle-mêle ce qu’il a trouvé dans les bibliothèques et les archives, en négligeant l’ardu mais urgent devoir de vérification qui s’impose en pareille matière. Dans la partie préliminaire de son travail, l’historien doit jouer le rôle de “commissaire-enquêteur.” Il doit non seulement rechercher les témoignages, mais encore scruter le caractère des témoins, et démêler leurs motifs. Sont-ils intéressés, sont-iD honorables, sont-ils suspects de partialité par excès de sympathie ou d’antipathie? Autant de questions qu’il faut résoudre.

Dans la critique des sources, l’écrivain d’histoire doit avant toute chose s’assurer que les documents dont il veut faire état ont ce double caractère: l’authenticité et l’autorité. Ces deux attributs comprennent tous les éléments qui

peuvent confirmer ou infirmer la valeur des pièces que l’on veut utiliser.

11 est de toute évidence que le document, pour être recevable, doit être incontestablement authentique. Dans la plupart des cas l’authenticité peut être aisément établie. Les lettres, les memoranda, les dépêches des ministres, dos ambassadeurs, des plénipotentiaires, qui sont conservés dans les dépôts d’archives, en Angleterre, en France, et dans tous les pays, portent presque toujours à leur face même le cachet de l’authenticité. Pour le Canada spécialement, les correspondances de nos gouverneurs, de nos intendants, de nos officiers civils et militaires, avec les ministres de la marine ou de la guerre, sous la domination française; les pièces analogues provenant de la couronne ou des principaux fonctionnaires à l’adresse des secrétaires coloniaux, sous la domination anglaise, ne sauraient être récusées. Mais il se rencontre des documents cl’une autre nature qui 11e doivent pas être acceptés par un auteur doué du sens critique sans une minutieuse enquête. Si vous le permettez, nous allons, sous forme d’exemple, procéder ensemble à une petite opération de ce genre, à propos de deux ou trois cas qui nous sont fournis par nos annales.

Ouvrons une histoire du Canada, l’une des meilleures sans contredit, celle de l’abbé Fer

land. Et feuilletons les pages où cet excellent auteur nous raconte la dernière phase de l’ancien régime, et fait revivre les années tragiques où la gloire des champs de bataille ne pouvait voiler les turpitudes d’une administration corrompue. A la tête de cette dernière nous apparait un homme néfaste, Bigot. L’historien flétrit justement ses déprédations et ses rapines. Et pour nous mieux faire comprendre combien il manquait de sens moral, l’historien nous cite un billet où la concussion et le péculat montrent sans masque leur face hideuse. LTne des créatures de l’intendant, le sieur de Vergor, vient d’être nommé commissaire dans un fort de l’Acadie. A peine arrivé à Beauséjour, raconte l’abbé Ferland, Vergor reçut de son ami une lettre qui peint admirablement les dispositions du protecteur et du protégé. “Profitez, mon cher Vergor,” écrivait Bigot, “profitez de votre place ; taillez, rognez, vous avez tous pouvoirs, afin que vous puissiez bientôt me venir joindre en France et acheter un bien à portée de moi.” Voilà sans doute une pièce accablante, irrémédiablement accusatrice. Mais ne l’est-elle pas trop! Serait-il possible qu’une canaille intelligente comme Bigot eût commis l’imprudence de l’écrire, de l’expédier, au risque de la voir tomber dans des mains hostiles? Vous vous posez, sans doute, en ce moment, cet-

te question, comme je me la suis posée un jour.

Asurément l’abbé Ferland n’a pas inventé cette pièce. Mais où l’a-t-il prise? On ne la trouve nulle part clans nos archive s. Si vous parcourez tous les documents de l’époque, vous ne rencontrez la mention du fameux billet que dans le Mémoire sur les affaires du Canada, par un écrivain qui s’est dissimulé sous une lettre, le sieur de C.(1), et dans une autre pièce intitulée Mémoires sur les fraudes commises dans la colonie, sans nom d’auteur.

Ni l’un ni l’autre n’indiquent la provenance de la lettre attribuée à Bigot. Parmi les contemporains, aucun de ceux qui ont dénoncé ses honteux exploits, ni Montcalm, ni Bougainville, ni Doreil, ni Montbeillard n’en ont jamais parlé. Au cours du procès de l’intendant prévaricateur devant le Châtelet de Paris, cette pièce, qui aurait été d’importance capitale, n’a pas été versée au dossier de la procédure. Dans de telles conditions, est-il possible d’en admettre comme certaine l’authenticité? Je ne le crois pas. Il n’en est pas besoin d’ailleurs, pour établir que Bigot était coupable de péculat et de malversation. Passons à un autre exemple.

(i) AT Aegid us Fauteux, l'infatigable chercheur, a découvert le nom de ce mémorialiste masqué, c’était un officier du nom de Courville.

Dans un grand nombre d’ouvrages relatifs au marquis de Montealm, on trouve une lettre qu’il aurait adressée, de son lit d’agonie, au général Townshend, pour lui recommander les Canadiens. En voici le texte: “Général, l’humanité des Anglais me tranquillise sur le sort des prisonniers français et sur celui des canadiens. Ayez pour ceux-ci les sentiments qu’ils m’avaient inspirés; qu’ils ne s’aperçoivent pas -qu’ils ont changé de maîtres. Je fus leur père, soyez leur protecteur.” Ces lignes ont certainement quelque chose d’émouvant et de pathétique. Le héros mourant donne une pensée suprême au petit peuple pour lequel il a versé son sang, et, avant d’expirer, il le recommande à la générosité du vainqueur. Cela décore admirablement une page d’histoire.

