LOUIS VEUILLOT
l’homme et l’oeuvre
Conférence prononcée à l’Université Laval, LE 18 DÉCEMBRE 1913
Monsieur le gouverneur, (1>
Messeigneurs,1 (2)
Mesdames, Messieurs,
Au déclin de la Restauration, en 1828, un curieux qui se fut aventuré sur les berges de la Seine, à Paris, durant les heures matinales, y eût été témoin d’un singulier spectacle. Des bateaux légers et peu profonds s’immobilisaient dans le courant, tandis que les bateliers, maniant une sorte d’écope en tôle, pourvue d’un très long manche, allaient puiser au fond de l’eau le sable tin qui tapissait le lit du fleuve, et en remplissaient leur barque. Puis, levant l’ancre et gagant terre, les pêcheurs de sable, avec le concours d’aides qu’ils payaient cinq sous par heure, déchargeaient leur cargaison
(1) — Sir François Langelier, lieutenant gouverneur.
(2) — Monseigneur L.-N. Bégin, archevêque die Québec, et Monseigneur P.-E. Roy, archevêque auxiliaire.
dans des hottes qu’ils vidaient ensuite sur le rivage.
Au milieu des humbles travailleurs voués à cette rude et étrange industrie, parmi les groupes des pauvres chargeurs de hottes, notre passant eût probablement remarqué un garçon de quinze ans, dont la mine attirait l’attention. Il était solidement bâti et dans ses yeux noirs brillait la flamme de l’intelligence; mais il avait la figure couturée de petite vérole, et 1 ’usure de ses vêtements accusait une condition voisine de la misère. Pendant une ou deux heures, il jouait de la pelle et travaillait avec acharnement au remplissage des hottes; puis il disparaissait pour revenir parfois à la tombée du jour. Et le matin suivant on le revoyait au même poste, sur le bord de la Seine, recommençant la même corvée. On peut facilement concevoir quelle eût été la stupéfaction du promeneur, amené à ce moment par le hasard de sa flânerie sur les rives du fleuve parisien, si quelqu’un l’eut interpellé pour lui dire: “Voyez-vous ce garçon pauvre et laid, à peine sorti de l’enfance et forcé par l’âpre nécessité de s’atteler pour vivre au plus infime labeur. Il est isolé, inculte, sans ressources, sans relations, sans protection. Eli bien, cet adolescent misérable, courbé sur ces hottes boueuses, saluez en lui l’un des maîtres futurs de la pensée
et des lettres françaises. Cette main qui tient la pelle tiendra une plume dont l’oeuvre lumineuse rayonnera sur la France et sur le monde. Ce jeune manoeuvre deviendra un grand semeur d’idées, un grand évocateur de foi. Il fera pâlir Voltaire; il rappellera Bossuet et Joseph de Maistre. Il flagellera la tourbe hurlante des blasphémateurs du Christ et des contempteurs de son Eglise. Il inspirera la terreur et l’enthousiasme. 11 triomphera par la force et séduira par le charme. Il inspirera l’admiration à ceux même qui craindront sa puissance. Il conquerra de haute lutte sa place au Panthéon des écrivains immortels. Et lorsque sonnera l’heure du centenaire de sa très humble naissance, l’acclamation unanime des lettrés et des croyants, du peuple catholique et des élites intellectuelles, consacrera son entrée dans la gloire.”
Messieurs, cette prophétie, qui eût probablement fait sourire d’incrédulité l’observateur imaginaire que je me suis permis de mettre en scène, elle eût été de celles — vous le savez comme moi — que l’avenir ne dément pas. Oui, le petit chargeur de hottes, l’apprenti pêcheur de sable de 1828, est devenu Louis Veuillot, avec tout ce que ce nom fameux comporte d’illustration et de prestige. Et rarement point de départ plus modeste ne fut re-
lié par une ascension plus étonnante à un point d’arrivée plus merveilleux. Comment cela is’est-il accompli? Comment cela peut-il s’expliquer? Messieurs, ne nous fatiguons pas à faire des théories, ne nous égarons pas dans des 'spéculations laborieuses. Et reconnaissons tout simplement que cela s’est accompli, que cela s’explique par l’action providentielle, qui crée les hommes dont elle \ eut se servir, et qui avait mis dans ce fils de tonnelier tous les éléments constitutifs d’une grande âme et d’un grand esprit.
L’âme de Louis Veuillot! son caractère, son coeur, sa volonté, ses aspirations, ses habitudes et son tempérament moral : rien ne fut plus méconnu, et rien ne fut plus beau. Longtemps le préjugé et la haine des doctrines, le ressentiment des âpres combats et des blessures cruelles, le souvenir amer des exécutions mémorables contribuèrent à créer un Venillot légendaire, étroit et brutal, dur et égoiste, antipathique et rancuneux, étranger aux nobles sentiments et totalement dépourvu de ces qualités humaines qui adoucissent les aspérités de la vie. Dans les milieux libres-penseurs, dans certains milieux catholiques même, si l’on admettait parfois le talent, on rabaissait et l’on décriait
l’homme. Dieu merci, cette période d’injustice est terminée. Depuis la publication de sa correspondance et de sa copieuse biographie, on a pénétré dans son intimité, on l’a connu, on l’a entendu, on l’a vu tel qu’il était, avec les siens, an milieu de ses relations, de ses préocupations, de ses sollicitudes, de ses labeurs, de ses joies et de ses tristesses. Et le dénigrement a fait place à l’admiration. L’on sait maintenant que Louis Veuillot fut profondément humain, qu’il eut la générosité et le dévouement, le courage et la bonté, la loyauté et la tendresse, la fidélité et la franchise. D’ailleurs beaucoup de ses oeuvres antérieures ouvraient des jours sur sa vie, sur son évolution morale et religieuse, sur sa nature et son caractère. Lisez Rome et Lorette et Ça et là, les Historiettes et Fantaisies et l’Honnête Femme, les préfaces des Libres-Penseurs, de Corbin et d’ Aubecourt, des Odeurs de Paris. Et déjà vous aurez une image de ce que fut en réalité le lutteur dont la fumée des batailles voilait la vraie figure. Lisez ensuite son admirable correspondance, où il se livre, s’épanche et met son coeur à nu, ses lettres à son frère, à sa soeur, à sa fille, a Olga de Ségur, à Charlotte de Gframmont, à Mgr Parisis, et à tant d’autres amis, d’âge et de conditions diverses.. Et, je vous l’affirme, vous serez irrésistiblement conquis, la sympathie se
transformera en tendresse, vous n’admirerez pas seulement, mais vous aimerez Louis Veuillot, comme Jules Lemaître le confessait naguère avec tant de ferveur et de charme, dans la merveilleuse étude qui est peut-être son chefd ‘oeuvre.
