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LE 29 AOUT

Monseigneur, ( 1 )

Mesdames, Messieurs,

Lorsque Jésus-Christ, fonda son Eglise en groupant autour de lui douze pêcheurs, Tibère- Auguste était vraiment l’empereur du monde. Au cours de sept siècles de guerres, de victoires et de conquêtes, Rome était devenue maîtresse de l’univers. Son immense empire s’étendait de l’Océan à l’Euphrate et de la Tamise à l’Atlas. L’Italie tout entière, la Grèce, l’Asie-Mineure, l’Egypte, la Cyrénaïque, l’Afrique carthaginoise, la Numidie, la Mauritanie, l’Espagne, la Gaule, la Germanie, la Grande-Bretagne étaient soumises aux lois et à l’hégémonie romaines. Les régions du vieux monde connu qui échappaient à cette prodigieuse domination formaient une sorte de terra vne.o-

(O Mgr Rouleau, archevêque de Québec.

gnita, où vivaient et mouraient sans histoire des peuplades barbares dont l’existence ne se manifestait périodiquement que par des incursions bientôt réprimées et châtiées. Le monde civilisé était romain et parlait la langue de Rome. Et c’est au sein de cet empire, plus grand que celui d’Alexandre, que l’Eglise naquit et grandit dans l’ombre, jusqu’à l’heure où ses progrès alarmants pour le culte des dieux, menacé par la religion du Christ, vinrent faire briller sur son front l’auréole de la persécution et du martyre.

Il en fut ainsi pendant quatre siècles. Quatre siècles, durant lesquels le christianisme, en dépit des supplices, ne cessa d’envahir l’Orient et l’Occident, de pénétrer toutes les classes, celle de l’humble esclave comme celle du patricien illustre, pour parvenir enfin à s’asseoir sur le trône impérial avec Constantin, le héros du Labarum et le premier souverain chrétien de notre ère.

Dans ces âges primitifs de son histoire, l’Eglise ne pouvait évidemment jouer qu’un rôle de prosélytisme, toujours ardent, souvent sanglant, qu’un rôle d’évangélisation, de moralisation et d’assainissement social. Elle vivait au milieu d’un monde soumis d’abord à un pouvoir unique, puis, plus tard, à un pouvoir divisé, dont cependant le dualisme laissait subsister

presque tous les caractères de son unité anterieure.

Mais le moment arrivait où l’empire romain allait disparaître à son tour. Longtemps refoulés dans leurs forêts et leurs steppes, les barbares, de race germanique, sarmate et scythique, allaient se ruer sur ce grand corps disloqué, et le morceler, après l’avoir ravagé pendant mi siècle et demi. Au milieu des écroulements, des effondrements et des dévastations qui marquèrent la chute du vieux monde romain, l’Eglise seule resta debout. En présence des farouches vainqueurs, elle joua un rôle de défense et de protection. Son pouvoir moral s’exerça d’une manière étonnante sur les hordes d’envahisseurs. Elle leur fit subir son influence pacificatrice. Elle les baptisa et les conquit à la foi chrétienne. Et son organisme admirable servit de base à l’oeuvre de reconstruction qui devait succéder à l’oeuvre de destruction. “Quand la poussière qui s’élevait sous les pieds de tant d’armées, qui sortait de l’écroulement de tant de monuments, fut tombée,” écrit Chateaubriand, “quand les tourbillons de fumée qui s’échappaient de tant de villes enflammées furent dissipées; quand la mort eut fait taire les gémissements de tant de victimes ; quand le bruit de la chute du colosse romain eut cessé, alors on aperçut une

croix, et au pied de cette croix un monde nouveau. Quelques prêtres, l’Evangile à la main, assis sur des ruines, ressuscitaient la société au milieu des tombeaux.”

Ce fut une tâche ardue et laborieuse. De grands papes et de grands évêques y dépensèrent tout leur génie et tout leur coeur. Peu à peu l’ordre succéda au chaos. Sur les débris de l’empire d’Occident, des Etats nouveaux surgirent et se constituèrent : le royaume des Wisigotbs en Espagne, le royaume des Lombards en Italie, le royaume des Francs dans la Gaule. Le baptême de Clovis par saint Rémy marqua une date mémorable, car l’alliance qui fut contractée alors devait avoir sa répercussion à travers bien des siècles d’histoire.