Mais la lettre est-elle authentique? Nous l’avons cru longtemps. Tant d’auteurs l’avaient reproduite; et les meilleurs, les plus réputés! Elle occupait une place d’honneur dans le livre de M. Charles de Bonnechose sur Montealm, ouvrage couronné par l’Académie française en 1882. On y lisait: “Ces pauvres canadiens, le mourant ne peut plus les défendre, mais il peut encore intercéder pour eux, et il se fait suppliant afin de donner aux vaincus le reste de sa vie. Général, écrit-il à Townshend, l’humanité des Anglais me tranquillise” . etc.

Un antre écrivain français, M. Baudoncourt, publie une histoire populaire du Canada; la lettre y paraît au bon endroit: “Montcalm écrivit encore d’une main tremblante ces lignes, qui peignent son grand coeur, au général anglais : “'Général, l’humanité des Anglais me tranquillise” etc. Voici une oeuvre de plus ample envergure, le grand ouvrage de M. l’abbé Casgrain sur Montcalm et Lévis. L’éloquente petite lettre ne pouvait manquer d’y faire son apparition. M. l’abbé Casgrain écrit: “A travers les ombres de la mort qui l’enveloppent, Montcalm entrevit un dernier devoir public à remplir: celui d’implorer la clémence du vainqueur pour le peuple de colons dont la défense lui coûtait la vie. Il écrivit au successeur de Wolfe le brigadier Townshend: “L’humanité des anglais me tranquillise . etc.” Evidem¬

ment, cette pièce devenait en possession d’un état civil presque inattaquable. M. Ernest Gagnon la respecta lorsqu’il parla incidemment de la mort de Montcalm dans son livre si plein d’intérêt sur le Château St-Louis. “Le vainqueur de Carillon, dit-il, mourut en soldat chrétien . Sa dernière préoccupation terrestre fut

pour les Canadiens . Il dicta les lignes sui¬

vantes, qu’il fit adresser à Townshend, le successeur de Wolfe: “Général, l’humanité des Anglais me tranquillise” etc.

Je manquerais de loyauté, si, après avoir mis les autres en scène, je m’oubliais moi-même. Dans un article sur le livre de M. de Bonnecliose, publié par les Nouvelles Soirées canadiennes en 1882, j’y allais, moi aussi, de ma petite phrase au sujet de la lettre de Montcalm. Je m’écriais : “Enfin au dernier moment, à l’heure des voeux suprêmes et des recommandations sacrées, lorsque les ombres de la mort s’étendront déjà sur sa mâle figure, il écrira au général Townshend: “Général l’humanité des Anglais me tranquillise . ” etc.

Assurément nous étions tous de bonne foi lorsque, marchant à la file indienne, nous reproduisions sans broncher le même document. Ce fut vingt ans seulement après avoir écrit l’article des Nouvelles Soirées canadiennes que le doute scientifique commença de naître dans mon esprit. Appelé à écrire de nouveau sur Montcalm, au moment où il s’agissait de raconter ses derniers instants, je me posai soudain cette question: “Mais la fameuse lettre, d’où provient-elle? Quelle en est la source, où est l’original?” En la relisant avec plus d’attention, je la trouvai quelque peu singulière. Elle ne me sembla plus correspondre ni à la situation ni au moment. Elle ne me parut plus être l’expression naturelle des impressions, des sentiments, des préoccupations du général vaincu, à

cette heure douloureuse. Déterminé à éclaircir le problème, je me livrai donc à une enquête ardue et laborieuse. Il importait d’abord de trouver dans quel ouvrage on rencontrait pour la première fois la lettre de Montcalm. Et après avoir parcouru une vingtaine de volumes, je constatai que c’était dans un livre intitulé Montcalm en Canada, publié en 1867, à Tournai, par le Père Martin, de la compagnie de Jésus, écrivain érudit et consciencieux. Aucune indication de source n’accompagnait ce texte, jusque là inédit. Le mystère subsistait. Cependant, par une étrange inadvertance, parmi les auteurs que j’avais consultés, j’avais omis Parkman. Réparant cet oubli je trouvai au second volume de Montcalm and Wolfe la lettre en question. Mais le grand historien, presque impeccable en matière documentaire, avait voulu dégager sa responsabilité, et il avait ajouté cette indication: “I am indebted to abbé Bois for a copy of tliat note”.

Nous tenions donc enfin l’auteur responsable de la mise au jour du document. L’abbé Bois, mort en 1889, ancien curé de Maskinongé, était un chercheur et un collectionneur. Son érudition était considérable; mais chez lui le sens critique laissait à désirer. C’était lui qui, évidemment, avait fourni au Père Martin comme à Parkman, la lettre de Montcalm. Mais la

question primordiale persistait. Où l’avait-il prise? Une recherche à fond dans ses papiers, légués au séminaire de Nicolet, ne m’apporta aucune information. Il ne s’y trouvait rien du tout concernant la lettre à Townshend. Etait-il donc impossible de découvrir quelque mention de cette pièce dans les écrits et les mémoires contemporains. Nous nous imposâmes ce travail, avec un résultat absolument négatif. Marcel, le secrétaire de Montcalm, Johnstone, son aide-de-camp, Bougainville, Vaudreuil, Lévis, Knox, Joannès, Malartic, Bigot, Bernier, le sieur de C., Foligné, Bamesay etc., qui ont laissé des lettres, des journaux, des relations, relatifs au siège et à la capitulation de Québec en 1759 sont muets sur ce point. Townshend luimême, celui qui aurait reçu la lettre de Motitcalm, n’en fait aucune mention dans ses rapports ni dans ses lettres. Il n’en parle pas, n’y fait aucune allusion, en un mot, il semble n’en avoir jamais eu connaissance. Serait-il vraisemblable que Townshend n’eût pas mentionné une pièce si honorable à la fois pour le vainqueur et le vaincu, si elle eût existé?