Sous quelque aspect que nous considérions le grand écrivain, il nous apparait digne d’estime et de respect. Voyez-le par exemple dans l’événement capital de sa vie, dans sa conversion. Il était né de parents éminemment honorables, que le malheur des temps avait fait vivre dans l’indifférence religieuse. “Hélas, écrivait plus tard leur fils, ils remplissaient de la religion tous les devoirs moins ceux qui consolent et font espérer . Je le dis à la honte de
mon temps, non à la leur, ils ne connaissaient pas Dieu.” A l’école mutuelle de Bercy, il avait reçu les leçons d’un instituteur, “une façon de brute, ivre les trois quarts du temps,” qui tenait en même temps cabinet de lecture, et chargeait ses élèves de poLer au domicile des abonnés les abominables romans de Paul de Kock et de Lamothe-Langon, avec lesquels, chemin faisant, ces malheureux enfants se salissaient l’imagination. Ce maître modèle leur faisait le catéchisme entre deux vins. “Souvenir abominable, écrit Louis Veuillot dans Rome et Lorette, ce fut à la suite de cet enseignement que je fis ma pre
mière communion. Que le crime en retombe sur d’autres têtes. Je n’ai pas à le porter tout
entier . Poussé à la table sainte par des mains
ignorantes ou tout-à-fait impies, je m’en approchai sans savoir à quel redoutable et saint banquet je prenais part; j’en revins avec mes souillures, je n’y retournai plus.”
L’enfance de Louis Veuillot fut donc une enfance à peu près sans religion. Entré à quinze ans dans une étude d’avoué comme copiste, il y respira une atmosphère d’incrédulité. Le voltairianisme était alors à la mode dans la bourgeoisie et les milieux intellectuels. Plus tard, après la révolution de 1830, devenu journaliste, il ne rencontra et 11e fréquenta que des libres penseurs, dont beaucoup étaient des libres faiseurs. Cependant il n’était pas tranquille. Au milieu des succès étonnants qui déjà commençaient à ouvrir devant ce pauvre enfant du peuple les plus encourageantes perspectives, il se sentait l’âme inquiète, “Seul avec moi-même, a-t-il dit, je cherchais à pénétrer les mystères de l’homme intérieur. J’y trouvais de l’ennui; l’ennui me semblait légitimer le goût du plaisir ; mais le goût du plaisir blessait la conscience, jetait mille troubles dans l’âme, enfantait d’odieuses douleurs. Pourquoi cela! Qu’est-ce que la conscience! Je ne comprenais pas....” Après sept ans de journalisme en province et à Paris,
dans la presse qui appuyait les hommes parvenus au pouvoir sous la monarchie de juillet, il se sentait complètement démoralisé et s ’en allait où l’entraînaient d’inquiets désirs et de vieux ennuis qui renaissaient plus amers. Ce qu’il ressentait, c’étaient les tourments d’une âme naturellement chrétienne. Son meilleur ami s’était converti et lui avait conseillé d’en faire autant. Mais, troublé, Louis Veuillot n’était pas convaincu. Quelque temps après, ce même ami partant pour un voyage en Italie le pressa de l’accompagner. C’était une proposition captivante. Louis Veuillot accepta; il avait obtenu une mission qui l’aurait conduit jusqu’en Orient. “Je croyais aller à Constantinople, écrit-il, j’allais plus loin; j’allais à Rome,, j’allais au baptême.” Il faut lire dans Rome et Lo 'ette, le récit de la lutte courte, dramatique, et décisive, qui transforma la vie de l’écrivain. Rien de plus beau, de plus pathétique et de plus émouvant. On a devant soi une âme qui s’accuse, qui raconte ses incertitudes, ses dégoûts et ses désirs, ses élans et ses reculs, et enfin son entrée dans la lumière, puis ses retours de tristesse et d’angoisse, au souvenir d’un passé condamné mais essayant de se venger par des réminiscences importunes. Il y a là des pages magnifiques de sincérité, d’humilité et de vaillance morale.
Louis Veuillot triompha de cette crise, il connut, il goûta la paix, la joie chrétienne. Il connut l’assurance de la vérité, l’inébranlable certitude, l’immuable sécurité de la foi. Il devint un catholique total, intégral, de coeur et d’esprit, de sentiment et de pensée, de conviction et d’impression, de doctrine et de pratique. A une amie mondaine et railleuse, qui semblait douter qu’un homme d’esprit comme lui pût se plier aux humbles observances de la religion, il répondait “Oui, madame, je fais ma prière le matin et le soir, et souvent encore dans la journée; oui, madame, j’observe l’abstinence et le jeûne aux jours prescrits; oui, madame, je me confesse ainsi que beaucoup d’honnêtes gens, et je communie ordinairement le dimanche, en compagnie des portiers et des servantes de mon quartier, compagnie à vrai dire moins nombreuse que je le souhaiterais, mais du reste excellente et mélangée dans une assez forte proportion d’hommes et de femmes, mes égaux devant Dieu, mes supérieurs dans le monde, mes supérieurs de beaucoup. Tout cela est très vrai. Ce bonheur est le mien ; il est tout nouveau dans ma vie et je n’en ai jamais connu qui lui fut comparable. Aimer sans reproche et sans mélange de haine, c’est une joie vive,
noble, continuelle, immense . et cette joie
n’est rien pourtant, absolument rien, à côté d’u-
ne autre joie chrétienne qui s’est tout à coup révélée à moi comme un monde enchanté, comme un océan de délices, où je me plonge, où je me berce, où je m’enivre avec de tels transports que, parfois, les yeux baignés de larmes, je me demande si c’est bien moi qui goûte de pareils ravissements.”
A peine devenu chrétien, Louis Veuillot se sentit un coeur d’apôtre, et la première conquête qu’il ambitionna fut celle de l’âme de son frère, qui avait été, comme lui, victime de l’incrédulité ambiante. Louis aimait Eugène, plus jeune que lui de cinq ans, comme peu de frères savent aimer. Il se livra avec le plus tendre zèle à la tâche de le ramener à Dieu. Quelques lignes d’une de ses lettres montreront avec quelle ardente sollicitude il s ’y employa : “Aide-moi mon frère, lui disait-il, soyons doublement frères par le sang et par la foi. Depuis longtemps je n’osais plus rien te dire, je me contentais de prier; je vois bien, et j’en bénis Dieu, que mes prières n’ont pas été entièrement perdues; mais il faut que tu viennes à notre secours pour te sauver. Te sauver, entends-tu? hélas! que ce mot est terrible, quand c’est un frère qui le dit à un frère! ,Si tu savais que d’inquiétudes m’ont poursuivi, m’ont rongé le coeur toutes les fois que je me suis demandé si j’avais bien fait tout ce qu’il fallait
faire pour te ramener; si je m’étais assez appliqué à te donner de bons exemples, ou, tout au moins, à ne t’en pas donner de mauvais! Et en ce moment encore, combien je tremble, si tu ne reviens pas, que Dieu ne me dise comme à Caïn: “qu’as-tu fait de ton frère?” Quoi de plus émouvant que cette lutte de l’amour fraternel avivé par la flamme apostolique ! Louis Veuillot convertit son frère; il convertit son père, qui, privé de la religion durant sa vie, reçut au moins ses fortifiants secours à son lit de mort. Il eut la joie de voir revenir à la pratique religieuse sa mère vénérée. Il fit donner à ses soeurs, au couvent des Oiseaux, une forte éducation chrétienne. Il fut vraiment l’ange conducteur de sa famille.