Nous n’avons pas à retracer ici les fluctuations de la période confuse qui s’étend de Clovis à Charlemagne. L’Eglise et la Papauté y exercèrent la même influence bienfaisante que dans l’âge antérieur. Nous en trouvons un exemple, digne d’être signalé, dans le règne de saint Grégoire-le-Grand, dont on ne saurait mieux célébrer la gloire qu’en faisant entendre la voix de Bossuet. “Ce grand Pape, écrit-il, instruit les empereurs, et, tout ensemble, leur fait rendre l’obéissance qui leur est due; console l’Afrique et la fortifie; confirme en Espagne les Wisigotbs, convertis de l’arianisme, et

Reccarède le catholique, qui venait de rentrer dans le sein de l’Eglise; convertit l’Angleterre; réforme la discipline dans la France, dont il exalte les rois, toujours orthodoxes, audessus de tous les rois de la terre; fléchit les Lombards; sauve Rome et l’Italie que les empereurs ne pouvaient aider; réprime l’orgueil naissant des patriarches de Constantinople; ■éclaire toute l’Eglise par sa doctrine; gouverne l’Orient et l’Occident avec autant de vigueur que d’humilité, et donne au monde un parfait modèle de gouvernement ecclésiastique.”

Nous avons ici une illustration admirable du rôle joué par l’Eglise, au milieu de l’Europe nouvelle, dans les siècles qui suivirent la chute de l’empire d’Occident et les invasions barbares. On l’y voit exercer une sorte de magistrature morale. Elle intervient pour rétablir la paix entre des pouvoirs belligérants; elle protège les faibles; elle s’efforce de redresser les puissants; elle fait pénétrer la lumière de l’Evangile chez des peuples idolâtres; elle affermit un royaume dans l’orthodoxie retrouvée; en un mot, elle fait sentir son influence pacificatrice et illuminatrice aussi bien dans l’ordre temporel que dans l’ordre spirituel.

Dans l’ordre temporel, avons-nous dit. Il importe que nous nous arrêtions ici pour noter d’un trait plus accentué ce caractère de l’ac-

tion pontificale. C’est durant cette période, en effet, que ce caractère commence à se manifester. L’unité romaine a fait place à une diversité d’Etats dont les intérêts sont souvent opposés et les aspirations divergentes. D'autre part, dans ces nouveaux royaumes, le pouvoir est fréquemment instable et le choix de ses dépositaires est mis plus d'une fois en question. De là naissent des causes multiples de conflits et de rivalités. Dans bien des cas, ce sera la force qui aura le dernier mot. Mais il y aura des moments où l’on sentira qu'il est désirable de rechercher une solution moins hasardeuse et plus satisfaisante. Et alors on tournera les yeux vers une autorité placée en dehors des ambitions, des compétitions et des convoitises,, vers une autorité qui offre les plus hautes garanties d’impartialité et de justice. Cette autorité sera celle de l’Eglise, mère de tous les chrétiens et souveraine de toutes les âmes.

On ne saurait trouver un exemple plus frappant de ce recours que celui dont l’histoire de la France au huitième siècle nous offre le récit. La race royale des Mérovingiens achève de perdre, dans l’indolence et la faiblesse de ses derniers représentants, le prestige que lui avaient donné naguère Clovis et quelques-uns de ses successeurs. A côté des rois fainéants, une famille de vaillants guerriers et de chefs énergi-

ques détient depuis trois générations la réalité dn pouvoir. D 'éclatants services rendus aux nations chrétiennes lui ont valu leur admiration reconnaissante. C’est l’un de ces héros, Charles Martel, duc d’Austrasie et maire du palais, qui, dans les plaines de Poitiers, a écrasé la formidable armée d’Abdérame, l’envahisseur arabe jusque-là victorieux, et qui a ainsi sauvé l’Europe de la domination musulmane. Le même Charles Martel a protégé le Pape contre les entreprises des Lombards, et contre la persécution des empereurs de Constantinople, fauteurs d’hérésies. En l’an 752, le fils de ce grand homme, digne héritier de la valeur paternelle, Pépin, surnommé le Bref, avant de faire le dernier pas, prévu depuis longtemps, vers un changement de dynastie, fait consulter le pape saint Zacharie pour obtenir son assentiment. Le Souverain Pontife répond qu’il vaut mieux que celui-là soit roi qui a la puissance souveraine. Et, sous la sanction du pontife romain, Pépin est appelé roi des Francs, sacré à cet effet de la main de saint Boniface, et élevé sur le trône dans la ville de Soissons. Ce grand fait historique était vraiment la proclamation d’une juridiction morale, dont l’Eglise, même dans l’ordre temporel, s’était trouvée graduellement investie, en vertu de son carac-

tère divin et des services rendus par elle aux peuples et aux rois.