Le général anglais a reçu une lettre de Montcalm, mais elle diffère totalement de celle dont nous nous occupons. En voici le texte : “Monsieur, obligé de céder Québec à vos armes, j’ai l’honneur de demander à votre Excellence ses

bontés pour nos malades, nos blessés, et de lui demander l’exécution du traité d’échange qui a été convenu entre Sa Majesté Très Chrétienne et sa Majesté Britannique. Je la prie d’être persuadée de la haute estime et de la respectueuse considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Montcalm.” Cette lettre est authentique. Elle est conservée dans les papiers du brigadier général Townshend. Pourquoi pas l’autre, si elle était réelle? Croit-on que le général mourant en a écrit deux au même homme, le même jour, en ce moment suprême où s’éteignait sa vie? Il a accompli son devoir de chef d’armée en traitant avec le commandant ennemi la question officielle du cartel d’échange. Mais imagine-t-on qu’il aurait ensuite fait reprendre la plume à son secrétaire pour faire des phrases sentimentales dans ce genre: “Je fus le père des Canadiens soyez leur protecteur.” Cela peut fournir un thème heureux aux tirades pathétiques des historiens, des orateurs et des poètes; mais cela ne s’adapte ni aux circonstances, ni au caractère du héros; cela n’est ni dans la vérité du moment ni dans la vérité de l’homme.

Mesdames et messieurs, vous êtes maintenant en état de résumer aussi bien que moi la question. La lettre de Montcalm à Townshend —

celle que nous discutons- — n’est ni citée, ni mentionnée dans aucun mémoire, dans aucun récit, dans aucun journal contemporain. Le texte n’en a été trouvé dans aucun dépôt d’arcliives, dans aucune collection publique ou privée de documents, de lettres et autres pièces historiques. Les papiers de Montcalm et de Town* shend n’en contiennent aucune trace. Jusqu’ eu 1867, personne n’en avait jamais entendu parler. C’est le Père Martin qui l’a publiée le premier, probablement d’après une information de l’abbé Bois, puisque c’est ce dernier qui en a fourni une copie à Parkman quelques années plus tard. Cette communication de M. Bois est dépourvue des garanties qu’on a droit d’exiger en pareil cas, la source où il aurait puisé restant absolument inconnue. Bans de telles conditions, il paraît impossible d’admettre l’authenticité de cette pièce.

Est-ce à dire qu’il faille mettre en doute la véracité de M. Bois? Loin de moi cette pensée. Il aura simplement manqué de sens critique et se sera probablement laissé tromper par une pièce apocryphe, du genre des lettres qui ont été publiées à Londres en 1777, sous le nom de Montcalm, et dont celui-ci n’a jamais été l’auteur.

Après s’être enquis de l’authenticité, l’historien doit rechercher quelle peut être l’autorité

du document qu’il veut utiliser. Une pièce peut être authentique et cependant commander, quant à son emploi, une prudente réserve, ou exiger une clairvoyante interprétation. Il y a lieu de considérer ici l’autorité subjective et l’autorité objective.

L’autorité subjective est celle qui dépend de l’auteur du document. Prenez par exemple un historien européen qui se trouve en présence d’un mémorandum de Talleyrand. Il doit être sur ses gardes, quant aux allégations et aux commentaires, car, sans vouloir nuire à la réputation du célèbre diplomate, on peut rappeler qu’il n’était pas précisément un modèle de droiture, et qu’on lui attribue ce mot “La parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée. ’’

Il importe également de bien discerner les motifs dont s’inspirent les rédacteurs de mémoires, de dépêches, de correspondances, que l’historien a rassemblés pour édifier son oeuvre. La haine, l’antipathie, l’ambition déçue, l’intérêt lésé, l’amour-propre blessé, les rivalités nationales, les divergences religieuses, sont autant de causes qui peuvent faire dénaturer le» faits, altérer la vérité, fausser les appréciations, engendrer le mensonge ou l’injustice. Par exemple, vous avez sous les yeux une lettre où M. de Vaudreuil, au lendemain de la mort

de Monte alun, porte contre eelni-ci les accusations les plus odieuses. Ecartez cette pièce sans aucune hésitation, car elle est dictée nar l’antipathie et la rancune, manifestées déjà par l’auteur dans plusieurs circonstances.

L’autorité objective est celle qui découle du document lui-même, de sa nature, de son caractère. Une proclamation royale, des instructions ministérielles, un traité, une ordonnance, un acte de législation, constituent par eux-mêmes des preuves de première valeur. Cependant, ici encore, le sens critique doit s’exercer dans la compréhension et l’interprétation de ces pièces. Permettez-moi de vous en donner un exemple topique. Le 7 septembre 1763, le roi George III adressait au général Murray, nommé gouverneur du Canada, des instructions détaillées, qui contenaient l’article suivant: “29 — Vous devrez, aussi promptement que vous le pourrez, commander aux habitants de se réunir aux temps et lieu que vous jugerez convenables, afin de prêter le serment d’allégeance et de faire y souscrire la déclaration d’abjuration mentionnée dans l’acte passé dans la première année du règne du roi George premier, pour la sécurité additionnelle de la personne de sa Majesté et de son gouvernement, pour assurer la succession de la couronne aux héritiers protestants de feu la princesse Sophie, et pour détrui-

re les espérances du prétendu Prince de G-alles, ainsi que de ses partisans déclarés ou secrets, lequel serment leur sera administré par telles personnes que vous déléguerez à cet effet; et dans le cas ou quelques-uns des dits habitants français refuseraient de prêter le dit serment et de faire et souscrire la déclaration d’abjuration susdite, vous devrez les expulser incontinent de votre susdit gouvernement.”

D’après cet article des instructions royales, on devait donc exiger des Canadiens français deux choses : un serment d 'allégeance et une déclaration d’abjuration. Le serment d 'allégeance était tout indiqué d’avance, il découlait du changement de souveraineté politique consacré par le traité de Paris. Au lieu de rester sujets de la couronne française, nous devenions sujets de la couronne britannique. Mais la déclaration d’abjuration? . Allait-on nous for¬

cer de changer de religion, d’apostasier, et cela sous peine d’expulsion de notre pays, de ce Canada découvert, évangélisé, défriché, civilisé par nos aïeux?

