‹ Discours et conférences (volume 2)Chapitre 7 sur 21 · ELOGE DE MONSIEUR · texte numérisé non relu

ELOGE DE MONSIEUR

LE DOCTEUR NaRCISSE-EuTROPE DlONNE,

PRONONCÉ À L’UNIVERSITÉ LaVAL, LE 18 JUIN 1916.

Excellence/1)

Mesdames, Messieurs,

Au printemps de 1873, arrivait dans notre ville un écrivain américain, déjà connu dans le monde intellectuel par des travaux pleins d’érudition et de charme. Le but principal de son voyage était certaines recherches qu’il désirait faire dans les archives de notre parlement provincial et de nos institutions religieuses et enseignantes. Malheureusement, une cruelle épreuve était venue le frapper au milieu de sa carrière littéraire. Il était presque aveugle, et se voyait condamné à ne lire et écrire que par intermittence et très peu de temps à la fois. Il lui fallait donc recourir habituellement aux services d’un secrétaire et d’un lecteur. Ayant à consulter des manuscrits à l’archevêché et au séminaire de Québec, il s’adressa aux directeurs de cette dernière maison et les pria de lui indi-

(î) Son Excellence le duc de Devonshire, gouverneur général.

quer un étudiant intelligent et doué des aptitudes voulues pour lui donner l’aide dont il avait besoin. Ceux-ci le mirent immédiatement en relation avec un élève de la faculté de médecine, qui leur semblait réunir les qualités désirées. Ce jeune homme, à la suite d’un cours classique brillant, couronné par le diplôme de bachelier ès-seiences, avait étudié plusieurs années la théologie, et rempli concurremment les fonctions de professeur dans deux de nos collèges. Puis orienté, après consultation et délibération, vers une autre voie, il était- entré à la faculté médicale, avait obtenu avec la plus grande distinclion, l’année précédente, le diplôme de bachelier en médecine, et s’acheminait sûrement vers les honneurs du doctorat. Il accepta comme une bonne fortune l’offre qui lui était faite, et fut vite apprécié par l’écrivain étranger, à qui il donna le plus précieux concours à travers les archives de l’évêché, du séminaire, de l’ Hôtel-Dieu et du parlement. Cet écrivain, dont la cécité menaçante ne pouvait dompter l’ardeur investigatrice, c’était Francis Parkman, l’historien érudit et captivant de La Salle, de Frontenac, de Wolfe et de Montealm. Et cet étudiant en médecine, initié à l’improviste au travail préliminaire de la composition historique, c’était le docteur Dionne, l’ami et le collègue regretté dont ou m’a chargé de retracer rapi-

dement ici ce soir la carrière si digne d’hommage et l’oenvre si considérable.

Cet emploi de secrétaire, rempli par lui durant plusieurs semaines auprès de l’éminent historien américain, fut dans sa vie un événement décisif. Sa vocation d’écrivain date de là. Dans ces longues heures consacrées à la lecture et à la transcription des vieux documents poudreux, d’où se dégageaient la physionomie et l’âme des temps écoulés, il acquit le goût des recherches historiques et la connaissance des sources où il faut puiser quand on veut étudier sérieusement nos annales.

Cependant, quelques années devaient s’écouler avant que les impressions créées en lui par cette intéressante collaboration avec un grand historien eussent pour résultat son entrée dans la carrière suivie avec tant d’éclat par son illustre patron d’un jour. Admis à la pratique de la médecine en 1874, le docteur Dionne devait songer d’abord à se faire une place honorable dans les rangs de sa profession. Il y parvint rapidement, et ceux qui l’ont vu à l’oeuvre ont pu attester l’étendue de ses connaissances, la clairvoyance de son diagnostic, et la sûreté de sa thérapeutique. Mais, tout en pratiquant l’art de guérir, il sentait croître en lui l’attrait pour les études d’histoire. L’occasion de céder à son inclination se présenta bientôt sous la

