LE CENTENAIRE DU COLLEGE DE SAINTE-ANNE
juin 1927
Monseigneur, (1)
Messieurs,
Le 28 décembre 1920, un groupe d’anciens élèves du collège de Saint-Anne, prêtres et laïques, arrivaient ici, répondant à l’appel de détresse des chefs de cette maison. Et ils sentaient leur âme envahie par une indicible douleur devant le spectacle de destruction qui frappait leurs regards. Leur collège, leur vieux collège, le collège de leur jeunesse heureuse et de leurs radieux souvenirs, n’était plus qu’un amas de ruines. Les murs croulants étalaient leurs ouvertures béantes comme autant de blessure mortelles. Les lamentables décombres évoquaient à la pensée le S uni lacrymae rerum du poète latin. Et des lambeaux de toiture métallique, soulevés par le vent d’automne, résonnaient lugubrement comme les sourds accents
(l) Monseigneur A. Langlois, évêque de Valleyfield.
d’une marche funèbre, éveillant dans les coeurs broyés un écho de désolation. La maison de M. Painchaud, le grand fondateur, la maison des Mailloux, des Pilote, des Pelletier, des Poiré, des Trudelle, était totalement détruite. De la masse imposante d’édifices, érigés au cours des ans par tant de sacrifices, il ne restait plus que les deux ailes récentes où s’étaient réfugiés, dans un aménagement de fortune, directeurs et professeurs frappés d’une navrante stupeur devant leur oeuvre écroulée.
Le désastre était de ceux qui peuvent faire ployer les plus robustes vaillances. Le gouffre financier creusé par l’incendie paraissait impossible à combler. D’autres oeuvres d’importance vitale venaient à peine de solliciter les générosités bienfaisantes. L’immensité de la catastrophe, l’énormité de l’effort requis, la difficulté des circonstances, tout semblait conjuré pour glacer les courages et paralyser les espoirs. Fallait-il donc prononcer la fatale parole de désespérance? Allait-on écrire sur les ruines de Sainte-Anne une funèbre variante de ce que l’on écrivait naguère sur le tombeau d’une nation: Finis Sanctae Annaef Etait-ce la mort?
Non, messieurs, non, c’était la vie; ou, pour mieux dire, c’était la survie ; c’était la vie reconquise et s’épanouissant dans un plus magnifi-
que essor. Domptant leur douleur, refoulant leurs larmes, et redressant leurs énergies un moment fléchissantes, les directeurs et les anciens élèves de Sainte-Anne, dans un sursaut de résolution et de volonté ardente, jurèrent de faire surgir des ruines un nouveau collège, et de sauver l’oeuvre nationale et religieuse de M. Painchaud. Cette entreprise, humainement insensée en présece de tant d’obstacles apparemment insurmontables, ils l’ont accomplie, avec la grâce de Dieu. Et tous ensemble nous avons l’inexprimable joie d’en saluer aujourd’hui le glorieux couronnement. Notre collège est reconstruit, plus beau — pour nos yeux, sinon pour nos coeurs — plus beau et plus indestructible qu 'autrefois. Et sa jeune coupole, étincelante et se dressant noblement vers le ciel, nous convie à entonner un hymne d’allégresse et de reconnaissance.
Devant un tel résultat, si l’on demande comment et pourquoi cela s’est accompli, la double réponse est facile. Cela s’est accompli par un grand amour inspirant un grand dévouement; par l’amour filial des enfants de sainte- Anne envers VAlma Mater dont leur âme conservait l’ineffaçable empreinte, reçue aux jours ensoleillés de leur jeunesse; et par le désir passionné de lui rendre en dévouement sauveur ce qu’elle leur avait donné en bienfait intellec-
tuel et moral. Et cela s’est accompli encore parce que sous les ruines accumulées par le sinistre subsistait un germe de vitalité immortelle, la nécessité de survivance d’une oeuvre essentiellement nationale et religieuse, que l’on ne pouvait laisser mourir.
Lorsque ce prêtre au grand coeur et aux vastes desseins, M. Charles-François Painchaud, fondait le collège de Sainte-Anne en 1827, il le vouait au service de Dieu et de la patrie. Et c’était la mystérieuse vertu de cette mission sacrée qui avait protégé l’oeuvre contre tous les souffles hostiles; qui l’avait fait vivre, elle si peu viable aux yeux des hommes, malgré les difficultés de sa naissance, malgré les crises de sa croissance, malgré les orages de toute sa car rière. C’était cette vertu protectrice qui avait sauvé Sainte-Anne dès ses premiers jours, en 1829, qui l’avait sauvé plus tard en 1838, qui l’avait sauvé derechef en 1871. C’était elle qui le faisait renaître de ses cendres en 1927, et qui enfin, à travers tant de hasards et de vicissitudes, devait lui faire, atteindre le glorieux sommet du Centenaire.