Placés devant ce texte, nos historiens ont éprouvé un embarras assez compréhensible. Carneau, dans son histoire du Canada, s’est borné à enregistrer le fait dans les lignes suivantes : “L’ordre aussi avait été donné dans les instructions royales d’exiger des canadiens un ser-

ment de fidélité. M. Goldfrap, secrétaire du gouverneur, écrivait aux curés, trois ans après, que s’ils refusaient de le prêter ils se préparassent à sortir du Canada; les autres habitants devaient subir le même sort s’ils négligeaient de prêter le même serment et de souscrire la déclaration d’abjuration.”

Commentant le même document, M. l’abbé Laverdière a écrit à son tour. Les instructions royales ordonnaient aussi que l’on exigeât des Canadiens le serment de fidélité, et ils reçurent avis que s’ils négligeaient de prêter ce serment et refusaient de souscrire une déclaration d’abjuration, ils devraient se préparer à sortir du Canada. Le gouverneur n’osa pas faire exécuter les ordres touchant la déclaration d’abjuration.”

Cette dernière phrase indique bien quel sens l’historien donnait à l’article des instructions royales. Le roi d’Angleterre commandait à la nation canadienne d’apostasier ; mais le gouverneur reculait devant la difficulté de faire exécuter un pareil ordre 1

Remarquez bien que ce sens était le sens naturel.... Mais c’était en même temps un sens inadmissible. Etait-il possible que le roi d’Angleterre, que le gouvernement britannique, eussent. l’idée de faire apostasier en bloc les catholiques canadiens sous peine d’expulsion? Cela

n’était pas concevable. Mais alors il fallait trouver à ce terme “déclaration d’abjuration” un autre sens que le sens ordinaire. Et, à cette fin, on devait recourir à la critique historique, en d’autres termes, faire une enquête.

Voulez- vous que nous la fassions ensemble? Ouvrons les vieux statuts anglais, les “Statutes at large”, et examinons quelle était la législation britannique relative à la prestation des serments officiels au moment où le Canada passait sous la domination anglaise, en 1762. Sous l’autorité des statuts 25 Charles 11,30 Charles II, I Guillaume et Marie, et I Georges Ier, il y en avait quatre : le serment du test dirigé contre le sacrement de l’Eucharistie; le serment d’allégeance, ou de fidélité au souverain; le serment de suprématie ou la répudiation de l’autorité du pape; le serment ou la déclaration d’adjuration. En quoi consistait ce dernier? Constituait-il un acte d’apostasie religieuse? Rien de tel. Le statut Ier du Roi George Ier, qui en décrétait la prestation, avait uniquement pour objet de faire répudier et abjurer l’allégeance au prétendant Stuart. En voici la partie principale: “Je déclare solennellement et sincèrement que je crois dans ma conscience que la personne se prétendant Prince de Galles durant la vie du feu Roi Jacques, et, depuis

son décès, prétendant être et prenant la désignation et le titre de Roi d’Angleterre, sous le nom de George III, Roi d’Ecosse sous le nom de Jacques VIII, ou prenant la désignation et le titre de Roi de la Grande-Bretagne, n’a aucun droit ou titre quelconque à la Couronne de ce Royaume ou d’aucune autre possession qui lui appartienne, et je répudie, refuse et abjure toute allégeance ou obéissance envers lui.” Voilà la seule abjuration que comportât ce serment ou cette déclaration. Abjuration politique et non abjuration religieuse. Dans la phraséologie constitutionnelle et statutaire, on prit l’habitude de le désigner sous le nom de “Abjuration Oatli.” Et c’est de cette appellation que naquit l’équivoque dont nos historiens furent victimes.

Ainsi donc, en 1763, les serments qui furent exigés des Canadiens furent le serment d’allégeance à Georges III, et le serment d’abjuration de l’allégeance aux prétendants Stuart. Ni l’un ni l’autre n’était contraire à notre foi religieuse, et nos pères pouvaient les prêter en toute sécurité de conscience. Le second n’offrait pas plus d’objection que le premier; il n’en était que le corollaire légitime. Et le gouverneur n’avait nullement à craindre le sentiment public, au point “de ne pas oser faire exécuter les ordres touchant la déclaration d’abjura-

tion. ” Sans doute, de 1763 à 1774 — date de l’Acte de Québec — pour devenir fonctionnaire, il fallait prêter le serment du test, par lequel on répudiait l’Eucharistie. Et conséquemment les catholiques se trouvaient exclus de toute charge officielle. Cette condition fut abolie en 1774. Et, à partir de cette date, les fonctionnaires eux-mêmes n’eurent plus à souscrire l’odieux serment du test.

Mesdames et Messieurs, je serais heureux si l’étude de ces quelques exemples avait pu vous donner une idée plus précise de l’objet et des procédés de la critique historique. Nous n’avons fait que jeter un coup d’oeil sur ce vaste champ d’opération. Les cas peuvent être multiples et variables. Mais la méthode est la même. C’est l’examen des circonstances, des caractères, des sentiments; c’est la recherche de la source la plus lointaine et de 1a. tradition la plus pure; c’est la confrontation des textes et le contrôle des pièces les unes par les autres ; c’est la vérification des documents et leur interprétation clairvoyante; c’est la progression du connu à l’inconnu; en un mot c’est l’enquête préliminaire portant sur les personnes, sur les témoignages, sur les écrits, sur tous les matériaux qui doivent entrer dans la construction de l’oeuvre projetée.

