LA QUESTION BILINGUE ONTARIENNE
Discouks prononcé à l’université Laval, LE 25 JANVIER 1915.
Eminence, (1)
Mesdames, Messieurs,
Lorsque j’ai reçu l’invitation de l’Association de la Jeunesse Catholique, je me suis dit qu’un tel appel était un ordre, dans le moment actuel. La cause de nos compatriotes ontariens est une cause sacrée, et lorsqu’ils crient: *‘au secours”, nous ne pouvons rester sourds à leur voix.
D’ailleurs, je m’étais enrôlé d’avance, spontanément et silencieusement, sous ce noble drapeau. Avant tout appel, et lorsque la lutte commençait à peine, il m’avait semblé qu’on devait tenter de l’enrayer, et de détourner le coup qui menaçait la minorité canadienne-française de l’Ontario. Et alors, sous ma seule responsabilité et dans une démarche discrète, j’avais adressé à un homme qui est aujourd’hui dans la tombe un plaidoyer en faveur de nos
(l) Son Eminence le cardinal Bégin, archevêque de Que-
DISCOUKS ET CONFÉRENCES
compatriotes. Ce plaidoyer, je vais vous demander la permission de l’utiliser ce soir. Je sais que “le moi est haïssable” et que, si les citations d’autrui sont souvent opportunes, il n’est guère admissible de se citer soi-même. Mais, après avoir hésité, je nie suis dit qu’il était peut-être bon de montrer à nos compatriotes de là-bas que, dès la première heure, dans la province de Québec, on s’est intéressé à leur liberté en péril, et que l’on s’est efforcé, à leur insu, de leur être utile. En outre la nature de la correspondance engagée alors rendait nécessaire un résumé aussi précis que possible de la question débattue, et ce résumé peut aider à mieux comprendre le litige. Ce double motif me détermine à vous communiquer quelques extraits de lettres écrites, au mois d’octobre 1912, à celui qui était alors le premier ministre de la province d’Ontario.
Loin de moi la pensée d’outrager la mémoire d’un homme disparu maintenant de la scène où s’agitent les passions et les ambitions humaines. >Sir James Wliitney était digne d’estime. Ses adversaires eux-mêmes rendaient hommage à la sincérité de sa parole, à l’intégrité de son caractère, et à la dignité de sa vie Mais on peut être un honnête homme et commettre des fautes. Et c’est ainsi qu’en 1912 le gouvernement dont sir James était le chef
tout puissant s’engagea dans la voie regrettable que vous connaissez.
Lorsque la fameuse circulaire numéro 17, dont on nous a parlé, fut rendue publique, je vis, comme tous ceux que préoccupait cette question, quels pouvaient en être les déplorables résultats; et le désir, sans optimisme, de prévenir un conflit, me poussa à plaider auprès de sir James AYiiitney, la cause de la minorité. Voici donc ce que je lui écrivais le 10 octobre 1912; je traduis du texte anglais: “J’ai lu avec la plus grande attention la circulaire numéro 17 dont on se plaint si fortement; je l’ai lue délibérément, avec calme, avec un esprit dégagé de tout préjugé national, et je suis obligé de déclarer honnêtement qu’elle ne me semble ni juste, ni loyale, ni opportune. Je tiens pour un principe indiscutable que les parents canadiens-français de l’Ontario ont un droit naturel et sacré à ce que leur langue maternelle soit enseignée parfaitement à leurs enfants. Vous savez, sir James, combien profondément nous, les Canadiens français, nous sommes attachés à cette langue française, l’une des plus belles et des plus harmonieuses qui soient au monde, et que nous avons héritée de nos pères, les découvreurs et les fondateurs du Canada. Nous comprenons parfaitement que, dans ce pays, nous devons apprendre à parler et à écrire l’anglais
aussi bien que possible. Nous savons que nous vivons en pays britannique, que la majorité du peuple canadien est anglaise, et que la connaissance de l’anglais importe beaucoup à notre succès dans les différentes carrières. Mais d’autre part, nous aurions honte de nous-mêmes si nous devions oublier et laisser mourir sur nos lèvres la langue de nos ancêtres, de nos grands hommes et de nos héros, de Champlain et de Maisonneuve, de Laval et de Talon, de Frontenac et de Montcalm.