Le centenaire! Mémorable date et mot prestigieux! Quelles évocations ne renferme-t-il pas! Quels souvenirs, quelles émotions, quels enseignements, et quelles promesses!
Des hauteurs du siècle écoulé, jetons ensem-
ble un coup d’oeil en arrière. Tout d’abord un aspect nous frappe. Le centenaire de Sainte- Anne .s’appuie sur deux fragments de siècles: le dix-neuvième et le vingtième. Quand on parle du siècle de Napoléon, de la reine Victoria, de Pie IX et de Léon XIII, du siècle de Chateau briand, de Laeordaire, de Louis Veuillo» et de Pasteur, du siècle de la vapeur, du télégraphe électrique, de la photographie, des chemins de fer et de la houille noire, Sainte-Anne peut s’écrier : j ’en étais ! Et quand, ensuite, on parle du siècle d’Edouard VII, du Cardinal Mercier, de Foch, de Pie X, de Benoît XV et de Pie XI; du siècle de Barrés, du père Janvier, de Mgr d’Hulst et de l’abbé Moreux, du siècle des sous-marins, des avions aux fantastiques chevauchées transocéaniques, des dirigeables, du téléphone sans fil, de la radio, et de la houille blanche, Sainte-Anne peut s’écrier encore: j’en suis! Et nous, dans l’audacieuse illusion de notre amour filial, nous serions presque tentés de nous représenter ces deux grands siècles comme se combinant pour former son siècle à lui, le siècle de Sainte-Anne.
Son siècle ! Siècle vécu, nous le savons bien, dans une sphère restreinte, mais cependant siècle mouvementé, actif, et fécond pour notre Canada aussi bien que pour notre Alma Mater.
Lorsque, au mois de juin 1827, le vénéré M.
Painchaud, notre illustre fondateur, abattait ici les arbres qui devaient faire place aux murs de son collège, notre pays traversait une période critique. La querelle entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif commençait à entrer dans sa phase aigüe. Bientôt le conflit s’envenimait. L’inauguration même de cette nouvelle maison d’éducation était marquée par un incident qui en montrait toute l’acuité. La lutte constitutionnelle devait malheureusement aboutir à l’insurrection armée. Les premières années du collège de Sainte-Anne ne pouvaient manquer de subir le contre-coup des crises parlementaires, qui le privaient des secours officiels dont la nécessité était si urgente. Et elles allaient être assombries encore par les douloureux événements de 1837 et de 1838, qui firent couler tant de sang et verseï tant de larmes. Puis ce fut la suspension de la constitution de 1791, le régime d’exception du Conseil spécial et l’Union des Canadas, avec leurs dispositions injustes. La longue campagne pour la conquête du gouvernement responsable, qui s’ouvrit alors, fut suivie d’une période confuse où les partis se heurtaient, se désagrégeaient, se reconstituaient, se séparaient ou s’alliaient successivement pour former des combinaisons nouvelles. Enfin l’instabilité ministérielle, devenue chronique, et le problème
ardu de la représentation parlementaire, devenu menaçant, acheminaient le Canada vers cette Confédération, dont nous célébrerons dans quelques jours le soixantenaire, et dont, pour nous, l’oeuvre essentielle, et l’incontestable, l’im, périssable bienfait, a été de créer une province de Québec autonome, de nous conférer enfin la maîtrise de nos affaires les plus importantes et les plus vitales, et ce gouvernement des Canadiens français par eux-mêmes, objectif suprême vers lequel ils avaient tendu de toutes leurs énergies, à travers tant de fortunes diverses, depuis les jours fatidiques de 1760 et de 1763.
Pendant ce temps, le collège de Sainte-Anne, lui aussi grandissait et, lui aussi, il évoluait. Il grandissait lentement, et il évoluait sagement. Il élaborait sa discipline, il organisait ses cours, il élargissait graduellement ses programmes, il s’efforcait de les adapter aux nécessités modifiées de notre vie économique, il faisait aux arts une place dans son enseignement, il perfectionnait dans la mesure du possible, son outillage scientifique; en un mot, il distribuait d’une main généreuse le pain de l’instruction à la jeunesse avide qui se pressait clans ses murs. Et en même temps, il n’oubliait pas que l’oeuvre essentielle de l’éducation consiste à tremper des âmes, à forger des caractères, a faire des hommes. Il mettait au premier plan
la formation religieuse. Il travaillait à inculquer à ses élèves l’amour de la vérité, la rectitude et la fermeté des principes, le respect et la pratique de la vertu. D’autre part il s’attachait à développer dans leurs coeurs la ferveur patriotique, le culte de cette patrie canadienne dont les origines sont si nobles, et dont l’histoire renferme tant de pages émouvantes et glorieuses. Et ainsi, en consacrant ses efforts à cette double formation, il se montrait fidèle à la mission que son fondateur avait ambitionnée pour lui, dans ses hautes et généreuses conconceptions.