Notre âge a été appelé avec raison l’âge de

la critique. La vérité n’a rien à craindre d’elle. L’imposture ou le préjugé doivent seuls redouter ses rayons. Il y a sans doute une critique arrogante, orgueilleuse, partiale et agressive, qui aspire beaucoup plus à détruire qu’à édifier. Mais la saine critique historique a un plus noble but. Son ambition est de rendre aux fait? leur proportion, aux époques leur physionomie, aux personnes leur figure, et cela dans une tranquille lumière qui ne laisse aucune place à la fiction, à l’incertitude ou à la fraude.

ELOGE FUNEBRE DE Mgr Paul-Eugène R-oy,

PRONONCÉ À L ’UNIVERSITÉ LaVAL,

le 17 juin 1926.

Messeigneurs(1)

Mesdames et Messieurs,

Au cours de l’année qui s’achève, l’université Laval a subi des pertes douloureuses. Coup sur coup, la mort a choisi chez elle d’illustres victimes. Deux fois, à quelques mois de distance, elle lui a enlevé son chef hiérarchique.

Vous venez d’entendre, et avec quelle émotion, l’éloge funèbre de l’éminentissime cardinal Bégin. Il m’incombe maintenant de prononcer celui de monseigneur Paul-Eugène Roy, archevêque de Québec, et chancelier de l’université Laval.

C’est comme représentant plus spécialement la Faculté des Arts que l’on m’a attribué ce redoutable honneur. Monseigneur Roy a été l’une des gloires de cette faculté; il lui a donné quel-

(l) Monseigneur Langlois, vicaire capitulaire, Monseigneur Rossillon, évêque aux Intdes anglaises.

ques-unes des meilleures aimées de sa vie; et l’on peut dire que, durant toute sa carrière, ii a servi fidèlement l’oeuvre intellectuelle à laquelle elle a pour mission de se dévouer.

Monseigneur Roy était un fils du vieux terroir canadien. Issue d’une de ces familles modèles où se maintiennent dans toutes leur pureté les traditions ancestrales, il grandit au milieu d’une atmosphère de respect, de discipline et de vertu. Ses parents, cultivateurs aux moyens limités, étaient de ceux qui ne reculent devant aucuns sacrifices pour donner à leurs enfants, outre l’éducation la meilleure, l’instruction la plus ample. Grâce à cette préoccupation généreuse, le jeune écolier, au sortir de la petite école primaire, put franchir le seuil des études collégiales. Après avoir préludé au collège de Lévis, il fit son cours classique au séminaire de Québec, qui a donné tant de sujets éminents à l’Eglise et à la société. Ses maîtres discernèrent vite qu’ils étaient en présence d’un talent d’ordre supérieur. Et, ce qui valait mieux encore, ils constatèrent en même temps que ce talent était actionné et mis en oeuvre par une volonté tenace et une résolution laborieuse, qui ne laissaient aucune place à l 'insouciance et à la flânerie. C’étaient là des gages de succès assurés. Mentionnons seulement ici la me daille d’or du gouverneur-général, le marquis

de Lorne, gagnée par le jeune élève au concours de philosophie de 1880.

En 1881 il terminait son cours. La grave question qui se pose à chaque adolescent au moment des adieux à la vie collégiale, se posa devant sa pensée et sa conscience: Qu’allait-il faire de sa vie! Nous ne croyons pas nous tromper en affirmant qu’il n’y eut chez lui, à cette heure décisive, ni oscillation, ni incertitude. Malgré sa jeunesse, il avait déjà le regard ferme et la décision prompte. Ayant entendu l’appel de Dieu, il y répondit avec empressement. D servirait le Christ et l’Eglise.

Ce serait d’abord dans l’enseignement, dans l’éducation, dans la formation des intelligences et des caractères. Après une année de professorat, où se manifestèrent des aptitudes pleines de promesses, ses supérieurs comprirent qu’il y avait là des facultés auxquelles il importait de faire rendre leur maximum d’efficacité éducative. Et, en 1882, l’assistant professeur de rhétorique au séminaire de Québec, partait pour l’Europe, afin de perfectionner ses études littéraires à l’Institut Catholique de Paris et à la Sorbonne. Avantage inestimable. Ce n’est pas manquer de fierté nationale que de reconnaître l’immense valeur du haut enseignement puisé aux sources débordantes de l’intellectualité européenne. S’asseoir au pied des chaires où

montent tour à tour des maîtres de la pensée et de la langue, héritiers et continuateurs d’une lignée glorieuse de professeurs et d’écrivains, c’est devenir bénéficiaire d’une culture plusieurs fois séculaire; c’est avoir directement accès aux trésors d’érudition et de science accumulés par le labeur et l’effort d’innombrables générations d’esprits éminents; c'est recevoir une formation, c’est subir un entraînement, c’est acquérir une méthode et une discipline intellectuelles dont on ne saurait exagérer ie prix. A ce privilège des études suivies dans les écoles françaises où se distribue avec le plus d’éclat l’enseignement des sciences et des lettres, ajoutez les garanties de gravité, de dignité et de vertu qui en devraient être toujours le corollaire indispensable, et qui brillaient chez le jeune professeur de Québec devenu étudiant parisien, et vous pourrez concevoir ce que lui valurent les deux années ardemment laborieuses qu’il passa dans la capitale de la civilisation. Années fécondes, qui donnèrent à son talent et à ses aptitudes si remarquables la trempe et la puissance que nous leur avons connues.

Après avoir subi brillamment là-bas les épreuves de la licence ès-lettres, l’abbé Roy revenait à Québec en 1884. Pendant cinq ans il professa la rhétorique ; et ceux qui eurent alors le bonheur de recevoir son enseignement en

ont conservé un souvenir vivace. Dans toute la force du mot, ils comprenaient, ils sentaient que leur maître était un maître. Maître par l’érudition, maître par la méthode, maître par l’autorité et la distinction de la parole, maître par l’attrait captivant conféré aux matières du programme classique.