Comme il l’aimait, cette famille! Avec quel accent, il parle dans ses livres, de son père et de sa mère “qui se conduisaient — nous le citons — d’après les règles d’une probité rigide, qui élevaient à la sueur de leur front quatre enfants, qui travaillaient sans cesse, qui nourrissaient de leur sang et de leurs peines cette nombreuse famille et qui venaient avec une générosité sublime au secours de leurs parents encore plus pauvres qu’eux.” Et son frère, nous avons vu quel dévouement il lui consacra. Ecoutez encore ce cri de tendresse: “Je t’embrasse en NotrenSeigneur et du fond de
mes entrailles, toi, mon fils et mon frère, ma famille et mon amour. T’ai-je bien dit que je t’aimais! Tu m’as embaumé le coeur pendant cette semaine que nous
avons passée ensemble . Prions Dieu de nous
réunir à son service dans le même bivouac.” Ses soeurs, Annette et Elise, ne lui étaient pas moins chères. Au sortir du couvent, il les prit avec lui et .se mit à l’oeuvre pour leur amasser une dot. Sans fortune et ne pouvant compter que sur de très maigres ressources, il assuma le rôle et la responsabilité de chef de famille, ajournant indéfiniment la fondation de son propre foyer, afin de remplir dans sa plénitude, la tache dont il s’était chargé. Ce frère aîné était vraiment un père. “Notre avenir à tous était incertain, a écrit Eugène Veuillot en parlant de cette époque, mais aucun de nous n’y songeait. Mes soeurs et moi, nous comptions en toute sécurité, sans nous le dire, sur le grand frère.” Et ils avaient raison de compter sur lui. Le grand frère maria et dota sa soeur aînée. Il fit à Eugène une carrière à côté, et dans le rayonnement de la sienne. Quant à sa soeur Elise, cornu a '"P o presque toute sa vie, les lecteurs de la correspondance savent ce qu’il fut poux elle, et quels trésors d’affection fraternelle il lui prodigua. “Je t’aime splendidement”, lui écrivait-il un jour. Peut-on lire sans émo-
tion la célèbre page de Ça et Là où il “esquisse sou doux et noble visage, embelli à son regard comme au regard des anges, par les soucis qui l’ont fatigué avant le temps.” “Par amour de Dieu, lui dit-il, tu t’es refusée au service de Dieu, et par charité, tu te sèvres des joies de
la charité . Ton grand coeur a su se priver
de tout ce qui était grand et parfait comme lui... Tu as donné jeunesse, liberté, avenir, tu n’es plus toi-même, tu es celle qui n’est plus; l’épouse défunte, la mère ensevelie ; tu es une vierge veuve, une religieuse sans voile, une épouse sans droits, une mère sans nom. Tu sacrifies tes jours et tes veilles à des enfants qui ne t’appellent pas leur mère, et tu as versé des larmes de mère sur des tombeaux, qui n’étaient
pas ceux de tes enfants . Ah! sois bénie de
Dieu comme tu l’es de nous tous,”
L’époux, chez Louis Veuillot, ne pouvait être différent du fils et du père. Quand sa carrière fut affermie, et qu’il vit à peu près assuré l’avenir des siens, il se maria, à trente-deux ans, sérieusement et chrétiennement. Mademoiselle Mathilde Murcier, qu’il épousa, était pieuse, simple, douce, intelligente. Sans doute, tout le monde a lu le délicieux récit : Du mariage et de Chamounix, si plein de charme et d’émotion. C’est, sous une forme littéraire, l’histoire du mariage de Louis Veuillot. Cette union fut pai-
sible et heureuse. Le grand écrivain aima sa femme, il lui fut dévoué, et lui conserva jusqu’au tombeau un souvenir fidèle. Il s’est, trouvé des gens pour accuser Louis Veuillot de sécheresse et de froideur dans sa vie conjugale. La réponse est facile, maintenant que le sanctuaire des intimités de cette vie a été entr’ouvert à nos regards. Citons simplement quelques lignes des lettres de Louis Veuillot à sa femme. Durant un voyage en Suisse, il lui écrit: “Partout dans les églises, je demande quelque chose pour ma femme et mon enfant, Je réclame pour elle dans les prières de tous ces bons prêtres qui me font amitié; enfin je puis te dire qu’il n’y a point d’heure et point de moment où je ne te donne devant Dieu quelques preuves de mon amour. Je pense à toi, en m’endormant, je rêve de toi, je m’éveille en pensant à toi.” Et d’ailleurs: “Embrasse bien ma chère enfant, parle-lui bien de son père, et toi, songes bien à celui à qui tu appartiens par la volonté du bon Dieu. Je m’arrête, si je te dirais tout ce que j’ai dans l’âme, il me semble que ton coeur battrait comme le mien jusqu’à te
suffoquer . Adieu mon amour. Ma vie est à
toi tout entière.” Leur bonheur conjugal dura huit ans. Six filles étaient nées de leur union lorsque la mort entra dans ce foyer. Sa première victime fut une toute jeune enfant. Qua-
tre mois plus tard, c’était la mère elle-même qni était emportée, après avoir donné naissance à sa sixième fille. Le coeur de Louis Veuillot fut broyé, et il poussa ce cri sublime: “Rien ne peut me consoler . Que Dieu veuille accroî¬
tre ma force et qu’il me laisse ma douleur.” Vingt ans après cette heure cruelle, il écrivait : “Je sentais sur ma tête les charbons ardents de la justice divine et je me reprochais amèrement des torts qui m’avaient semblés légers. Ma consolation était de contempler le clément visage de cette sainte. Mais j’avais fermé pour jamais les seuls yeux qui ne m’eussent regardé qu’avec une émotion d’amour pur et parfait. C’est pourquoi l’homme sera attaché à sa femme, et ils ne seront tous deux qu’une même chair. Et elle fut mon unique épouse devant Dieu et devant les hommes, et c’est en toute vérité que j’ai écrit sur sa tombe ces paroles du chapitre de la femme forte: Son mari s’est levé et il l’a louée. Il y a de cela vingt ans. Durant vingt ans j ’ai médité les grandeurs et les douleurs d’une humble femme chrétienne.”