L’accomplissement de cette mission a, me semble-t-il, marqué d’un trait caractéristique l’oeuvre de Sainte-Anne. Et ce trait ce fut l’alliance heureuse de l’esprit traditionnel et de l’esprit progressif. Tradition et progrès, ces deux termes loin de s’opposer devraient se trouver toujours unis. Cependant l’histoire et l’expérience démontrent qu’ils l’ont été trop rarement. Pour faire oeuvre progressive, on a cru souvent devoir commencer par faire table rase du passé. Déplorable erreur! La tradition n’est pas l’ennemie du progrès; elle en est le fondement et le précurseur; elle en est le guide et la lumière. Que de mécomptes, que d’avortements déplorables, que de désastreux naufrages ont été causés dans l’ordre social et politn
que par la méconnaissance de cette vérité primordiale. Le progrès tenté au mépris de la tradition, c’est le désordre et l’instabilité. La tradition, butée dans l’interdiction du progrès, c’est la stagnation et l’enlisement. La coopération des deux esprits, la collaboration des deux principes, voilà l’idéal vers lequel il faut tendre. Cet idéal, les anciens élèves de cette maison sont heureux de pouvoir proclamer que leur Alma Mater s’est toujours efforcé de l’atteindre.
Ah! oui, au moment où il va franchir le seuil de son deuxième siècle, notre collège peut entonner avec une noble fierté son Carmen saeculare. Quelques jours avant sa naissance, son fondateur, écrivant à l’archevêque de Québec pour obtenir de celui-ci une parole décisive d’autorisation et de sanction, lui adressait ces mots: “Les générations à venir auront à vous bénir ou non du bienfait signalé d’une éducation religieuse, l’Eglise vous devra de saints prêtres et l’Etat d’honnêtes citoyens, si vous le voulez.’ ’ Le chef de notre église prononça alors la parole désirée; il “voulut;” le collège de Sainte-Anne fut fondé; et la prédiction de M. Painchaud s’accomplit surabondamment. Après un siècle d’existence, cette maison de Sainte- Anne a donné à l’Eglise sept cent trente-deux ministres des autels, à la société civile plu-
sieurs milliers de citoyens honorables, qui ont été utiles à leur pays dans les divers domaines de leur activité. Aujourd’hui, les huit élèves présents à l’inauguration de 1829 se sont multipliés près de quatre-vingts fois, et six cents quatre-vingts élèves reçoivent ici l’éducation et l’instruction sous des maîtres dont le talent et la science ne sont surpassés que par leur dévouement. Chaque année notre collège verse dans le courant de la vie nationale un contingent nouveau de jeunes hommes cultivés et croyants. Et, à ce titre, il peut être justement considéré comme l’une de ses institutions les plus fécondes pour le recrutement des classes dirigeantes dans notre société canadienne.
En ce moment, le contingent, le groupe de l’année qui vient de se terminer avec tant d’honneur pour Sainte-Anne, assiste avec nous à cette grande fête familiale, hélas! la dernière, sans doute, à laquelle nous, les très anciens, nous aurons eu la joie de participer. A ces jeunes frères, et à tous leurs compagnons qui sont présents, je voudrais adresser spécialement quelques mots. Je voudrais paraphaser pour eux la parole que notre historien Carneau inscrivait à la fin de son oeuvre monumentale : “Que les Canadiens soient fidèles à eux-mêmes.’’ Mes jeunes et bien chers amis, soyez fidèles à vous-mêmes. Soyez fidèles à ce que vous êtes.
à cette heure rayonnante de votre vie. Et cela signifie vraiment: soyez fidèles à l’esprit de Ste-Anne; soyez fidèles à la formation qui vous a été donnée ici durant les années heureuses dont la Providence vous a conféré le bienfait. Conservez et préservez de toute atteinte les deux cultes sacrés qui font battre vos coeurs. Aimez l’Eglise et la patrie!