“Ces sentiments sont profondément enracinés dans le coeur de mes compatriotes de l’Ontario. Ceux-ci pourraient-ils ne pas ressentir la malheureuse circulaire plus haut mentionnée comme une violation de la loi naturelle, comme un empiètement sur leurs traditions nationales et sur leurs droits nationaux, comme une déclaration de guerre? Elle est vraiment une restriction indue de la liberté des commissions scolaires, une limitation indue de l’enseignement du français dans les écoles anglo-françaises de l’Ontario. Je ne veux pas discuter les détails, mais je dois dire que je considère comme absolument insuffisante l’attribution d’une heure par jour à l’enseignement du français dans une école fréquentée par des élèves canadiensf rançais ; que la limitation du français au premier cours, comme intermédiaire d’instruction,
est injuste et contraire à la science pédagogique; que le dualisme d’inspection, décrété pour une catégorie d’écoles, semble un outrage à ces écoles; en un mot que la circulaire 17 est mal avisée et oppressive.
“Laissez-moi ajouter qu’elle est très inopportune. A l’heure actuelle plus que jamais, nous avons besoin d’union de sentiments et de pensée entre les éléments qui composent notre peuple canadien, spécialement entre les deux grandes races réunies par la volonté de Dieu pour l’accomplissement d’une tâche commune dans ce vaste Dominion. Ici comme ailleurs l’entente cordiale est nécessaire et désirable. Au lieu de cela il est facile de voir que le règlement promulgué par le département d’éducation est destiné à produire de la désunion nationale, du mécontentement, de la discorde et de la rancoeur. Toute la population française du Canada ressentira vivement le traitement subi par la minorité française de l’Ontario, de la part du gouvernement de cette province, et il
s’en suivra un regrettable état d’esprit .
“Pour résumer la question, je dis: que mes compatriotes de l’Ontario ont un droit naturel et sacré à des écoles où leur langue soit enseignée d’une manière satisfaisante à leurs enfants, concurremment avec la langue anglaise ; que le règlement du département d’éducation de l’On-
tario empiète sur ce droit, que ses dispositions oppressives ne font pas au français une place suffisante, lui infligent un affront et restreignent indûment l’usage et l’étude légitime et nécessaire de cette langue; conséquemment qu’il viole la liberté et les droits scolaires de la minorité canadienne-française de la province de l’Ontario. Je soumets respectueusement ces observations à votre esprit de justice et de loyauté. Je sais parfaitement que je n’ai pas le droit d’intervenir, et je ne veux pas commettre d’empiètement. Mais je suis convaincu que vous ne me prêterez pas cette intention si je mets devant vous, amicalement et loyalement, les vues partagées, au sujet de cette grave question, par des hommes vraiment dévoués au bien-être, à la bonne entente mutuelle et au progrès social du peuple canadien.”