forme d’un concours, ouvert par un personnage dont la figure originale est restée dans la mémoire de tous les québécois qui étaient encore jeunes aux alentours de 1880. Le comte de Premio-Reale, consul général d’Espagne au Canada, était un homme singulier. Fort entiché de sa noblesse, intraitable quant aux prérogatives et à la dignité de sa fonction, il avait l’ambition de jouer ici à la fois le rôle de dilettante et de Mécène. Il aimait à trôner au milieu d’un cercle d’hommes de lettres, dont il recherchait le commerce et sollicitait les éloges. Au printemps de 1879 il avait eu l’idée d’instituer un concours sur une série de questions historico-archéologiques. Voici quelques-uns des sujets qui devaient être traités: “Om est le tombeau de Champlain ? — Où Montcalm a-t-il rendu le dernier soupir? — Les lieutenants-gouverneurs de Québec. — Les lieutenants-gouverneurs de Gaspé. — Liste de V équipage de Jacques Cartier à son deuxième voyage au Canada, en 1535”, etc. Ces questions réveillèrent chez le docteur Dionne la curiosité historique, latente jusque-là dans son esprit. Il se mit à l’oeuvre, compulsa nos historiens, s’en alla frapper à la porte des dépôts d’archives visités naguère avec Parkman, et présenta de» réponses qui furent jugées dignes du prix décerné par le consul d’Espagne.

La plus importante des études soumises par le lauréat était celle qui avait pour sujet le tombeau de Champlaiu. Elle lui fit d’autant plus d’honneur que le problème dont il y recherchait la solution avait provoqué quelques années plus tôt une polémique, fameuse dans les cercles québécois d’il y a cinquante ans. En 1866, deux historiens renommés, MM. les abbés Laverdière et Casgrain, donnant malheureusement sur une fausse piste, avait cru découvrir le tombeau de Champlain au pied de l’escalier de la Basse- Ville, et s’étaient trop hâtés de proclamer urbi et orbi leur merveilleuse trouvaille. Hélas ! un archéologue improvisé, soufflé peut-être par quelque érudit modestement épris d’incognito, manifesta son incrédulité, et s’efforça, non sans succès, de la faire partager au public. Il y eut réplique, duplique, triplique, assaut de brochures contradictoires. Et la conclusion du débat fut, une fois de plus, la vieille formule juridique : Adhuc sub judice lis est. En 1879, le docteur Dionne abordait à son tour le problème, mais avec des lumières nouvelles. A l’aide de pièces précieuses trouvées dans les archives du séminaire, et en les interprétant au moyen de textes empruntés à nos vieux chroniqueurs, il parvenait à établir, assez clairement suivant nous, que la dépouille mortelle de Champlain avait probablement été inhumée d’abord dans

la chapelle de Notre-Dame de Recouvrance, puis transférée dans une chapelle spéciale érigée quelque part vers le site de notre hôtel des postes. Enfin il émettait l’hypothèse que cette chapelle spéciale, appelée chapelle de Champlain, étant ultérieurement tombée en ruines, les restes du fondateur de notre ville avaient pu être transportés sous les voûtes de l’église paroissiale de Québec, — la Basilique actuelle — , •dans un endroit qu’il est impossible de localiser. Cette dissertation solide, bien documenté,e, bien raisonnée, publiée en 1880 avec les autres réponses du lauréat, fonda la réputation du docteur Dionne auprès de ceux qui s’intéressaient aux questions historiques.

Cependant, ce premier et cet heureux essai ne fut pas immédiatement suivi d’autres travaux de même nature. Il se produisit à ce moment dans la carrière de notre collègue une évolution, dont purent s’étonner quelques-uns de ceux qui connaissaient le mieux son caractère et ses goûts. Il entra dans le journalisme. C’était, alors comme aujourd’hui, une carrière ardue et ingrate. Je dis mal. Aujourd’hui le journalisme a pris des développements qui font du rédacteur en chef d’un journal autre chose qu’un factotum, dont la juridiction et la besogne s’étendent de l’article de fond au chapitre des chiens écrasés, en

passant par la traduction des dépêches, par la confection des réclames et par la rédaction des annonces. Aux temps déjà lointains dont je vous parle, le rédacteur d’un journal était ce factotum. Suivant l’expression de Louis Veuillot, il était à peu près “rédacteur en chef et en seul.” Le docteur Dionne tourna cette meule pendant plusieurs années. Et il n’avait pas, pour atténuer l’ennui de ce labeur, le tempérament belliqueux qui se complaît aux belles estocades, qui provoque les assauts de plume, et goûte la polémique comme le plus amusant des sports. Son passage dans le journalisme ne fut pourtant pas stérile. Faisant trêve aussi souvent qu’il le pouvait à la pure discussion politique, qu’il n’aimait guère, il fit bénéficier ses lecteurs d’études sérieuses sur des sujets d’intérêt social, comme, par exemple, celui des cercles agricoles, dont il salua les débuts et mit en lumière les avantages. Il s’occupa aussi, activement, de l’organisation professionnelle des journalistes, et il fut le véritable fondateur et, pendant longtemps, l’âme de l’association de la presse canadienne-française.