Aimez l’Eglise ! Elle est ce qu’il y a de plus grand, de plus auguste au monde. Dans un admirable mouvement d’éloquence, Montalembert, l’illustre orateur catholique, s’est écrié un jour, au milieu des acclamations de son auditoire : “L’Eglise est une mère.” Oui, l’Eglise est une mère. Elle est la mère de la civilisation, elle est la mère de l’humanité. Et aujourd’hui, comme toujours dans le monde, elle est le foyer de la vérité, la gardienne de la justice, l’incorruptible interprète du droit, la dispensatrice de la charité. Comment ne lui donnerions-nous pas toute la tendresse et tout le dévouement de 110s âmes, nous surt out, le petit peuple canadien français. C’est elle qui nous a enfantés à la foi et à la civilisation. C’est elle qui nous a soutenus dans nos luttes, qui nous a réconfortés dans nos épreuves , qui nous a sauvés dans nos périls. C’est elle qui, dans ce Canada, composé de nationalités et de religions si diverses, constitue notre plus grande force et notre plus glorieux
prestige. Enfants de Sainte-Anne, aimez indéfectiblement 1 ’Eglise.
Et à cet amour de l’Eglise, unissez l’amour de la patrie. Ne soyez jamais de ceux pour qui le patriotisme n’est qu’un mot sonore. Croyez-m’en, notre cher Canada est l’une des plus belles, l’une des meilleures, l’une des plus douces patries qu’il y ait sous le soleil. Son sol a été pétri des sueurs et du sang des pionniers, des apôtres et des martyrs. Et elle a reçu de Dieu les dons magnifiques de la richesse et de la beauté. Elle est belle, avec ses hivers étincelants dans leur virginale parure, avec ses étés radieux et féconds dans leur floraison et leur maturation si promptes, avec ses automnes resplendissants dans leur manteau de pourpre et d’or. Ses monts aux pics altiers et aux ondulations harmonieuses font à son fleuve royal un encadrement merveilleux; tandis que leurs ramifications dessinent et protègent ses vallées fertiles, ou enchâssent dans leurs amphithéâtres verdoyants ses milliers de lacs cristallins où se reflète l’azur du ciel.
Et toute cette beauté n’est que le vêtement splendide d’une richesse incommensurable. Richesse des sillons et des flots, richesse sylvestre et minérale, richesse de la puissance dynamique dont ses rivières et ses chutes d’eau forment un gigantesque réservoir, qui appor-
te à l’effort humain un instrument de prodigieuse énergie.
Oui, pour sa beauté, pour sa richesse, notre Canada est digne de notre amour. Il en est digne encore et surtout pour la noblesse de sou lignage, pour l’émouvant attrait de ses annales, pour les hauts faits de ses héros et de ses saints, pour les vertus de son peuple, héritage des ancêtres, entamé peut-être, mais néanmoins précieux, même dans sa valeur amoindrie. Elèves de Saint- Anne aimez ardemment la patrie canadienne !
Et que ce double amour de l’Eglise et de la patrie ne soit pas simplement un amour verbal et factice. Qu’il soit un amour actif et profond, un amour fervent et enthousiaste. L’enthousiasme est le générateur des grandes vies et le moteur des grands actes. Avivez dans vos coeurs cette pure flamme, et conservez-la même sous les glaces de l’âge, même lorsque l’hiver de la vie aura neigé sur vos fronts.
Et maintenant, je reviens à toi, chère maison de Sainte-Anne ! Alma Mater! je te salue au nom de tous. Mère auguste, nous te saluons et nous te disons: “Sois bénie!” Sois bénie: c’est le cri qui jaillit de nos âmes en ce mémorable jour où tu achèves le premier siècle de ton histoire. Que ne te devons-nous pas? Nous te
devons cette lumière intérieure, directrice des pensées, des jugements, des déterminations, à laquelle notre langue moderne a donné le nom de mentalité! Nous te devons notre formation intellectuelle et morale, la discipline de l’esprit, l’entraînement au travail, à la culture de l’intelligence et des facultés supérieures. Nous te devons cet ensemble d’idées, de principes, de convictions et de doctrines, acquis ici aux jours si lointains de notre jeunesse, et conservés, perpétués à travers nos vies jusqu’aux confins de la vieillesse. Sois bénie de nos coeurs, comme tu l’es de Dieu et de la Patrie. Dans ce siècle nouveau où tu vas entrer, puisses-tu continuer de croître, de prospérer, d’enrichir tes annales de nouveaux bienfaits! Puissent d’innombrables générations de jeunes Canadiens se succéder dans tes murs et ajouter sans cesse de nouveaux fleurons à ta couronne maternelle! Et puissent, enfin, dans tes destinées futures, un deuxième, un troisième, un quatrième centenaire, t’apportant l’accomplissement de nos voeux, réaliser pour toi tous nos souhaits de gloire et de pérennité! Ad multos, ad multos, ad multos et clarissimos annos!