Sir James Whitney répondit à cette communication longuement et avec une courtoisie parfaite. Il s’attachait surtout au côté légal de la question. Je crus devoir le suivre sur ce terrain et lui signaler une différence essentielle qui me paraissait exister entre la loi relative aux écoles publiques et celle des écoles séparées. Puis, m’apercevant qu’il ne pénétrait pas la vraie nature des objections soulevées par le règlement 17, je crus devoir retourner à la charge. “Laissons de côté la question léga-
le, lui disais-je. Suivant moi, la question de l’école bilingue n’est pas une simple question de loi civile. Elle est une grande et vaste question de droit naturel, de politique générale, d’équité et de liberté; une grande question politique et nationale. C ’est pour moi un principe indiscutable que nous, Canadiens français, avons le droit absolu, non seulement de parler notre langue maternelle - — personne ne voudrait le contester — mais de l’enseigner et de la faire enseigner parfaitement dans les écoles maintenues avec nos contributions et nos taxes, dans toutes les provinces de la Confédération. Je vous connais assez pour être assuré, mon cher sir James, que vous ne considérez pas la langue française comme une langue étrangère, au Canada. Elle est une des deux grandes langues qui ont fait de notre patrie un pays chrétien, civilisé et progressif. Son droit à une reconnaissance spéciale dans notre vie politique et sociale, et notre régime scolaire, est basé sur trois siècles de labeurs, de lutte pour le christianisme et la civilisation, d’oeuvres et d’exploits historiques. Je lis parfois ces paroles offensantes: “ Pourquoi la langue française serait-elle l’objet d’un privilège en ce pays?” Un privilège! Nous ne demandons pas un privilège, nous réclamons un droit. Mais si c’était un privilège, il aurait été acheté par les souf-
f rances et le sang de nos Kéros et de nos martyrs. Rappelez-vous, mon cher sir James, les magnifiques scènes et les pageants historiques qui ont provoqué votre admiration enthousiaste durant la mémorable célébration du tricentenaire de Québec. (Rotait là une illustration éclatante des titres possédés par notre langue maternelle à des droits égaux et à une reconnaissance égale, au Canada.
“Je crois superflu de discuter ce point davantage. Il doit être admis par tout esprit loyal, et par quiconque est au courant de notre histoire, que mes compatriotes ont un droit naturel et sacré à des écoles où la langue française, la belle et chère langue qui constitue l’une des parties les plus précieuses de leur héritage national, soit enseignée parfaitement à leurs enfants. Eh bien, je vous représente respectueusement que la circulaire 17 est une violation de ce droit. Aucun homme versé dans la science de l’éducation et dans la pédagogie n’admettra que la limitation du français au premier cours comme intermédiaire d’instruction, et que la limitation du français à une heure par jour comme matière de classe, peuvent être considérés comme un enseignement suffisant du français à des élèves canadiens-français. Dans les écoles bilingues ou anglo-fran-
çaises les deux langues devraient être mises sur un pied de parfaite égalité.”
Voilà ce que j’avais l’honneur d’écrire à sir James Whitney dans l’automne de 1912. Je n’ai pas besoin de dire que rien de ce qui s’est passé depuis cette date n’a modifié mes vues sur ce grave sujet. Aujourd’hui comme alors, j’estime que les règlements du département d’éducation de l’Ontario, concernant les écoles bilingues, sont injustes et impolitiques.
Les extraits que je viens de lire devraient peut-être me dispenser d’en dire davantage. Je me bornerai à quelques brefs développements des considérations que j’exposais alors.
Les règlements dont se plaignent nos compatriotes ontariens sont injustes, parce qu’il violent à la fois le droit naturel et le droit historique. Ils violent le droit naturel des parents, parce qu’ils refusent à ceux-ci la liberté de faire enseigner à leurs enfants d’une manière satisfaisante leur langue maternelle, la langue de leurs pères, la langue de la race dont ils descendent et dont le sang coule dans leurs veines. La langue d’un peuple est la gardienne de sa foi, la dépositaire de ses traditions, le signe distinctif de sa personnalité ! Elle est le lien qui relie entre elle les générations. Elle fait profiter le présent des expériences du passé. Elle maintient l’esprit de famille, et conserve chez les
fils le culte des aïeux et la vénération des vertus ancestrales. La langue apprise sur les genoux de la mère, la langue des premiers balbutiements, des premières prières, des premières impressions reçues et communiquées, des premières leçons, des premiers raisonnements, des premiers essors d’imagination et des premiers efforts de réflexion, n’est-elle pas une discipline, une énergie vitale, une source de lumière et de force? Comment le père et la mère, lorsque sonne l’heure de l’enseignement public, de l’instruction scolaire, ne tiendraient-ils pas ardemment à ce que leurs enfants apprennent aussi parfaitement que possible cette langue qu’ils considèrent, à bon droit, comme un de leurs plus précieux héritages? Et comment qualifier l’acte de ceux qui voudraient s’interposer entre ce voeu, entre cette volonté des pères de famille et leur réalisation? C’est un attentat à la liberté paternelle, c’est une violation du droit naturel des parents.