Ses fonctions de rédacteur en chef d’un journal quotidien ne purent toutefois le détourner entièrement des études historiques. En 1889 une savante monographie sur la vie et les voyages de Jacques Cartier lui valut une nouvelle

couronne. Il obtenait le prix du concours ouvert par le comité littéraire et historique du Cercle catholique de Québec, à l’occasion de l’érection du monument Cartier-Brébeuf, sur les bords de la rivière Lairet. Ce prix était dû à la munificence du lieutenant-gouverneur de la province de Québec, l’honorable Auguste-Réal Angers. L’année suivante, le docteur Lionne publiait le premier volume de son oeuvre capitale, la vie de Champlain. Décidément l’historien s’affirmait chez lui et supplantait le journaliste.

On a dit du journalisme qu’il conduit à tout, pourvu qu’on en sorte. Notre collègue en sortit de la façon la plus heureuse, en 1892, pour entrer dans une sphère absolument conforme à ses goûts et à son amour de l’étude. Il devint bibliothécaire de notre législature provinciale. Dans ces fonctions importantes, et dans ce domaine éminemment propice aux travaux de l’esprit, il devait passer le reste de ses jours. Ce fut pour lui une époque d’intense activité intellectuelle. Livres, brochures, articles de revue se multiplièrent sous sa plume avec une prodigieuse fécondité. En 1894 il publiait une vie de M. l’abbé Paincliaud, fondateur du collège de Sainte-Anne, qui était l 'Alma Mater de l’écrivain. C’est un de ses meilleurs ouvrages, un de ceux où il a le plus complètement donné

la mesure de son talent. La même année, il écrivait une intéressante étude sur Chouart et Radisson, ces deux types d’explorateurs et de traiteurs, qui ont joué un rôle si curieux dans l’histoire de la Nouvelle-France au dix-septième siècle. Puis, durant les années qui suivirent, l’infatigable auteur publia une biographie de Mgr de Forbin-Janson, une étude sur le Père Hennepin, des notices sur Pierre Bédard, sur Jean- François de la Roque, sieur de Roberval, sur les vice-rois et les lieutenants-généraux de la Nouvelle-France, sur l’abbé Gabriel Richard, curé de Détroit, sur le père Rasle ; des livres considérables sur les Serviteurs et servantes de D ieu au Canada, sur les Ecclésiastiques et les Royalistes français aux Etats-Unis, etc. Tous ces opuscules et tous ces ouvrages importants étaient couronnés, en 1907, par la publication du deuxième et dernier volume de la vie de Champlain.

Entre temps, il avait entrepris un autre travail, travail immense et capable d’effrayer un homme moins entraîné aux rudes labeurs. Dès 1893 la Société Royale du Canada l’avait appelé à siéger dans ses rangs. Et il avait déjà pré senté, à diverses reprises, des études historiques dont ses collègues avaient apprécié le mérite. En 19041a section de littérature française à laquelle il appartenait exprima le désir qu’il se

chargeât de rédiger un inventaire des livres, des brochures, des journaux et des revues publiés dans notre province. Monsieur le docteur Dionne était du nombre de ces hommes qui, devant de tels appels, sont toujours prêts à répondre: Non recuso laborem. Il se mit immédiatement à l’oeuvre. Et en 1905 il publiait un premier volume de cent soixante quinze pages, petit texte, intitulé: “Inventaire chronologique des livres, brochures, journaux et revues publiés en langue française dans la province de Québec, depuis l’établissement de l’imprimerie au Canada.” Une fois entré dans cette tâche, au lieu d’en circonscrire le champ, comme il aurait pu le faire, il en étendit les limites. En 1906 il avait terminé un nouveau volume de cent cinquante-cinq pages, ayant pour titre: u Inventaire chronologique des ouvrages publiés à l’étranger en diverses langues, sur Québec et la Nouvelle-France, depuis la découverte du Canada jusqu’à nos jours.” En 1907 poursuivant ses recherches, il apportait à ses collègues un troisième volume de deux cent vingt-huit pages qui renfermait un “Inventaire cihronologique des livres, brochures, journaux et revues publiés en langue anglaise, dans la province de Québec, depuis l’établissement de l’imprimerie jusqu’à nos jours.” Et en 1909, abordant un autre domaine, il donnait un qua-