La même époque vit aussi s’établir son principat civil, qui prit naissance normalement, par la force des choses et sous la pression des événements. Ce ne fut pas à la suite d’empiètements successifs ou d’usurpations territoriales que les Papes devinrent souverains temporels. C’est parce que, depuis près de trois siècles, iis étaient les défenseurs, les protecteurs de Rome et des régions avoisinantes, suppléant ainsi à l’impuissance ou à la lâcheté des empereurs grecs, dont la souveraineté n’était plus que nominale. Un jour vint où les Papes, en butte aux attaques des rois lombards, appelèrent à leur secours le chef de la nation franque. Pépin le Bref accourut avec ses leudes, imposa la paix à Astolplie, lui fit rendre toutes les places dont il s’était injustement emparé, et en fit solennellement donation au SainUSiège. C’est ainsi que fut promulgué le pouvoir temporel des Souverains Pontifes, qui existait en .puissance depuis une longue période, et qui devait assurer l’indépendance de leur autorité spirituelle.

Mais un événement plus mémorable encore va nous montrer l’Eglise et son chef dans toute la plénitude du rôle auguste que leur ont déféré les transformations des Etats et les révolutions

des peuples. A Pépin le Bref a succédé son fils Charles, dont le génie, les vertus et les exploits incorporeront indissolublement à son nom la grandeur, comme un inséparable attribut. Charlemagne continue l’oeuvre paternelle. Il accroît la puissance et recule les limites du royaume franc. Il triomphe, dans vingt campagnes, des barbares, qu’il convertit à la foi. Il met fin à la domination des Lombards, si souvent déloyaux et perfides. Et, fidèle à sa tradition familiale, il tient à honneur d’être le bouclier de l’Eglise, et de défendre contre toute entreprise hostile le Vicaire de Jésus- Clirist, dont il étend encore le domaine et dont il fortifie le trône. Tant d’éminents services., tant de hauts faits l’élèvent au comble du prestige et de la gloire, et semblent le désigner à une consécration plus auguste. Mais d’où viendra cette consécration! A ce chef de peuples, aussi grand dans la paix que dans la guerre, à la fois conquérant, législateur et civilisateur, qui pourra décerner une couronne plus rayom nante que celle du royaume des Francs! La. réponse à cette question est consignée dans une des pages les plus solennelles de l’histoire. Le jour de Noël de l’an 800, à l’aurore du neuvième siècle, Charlemagne venu dans la ville éternelle pour donner à la sainte Eglise une nouvelle marque de sollicitude filiale, se rend à la

basilique de Saint-Pierre pour y assister à l’office pontifical. Revêtu des insignes de patrice romain, dont il a reçu la dignité comme son père et son aïeul, il s’avance dans le temple rayonnant de lumières, au milieu des acclamations de la foule, que ne peut réprimer la sainteté du lieu. Et il va se prosterner humblement devant l’autel où, dans quelques instants, seront célébrés les divins mystères. A ce moment le pape Léon III, revêtu des ornements pontificaux, s’approche du puissant monarque dont le front est courbé devant le tabernacle, et dépose sur sa tête la couronne impériale. Un immense vivat d’allégresse, jailli du coeur et des lèvres du peuple chrétien, ébranle les voûtes du temple: ‘‘A Charles-Auguste, couronné de Lieu, empereur des Romains, vie et victoire!” Spectacle émouvant et grandiose ! Les ombres de Théodose et de Constantin devaient planer, en cet instant, dans cette basilique illustre, où menait de s accomplir un si prodigieux événement. L’empire romain était restauré par la main d’un pape, successeur de ces pontifes si longtemps proscrits et voués à la mort par les empereurs de Rome! Le trône impérial d’Occident était relevé après trois siècles d’interrègne, et le descendant d’une des races qui l’avaient fait crouler se voyait appelé à y prendre

place pour en rajeunir la gloire et en renouer les fastes ! Quel étonnant recommencement d’histoire! Et c’était un pape, qui en était l’auteur. Démonstration éclatante de l’autorité souveraine dont l’Eglise romaine était devenue investie, au cours des quatre siècles de bouleversements et de vicissitudes que l’Europe avait traversés. A son magistère spirituel et doctrinal, de plus en plus incontesté, s’était n jouté peu à peu, par une progression lente et insensible, une sorte de magistère politique et international. Ce magistère, les papes ne l’avaient pas recherché. Ils ne l’avaient pas gagné par l’intrigue. Ils n’auraient su l’imposer par la force, eux qui .s’étaient vus si souvent •désarmés devant la violence et l’oppression. Mais cette autorité dans l’ordre temporel leur avait été dévolue par le respect et la confiance des nations et des princes, qui reconnaissaient en eux non seulement les détenteurs d’un pouvoir sacré, mais encore les dispensateurs et les ■gardiens incorruptibles de la justice et du droit.