En même temps que ses études littéraires, l’abbé Roy avait poursuivi avec une égale ardeur au travail ses études théologiques. En 1888 il recevait l’onction sacrée, il devenait prêtre ; et ceux qui le connaissaient le plus intimement purent se dire que rarement la grâce mystérieuse de l’ordination était descendue dans une âme mieux préparée aux fonctions de l’auguste ministère. Parmi ces fonctions, il en est qui doivent s’exercer surtout dans le calme, l’ombre et la solitude; il en est d’autres qui entraînent l’effort extérieur, l’aetion publique, le contact direct avec les collectivités. Dieu, qui avait ses vues, dirigea l’abbé Roy vers cette dernière forme de l’activité sacerdotale. En 1888 l’évêque de Hartford, à court de sujets pour son diocèse, fit appel à la générosité fraternelle de l’archevêque de Québec. Cet appel fut entendu. Et ce fut alors que le professeur de rhétorique descendit de la chaire où il enseignait brillamment depuis cinq ans, et où, tout en donnant à ses élèves des leçons d’éloquence, il

avait ajouté à sa propre formation le plus solide complément.

Il allait maintenant aborder un autre terrain et y manifester d’autres facultés ! Devenu curé dans un centre franco-américain, il faisait bientôt montre d’un admirable talent d’organisation et d’administration. Il créait une paroisse ; il bâtissait une église, il fondait des institutions, il faisait surgir des oeuvres, en même temps qu’il prodiguait à son troupeau les trésors de sa parole et de son dévouement. Heureuse la paroisse franco-américaine de Hartford d’avoir eu un tel pasteur ! Mais heureux aussi le jeune curé de Hartford d’avoir eu un tel entraînement !

Cependant ses liens avec le diocèse de Québec n’étaient pas rompus. Son archevêque ne pouvait renoncer longtemps aux services d’un prêtre comme celui-là. Au bout de neuf ans, l’abbé Roy était rappelé à Québec. Et voilà qu’une nouvelle tâche allait être proposée à son zèle. Une des institutions hospitalières les plus bienfaisantes et les plus nécessaires de notre ville se voyait menacée d’une crise désastreuse. L’archevêque de Québec ue pouvait disposer des ressources suffisantes pour conjurer le péril. Le seul moyen possible était de demander à tout le diocèse l’effort sauveur et libérateur. Mais pour obtenir ce résultat, pour atteindre

toutes les bonnes volontés et s’assurer tous les concours, une action personnelle, énergique, et soutenue, semblait indispnsable. Qui se donnerait à cette oeuvre avec l’ardeur et la constance seules capables d’en assurer le succès? Le chef du diocèse jeta les yeux sur le prêtre que la Providence semblait lui ramener juste au moment voulu. Et l’abbé Roy dut prononcer la parole qui semble avoir été l’une des devises maîtresses de sa vie: “Non recuso laborem.” Le diocèse de Québec vit alors un spectacle admirable. Ce jeune prêtre, déjà éminent par ses dons intellectuels, par sa culture et ses services, se lit le mendiant attitré de la charité hospitalière. Il prêcha sans relâche, et quêta sans repos ; et cela pendant trois ans. Pendant trois ans il remua les coeurs du haut des chaires et il parcourut à pied les paroisses, allant de porte en porte tendre la main pour recueillir l’aumône destinée à sauver une oeuvre vouée au soulagement de la misère et de la douleur humaines, dans ce qu’elles ont de plus pitoyable et de plus navrant. Tant de générosité et de vaillance devaient porter leurs fruits. L’hôpital du Sacré-Coeur fut sauvé: et celui qui, plus tard, écrira son histoire, pourra sans rien outrer décerner à l’abbé Roy le titre de second fondateur.

Fondateur, ce fut plus d’une fois son rôle et

sa mission. Il l’avait été à Hartford. Il le fut encore, dans une large mesure, quand fut créée la paroisse de Jacques-Cartier. Ce fut lui qui présida à son organisation, à ses débuts, et qui créa quelques-uns des organismes qui ont contribué si puissamment à sa vitalité religieuse.

L’abbé Paul-Eugène Roy était devenu l’un des membres les plus considérables du clergé diocésain. Ses travaux, son zèle, ses facultés brillantes le mettaient nécessairement en lumière. Sa parole éloquente était recherchée de toutes parts. Une occasion mémorable le mit décidément hors de pair. A la mort de Léon XIII, i.1 fut désigné pour prononcer l’oraison funèbre du grand pontife dans la basilique de Qué-bec. Ceux qui ont entendu ce jour-là cette pièce d’éloquence ne l’oublieront jamais. Il s’éleva à une hauteur que, depuis, il put égaler, mais difficilement dépasser. Au sortir de cette émouvante cérémonie, plus d’un auditeur se dit sans doute qu’une telle intelligence et mie telle âme étaient réservées aux plus grands rôles. Ce pronostic devait recevoir un commencement de réalisation, lorsque Sa Grandeur Mgr Bégin résolut de créer l’oeuvre de l’action sociale catholique, dont l’organe spécial et le porte parole serait un grand journal destiné à servir avant tout les intérêts religieux et sociaux.

Pour organiser et diriger cette oeuvre d’une

si haute inspiration et d’une si vaste portée, l’illustre évêque n’eut pas à délibérer longuement sur le choix du sujet à qui serait confié cette grave et importante mission. L’abbé Paul-Eugène Roy était là, tout désigné d’avance par son caractère et ses aptitudes tant de fois éprouvées. Il devint donc le directeur de “l’Action Sociale Catholique”. Et à cette fonction si lourde de responsabilité, il consacra toutes ses énergies, toute son activité, toute son âme. Créer les ressources, provoquer les adhésions, recruter les cadres, tracer les programmes, délimiter les champs d’action, organiser les services, secouer les inerties, activer les dévouements, surmonter les difficultés, déjouer les embûches, abattre les obstacles, telles furent les tâches écrasantes qu’il accomplit avec une rapidité et un succès étonnants. Rarement plus noble pensée obtint une plus prompte et une plus complète réalisation.