Il ne servirait de rien ici d’invoquer un prétendu droit supérieur, celui de l’unité nationale. L’unité nationale peut exister, et elle existe, sans l’unité de langue et sans l’unité de race. L’univers entier en ce moment, envoie son admiration passionnée à un pays, divers de race et de langage, mais un dans le patriotisme sublime qui immortalise l’héroïque Belgique pour
les siècles à venir. Le Canada est un de ces pays ou l’unité de race n’existe pas, mais où l’union nationale peut grandir dans la justice et la liberté.
Les règlements du département d’éducation de l’Ontario ne violent pas seulement le droit naturel, ils violent le droit historique. Et ici nous 11e pouvons retenir l’expression de notre étonnement devant la prodigieuse méconnaissance de notre histoire dont sont affligés trop d’hommes publics dans notre pays. Ils semblent véritablement scandalisés lorsqu’on leur parle des droits de la langue française au Canada. Mais ces droits sont écrits en lettres flamboyantes à toutes les pages de nos annales déjà plusieurs fois séculaires.
On parle, on écrit, et l’on enseigne le français au Canada, parce qu’il y a trois siècles, un Français qui s’appelait Champlain est venu ici fonder Québec, et semer le germe d’où devait sortir une nation chrétienne et française, sur les rives du Saint-Laurent. On parle, on écrit, et l’on enseigne le français au Canada, parce qu’il y a deux cent soixante treize ans, un Français qui s’appelait Maisonneuve est venu ici fonder Montréal, poste stratégique destiné à devenir l’une des métropoles du monde. On parle, on écrit, et l’on enseigne le français an Canada, parce qu’il y a deux cent cinquante-
six ans, un Français qui s’appelait Laval est venu ici instituer la paroisse canadienne, promouvoir l’enseignement des lettres et des arts, et implanter dans ce pays naissant des institutions religieuses et sociales qui ont traversé les âges. On parle, on enseigne et l’on écrit le français au Canada, parce qu’il y a deux cent cinquante ans, un Français qui s’appelait Talon est venu ici organiser, par ses fortes initiatives, l’administration, l’industrie et la colonisation canadiennes. On parle, on enseigne, et l’on écrit le français au Canada, parce qu’il y a plus de deux siècles des Françaises qui s’appelaient Marie de l’Incarnation, Jeanne Mance et Marguerite Bourgeois, sont venues ici vouer leur vie au soulagement de la misère humaine, à la formation religieuse et intellectuelle de la femme et de la mère canadiennes, des Françaises dont les oeuvres perpétuées ont continué les bienfaits de génération en génération. On parle, on écrit, et l’on enseigne le français au Canada, parce que, durant un siècle et demi, nos explorateurs et nos apôtres, Joliette, Marquette, LaSalle, Dolier, Galinée, Lamothe-Cadillac, Saint-Lusson, La Vérandrve, Le Caron, Yiel, Brébeuf, Lalemant, Jogues et tant d’autres, ont promené le verbe français à travers le Canada tout entier, des rives laurentiennes jusqu’au delà de la région des grands lacs, et que
nos martyrs ont rougi ces flots et arrosé ce sol de leur sang versé pour la civilisation chrétienne. O11 parle, on écrit, et l’on enseigne le français au Canada, parce que, enfin, pendant cent cinquante ans, le Canada s’est appelé de ce nom radieux et rayonnant de gloire: La Nouvelle-France !