De ce mémorable jour date un nouvel ordre ■européen, qui va durer plusieurs siècles. L’empire de Charlemagne ne survivra guère à son fondateur, dans sa puissante et majestueuse unité politique. Les Etats assemblés sous sa forte main verront se dénouer le lien qui les

retenait sons un seul sceptre. Mais leur unité morale et religieuse subsistera pendant sept cents ans. A la tête de l’Europe nouvelle il y aura le Pape et l’Empereur. Les royaumes de France, d’Espagne, d’Angleterre, d’Ecosse, les principautés et les républiques de l’Allemagneet de l’Italie, auront leurs aspirations et leurs ambitions souvent divergentes. Il se produira des conflits et des chocs. Mais, en dépit du tout cela, ces nations diverses auront toutes un même droit public. Professant une même foi et soumises à une même autorité religieuse, elles reconnaîtront les mêmes règles de conduite internationale. Et, toutes, elles respecteront l’autorité souveraine de l’Eglise, dont le chef,, à leurs yeux, restera l’arbitre, le juge, le magistrat suprême, même dans les questions d’ordre temporel.

Cette magistrature, reconnue au Saint-Siège par l’adhésion des peuples, résistera aux plus terribles assauts et aux plus redoutables épreuves. Les longues luttes du Sacerdoce et de l’Empire ne parviendront pas à l’ébranler. Le grand schisme d’Occident lui-même ne la détruira pas. Elle s’exercera pour faire respecter l’équité dans les relations entre souverains et sujets; pour rétablir la concorde et la paix entre les Etats belligérants; pour concilier des intérêts en conflit; pour faire respecter l’in-

dissolubilité du mariage à l’encontre des passions royales. Elle s’exercera encore pour rallier les nations sous un commun étendard, et unir leurs armes contre les ennemis menaçants de la civilisation chrétienne.

Arrêtons-nous ici un instant devant cette glorieuse manifestation de l’autorité pontificale. En l’an 1095 le pape Urbain II convoque un concile à Clermont, en Auvergne. Ce concile a deux objets principaux: la paix de Dieu et la guerre de Dieu. La paix de Dieu, c’est la trêve au moyen de laquelle l’Eglise espère porter remède au fléau des luttes sanglantes entre les barons, les villes et les individus. La guerre de Dieu, c’est la prise d’armes contre l’islamisme, profanateur des lieux saints, oppresseur de la Palestine, et persécuteur des chrétiens d’Orient. Un pauvre religieux, Pierre, surnommé “l’Ermite”, a vu de ses yeux l’état lamentable où le fanatisme musulman a réduit ces derniers, et la désolation de la \ ilie Sainte, livrée aux outrages des sectateurs de Mahomet. Il est venu porter au Pape le cri d’appel du patriarche de Jérusalem. Le Vicaire de Jésus- Christ ne saurait refuser de mettre tout en oeuvre pour délivrer les lieux consacrés par la vie et la mort du divin Fondateur de l’Eglise. A la dixième séance du concile de Clermont, où assistent plus de deux cents archevêques, évê-

ques et abbés, ainsi qu’un grand nombre de princes, d’ambassadeurs, de chevaliers, et une multitude de peuples, le Pape demande à Pierre l’Ermite de redire son pathétique récit. Pierre parle, et sa voix entrecoupée de sanglots émeut tous les coeurs. Puis le Pape prend à son tour la parole: “Pleurons, s’écrie-t-il, pleurons sur nos fautes qui ont armé la colère divine ; pleurons, mais que nos larmes ne soient point comme la semence semée sur le sable et que la guerre sainte s’allume au feu de notre repentir; que l’amour de nos frères nous anime au combat et soit plus fort que la mort même contre les ennemis du peuple chrétien .

Guerriers qui m’écoutez, vous qui cherchez sans cesse de vains prétextes de guerre, réjouissezvous, car voici une guerre légitime . Allez ré¬

primer l’insolence des infidèles qui veulent se soumettre les royaumes et les empires et se proposent d’éteindre le nom chrétien.” A ces paroles émouvantes, la foule répond par une clameur enthousiaste : “Dieu le veut! Dieu le veut!” La guerre sainte est proclamée. Des milliers de barons et de chevaliers prennent la croix. Le grand mouvement des croisades commence. Il enrôlera sous l’étendard sacré des empereurs d’Allemagne, des rois de France et d’Angleterre, des princes et des guerriers de toutes les nations chrétiennes. Et, pendant

près de deux siècles, il poussera périodiquement l’Europe coalisée sur l’Asie musulmane, toujours sous l’impulsion et à la voix d’un Pape.

Depuis le dix-huitième siècle, il a été de mode chez une certaine école historique de dénigrer ces fameuses expéditions des croisades. Mais les écrivains impartiaux ont fait justice de ces critiques. Les croisades ont porté à la puissance d’expansion et de conquête de l’islamisme des coups dont elle ne s’est pas relevée. On a soutenu avec raison que, sans elles, l’Europe était menacée de devenir musulmane. Et c’est un écrivain protestant, non suspect de partialité envers les papes, qui a écrit: “Sans ces guerres saintes, toute la race humaine serait peut-être encore de nos jours dégradée jusqu’aux plus profonds abîmes de la servitude et de la barbarie (1).”