Madame Veuillot laissait à son mari cinq filles. De quelle tendresse il les entoura! Ce grand coeur connut tous les enivrements de l’amour paternel. C’est un véritable cantique d’allégresse que lui inspire la naissance de son
DISCOURS BT CONFÉRENCES
premier enfant. “J’ai commencé, écrivait-il, par pleurer pendant trois jours, tantôt au souvenir des douleurs de ma chère femme, et tantôt dans l’ivresse intarissable de cette grande joie qui s’est -élevée si forte et si pure du sein des douleurs. En ce moment encore je pleurerais bien si je me laissais faire, et toujours pour les mêmes raisons. Je me croirais volontiers converti pour tout de bon tant je suis lieureus, reconnaissant, ravi et -enivré de reconnaissance envers ce Dieu puissant et tendre qui donne au faible coeur de l’homme de tels devoirs et de telles joies. Oh! que je voudrais être saint pour obtenir que cette enfant -soit sainte, afin d’attirer sur elle l’abondance infinie des impérissables bénédictions, — et que tout d’abord
elle fasse ses dents sans souffrir . Cinquante
fois par jour, je vais me courber sur ce berceau et je regarde en silence, ému de tendresse et de respect, comme si je contemplais un ange, et c’est bien un ange en effet ; puis je -la bénis, comme s ’il ni 'appartenait de donner ma bénédiction aux anges.’ ’ Après la mort de sa femme, ce fut sa soeur Elise qui devint la mère des cinq petites orphelines. Elles grandissaient dans une atmosphère de tendresse et de piété, pleines de vivacité, d’intelligence et de charme. Elles •emplissaient la maison de leurs rires, de leurs jeux, de leurs mots, dont quelques-uns deve-
liaient mémorables et faisaient époque au foyer. Le coeur du père s’épanouissait et se dilatait auprès de ces jeunes fleurs dont les premières éclosions et les premiers parfums l’enivraient d’une joie pure. Elles étaient la gaieté, la lumière et l’ornement du logis. “Elles annoncent toutes d’heureuses dispositions, écrivait l’heureux père; je suis admirablement consolé et récompensé de ce côté-là.” Et à un autre correspondant: “J’ai mal aux yeux, mais mes tilles chantent toujours et il y a des chansons nouvelles.” Hélas! les chansons allaient bientôt se changer en sanglots, et les larmes éteindre les rires. Durant d’été de 1855, les enfants de Louis Veuillot et sa soeur étaient rendus en Alsace chez un ami très cher, où il devait les rejoindre sous peu. Marie, l’aînée, âgée de neuf ans, charmante de caractère et de visage, frappée d’un mal soudain et terrible, l’angine couenneuse, succomba en quelques jours. Le pauvre père, accouru auprès du corps inanimé, de son enfant, trouva Madeleine, la plus jeune, gravement atteinte. Il resta auprès d’elle avec sa soeur, pendant que son frère ramenait les trois autres à Versailles, pour les éloigner de la contagion. Mais elles en avaient déjà reçu les germes et l’on dût appeler le médecin en arrivant. Et le père, en proie à une inexprimable angoisse, tremblant près de sa tille malade, à
côté de la tombe encore fraîche de sa fille morte, attendait anxieusement les nouvelles de ses autres filles menacées loin de lui par la mort. “J’ai le coeur comme dans un étau,” écrivait-il. Il y avait des alternatives de mieux et de pire à Versailles et à Reiscboffen. Agnès et Luce, la deuxième et la quatrième enfant, se rétablirent et rentrèrent à Paris. Mais l’état de Gertrude, la troisième, s’aggrava. A ce moment Madeleine parut enfin entrer en convalescence, et Louis Veuillot partit d’Alsace avec elle et sa soeur. Hélas! cette fois encore, la mort fut la plus prompte, et en arrivant à Versailles il trouva sa petite Gertrude au cercueil. Ce nouveau coup l’accabla. Cependant la coupe d’amertume n’était pas êpuisée. Un mois était à peine écoulé que Madeleine, succombant à une rechute, s’envolait à son tour au ciel. En six semaines, Louis Veuillot avait vu trois fois la mort s’abattre à son foyer, pour lui arracher des lambeaux saignanis de son coeur. C’est à ce moment surtout que se révéla sa grande âme. Le père accablé se courba humblement sous la main de Dieu. Pas un murmure ne s’échappa de ses lèvres. Les yeux ruisselants de larmes, il se prosterna et adora dans un élan de foi soumise la volonté souveraine qui se manifestait à lui dans le mystère de la douleur. “Je pleure, écrivait-il, mais
j’aime; je souffre, mais je crois; je ne suis pas écrasé, je suis à genoux. Ces chers tombeaux sont des jours sur la vie éternelle, j’y sens le mensonge de la mort, et je nie même la séparation.” Mais si le chrétien était soumis, l’homme avait senti le glaive trancher les fibres de son coeur. Et demandant un accent plus profond à la poésie, il exhalait ce chant funèbre:
Je ne suis plus celui qui, charmé d’être au monde,
En ces âpres chemins avançait sans les voir,
Mon coeur n’est plus ce coeur surabondant d’espoir, D’où la vie en chansons jaillissait comme une onde.
Je ne suis plus celui qui riait aux festins,
Qui croyait que la coupe aisément se redore,
Et que l’on peut marcher sans que rien décolore,
La beauté des aspects Iomtains!
Est-ce donc moi, mon Dieu! qui sous un ciel de fête, Quand l’orgue chantait moins que mon coeur triomphant,
Du pied de vos autels, emmenai cette enfant,
Le bouquet d’oranger au sein et sur la tête?
De quels irayons divins ce jour étincela!
Que de fleurs dans les champs! dans les air quels
murmures!
Tout nous riait, les eaux, les bo’s, les moissons mûres Est-ce moi qui passai par là?
Sur mon front qui se ride ai-je vu tant de flammes? Ai-je d’un jour si beau vu le doux lendemain?
Est-ce à moi qu’on a dit, en me pressant la main:
Pour t’aimer j’ai deux coeurs, je porte en moi deux
âmes?
Plus tard, à ce bonheur quand vous mettiez le sceau Ai-je été ce mortel béni dans sa tendresse Qui vous offrait, Seigneur, des larmes d’allégresse 'Prosterné devant un berceau.
Dieu clément, est-ce moi? Les berceaux, ilia couronne,
L’avenir . maintenant, quand je songe à ces biens,
J’Ignore si je rêve ou si je me souviens.
J’habitais dans la joie, et le deuil m’environne.
Le soufflle de la mort, plus tranchant que le fer,
A moissonné mes fleurs dont les parfums périssent. Mille maux dans mon coeur à leur place grandissent,
O doux passé, regret amer!
Le temps, ce ravisseur de toute joie humaine,
Nous prend jus-qu’à nos pleurs, tant Dieu veut nous
sevrer;
Et nous perdons encore, la douceur de pleurer Tous ces chers trépassés que l’esprit nous ramène.
Ah! comme ils sont présents! comme elle vit, la mort, Comme l’on voit ses yeux entr’ ouverts, ses mains
froides!
Comme elle s’ établit dans nos demeures froides,
Dans nos coeurs navrés qu’elle mord!
Le temps n’a pas marché; c’est hier, c’est tout à
l’heu're:
J’étais là près du lit de mon père expirant,
J’allais d’uni ami mort vers un ami mourant . ;
Et vous, trésors de Dieu, trésors qu’au moins je pleure,
Biens que j’eus un instant et dont j’ai su le prix,
Doux enfants, chaste épouse, ô gerbe moissonnée,
O mon premier amour et ma première née,
Anges que le ciel m’a repris.
La mère en s’en allant des agneaux fut suivie;
L’une partit, puis l’autrel Avant qu’il fut deux mois
De mes tremblantes mains j’en ensevellis trois! .
Je les vois, mais non plus dans la fleur de la vie.
Non plus avec ces traits dont j’avais trop d’orgueil, Au baiser paternejl offrant leurs jeunes têtes;
Mais teilles que la mort, hélas! me les a faites;
Immobiles dans le cercueil.