Voilà le premier fait historique qui doit s’imposer à l’attention de nos concitoyens anglais, s’ils veulent comprendre les origines de la question bilingue. Mais ce fait ne suffit pas ; il faut en considérer un autre, qui s’est juxtaposé au premier. Non seulement le Canada a été découvert, fondé, civilisé et christianisé par des hommes de race, de langue et de mentalité françaises, mais lorsque les décrets providentiels ont fait passer ce pays sous une autre souveraineté, et en ont fait un pays britannique, la nationalité fondatrice n’a pas abdiqué; elle n’a pas voulu mourir. Et, après avoir constaté son origine et son oeuvre, il faut constater sa survivance. Ce n’est pas ici le moment de rechercher comment, par quelles causes, à travers quelles luttes, cette survivance s’est produite. Le fait est là éclatant et tangible, et cela nous suffit. La survivance du français au Canada s’est affirmée, dès le lendemain du changement de régime en 1760, lorsque les généraux anglais vainqueurs, Amherst, Murray,
Gage, ont publié leurs proclamations et leurs ordonnances en langue française. La survivance du français au Canada s’est affirmée en 1774, lorsque le ministère de lord North et le parlement impérial, sous l’inspiration du général Carleton, décrétèrent le maintien de nos lois françaises. La survivance du français au Canada s ’est affirmée en 1792, lorsque la Chambre d’Assemblée du Bas-Canada décida que toutes les procédures parlementaires et l’impression des lois se feraient en français aussi bien qu’en anglais. La survivance du français au Canada s’est affirmée en 1848 lorsque le Parlement impérial, réparant une iniquité de l’Acte d’union de 1841, révoqua l’article qui imposait des restrictions à l’usage de la langue française. La survivance du français au Canada s’est affirmée en 1867, lorsqu’à la demande des Pères de la Confédération fut promulgué l’article 133 de notre constitution fédérale, en vertu duquel la langue française est proclamée l’une des deux langues officielles du Canada. La survivance du français au Canada s’est affirmée en 1871 lorsque, sur l’initiative de ce grand patriote, sir Georges Cartier, l’Acte du Manitoba mit la langue française snr le même pied que la langue anglaise pour les procès-verbaux législatifs et les procédures judiciaires, dans cette nouvelle province. La sur-
DISCOUBS ET CONFEEENCES
vivance du français au Canada s’est affirmée enfin en 1882, quand un de nos plus éminents gouverneurs généraux, le marquis de Lorne, illustre à la fois par ses hautes fonctions et sa royale alliance, affirmait avec éclat notre dualisme de langue par la création de la Société Royale, qui comprend, à côté d’une section de littérature anglaise, une section de littérature française.
Messieurs, dans cette énumération, je me hâte d’accuser moi-même une lacune, une lacune volontaire que j’ai commise afin de mieux mettre en lumière l’une des manifestations les plus éloquentes de la survivance du français au Canada. Cette survivance, et sa légitimité, et sa raison d’être, n’ont jamais reçu un plus magnifique hommage que celui dont la législature de la province d’Ontario elle-même — connue alors sous le nom de Haut-Canada — voulut, il y a plus d’un siècle, consigner dans ses archives l’impérissable souvenir. C’était en 1793. Il n’y avait dans toute l’étendue de la nouvelle province, qu’une poignée de Français, descendants des colons de Lamothe-Cadillae, établis aux confins du Canada, dans le district d’Essex. Ecoutez ce que fit spontanément l’Assemblée législative haut-canadienne, toute anglaise, à l’exception peut-être d’un seul membre : “Ordre du 3 juin 1793. — Il est ordon-
né que les actes déjà adoptés ou ceux qui pourront être adoptés à l’avenir par cette législature, soient traduits en langue française pour l’avantage des habitants du district de l’ouest de cette province et d’autres colons français qui pourront venir s’établir dans cette province, et que M. MacDonald, écuyer, membre de cette chambre, représentant le comté de Glengarry, soit également employé comme traducteur français pour cette fin et pour d’autres fins.” Voilà ce qu’on peut lire dans le volume manuscrit des procès-verbaux de l’assemblée du Haut-Canada, pour 1793, conservé dans la bibliothèque d ’Ottawa.