trième volume, de cent vingt-quatre pages, contenant un “Inventaire chronologique des cartes, plans, atlas relatifs à la Nouvelle-France et à la province de Québec, de 1500 à 1908.“ Enfin, en 1914, comme son premier volume s’arrêtait à 1904, désireux de couvrir la décade complémentaire, il publiait un supplément ou étaient catalogués chronologiquement les livres, brochures, journaux et revues, imprimés de 1904 à 1914. L’ensemble de cet ouvrage for-t mait un total de huit cent cinquante-huit pages et de 11,514 numéros. Il faut avoir eu à consulter souvent de pareils inventaires pour apprécier la somme de labeur ardu, de patience infatigable, et d’érudition lentement acquise, que représentent d’aussi copieux répertoires. Après avoir terminé ce grand travail, notre collègue écrivait modestement : “L’auteur se retire, satisfait plutôt d’avoir travaillé consciencieusement que d’avoir accompli une oeuvre complète et parfaite. En ces sortes de travaux, toujours assez ardus, le meilleur est le moins mauvais.’’ Ce n’était pas assez dire. Et il nous appartient d’ajouter que ce vaste ouvrage de bibliographie était appelé à rendre d’inappréciables services à tous les travailleurs.

Pour compléter cet aperçu d’ensemble de l’oeuvre édifiée par notre collègue, mentionnons encore un volume considérable de lexicographie

sur notre parler populaire, et un livre consacré à l’origine des noms de famille des Canadiens français.

M. le docteur Dionne avait employé les dernières années de sa laborieuse carrière à une réédition de ses principaux opuscules relatifs à notre histoire, sous le titre général de Galerie historique. Il y introduisit aussi quelques études nouvelles, entre autres une analyse critique des 92 résolutions.

Lorsqu’on passe en revue ses multiples travaux, en laissant dans une catégorie à part ceux qui sont de pure érudition, on se convainc que les plus importants sont ceux où il a étudié nos origines et les premières époques de notre histoire; où il a retracé la carrière et les exploits des découvreurs, des explorateurs, des fondateurs; de Jacques Cartier et de ses successeurs, de Champlain, justement surnommé le Père de la Nouvelle-France, de nos pionniers et de nos défricheurs; où il a rappelé la ferveur généreuse et les immolations de nos apôtres; où il a raconté les gestes féconds de tous ces hommes au noble coeur et aux vastes pensées qui ont voué leur vie à la fondation d’une nation catholique et française sur les rives du Saint-Laurent. Sur toute cette époque où brillent tant d’actes admirables et de vertus sublimes, le docteur Dionne a laissé des livres que

l’on pourra consulter toujours avec confiance. Entre autres qualités fondamentales du véritable historien, il avait l’amour de la vérité et le souci de l’exactitude.

A quelle école historique appartenait-il ? A aucune en particulier. Il ne se préoccupait nullement des systèmes. Il s’efforçait tout simplement de parvenir à la connaissance du passé, à la notion précise des événements d’autrefois, pour les exposer ensuite aux lecteurs avec ordre et clarté.

Dans la magnifique préface dont il a fait précéder ses Etudes historiques, si belles et si peu connues, Chateaubriand a écrit une page que nous aimons à citer ici: “C’est selon moi, ditil, une question oiseuse de demander comment l’histoire doit être écrite: chaque historien l’écrit d’après son propre génie: l’un raconte bien, l’autre peint mieux: celui-ci est sentencieux, celui-là indifférent ou pathétique : toute manière est bonne, pourvu qu’elle soit vraie. Réunir la gravité de l’histoire à l’intérêt du mémoire, être à la fois Thucydide et Plutarque, Tacite et Suétone, Bossuet et Froissart, et asseoir les fondements de son travail sur les principes généraux de l’école moderne, quelle merveille ! Mais à qui le ciel a-t-il jamais départi cet ensemble de talents, dont un seul suffirait à la gloire de plusieurs hommes? Chacun écrira

comme il voit, commme il sent; vous ne pouvez exiger de l’historien que la connaissance des faits, l’impartialité des jugements, et le style, s ’il peut. ’ ’

