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DISCOURS PRONONCÉ À OTTAWA

le 1er juillet 1927

Excellence(1)

Mesdames, Messieurs,

Il y a soixante ans, snr cette colline historique, on jetait les fondements d’un nouvel Etat. Il y a soixante ans, une nation nouvelle prenait ici sa place parmi les nations du monde. Elle ne possédait ni la force, ni la richesse, ni le nombre. Mais ses fondateurs avaient dans leur âme la foi, dans leur volonté l’énergie, et dans leur coeur l’espérance. Leur ambition si haute et leur dessein si vaste pouvaient paraître téméraires. Cependant, avec le secours de Dieu, leur foi fut inspiratrice, leur énergie créatrice, leur espérance génératrice. Et aujourd’hui, après soixante ans, nous sommes ici réunis pour rendre témoignage à leur conception, à leur acte et à leur succès.

(l) Lord Willingdon, gouverneur général.

Leur succès! N’est-il pas visible et tangible! Dans les quelques minutes où je vais me restreindre, je ne saurais en signaler ici les manifestations multiples. Pour en comprendre l’étendue, il suffit de comparer deux documents graphiques: la carte du Canada de 1867 et celle du Canada de 1927. Ceux que l’on a appelés les Pères de la Confédération, ont remodelé, de leurs fortes mains, la géographie d’un demi continent. D’un groupe de provinces faibles dans leur isolement, ils ont fait une fédération de provinces imposantes dans leur association. D’un pays dont les frontières ne dépassaient pas les limites de nos Méditerranées canadiennes, ils en ont fait un qui couvre tout le nord de l’Amérique, et dont les rivages, dentelés d’estuaires et de golfes profonds; sont baignés par les flots de trois Océans, a mare usque ad mare. Et ce pays, ils l’ont doté d’institutions et d’organismes qui lui ont permis de réaliser de grands progrès dans l’ordre financier, industriel et commercial.

Le 1er juillet 1867, quand la “Puissance du Canada” commença d’exister, elle était formée de quatre provinces ; elle avait une population de 3,327,000 âmes; un revenu de $13,000,- 000; un commerce de $120,000,000; une richesse globale d’environ $1,500,000,000. Aujourd’hui, après soixante ans, elle comprend neuf

provinces; sa population est de 9,519,000 âmes; son revenu se chiffre à $380,000,000; son commerce à $2,298,000,000, et sa richesse totale à $22,000,000,000.

Si l’on se place à un autre point de vue, les résultats de l’oeuvre accomplie en 1867 ne paraissent pas moins remarquables. La civilisation canadienne, suivant les traces de nos découvreurs et de nos apôtres, a pénétré les immenses régions de l’Ouest et du Nord, et ouvert des voies nouvelles à la diffusion de l’Evangile.

D’autre part, malgré des dissemblances et des divergences indéniables, malgré des heurts et des conflits dont quelques-uns ont été et demeurent graves, il s’est établi lentement et insensiblement un sentiment de solidarité et de coopération réel, sinon toujours très apparent, entre les provinces autrefois politiquement séparées. Pour obtenir tel ou tel résultat, pour atteindre tel ou tel objectif, les énergies se sont combinées, les efforts se sont coordonnés, et une certaine forme d’esprit national, un esprit national composite, a pris naissance. Et ainsi, cette Confédération, en grandissant, a fini par devenir, dans l’Amérique septentrionale, une entité politique, économique et sociale, qui compte maintenant pour quelque chose parmi les peuples des deux mondes.

Ah! je sais bien que l’oeuvre des consti-

tuants de 1864 n’a pas été frappée à l’impossible sceau de la perfection. Quelle oeuvre humaine possède cet attribut? Les prévisions de ces hommes d’Etat n’ont pas toujours été infaillibles, leur clairvoyance n’a pas toujours été impeccable, leurs intentions ont parfois été trahies par leurs formules. Mais on ne saurait leur dénier le mérite d’avoir sincèrement voulu sauvegarder tous les droits légitimes, lorsqu’ils s’efforçaient d’ouvrir à un Canada agrandi un plus vaste avenir. Maintenant que cet avenir plein d’espérance est devenu un présent fécond en réalisations, aux hommes d’aujourd’hui incombe le devoir d’accomplir pleinement ce que leurs devanciers ont valu, et de parfaire l’oeuvre de concorde et d’union dont ceux-ci avaient posé les bases.

Les limites impérieuses du programme de ce jour ne me permettent pas de développer plus longuement ces quelques pensées. Mais je voudrais cependant ajouter qu’une des plus notables conséquences du grand acte politique de 1867 a été d’élargir, pour les citoyens de ce pays, les horizons du patriotisme. Les habitants du Canada, tous ceux du moins dont les ancêtres sont venus fonder un foyer et une lignée dans une de nos anciennes provinces, ressentent un sentiment particulier d’attachement pour ce sol consacré par la tradition et le sou-

venir. Il en est ainsi, sans cloute, clans tous les pays. Partout il y a la petite patrie, plus prochaine, plus intime, et plus tendrement aimée. Mais cela n’empêche pas l’amour de la plus grande patrie. Au contraire, le premier sentiment est le plus solide fondement du second et lui donne plus de chaleur et plus de force. C’est ainsi que nous avons au Canada ce que j’appellerai le patriotisme provincial et le patriotisme fédéral. Tous deux ont leur raison d’être. Ils 11e sauraient ni se combattre ni s’exclure. Mais au contraire ils doivent s’unir pour former ensemble le patriotisme canadien.

Le patriotisme canadien! Ne cloit-il pas être, par excellence, la leçon du jour mémorable que nous célébrons! Nous sommes d’origines diverses. Mes ancêtres venaient de la douce France, toujours aimée. Ceux de la majorité de mes compatriotes venaient des vieilles îles britanniques, toujours honorées. Par eux, par leur sang qui coule dans nos veines, les uns et les autres nous sommes Français, Anglais, Ecossais, Irlandais, que sais-je encore! Mais, par leur libre choix et par la volonté de Dieu, nous sommes, nous devons être par dessus tout Canadiens. Notre patrie n’est pas au delà des mers, elle est ici, sur ce sol béni, sur cette terre christianisée, civilisée, fertilisée par nos pion-

niers, nos évangélisateurs et nos martyrs. Notre patrie, c’est le Canada, la terre de l’érable, du Saint-Laurent royal, des monts altiers et des lacs géants. C’est ce Canada que chantait Georges-Etienne Cartier, le chevalier franc et sans dol, dans ces vers de sa jeunesse :

L’étranger voit avec un oeil d’envie Du St-Laurent le majestueux cours,

En je voyant le Canadien s’écre:

O Canada, mon pays, mes amoursl

Cet amour de la patrie canadienne, que les évocations émouvantes de ces fêtes jubilaires le rendent plus profond, plus fidèle, plus ardent, et plus enthousiaste! Puissions-nous aviver dans nos coeurs cette pure et noble flamme! Puissions-nous graver dans nos âmes la grande leçon de ce jour! Puissions-nous aussi nous pénétrer davantage de l’esprit de justice, de libéralité, de fraternité généreuse! Et puisse, sous de si nobles auspices, par l’effort, par les sacrifices, par le dévouement de ses fils, le Canada, notre patrie bien-aimée, poursuivre glorieusement ses destinées, et devenir l’une des plus heureuses et des plus grandes nations du monde.

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