Mes pas suivent encore le char qui les emporte;
Dans la fosse mon coeur tombe encor par lambeaux,
Et comme les cyprès plantés sur leurs tombeaux,
Ma doujl'eur chaque jour croît et devient plus forte.
J’ai vu le champ romain, de ruines couvert,
Poussière de splendeur sans retour écroulée;
Rien ne vit dans la plaine à jamais désolée;
Le cyprès seul est toujours vert.
Il me resterait à vous montrer encore le père et le croyant en face d’un sacrifice moins cruel, sans doute, mais douloureux encore pour un coeur débordant comme le sien d’humaine tendresse, quelles que soient les bénédictions qui l’accompagnent. Je veux parler de la vocation de sa fille. Elle commanda l’adhésion du chrétien, elle fit saigner encore le coeur du père. Il dépeignait ainsi à sa fille elle-même ce double sentiment: “Rien 11e m’a fait plus de peine et plus de joie que ta résolution. Je ne peux m’y habituer en aucun sens. La joie est dans mon âme, et ne peut pas entrer dans mon coeur; la peine est dans mon coeur et ne
peut troubler mon âme. En vérité, mon enfant, j’ignorais à quel point tu m’es chère.” Et il signait douloureusement: “Ton ancien père.” Plus tard parlant de sa chère religieuse, il redisait souvent: “C’est un cierge qui brûle sur l’autel.”
Voilà ce que fut Louis Veuillot dans la sphère des affections familiales. Voilà le fils, voilà le frère, voilà l’époux, voilà le père tels que nous le montre sa vie, tels que nous le révèlent ses oeuvres et sa correspondance. La lecture de celle-ci nous fait voir également combien l’ami fut bon, affectueux et fidèle. L’amitié fut l’une de ses grandes forces, l’une de ses grandes consolations, l’une de ses grandes bénédictions. “Béni soit Dieu, écrivait-il, qui nous donna des amis et des fleurs, et qui fait l’amitié plus belle encore que les jardins, et pour toutes les saisons.” Louis Veuillot, ce combattant perpétuel, sut s’attacher une incomparable élite d’amis fervents et dévoués. Amis illustres comme Mgr Parisis, Mgr de Salinis, Mgr Gerbet, Mgr Berteaud, le cardinal Gousset, Dom Guérauger et tant d’autres gloires de l’église de France; comme les Ségur, les Guitaut, les d’Esgrigny, les Cuverville, les Latour. Amis modestes, comme les abbés Morisseau, Delor et Bernier; connue Emile Lafon, Edmond Leclerc, Prosper Dugas, Ciaudius et Julie La-
vergue, et un grand nombre dont les noms allongeraient immodérément cette nomenclature. Il fut aimé de toute une pléiade d’hommes éminents par leur rang, leur science, leurs vertus, leurs qualités de coeur et d’esprit. Et il leur rendit au centuple l’affection dont il était l’objet. Lisez les huit volumes de la correspondance et vous y verrez que l’amitié, l’amitié choisie, éprouvée, confiante et expansive, occupa une large place, une place d’honneur dans la vie de Louis Veuillot.
Quand on récapitule cette vie, quand on se retrace par un coup cl’oeil d’ensemble, comme nous venons de le faire, la physionomie intime du grand écrivain, quand on se sent pénétré par les effluves de sympathie qui s’en dégagent, on est forcé de reconnaître que rarement coeur plus noble, plus généreux, plus tendre, plus sincère, plus loyal et meilleur, battit dans une poitrine humaine.
Et maintenant que dirons-nous de sa carrière publique! Comme nous avons le devoir de nous hâter, nous la résumerons en deux mots: vaillance et dévouement; vaillance incomparable et dévouement sublime. Songez, Messieurs, à ce qu’était le catholicisme français, en 1840, quand Louis Veuillot orienta définitivement sa carrière et son action. Sa majesté Voltaire régnait aussi souverainement qu’à l’heure lion-
teuse où l’adoration publique couronnait sa statue, aux derniers jours de l’ancien régime. Le monarque qui s’était courbé pour ramasser la couronne dans la poussière sanglante des barricades se piquait d’être voltairien. Dans le parlement on poussait le cri célèbre: “La loi est athée et doit l’être.” Dans l’université, un énergumène applaudi allait bientôt proférer cette autre parole mémorable: “Il faut étouffer le catholiseisme dans la boue.” l’Eglise était tolérée et suspectée. On voulait bien la traiter comme faisant partie du fonctionnarisme officiel, pourvu qu’elle fut muette et docile. Les catholiques avaient le droit de vivre et de croire, mais à condition qu’ils 11e s’affirmassent pas. Dans la presse, dans le parlement, dans les académies, dans les lettres, partout, du haut en bas de l’échelle sociale, la haine ou l’indifférence, l’ignorance ou le mépris du catholicisme, s’étalaient et dominaient sans conteste. Louis Veuillot connaissait bien cette situation et cet état d’esprit. Il avait vécu dans ces milieux ou trônait la libre-pensée. Il avait respiré cette atmosphère d’impiété railleuse ec d’hostilité irréductible. Il avait vu se manifester sous toutes îles formes l’universelle conjuration sociale contre le Christ et son Eglise. Et c’est avec cette pleine connaissance et cette vue nette de la réalité qu’il prit définitivement
son parti. Converti de la veille, que va-t-il faire! Va-t-il se dire, comme il en aurait le droit r “Je suis chrétien, mais cela ne m ’interdit pas d'utiliser mes relations, de tendre aux emplois élevés, de donner l’essor à mes ambitions légitimes, de conquérir fortune et renommée. “Louis Veuillot pouvait dire cela. Tout en restant catholique, mais en n’arborant pas son catholicisme comme un drapeau, il pouvait aspirer aux sommets. Guizot, le grand homme du régime pliilippiste, avait pour lui de l’amitié et de l’estime. Il pressentait en ce jeune écrivain unepuissance intellectuelle. Veuillot n’avait qu’à s’aider un peu, à manoeuvrer habilement, à manifester son merveilleux talent dans des oeuvres utiles au point de vue social, et brillantes au point de vue littéraire. Et son vaste front eut pu ceindre toutes les couronnes. Qui étaient ses égaux? Qui eût pu lui disputer la palme! On a le droit de l’affirmer sans crainte: orientant sa vie vers le succès humain, il pouvait devenir grand fonctionnaire de l’Etat, ambassadeur, ministre, académicien ; être renté, vantée applaudi, marcher de pair avec les plus enviés et les plus illustres. Un moment il avait eu cette enivrante vision. Lorsque de Périgueux il était revenu à Paris, ses amis lui avait dit : “Vous allez à la fortune, à la célébrité, à la gloire.” Et il les en croyait. “J’entrai à Pa-
ris, écrivait-il, avec des idées de conquête, ou pour mieux dire en vrai conquérant, bien décidé à devenir ministre aussitôt qu’il se pourrait.” Mais au retour de Rome, cet ambitieux d’hier avait d’autres aspirations. Et à vingtsept ans, sentant en lui des énergies et un génie qui pouvaient le conduire à tout, délibérément et en pleine connaissance de cause il tourna le dos au succès, aux applaudissements, aux fonctions honorables et largement rétribuées, à la fortune rapide et séduisante, pour aller vers la défaite, vers la pauvreté, vers l’impopularité et l’ostracisme. Il devint soldat du Christ blasphémé et de l’Eglise garottée. Il y avait à Paris un journal religieux qui périclitait, qui avait peu d’influence et peu d’éclat, qui végétait clans l’obscurité d’efforts louables et dans l’action sans vigueur d’une publicité restreinte. C’est là que se porta Louis Veuillot. On lut un jour dans ce journal, qui s’appelait l'Univers, ces lignes sans signature où vibrait un accent nouveau: “Au milieu des factions qui passent, parmi ces débris, dans ce mouvement des idées qui s’en vont, reviennent et s’en vont encore, nous embrassons fermement les seules choses, les seules idées qui ne passent pas: l’Eglise
et la Patrie . Justes envers tous, soumis aux
lois du pays, dévoués à celles de l’Eglise, — libres et chrétiens — nous réservons notre liom-
mage et notre amour à l’autorité vraiment digne de nous, qui sortant de l’anarchie actuelle, fera connaître qu’elle est de Dieu, en marchant vers les nouvelles destinées de la France, une croix à la main.’’ Louis Veuillot entrait en scène. Le grand journaliste catholique, après avoir collaboré sans rémunération à l 'Univers, avait rompu ses liens officiels, et traçait son programme. Ce programme, serment d’allégeance à l’Eglise et à la Patrie, il y fut fidèle jusqu’à la mort.