Il n’en fallut pas davantage pour acheminer l’abbé Roy vers une nouvelle ascension, surchargée de nouveaux devoirs. Le vénérable archevêque de Québec commençait à sentir les atteintes de l’âge. Il avait besoin d’un auxiliaire pour l’aider à porter le fardeau de sa charge pastorale. Ici encore nous oserions affirmer que la délibération fut brève. Le directeur de “l’Action Sociale Catholique” n’avait-il pas

déjà commencé à jouer le rôle de collaborateur auprès de son chef hiérarchique1? Ce rôle, il allait être appelé à le continuer de plus près, dans une lumière plus vive et avec une dignité

plus éminente.

C’est en 1908 que l’abbé Paul-Eugène Roy reçut la plénitude du sacerdoce par la consécration épiscopale. Vous savez, Messieurs, quelles ont été, depuis cette date, les grandes lignes de cette carrière. Non content de remplir avec une fidélité inlassable tous les devoirs ordinaires de sa hante fonction, il fut plus que jamais initiateur et lutteur. Que d’oeuvres accomplies, que d’entreprises conduites à terme, que de combats livrés, que de victoires remportées ! Sous l’égide de son archevêque qui bientôt devait être élevé au rang de prince de l’Eglise, Mgr Roy se dépensa sans compter au service de toutes les oeuvres religieuses et nationales. Nous ne saurions nous faire ici l’historiographe de ses mémorables campagnes. Qu’il nous suffise de rappeler qu’il fut un admirable entraîneur d’âmes et un puissant animateur de volontés. Il était essentiellement un chef. Il avait l’intrépidité, la force, le magnétisme et le prestige. Il était à la fois maître de la parole et maître de l’action.

La parole! Qu’elle était vivante et puissante sur ses lèvres ! Mgr Roy était un grand ora-

teur. Son éloquence était faite de clarté, de mouvement et de force. Il nous semble le voir et l’entendre encore dans un de ses grands jours oratoires : sa haute taille attirant les regards, son geste large soulignant sa pensée, sa voix sonore maîtrisant l’attention, sa diction nette et accentuée martelant la phrase pour faire saillir l’idée avec plus de relief et de précision. L’éloquence de Mgr Roy était vraiment dominatrice.

Ce don merveilleux, cet instrument puissant, il ne le laissa pas inactif. La parole chez lui n’était pas un jeu de dilettante. Elle était une arme de combat. Ses discours étaient des actes. Il parlait pour convaincre les esprits, pour entraîner les volontés, pour provoquer les déterminations, pour orienter les efforts, pour déclencher les énergies.

Aussi cette parole a-t-elle laissé autre chose qu’un souvenir d’admiration stérile. Elle a produit des résultats qui survivent à la voix muette et aux lèvres scellées par la mort.

Nous ne pouvons nous attarder en ce moment à récapituler ce que Mgr Roy a accompli durant ses dix -huit ans d’épiscopat. Ce qu’il a fait est dans toutes les mémoires, et fournira une matière surabondante aux biographies futures. Mais nous voudrions au moins signaler le double aspect sous lequel, pendant ces années débor-

dantes, il apparut dans un prestige chaque jour grandissant, à l’admiration publique. Dans ses initiatives, dans ses oeuvres, dans ses luttes, on put saluer en lui tour à tour et souvent à la fois l’apôtre et le patriote.

Ce double caractère s’affirma spécialement dans deux occasions mémorables, où sa prestigieuse personnalité se manifesta avec un plus vif éclat. Nous voulons parler du congrès de tempérance de 1910 et du congrès de la languefrançaise de 1912.

Le congrès de 1910 marquait le point culminant d’une campagne où Mgr Roy avait joué a la fois le rôle de chef et de soldat. Chef, il avait tracé le plan des opérations, donné les mots d’ordre, organisé et discipliné les bataillons. Soldat, il s’était jeté dans la mêlée et s’était porté partout où le péril était plus grand. Ce péril c’était l’alcoolisme, c’était l’intempérance, avec son cortège de vices, de désordres, de crimes, de dégradation et de démoralisation. En présence de ces maux dont notre société était menacée, l’âme de Mgr Roy s’était émue. Il avait prêché la croisade contre ce formidable ennemi, il avait poursuivi celui-ci de retranchement en retranchement, il lui avait arraché ses positions stratégiques. Et maintenant, après plusieurs année de combats et de victoires, il avait convoque ce congrès, rai—

liement de tontes les forces antialcooliques, pour les passer en revue, les constituer en armée permanente, les munir de nouvelles armes, afin de consolider les conquêtes réalisées et en préparer de nouvelles.

Ceux d’entre nous qui prirent part à ces mémorables assises de 1910 se rappellent encore l’impression de religieux enthousiasme qu’ils ressentirent en entendant leur chef, le président du congrès, leur adresser ici même, dans cette salle, ces paroles émouvantes :

“En demandant à Dieu, ce matin, de bénir notre Congrès, nous n’avons pu nous défendre de le remercier de l’avoir rendu possible* Et c’est vers lui que dès cette première réunion je tiens à porter vos esprits et vos coeurs. “ Sursu m corda ! Habemus ad dominum ! ’ ’ Tenons nos âmes sur les hauteurs sereines où elles voient Dieu, l’entendent et cherchent en lui lumière et force. Nous voulons Dieu dans les coeurs, dans les foyers, dans les moeurs, dans les lois. C’est pour lui faire sa place que nous pourchassons le grand ennemi de Dieu, le démon de l’alcool. C’est une guerre sainte, celle que nous menons. La croix s’y voit partout! c’est notre insigne, notre étendard, notre espérance! Que notre Congrès demeure sous l’influence constante de la Croix.”