A ce moment de l’histoire, l’Eglise était incontestablement à la tête de la République chrétienne, ou pour lui donner son vrai nom, de la Chrétienté. Cette glorieuse entité historique, dont les éléments divers étaient unis par les liens d’une même croyance et d’une même discipline religieuse, c’étaient les papes qui lui avaient donné la vie, c’étaient eux qui en étaient

(l) Quurterly Itcview , septembre 1819, p. S 46; citée par Joseph de Maistre, Vu Pape , p. 393.

les chefs et les arbitres. “Jamais, écrit un historien, la Papauté ne régna plus visiblement sur le monde. Les intérêts si divers de la politique européenne, les prétentions des rois rivaux, les élections impériales, les espérances des partis, les moeurs des populations tout entières, convergeaient alors vers le Souverain Pontife comme vers le centre de toute autorité, l’arbitre suprême de tous les différends, le distributeur des couronnes et le conciliateur universel.”

Ceux qui ont étudié l’histoire savent avec quelle grandeur d’âme et quel esprit de justice ces pontifes illustres, saint Zacharie, Urbain II, Léon III, Grégoire VII, Alexandre III, Innocent III, ont exercé ce grand pouvoir. Des écrivains hostiles au catholicisme ont prononcé à leur sujet les mots “d’ambition” et “d’empiètement”. Accusation futile ! Ecoutez comment Voltaire, cet acharné contempteur de l’Eglise, y répond, sans le vouloir, dans son Essai sur les moeurs : “L’intérêt du genre humain, dit-il, demande un frein qui retienne les souverains, et qui mette à couvert la vie des peuples; ce frein de la Religion aurait pu être, par une convention universelle, dans la main des Papes. Ces premiers pontifes, en ne se mêlant des querelles temporelles que pour les apaiser, en avertissant les rois et les peuples de leurs devoirs, eu

reprenant leurs crimes, en réservant les excommunications pour les grands attentats, auraient toujours été regardés comme les images de Dieu sur la terre.” Il faut voir avec quelle mordante ironie Joseph de Maistre, qui cite ce passage dans son livre Du Pape, traite le conditionnel malencontreux du patriarche de l’incrédulité; comment il démontre que les peuples du moyen âge devaient chercher hors de chez eux ce frein réclamé, suivant Voltaire, par l’intérêt du genre humain, et ne pouvaient le trouver que dans l’autorité des Papes. “Il n’arriva donc que ce qui devait arriver. ’ ’

Mais nous ne pouvons nous attarder davantage devant cette période de l’histoire, qui atteignit au treizième siècle son apogée de grandeur. Il nous faut maintenant dire adieu à ce qui fut la Chrétienté et aborder l’époque moderne. Le grand bouleversement religieux du seizième siècle vint briser l’unité religieuse et morale de l’Europe, et porter un coup fatal à l’autorité de l’Eglise dans l’ordre international. Une grande partie de l’Allemagne, la Suède et les autres pays Scandinaves embrassèrent le luthéranisme. L’Angleterre, pour servir la honteuse passion d’Henri VIII, instaura chez elle l’anglicanisme. Et la France catholique elle-même fut entamée par le calvinisme. Pendant un siècle les guerres dites de religion

couvrirent de sang et de ruines les pays qui en furent le théâtre. Puis ce fut la guerre de Trente Ans, qui ravagea l’Allemagne, durant ses quatre périodes, palatine, danoise, suédoise et française. Enfin les traités de Westphalie, conclus en 1648, consacrèrent le nouveau système européen, où l’Eglise catholique n’était plus appelée à jouer le rôle qui avait été le sien pendant dix siècles.

Ce n’était pas elle qui devait le déplorer davantage. Il faut le proclamer bien haut: l’autorité de la papauté dans l’ordre international était pour elle un lourd fardeau et lui imposait souvent de périlleux devoirs. D’autre part, quel avantage pouvait-elle en retirer, quel intérêt humain pouvait-elle y trouver? Prévenir un conflit entre deux nations, adjuger une couronne disputée entre deux compétiteurs, déclarer légitime ou irrégulière une élection impériale, dirimer une contestation pour possession d’un territoire, en un mot exercer les fonctions de la plus haute et de la plus universelle judicature, quelle tâche ardue et redoutable! Non, les papes n’étaient pas intéressés à en conserver l’accablant honneur. Le grand rôle qu’on leur avait attribué, ils le remplissaient uniquement pour servir l’équité et pour faire régner la concorde. En voulez-vous un exemple? Choisissons l’un des pins fameux. Au moment où