Et si l’on veut un commentaire de ce document , qui comporte une si haute leçon de libéralité politique, en voici un dont l’autorité ne sera pas suspecte à nos concitoyens anglais de l’Ontario. Sir John Macdonald, qui avait cité cette pièce au cours d’un débat sur la langue française, dans le parlement fédéral, il y a vingt-cinq ans, s’écriait aux applaudissements de toute la Chambre des communes: “Après un laps de temps de cent années, allons-nous montrer moins de libéralité envers nos compatriotes eanadiens-français que leur en ont montré les quelques Anglais, les loyalistes de l’empire uni, qui se sont alors établis dans Ontario? Non, M. l’Orateur! Cette résolution couvrirait
de honte les hommes qui ont essayé de dépouiller nos amis d’origine française de la province d’Ontario, des privilèges qui leur ont été accordés il y a cent ans, par un corps d’hommes qui ne parlaient absolument que l’anglais.”
Voilà quels sont les titres historiques de nos concitoyens français de l’Ontario. Ils ne sont pas des étrangers sur ce sol conquis par leurs pères à la civilisation et à la foi. Ils sont de bons et loyaux sujets britanniques, de bons et loyaux sujets canadiens. Leurs demandes ne sont ni extravagantes, ni subversives. Ils réclament simplement le droit de faire enseigner à leurs enfants, d’une manière efficace, dans les écoles construites et maintenues par leur argent, la langue qu’ils ont apprise sur les genoux de leurs mères, la langue de leurs aïeux, fondateurs du Canada, la langue de Bossuet, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Berryer, de Louis Veuillot; l’une de ces langues reines dont l’influence et le prestige ne sont confinés ni à un peuple ni à un hémisphère.
En réclamant ce droit, ils sont en pleine tradition canadienne, tandis que leurs adversaires se battent en réalité contre trois siècles d’histoire. Or on ne se bat pas impunément contre l’histoire. L’histoire est l’enchaînement logique des faits, et la puissance des faits est irréductible.
DISCOUES ET CONFÉEENCES
Devrais-je m’attarder maintenant à démontrer que la tentative du gouvernement ontarien est impolitique? De quoi avons-nous besoin, en Canada, à ce moment plus que jamais? D’union, de bonne entente, de concorde, du ralliement de toutes les énergies, de toutes les volontés, de toutes les âmes, dans l’amour de notre patrie commune, afin qu’après avoir traversé 1a. crise redoutable qu’elle subit, avec tout l’empire britannique, elle puisse reprendre avec une vigueur nouvelle sa marche progressive dans l’accomplissement de ses destinées nationales.
Eh bien, je le demande à tout esprit impartial, est-ce avec une politique de compression, de restriction, d’oppression, qu’on peut assurer la concorde? Est-ce que l’union se fait à coups de matraque? Et le bâillon peut-il créer l’harmonie? Non, l’oppression appelle la résistance; la résistance engendre le conflit ; et le conflit détruit la paix nationale. Et c’est ainsi qu’au lieu de consacrer nos forces au progrès général, nous les gaspillons à nous combattre, et nous nous épuisons dans des luttes intestines, funestes et désastreuses.
Vous savez, Messieurs, le mot que l’on prête à Talleyrand. A propos de l’un des actes les plus répréhensibles de Napoléon, dont il était le ministre, il se serait un jour écrié: “C’est
plus qu’un crime, c’est une faute.” Une faute? Pour le politique réaliste et sceptique, c’était là le mal suprême. Une faute, c’est-à-dire quelque chose qui ne profite pas à son auteur, quelque chose qui nuit, quelque chose qui complique, quelque chose qui embarrasse, quelque chose qui frappe en retour. Messieurs, ne parlons pas de crime, si vous le voulez, mais n’est-co pas incontestablement une lourde faute politique que cette campagne intempestive contre la minorité canadienne-française de l’Ontario? Je n’invoquerai pas ici le témoignage d’un homme de ma race. Mais je donnerai la parole à un Anglais illustre: “Je dois assurer, s’écriait lord Elgin, que, pour ma part, je suis profondément convaincu du caractère impolitique de toute tentative de dénationalisation des Canadiens français. Généralement ces tentatives ont un effet opposé à celui qu’on avait en vue, en ce qu’elles intensifient les préjugés et les animosités nationales.”