Quelle carrière et quelle lutte ! Le combat changea de face. Ce 11e fut plus la défensive timide et hésitante. Ce fut l’offensive impétueuse et hardie. En avant ! Sus aux libres penseurs et aux libres faiseurs ! Sus à ces fastueux docteurs de mensonges, et à ces néfastes entrepreneurs de corruption ! Sus à ces pro fesseurs de scepticisme, et à ces fossoyeurs de dogmes! Sus à ces hommes d’Etat oppresseurs, et à ces tribuns destructeurs ! Sus à ces lettrés sans doctrine et à ces scribes sans loyauté! Ah! la belle, et formidable, et émouvante bataille! Enfin la vérité, le foi catholique, l’Eglise ; avaient dans la presse, dans ce forum retentissant de la controverse publique, un champion et un soldat. Et bientôt tout le monde se vit forcé de reconnaître qu’il était le plus grand de tous. Mais quelle fureur dans le camp en-
DISCOUBS ET CONFERENCES
nemi. Tonte la meute libre-penseuse, hurlant sous les traits qui lui ensanglantaient les flancs, se rua sur l’athlète. Injures, calomnies, menaces, tout lui fut prodigué. Il eut à faire face à une légion d’adversaires furibonds et déloyaux. Il fut enveloppé dans un tourbillon de haine et dans une clameur d’outrages. Mais au milieu de l’effroyable bataille, le lutteur catholique apparaissait toujours debout, toujours alerte, toujours formidable, toujours invincible. “Dieu m’a donné un glaive, avait-il dit, je ne le laisserai pas rouiller.” Et il tint parole. Non, il 11e se rouilla pas dans ses mains, le glaive étincelant qu’il mania avec une incomparable puissance. Parcourez les vingt-quatre volumes de ses Mélanges et dénombrez ses campagnes : la liberté de l’enseignement et le monopole universitaire; la licence de la presse, du roman et du théâtre ; la proscription de la compagnie de Jésus; les appels comme d’abus contre les évêques; les premiers assauts du socialisme; la question juive et l’affaire Mortara; la défense du pouvoir temporel, et de la liberté de l’Eglise; le redressement des erreurs historiques érigées en système; le concile du Vatican et l’infaillibilité pontificale; puis, à travers tout cela, les exécutions nécessaires des persécuteurs, des fauteurs de scandale, des tartufes et des sectaires, de tous ceux qui se faisaient les
adversaires de la vérité et de la justice: Villemain, Cousin, Tliiers, Dupin, Victor Hugo, Lamartine, Balzac, Eugène Sue, Béranger, la Guéronnière, Edmond About, et les folliculaires du Siècle, du Constitutionnel, du Journal des Débats, tous les malfaiteurs de la grande et de la petite presse. Sur tous ces terrains et contre tous ces hommes, il livra d’innombrables batailles. Et cela dura quarante ans. Pendant quarante ans, il guerroya sans trêve. Pendant quarante ans, il se battit un contre cent. Pendant quarante ans, il infligea aux ennemis de l’Eglise, dans la polémique, de retentissantes défaites. Et jamais homme ne put dire avec plus de justesse : Bonum certamen certavi. Vaillance et dévouement, n’est-ce pas vraiment sous ce double rayon que nous apparaît le grand journaliste. Remarquez bien que, dans cette longue et dure carrière de batailleur, on ne peut relever une vilenie, on ne peut signaler une déloyauté, on ne peut discerner un mensonge. Qu’importe après cela, qu’on lui reproche quelques coups trop rudement assénés. Nous répondons avec Jules Lemaître: “Il connut l’ivresse de la bataille et cette espèce d’exultation que donne l’impopularité aux âmes bien trempées; mais il n’a jamais combattu dans les hommes que les idées dont ils étaient les représentants et il ne les a entrepris que sur
ce qu’ils avaient livré eux-mêmes cle leurs pensées et cle leurs personnes.’ ’
Mesdames et Messieurs, nous savons maintenant ce que fut l’homme chez Louis Yeuillot: bon, tendre, généreux dans sa vie privée ; intrépide, dévoué et loyal dans sa vie publique. Nous avons vu que le son rendu par cette vie est celui d’une grande âme. Il ne nous reste plus — et ce sera bref, — qu’à nous demander quelles furent chez lui la puissance et le rayonnement de l’esprit.
Ce sera bref parce que l’unanimité est faite à ce 'Sujet. Il y a déjà longtemps que la critique impartiale a classé Louis Yeuillot parmi les maîtres. Mais depuis que l’approche de son centenaire a remis son nom et sa mémoire dans une lumière plus vive, l’hommage est devenu universel. Et la presse de toutes les opinions a salué en lui un des plus grands écrivains qu’ait eus la France.