La connaissance des faits, voilà ce que notre collègue recherchait d’abord. Le sentiment du devoir de justice, qui doit être la loi de l’historien honnête, assurait à ses jugements l’impartialité. Quant à son style, le docteur Dionne visait surtout à lui donner ces deux qualités essentielles, la correction et la clarté. Le critique qui relira ses oeuvres les plus fortes, telles que sa monographie de Jacques Cartier, son histoire de Champlain, sa vie de l’abbé Painchaud, y constatera tous ces mérites.

Pour nous qui Pavons connu, qui avons vu l’emploi qu’il faisait de son intelligence et de ses jours, qui, pendant de longues années, l’avons retrouvé incessamment courbé, la plume à la main, sur sa table chargée de feuillets noircis, il est une leçon qui se dégage de sa vie par dessus foutes les autres. C’est celle du labeur ordonné et fécond. Monsieur le docteur Pionne fut un de ces hommes qui sont possédés de la noble passion du travail. Inlassablement il creusait droit et ferme son sillon. Il n’achevait une tâche que pour en recommencer une autre. L’effort d’aujourd’hui était pour lui un acheminement perpétuel à l’effort de demain. Il

semblait avoir adopté la devise de l’écrivain latin: Nulla dies sine lineâ. Et c’est ainsi qu’il publia cette multitude de livres, de brochures, d’études, d’articles divers, où sont traitées tant de questions, et élucidés tant de points obscurs de notre histoire. Admirable exemple, dont l’influence devrait être éducatrice! N’avons-nous pas des reproches à nous faire sous ce rapport? Fournissons-nous tout l’effort que nous pourrions donner? Comprenons-nous assez que notre nationalité, en raison même des conditions spéciales où elle se trouve, devrait tendre sans cesse vers un plus haut degré de culture et d’activité productrice? Faisons à ce sujet notre examen de conscience, et demandons-nous si les vies toutes consacrées aux labeurs intellectuels, comme celle du docteur Dionne, sont assez communes parmi nous. Que sa carrière, si pleine de tâches utiles vaillamment accomplies, soit un enseignement et un aiguillon ! Ce sera son suprême honneur d’être encore agissante et génératrice d’efforts fructueux, après être parvenue au terme où s 'achèvent tous les labeurs humains, le grand et éternel repos de l’au-delà, dans lequel notre regretté collègue est entré avec la ferme sérénité d’un croyant.

MADAME DE SEVIGfNE

Conférence prononcée devant le Club des Dames Canadiennes de Québec.

Monsieur le gouverneur/1 )

Madame la présidente,

Mesda mes,

Après avoir accepté l’invitation très cordiale et très flatteuse de venir vous adresser la parole, je me suis demandé de quel sujet je vous entretiendrais. On vous avait souvent parlé jusqu’ici des choses du temps présent, beaucoup de l’effroyable guerre qui désole le monde et des ses multiples aspects. J’ai cru qu’il ne vous déplairait pas, quand ce ne serait qu’à titre de diversion, de faire aujourd’hui une excursion dans le passé, et de la faire sous la conduite du plus aimable et du plus captivant des guides. Puis, — il est peut-être honnête de vous le confesser en toute candeur — j ’ai fait le calcul diplomatique de me concilier la bienveillance de cet auditoire très spécial, très choisi, en me présentant devant le club des dames

(l) L’honorable P.-E. Leblanc, lieutenant gouverneur.

sous l’égide d’une fort grande dame, justement chère à son sexe par son caractère, son talent et son illustration. Et c’est ainsi que je viens causer avec vous, pendant quelques soixante minutes, de madame la marquise de Sévigné, et de la glorieuse époque littéraire dont elle fut l’une des figures les plus attachantes.