s’ouvre l’ère des grandes découvertes géographiques, illustrée par les noms de Christophe Colomb et de V asco de Clama, les Espagnols et les Portugais se disputent l’investiture des contrées nouvelles au-delà de l’Atlantique. A laquelle des deux nations rivales appartiendra cet hémisphère, révélé au vieux monde par le génie hardi de ses navigateurs? Ces deux nations chrétiennes vont-elles s’entr’égorger pour obtenir la possession exclusive de ces lointains domaines, dont la richesse est réputée fabuleuse. Non; elles ont une inspiration plus sage. Elles s’adressent à l’arbitre souverain; elles vont demander au Vicaire de Jésus-Christ une décision qu’elles accepteront sans conteste. Et le Pape — c’était Alexandre VI, d’ailleurs si discuté — publie la célèbre bulle Inter caetera , par laquelle il trace du doigt sur la mappe du monde une ligne méridienne qui deviendra la limite intangible de deux moitiés d’empire. “'Spectacle magnifique, s’écrie un grand penseur, que celui de deux nations consentant à soumettre leurs dissensions actuelles et même leurs dissensions possibles au jugement désintéressé du Père commun de tous les fidèles, à mettre pour toujours l’arbitrage le plus imposant à la place des guerres interminables.’’ Voilà comment s’exerçait la magistrature internationale des Souverains P ontif es. Voilà pour-

quoi elle était entre leurs mains, non un instrument de domination politique, mais un moyen de servir dans le monde la cause de la justice et de la paix. Et voilà aussi la raison protonde de ce magistère temporel dont les peuples avaient investi l’Eglise. Chez quel souverain, chez quel pouvoir de ce monde aurait-on pu trouver de telles garanties d’impartialité et d’équité? Le Pape était le Vicaire de Jésus-Christ, du Dieu fait homme pour racheter tous les hommes. De par sa mission et sa fonction, il était le père et le chef de tous les chrétiens, de toutes les nations et de toutes les races. Pontife universel, moins que tout autre il pouvait être accessible à la partialité et aux préjugés nationaux. Placé au faîte de l’humanité, il voyait de plus haut et plus loin. Eclairé presque toujours par l’étude approfondie de la science philosophique et théologique, et par celle du droit des gens, avisé en outre par les plus éminents et les plus saints docteurs, il possédait des lumières auxquelles aurait pu difficilement atteindre aucun autre chef de peuple. La doctrine dont il avait la garde, et dont il devait pardessus tout préserver l’intégrité, était une doctrine de justice et de charité. Pour elle, pour la défendre, pour la conserver intacte et inviolée, bien des Papes avaient souffert la persécution et bravé la mort. “J’ai aimé la justice et

haï l’iniquité”, s’écriait en expirant Grégoire VII, “et voilà pourquoi je meurs en exil.” Impartialité, lumière et justice, tels étaient les attributs de ce grand juge international que s’était donné la chrétienté, et dont l’âge moderne a cru pouvoir se dispenser.

Désormais l’action de l’Eglise et de ses chefs dans les problèmes internationaux sera plus restreinte et moins directe. L’Eglise ne se désintéressera pas des questions qui agiteront les peuples et mettront aux prises les Etats. Mais elle ne pourra plus faire sentir comme aux âges antérieurs sa bienfaisante influence. Le dix-huitième siècle verra naître une école de soi-disant philosophes et de soidisant historiens qui s’acharneront à calomnier son rôle, à dénaturer ses actes, à détruire son prestige dans le passé et son autorité dans le présent. Un moment viendra même où, par le plus lamentable renversement d’histoire, au lieu de l’influence internationale du Souverain Pontife, s’exerçant pour le bien des peuples, se manifestera une honteuse conspiration internationale, une inique coalition de rois et de ministres, s’acharnant contre un malheureux pape pour lui arracher, afin d’éviter de plus grands maux, la suppression de l’une des plus fidèles milices de l’Eglise. Mais on verra bientôt le résultat de cet affaiblissement de l’auto-

rite pontificale dans les affaires dn monde. Le dix-lmitième siècle, incrédule et démolisseur de la foi et de la discipline catholiques, assistera à l’un des plus formidables cataclysmes de l’histoire. La Révolution française ébranlera 'les trônes, fera crouler les institutions et bouleversera les peuples. Un moment on pourra croire que la Papauté, dix-sept fois séculaire, va périr dans la tourmente. Pie YI, arraché de son trône, meurt en exil. Mais le Pape est immortel. Et, par un de ces événements étonnants dont la Providence a le secret, les victoires inattendues, remportées en Italie par les soldats de la Russie schismatique, permettent au conclave réuni à Venise de donner à l’Eglise catholique un nouveau chef, continuateur de la glorieuse dynastie pontificale. Non praevalebunt!