On a plus d’une fois signalé ce qu’il y eut de rare et de vraiment merveilleux clans sa formation littéraire. Suivant une expression fréquemment employée en ces derniers temps, Louis Yeuillot fut absolument et indéniablement un autodidacte. C’est-à-dire en langage vulgaire qu’il se forma lui-même. La petite
école de Boynes et la misérable école mutuelle de Bercy, voilà les seules institutions d’enseignement qu’il fréquenta. Point de lycée, point de collège, point de séminaire, rien. Bien que l’effort solitaire, que le travail personnel, que l’étude sains maître, que le contact et le commerce directs avec les grands prosateurs et les grands poètes. A quinze ans, dans l’étude de maître Fortuné Delavigrie, il se frotte à quelques aspirants littérateurs et à quelques courtisans des muses. Et le feu sacré s’allume en lui. Sous ce front d’enfant, la génie existe en puissance. Il est là avec sa perception rapide, son ampleur de compréhension, sa faculté d’assimilation, et cette aptitude perpétuelle à concevoir, à imaginer, à exprimer et à réaliser, qui constitue son essence. Et l’enfant, qui sent se remuer dans son intelligence quelque chose de mystérieux et de puissant, aspire de toutes ses énergies à savoir, à comprendre, à découvrir, à explorer les régions intellectuelles, à acquérir la connaissance des faits, des idées et des oeuvres. Aussitôt qu’il a quelque liberté et qu’il peut palper quelques livres, il se plonge dans la lecture ardente et passionnée. Voyez-le dans sa mansarde, raccourcissant ses nuits pour dévorer les oeuvres les plus diverses, prose et vers, romans, critiques, histoires, romantiques et classiques. Sans doute, à
la même heure, sous bien des toits de Paris, bien des jeunes gens prolongent leurs veilles dans les mêmes lectures aventureuses et fiévreuses. Mais, de toute cette jeunesse que surgira-t-il? Combien de ratés, combien d’impuissants, combien de poétereaux misérables, combien de littérateurs avortés? Il n’en surgira qu’un Louis Yeuillot, et ce sera un cas exceptionnel, parce que bien rare est le don souverain d‘ ordonner le chaos. Il l’ordonnera ce chaos, ce pêle-mêle de lectures et d’études sans direction. Par le plus étonnant effort d’intelligence intuitive, il se frayera une voie sûre, il se tracera un programme vaste et régulier à travers cette masse de connaissances confuses, hâtivement entassées. Et peu à peu le classement se fera, l’ordre naîtra, la discipline intellectuelle exercera sa force directrice, la lumière jaillira, éclairera des voies nouvelles et révélera des horizons nouveaux. Ajoutez à cela quelques conseils judicieux donnés par un écrivain — Henri de Latouche — mis en rapport avec le jeune clerc par le hasard du voisinage; quelques cours de Villemain, de Cousin, et de Guizot, entendus à la volée; quelques leçons de latin, reçues en plusieurs étapes de professeurs amateurs, et vous aurez toute la formation de Louis Veuillot. Oui, c’est ainsi, sans maître, sans enseignement, sans méthode que s’est formé le styliste achevé, le
prosateur incomparable, l’admirable écrivain dont le centenaire est maintenant célébré partout où l’on conserve le culte du doux parler de France. Il y a là, nous semble-t-il, un phénomène intellectuel dont on rencontre peu d’exemples dans l’histoire des lettres.
Et notez bien que cette formation fut rapide. Louis Veuillot était né en 1813. A quinze ans, en 1828, il entrait comme dernier clerc, comme saute-ruisseau, chez l’avoué Delavigne. Puis trois ans plus tard, un an après la révolution de 1830, il était envoyé à Rouen, grâce à la protection d’un ami, pour y devenir chroniqueur et rédacteur littéraire d’une feuille gouvernementale, l 'Echo de la Seine-Inférieure. Il n’avait que dix-huit ans et il était déjà un écrivain. Nous n’exagérons pas. Ses articles de Rouen, ses productions diverses, chroniques, nouvelles, comptes-rendus, n’ont évidemment pas l’éclat et la maîtrise de ses oeuvres postérieures. Mais déjà le talent s’y affirme et le style s’y manifeste. Ecoutez cette appréciation, faite après une représentation du Cinna de Corneille, ou le célèbre acteur Ligier avait joué le rôle d’Auguste: “Que nous sommes petits, mon Dieu, à côté de cela, et que le théâtre est dégénéré, et que nos grands drames pleins d’adultères, de meurtres, de décorations, de machines, de passions monstrueuses, auprès d’un vers de
Corneille, sont peu de chose ! Oh ! faisons bien des théories, méprisons bien les anciens, envoyons l’art courir les aventures; car si nous nous nous avisions d’étudier les vieux maîtres, si nous voulions les imiter, si nous osions mettre les pieds dans leur route, quel microscope pourrait nous apercevoir?” Déjà se révèle ici le goût sûr qui devait être l’une des qualités maîtresses de Louis Veuillot. Voulez-vous maintenant du trait et de la raillerie mordante? Voici l’analyse sommaire d’une pièce applaudie à Paris, mais sifflée à Rouen: “On nous a joué quelque chose en trois actes qui s’appelle Un duel sous Richelieu. Il y a un petit trapu qui dit avec une voix de basse superbe: “Je vous aime, damnation!” La femme répond:
“Moi aussi! infamie et malédiction!” Alors vient un grand maigre, qui, apprenant tout cela, s’écrie: “Honte, opprobre et dérision!” On tire un coup de pistolet: détonation! puis le public de siffler: ventilation!” Que voulezvous que devienne une pièce après un pareil résumé? Celui qui écrivait avec cette désinvolture et cette verve, n’était qu’un gamin de dix-huit ans et sortait non d’un lycée mais d’une mansarde.
De Rouen Louis Veuillot passa à Périgueux où il devint rédacteur “en chef et en seul” du Mémorial de la Dordogue. C’était l’organe,
nouvellement fondé, des conservateurs, appuis du gouvernement dans le Périgord. Il y passa quatre ans, durant lesquels il lut et étudia beaucoup. Cette période fut capitale dans le développement de son esprit. Il y relit, nous apprend son frère, avec réflexion, d’après ses goûts et sa jeune expérience, son éducation intellectuelle. Quand il rentra à Paris, à vingttrois ans, en 1836, il était mûr pour la carrière de publiciste et d’écrivain.