Messieurs, c’est l’apôtre que vous venez d’en-

tendre. Dans cette grande bataille contre l’alcoolisme, Mgr Roy avait montré qu’un coeur d’apôtre battait dans sa poitrine. C’était le souffle apostolique qui inspirait ses accents, parfois terrifiants, lorsqu’il s’efforçait d’arraclier l’âme de notre peuple à la passion fatale, destructrice de toute morale, de toute noblesse et de toute vertu.

Deux ans après le congrès de tempérance, l’infatigable évêque assumait un autre rôle. Le congrès de la langue française en Amérique se réunissait à Québec et nous faisait assister à une suite de délibérations et de manifestations inoubliables. Comme pour celui de 1910, Mgr Roy en fut l’âme directrice et inspiratrice. Cette fois, c’était surtout le grand patriote qui nous apparaissait. Pendant des mois, entouré d’un groupe de collaborateurs dévoués, il avait préparé le programme de ce congrès. Il y avait convoqué les Canadiens français du Québec, de l’Ontario, du Manitoba, de l’Ouest, de l’Acadie, des Etats-Unis, de la Louisiane. Il leur avait rappelé que “notre mission, dans le Nouveau- Monde, est de faire survivre, malgré les forces contraires et les allégeances nouvelles, le génie de notre race et de garder pur de tout alliage l’esprit français qui est le nôtre”; que “l’usage et le développement de notre langue maternelle sont nécessaires à l’accomplissement

de notre destinée”, parce que “cette langue est la gardienne de notre foi, la conservatrice de nos traditions, l’expression même de notre conscience nationale.” Cet éloquent appel avait été entendu. D’un bout à l’autre du continent nord-américain la nationalité canadienne-française avait tressailli. Et une irrésistible impulsion avait poussé dans notre vieille cité des milliers et des milliers de compatriotes accourus de tous les points de l’horizon. Quel spectacle que celui du 24 juin 1912, lorsque l’évêque patriote, se levant pour ouvrir ces étatsgénéraux de la langue française en Amérique, embrassa d’un regard ému la foule immense qui attendait sa parole. Et quel frémissement, lorsque de sa voix vibrante et prenante, il s’écria :

“Ce soir, à l’heure solennelle que nous vivons, dans les milliers de foyers où brûle encore la flamme du pur patriotisme et où l’on assemble toujours avec un fidèle amour les douces syllabes de France, les yeux se tournent vers Québec, les mains se tendent vers nous, les coeurs palpitants s’unissent à nos coeurs dans l’allégresse d’une fraternelle alliance.

“J’entends comme une rumeur de voix françaises qui arrivent jusqu’aux murs de notre cité et jusqu’aux portes de cette ville: voix de l’Ontario et de l’Acadie, voix du Manitoba, do

la Saskatchewan et de l’Alberta, voix de la Nouvelle-Angleterre, de la Louisiane et des Illinois. Toutes ces voix rendent le ton harmonieux de l’âme nationale, et toutes elles redisent l’indéfectible volonté d’une race qui veut vivre.

“Souffrez que je recueille maintenant sur vos lèvres toutes ces voix chargées des souvenirs, des angoisses, des espérances et des résolutions de tout un peuple, et que, au nom des trois millions de Canadiens-Français et d’Acadiens de l’Amérique du Nord, je déclare ouvert le premier Congrès de la langue française au Canada. Je demande à Dieu, qui a fait de nous un peuple choisi, de bénir notre entreprise, de nous aider à la conduire à bonne fin par les voies de la justice et de la charité. Et je place ce Congrès sous la double protection de la Vierge triomphante, patronne des Acadiens, et de Saint- Jean-Baptiste, patron des Canadiens français.”

Mesdames et Messieurs, le congrès de la langue française et le congrès de tempérance, dont Mgr Roy fut l’initiateur et l’âme dirigeante, nous donnent comme la synthèse de sa vie. L’amour du Christ et des âmes que le Sauveur a rachetées de son sang, l’amour de la race et de la patrie pour lesquelles le Maître des nations semble avoir eu des prédilec-

lions spéciales: telles furent les deux nobles passions de ce grand coeur.

Mais il manquait à cette carrière le couronnement suprême. Un poète a écrit ce beau vers :

Rien ne nous rend si grand qu’une grande douleur.

Dieu voulut grandir encore Mgr Roy en lui ■envoyant la souffrance. Soudain, en pleine activité, en pleine vigueur, en pleine puissance intellectuelle, l’athlète fut terrassé par un mal mystérieux et cruel. Et un long martyre commença pour lui. Ce fort devint invalide, ce lutteur devint désarmé! Et les tortures physiques vinrent l’étreindre en même temps que les -angoisses morales. Mais Mgr Roy était de ceux chez qui l’épreuve devient une auréole. A mesure que s’affaissait son corps, on vit grandir son âme. Des dons voilés, que des facultés plus apparentes avaient éclipsés aux jours de combat, s’épanouirent aux jours d’impuissance corporelle. Et la bonté, la charité, l’humaine tendresse, sans laquelle toute grandeur terrestre ■est incomplète, rayonnèrent chaque jour chez le grand vaincu d’un éclat plus vif. Sur ce lit de douleur, la sainteté vint se poser et marqua de son auguste sceau les derniers jours de l’illustre mourant. Et c’est ainsi que, maîtresse de la douleur physique et de la détresse intérieure,

DISCOUKS ET CONFÉRENCES

s’acheva cette noble vie, si pleine d’oeuvres et de vertus.

Sur la tombe de Sa Grandeur Monseigneur Paul-Eugène Roy, le dernier en date de ses chanceliers, l’université Laval dépose l’hommage de ses regrets et de son admiration respectueuse.

Page 1