Oui, c’est une faute politique que cet essai malheureux de restriction envers une langue qui a tous les titres au respect, à l’admiration, et à la sympathie des Canadiens de toute origine. C’est une faute contre le droit, c’est une faute contre la justice, c’est une faute contre la liberté, c’est une faute contre l’union nationale. C’est une faute que l’Allemagne prussifiée a
commise contre l’Alsace et la Pologne, mais qui ne devrait pas être imitée dans un pays britannique.
Quelle anomalie et quel anachronisme, en ce moment, que cette lutte entre la majorité anglaise et la minorité française de l’Ontario! Là bas, dans les plaines glacées de la Flandre, les soldats des deux races fraternisent, rivalisent d’héroïsme, et versent en commun leur sang pour la liberté du monde. Les deux nations, longtemps séparées par des rivalités d’ambition et d’intérêt, sont devenues deux nations-soeurs. Leurs drapeaux s’entrelacent, leurs âmes se comprennent, leurs coeurs s’unissent, l’entente cordiale est devenue une alliance sacrée, cimentée par le sacrifice et auréolée par la gloire. Le monde contemple ce spectacle : la France qui acclame l’Angleterre, et l’Angleterre qui aime la France! Ecoutez ces émouvantes paroles publiées dans le Times par un brillant écrivain anglais: “A toutes les tristesses de cette guerre il se mêle pourtant une joie: l’amitié qui nous unit maintenant aux Français. Jamais deux nations n’en connurent
d’aussi étroite . Nous admirons la France
comme jamais encore nous n’avons admiré un peuple. Nous aussi, nous sommes vieux et expérimentés, nous rêvons, nous poursuivons de dangereux rêves; mais nous n’avons pas été
DISCOUBS ET CONFÉRENCES
mis à l’épreuve comme les Français, nous ne savons si nous serions capables de supporter ce qu’ils ont enduré. Ce n’est pas seulement parce qu’ils ont survécu et conservé leurs forces, c’est parce qu’ils ont une force neuve .
Nous sentons que la France, à l’heure actuelle, ne combat pas uniquement pour son propre honneur et pour son beau territoire, encore moins pour un triomphe sur un rival arrogant, mais bien pour ce qu’elle signifie dans le monde.”
Lorsque l’amitié anglo-française trouve en Europe de tels accents, pourquoi faut-il que nous assistions ici à l’inimitié anglo-française? Le Canada est notre patrie commune; la Providence a mêlé nos destins; elle a voulu associer nos deux races à l’oeuvre du progrès canadien, de la grandeur canadienne. Mais cette oeuvre ne saurait s’accomplir que dans le respect de la justice, et dans la pratique généreuse et loyale de la liberté. Voilà ce que nous demandons à nos concitoyens anglais de l’Ontario. Ils sont assez forts pour être justes, assez sûrs d’eux-mêmes pour ne pas redouter le libre essor d’une nationalité dont le patriotisme a fait ses preuves. Qu’ils s’inspirent des meilleures traditions britanniques. Qu’ils prêtent l’oreille aux enseignements et aux leçons des plus fameux hommes d’Etat de l’Angle-
terre: Pitt, Canning et 'Gladstone ; de nos gouverneurs les plus illustres : Dorchester, Elgin et Dufferin; de leurs chefs les plus vénérés: Robert Baldwin, John A. Macdonald et Edward Blake. Et qu’ils donnent à la Confédération ce glorieux spectacle: une majorité qui s’incline devant le droit, et qui proclame que la force du nombre n’est pas le dernier mot de la science politique.