A la Révolution française succédera l’épopée napoléonnienne, durant laquelle l’Europe sein pétrie par les armées du plus prestigieux des conquérants. Des rois seront découronnés, des Etats seront mutilés, la carte de l’Europe sera remodelée. Puis, quand la tempête sanglante s’apaisera, quand le grand capitaine, à la fin vaincu, ira payer sa gloire et ses fautes sur une île perdue de l’océan, le Pape qu’il aura voulu asservir, qu’il aura emprisonné, pour avoir osé lui répéter le non possumus de la conscience pontificale, remontera sur son trône pacifique,

dans cette Rome éternelle qui reste la capitale du monde catholique, en dépit de tous les tribuns, de tous les dictateurs et de tous les Césars.

Encore un pas, et nous touchons à l’ère contemporaine. Le dix-neuvième siècle a vu l’Eglise grandir en prestige au milieu des épreuves, malgré tous les assauts de l’impiété et de l’esprit révolutionnaire. Le pouvoir temporel des Papes, fondé sur l’histoire et le droit, a succombé dans une de ces crises d’ingratitude et d’ambition dont les rois et les peuples ont donné tant d’exemples. Mais, dépouillé et captif, le Pape est resté la plus grande autorité morale qu’il y ait au monde.

Cette autorité, un des plus fameux hommes d’Etat de notre époque a semblé, une fois an moins, en comprendre le caractère et l’importance. Bismarck, le chancelier de fer, celui à qui on a attribué ce brutal axiome: “La force prime le droit”, s’est, avisé un jour de recourir à la faiblesse auguste d’un roi découronné et d’un pontife confiné par le devoir et l’honneur entre les murs de son palais. En feuilletant les pages de l’histoire, le tout-puissant ministre du nouvel empereur germanique a découvert dans les annales d’un passé aboli l’existence de cet arbitrage pontifical tant de fois invoqué au cours des siècles. Et le monde diplomatique a

reçu soudain l’étonnante nouvelle que le souverain hérétique de l’empire allemand déférait au chef de l’Eglise catholique le jugement d’un différend avec l’Espagne, au sujet de droits contestés sur un archipel des mers orientales. Cet acte, quels qu’en fussent les motifs, avait la plus hante signification. Il démontrait que la juridiction arbitrale du Saint-Siège, réalité grandiose des âges où l’Europe n’avait qu’une doctrine et une allégeance religieuses, pouvait s’exercer encore avec la même efficacité bienfaisante, dans les difficultés entre les couronnes et les peuples.

Il est un domaine, d’ordre temporel assurément, tout en étant aussi d’ordre moral, d’où la politique moderne n’a pu bannir l’autorité de l’Eglise. C’est, le domaine social. Rappelons simplement les lumineux enseignements de Léon XIII et cette admirable encyclique Rerum Novarum, dans laquelle ce grand Pape s’adressait aux classes capitalistes et ouvrières de tous les pays et de toutes les nations, pour leur rappeler leurs devoirs réciproques, pour proclamer les principes qui doivent régler leurs rapports, et qui, par la mise en pratique de la morale sociale, peuvent seuls prévenir les conflits ou leur apporter une solution équitable. Levant l’internationale de la haine, de la violence et du chambardement destructeur, le Pa-

pe traçait le programme cl 'une internationale de paix, de justice et de charité. Et, une fois de plus, il démontrait que, de nos jours comme aux siècles passés, l’Eglise possède la plus sûre solution de tous les problèmes qui peuvent agiter et troubler les sociétés humaines.

Ah! si les chefs d’Etat, si les nations du vieux monde eussent compris naguère au ’en dépit des transformations et des viscissitudes historiques il v avait toujours cà home un pouvoir, une autorité qui, par son origine auguste, par sa doctrine et par sa mission, est la plus haute dispensatrice de la justice et la plus sûre interprète du droit, que de sang, que de larmes, que de dévastations, que de ruines eussent été épargnés à l’Europe et au monde! Quand l’effroyable guerre de 1914 éclata et fit se ruer des millions d’hommes les uns contre les autres, le saint pontife Pie X occupait le trône de saint Pierre. Le déchaînement de ce formidable conflit le frappa au coeur. Deux semaines après le début des hostilités, il expirait, tué par la douloureuse angoisse d’un père qui voit ses enfants s’entr’égorger. On sait avec quelle force, avec quelle émouvante persistance, son successeur Benoît XV s’interposa pour arrêter l’effrovable hécatombe. Quels pathétiques appels ne fit-il pas entendre? Quelles pressantes démarches ne tenta-t-il pas? Quelles prières ar-

dentes n’adressa-t-il pas au Dieu des nations pour obtenir la cessation du fléau sanglant qui ravageait la terre! En relisant ces pages d’histoire contemporaine, on se dit que si les peuples n’eussent pas, il y a trois siècles, détruit le magistère international de l’Eglise, cette guerre si désastreuse dans sa durée et dans ses résultats, eût été peut-être épargnée au monde.