Nous n’entreprendrons pas île retracer cette carrière, ce serait d’ailleurs soin superflu. Nous parlons devant un auditoire qui connaît Louis Yeuillot. On nous saura donc gré de nous borner à rappeler particulièrement quelques traits de cette grande physionomie littéraire. Et d’abord signalons la variété de ce talent. Louis Yeuillot a été journaliste incomparable, critique, historien, poète, romancier, nouvelliste, éruclit, pamphlétaire. Le journaliste a édifié un monument sans rival, ces Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires qui constituent vraiment une encyclopédie où se retracent les ondulations et les évolutions de la pensée française au dix-neuvième siècle. Comme modèle de critique nous avons les études sur les Confidences de Lamartine, sur les Contemplations et les Misérables de Victor Hugo, sur Chateaubriand, sur Béranger, sur Leconte de
Lisle et beaucoup d’autres auteurs. En histoire la seule vie de Notre-<Seigneur Jésus- Christ suffirait à assurer à Louis Veuillot une place éminente. Dans le roman, Pierre Saintive et surtout V Honnête femme et Corbin et d’ Aubecourt démontrent qu’il eût été un maître du genre s’il l’eut voulu. Les Satires, les Couleuvres, le poème incomplet de Cara, et beaucoup de pièces disséminées dans divers ouvrages, dénotent chez lui un don poétique, que l’on eût apprécié davantage si la splendeur de sa prose n’eut éclipsé ses vers. Le conteur, le narrateur, le causeur nous paraissent pleins du charme le plus captivant dans Historiettes et Fantaisies, Ça et Là, le Parfum de Rome. Le Droit du Seigneur nous montre le grand écrivain sous un aspect nouveau, celui du polémiste qui fait appel à l’érudition pour démolir de fond en comble une vieille et répugnante calomnie anticatholique. Et le pamphlétaire des Libres Penseurs, des Odeurs de Paris, de tant d’autres écrits étincelants de verve, d’indignation vengeresse, qui chercherait-on à lui égaler? Nous ne pouvons que désigner en courant tous ces ouvrages débordants de couleur et de vie. Et à mesure que nous les nommons, d’autres accourent se placer sur nos lèvres. C’est la Guerre et l’homme de guerre, c’est le Fonds -de Giboyer, c’est Molière et Bourdalone, c’est
Rome pendant le Concile et Paris pendant les deux sièges qui sont inclus dans les Mélanges, mais qui ont qté publiés et méritent une mention à part. Et à l’évocation de toutes ces oeuvres, les pages célèbres qui s’en détachent, les morceaux achevés, les portraits burinés, les descriptions lumineuses, les apostrophes foudroyantes, les tableaux pittoresques, les profondes analyses, les émouvants récits, les dissertations entraînantes, les scènes d’irrésistible comique, les mots inoubliables, toute l’opulence, tout le coloris, toute la puissance, toute la vitalité prodigieuse de cette oeuvre, viennent solliciter notre esprit. Que de lumière pour l’intelligence, que de nobles jouissances et de pures émotions pour l’âme et le coeur, que de profondes satisfactions pour le goût, renferment ces soixante volumes du glorieux écrivain ! On y rencontre vraiment tous les styles. Voici des pages éloquentes où l’on croirait entendre les accents de Bossuet. Voici des paragraphes concentrés, où la pensée se ramasse en une expression rare et saisissante, à la façon de LaBruyère. Voici des descriptions d’un pittoresque à rendre jaloux Chateaubriand. Voici de la verve railleuse dont se ferait honneur Paul-Louis Courier. Voici de l’esprit étincelant qui désespérerait Voltaire. Et partout la qualité maîtresse, l’admirable clarté française,
la limpidité de l’expression, l’impeccable propriété des termes, le génie de la langue porté à sa plus haute puissance. Louis Veuillot ne fut pas seulement un grand lutteur, un soldat héroïque, il fut un grand et merveilleux artiste. “Entre les écrivains qui comptent, a écrit Jules Lemaître, il me paraît celui qui est le mieux dans la tradition de la langue, tout en restant un des plus libres, des plus personnels . Il me semble avoir toute la gamme, et
la grâce et la force ensemble, et toujours, toujours le mouvement, et toujours aussi la belle transparence, la clarté lumineuse et sereine.” Les lecteurs de Louis Veuillot ne sauraient trouver cet éloge exagéré. Et quoique ce soit chose assez ambitieuse et assez vaine que de prétendre donner des rangs en histoire littéraire, nous croyons qu’il ne serait que juste de placer le Maître que nous honorons ce soir parmi les vingt premiers écrivains français de tous les siècles.
Grande âme et grand esprit ! Caractère et génie d’égale amplitude et d’égale hauteur, Louis Veuillot aura donc fait admirer à notre âge ce rare et noble spectacle. Parti des rangs les plus infimes du peuple et des régions les plus obscures de l’ignorance religieuse, à force d’énergie intellectuelle et de courage moral il aura donné l’exemple d’une ascension merveil
leuse vers le prestige et la renommée, vers la foi et l’apostolat. Le fils du tonnelier devenu un roi de l’intelligence, un porteur de sceptre intellectuel, un de ces mortels privilégiés que leur génie fait Légaux des princes, cela est grand et beau. Mais le fils d’une génération sans croyance et sans Dieu devenu un porteflambeau de la foi, un confesseur du Christ devant le siècle, un apôtre intrépide de la vérité religieuse, cela est plus bea.u et plus grand encore. Oui, avant tout et par dessus tout, soldat de l’Eglise, tel est le plus magnifique titre de gloire de ce maître prestigieux.
Au frontispice de ses Mélanges, il écrivait: “L'Eglise m’a donné la lumière et la paix, je lui dois ma raison et mon coeur. C’est par elle que je sais, que j ’aime, que j ’admire, que je vis. Lorsqu’on l’attaque, j’ai les mouvements d’un fils qui voit frapper sa mère.” Cette mère, il l’a servie avec une constance inébranlable, et un désintéressement absolu. En 1862, après la suppression de VUnivers par le Second Empire, Pie IX, inquiet de la situation du journaliste désarmé et spolié, lui fit parvenir un don de 5,000 francs. Louis Veuillot demanda la permission de les verser au denier de St-Pierre. “Je désire, disait-il alors au cardinal Sacconi, que mes comptes avec saint Pierre ne soient pas réglés en monnaie.” Plus tard le Pape ma-
nifesta l’intention de le créer comte romain. L’illustre écrivain sollicita la faveur de ne recevoir aucun titre. Il servait pour servir, par fidélité, par conviction et par amour. Défendre l’Eglise fut la grande passion de sa vie. La défendre contre les ennemis du dehors; la défendre même contre ceux de ses enfants qui lui semblaient atténuer sa doctrine et affaiblir son magistère, comme il le fit dans ses polémiques avec des catholiques éminents, polémiques que nous avons volontairement omis de signaler ici, mais où il était dans le vrai et dans la plus pure tradition catholique.
Il y a dans l’épilogue poétique de Çà et Là% dans cet émouvant testament que l’on a cité tant de fois, — et que l’admirable musique de l’illustre ami du grand écrivain, Grounod, nous fera goûter tout à l’heure avec un charme renouvelé — deux strophes dont le rapprochement nous a toujours paru saisissant. Le Maître dit à ses amis :
Ne défendez pas ma mémoire,
Si fa Raine sur moi s’abat;
Je suis content, j’ai ma victoire;
J’ai combattu le bon conrbat.
Puis, après avoir exprimé l’espoir que son oeuvre continuera l’effort de sa vie, il reprend :
Dams ma lutte laborieuse,
La foi soutint mon coeur -charmé; Ce fut donc urne vie heureuse, Puisque enfin j’ai toujours ai-mé.
Aimer, combattre : ces deux mots résument et illuminent toute cette noble carrière. Louis Veuillot combattit parce qu’il aimait. Il aimait la vérité, il aimait l’Eglise, il aimait le Christ. Et comme il vivait dans un âge où la vérité,. l’Eglise et le Christ étaient assaillis et outragés de toutes parts, ce triple amour fit de sa vie un dur et incessant combat qui ne se termina qu’au tombeau. ‘Souvent il put se dire qu’au point de vue humain cette longue et terrible bataille était désespérée, et que sa cause sacrée serait vaincue. N’importe, “je suis content, s’écriait-il; j’ai ma victoire; j’ai combattu le bon combat.” Messieurs, ce cri sublime, gardons-le comme l’enseignement suprême du centenaire de Louis Veuillot. Combattre, c’est commencer de vaincre; c’est vaincre la faiblesse, c’est vaincre l’apathie, c’est vaincre la lâcheté, c’est vaincre l’indifférence, c’est vaincre la prescription de la justice et du droit. Et quand, toute sa vie, on a été fidèle à cette consigne des grandes âmes, on a le droit de faire inscrire sur sa tombe cet acte de foi en une immortalité glorieuse: “J’ai cru, je vois.”