La grande tuerie est terminée depuis bientôt dix ans. Des congrès ont été tenus. Des traités ont été signés. Un tribunal international a été créé. Une société des nations a été instituée. Tout cela, pour donner aux peuples assoiffés de paix un peu de calme et de sécurité. Mais le ciel est-il sans nuages! L’esprit de concorde règne-t-il vraiment dans les coeurs! Le seul souci de la justice anime-t-il les chancelleries, les parlements et les chefs d’Etats! En un mot, le laborieux travail d’organiser la paix internationale, qui se poursuit depuis tant d’années, est-il bien près de faire briller à l’horizon l’arc-en-ciel fortuné, promesse d’un heureux et pacifique avenir! Hélas! qui pourrait l’affirmer! Sans doute la Société des Nations est, dans son esprit et dans son objectif, un louable et généreux effort “pour essayer de garantir le règne de la justice et de la paix entre les hommes.” Mais il lui manque un élément essentiel. Laissons parler ici une voix auguste :

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“Nulle institution humaine, dit Pie SI, notre Pape vénéré, n’existe, en effet, qui soit capable ■d’imposer à l’ensemble des nations un code de législation commune adaptée à notre époque. On y parvint au moyen-âge, dans cette véritable Société des Nations que fut la communauté des peuples chrétiens. Sans doute et en fait, le droit y subit fréquemment des violations graves. L’inviolabilité du droit demeurait néanmoins intacte en son principe, grâce à une règle tutélaire d’après laquelle étaient jugées le3 nations elles-mêmes.

1 ‘ Or il existe une institution divine qui est en mesure de sauvegarder l’inviolabilité du droit des gens ; une institution qui appartient à toutes les nations et qui rayonne par dessus toutes les nations ; elle possède l’autorité la plus haute ; elle s ’impose à la vénération par la plénitude de sa mission enseignante: c’est l’Eglise du Christ. Elle seule apparaît capable d’accomplir une pareille tâche ; et en vertu de sa divine investiture, et en vertu de sa propre nature et de sa constitution même, et en vertu de l’imposante consécration de tant de siècles. Les orages de la guerre ne l’ont pas bouleversée: ils l’ont plutôt fortifiée d’une manière merveilleuse (1).”

( l) Encyclique Obi arcano Deif 25 ■décembre 1922.

Cette grande parole finira-t-elle par être entendue des chefs de nations? Nous voudrions pouvoir en formuler l’espoir. Mais qu’elle le soit ou non, pour nous, catholiques, n’est-ce pas un motif de .joie, de confiance et de fierté que de nous sentir les fils de cette Eglise, héritière d’une telle tradition et dépositaire d’une telle autorité! Dans l’ordre international, comme dans l’ordre doctrinal, dans l’ordre moral et dans l’ordre social, quelle institution pourrait lui être comparée? Elle a dix-huit siècles d’existence. Elle a traversé sans fléchir les plus formidables crises. Elle a résisté à l’action dissolvante de la prospérité et de la puissance, aussi bien qu’aux assauts de la tyrannie et de la persécution. Elle a grandi dans les tempêtes et elle s’est épurée dans les épreuves. De nos jours, spoliée et dépouillée de toute force temporelle, elle semble jouir d’un prestige toujours plus rayonnant. Elle est par excellence, dans le monde, la source de la vérité, l’école de la vertu, la pépinière de la sainteté, le foyer de la charité, l’inspiratrice de l’apostolat, la gardienne de la justice. Ses pontifes sont plus que jamais dignes d’admiration, de respect et d’amour. Contrairement à la plupart des dynasties de l’histoire, son immortelle dynastie pontificale ne connaît point de décadence. Et l’âge moderne a vu se succéder sur le trône de Pier-

DISCOUBS ET CONFEBENCES

re une série de Papes dont aucun souverain terrestre ne saurait égaler la gloire. Pie VII, Léon XII, Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII, Pie X, Benoît XV, Pie XI, quelle lignée incomparable et ininterrompue de grands hommes, d’intelligences lumineuses, d’âmes saintes, de bienfaiteurs de l’humanité! Ah! rendons grâces au Ciel de nous avoir faits les enfants de cette Eglise sans laquelle l’atmosphère humaine serait irrespirable, et qui, seule, peut offrir aux nations inquiètes des lendemains ténébreux une promesse de rénovation, de lumière et de paix.

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