Madame de Sévigné naquit, en 1626, du mariage de Cels'' -Bénigne de Ra butin, baron de Chantal, avec Marie de Coulanges. Son père était fils de sainte Jeanne de Chantal, la fondatrice de l’ordre de la Visitation et l’illustre amie du grand évêque de Genève, saint François de Sales. Il fut tué en 1627, dans un combat contre les Anglais, à l’île de Ré. La petite Marie n’avait que dix-huit mois. Sa mère mourut cinq ans plus tard, en 1632, et l’enfant se trouva orpheline de père et de mère à sept ans et demi. Elle eut pour tuteur un de ses oncles maternels. Son éducation fut soignée. Elle eut d’excellents maîtres, entre autres deux littérateurs alors renommés, Chapelain et Ménage. Elle apprit l’italien, l’espagnol, même le latin, qu’elle savait assez, écrivait-elle un jour, pour lire Virgile “dans toute la majesté du texte.’’ En 1644, à l’âge de dix-huit ans, elle épousa le marquis Henri de Sévigné, gentilhomme breton. Elle était, une riche héritière, possédant une

dot de 100,000 écus (300,000 livres, valant 600,- 000 francs actuels), et ayant en perspective des héritages qui devaient lui apporter encore 200,000 livres (ou 400,000 francs actuels). De cette union naquirent deux enfants, un fils et une fille. Caractère léger, avide de plaisir et de dissipation, duelliste effréné, Henri de Sévigné fut loin d’être un mari modèle. Le 4 février 1652 il fut tué en duel. Madame de Sévigné restait veuve à vingLcinq ans, avec deux enfants, et une fortune un peu déséquilibrée, mais susceptible d’être restaurée. Cette restauration devait être l’oeuvre de l’ancien tuteur de la jeune femme. Madame de Sévigné ne se remaria pas, malgré de nombreuses sollicitations. Elle se consacra à l’éducation de ses enfants. Elle vécut pour eux, surtout pour sa fille, qui devint la célèbre madame de Grigman. Son caractère heureux, son esprit, ses solides qualités de coeur lui valurent de nombreuses et agréables relations. Elle fut l’ornement de la société, dont sa correspondance nous a laissé de si vivants tableaux. Et elle mourut à soixante— dix ans, en 1696, chez Madame de Grignan, honorée, regrettée et pleurée par tous ceux qui avaient eu le privilège de vivre dans son intimité.

Voilà, en racourci, quelle fut la vie de madame de Sévigné: orpheline dès son bas âge; ma-

rié jeune à un époux volage; libre à vingt-cinq ans; veuve rebelle aux secondes noces, et mère dévouée à ses enfants, pendant quarante-quatre ans. Cette biographie résumée n’a rien d’extraordinaire ni de saillant. Et cependant c’est celle d’une des femmes illustres de la France, dont le nom brille d’un vif éclat au Panthéon des gloires nationales de notre ancienne mère-patrie. C’est qu’elle était douée d’un noble coeur et d’un esprit d’élite, qu’elle sut unir l’amour de l’étude et la culture de son intelligence à l 'accomplissement de ses devoirs sociaux, et que ses dons de nature et ses mérites acquis ont fait d’elle une femme charmante, ce dont elle se doutait un peu, et un écrivain digne d’une place à part dans l’histoire littéraire de son pays, ce dont elle n’eut ni l’ambition ni le pressentiment.

La femme et l’écrivain : si vous le voulez bien, nous essayerons pendant quelques instants d’avoir accès à la délicieuse intimité de l’une, et d’effleurer d’un regard curieux et sympathique la captivante oeuvre de l’autre.

Et tout d’abord, disons que madame de Sévigné ne correspond pas du tout à l’idée qu’on se fait communément d’une femme de lettres. Qu’est-ce à dire, allez-vous m’objecter avec un

sourire railleur, refuserez-vous ce titre à celle dont la plume alerte et gracieuse a tracé de si innombrables feuillets épistolaires, pour l’agrément de tant de correspondants privilégiés! Entendons-nous, Mesdames; l’illustre marquise a fait assurément des lettres, mais elle n’a pas fait de lettres, au sens de littérature. Elle n’a pas été une femme auteur, comme, par exemple, son amie, madame de LaFayette, ou mademoiselle de 'Scudé ri. Elle n’a jamais écrit pour le public,. Et, dans un certain sens, ce n’est pas un paradoxe de dire qu’elle n’est devenue un écrivain qu’après sa mort. Durant sa vie elle a été uniquement une femme du monde, une épouse, une mère, une amie, dont les qualités et les dons heureux étaient vivement appréciés dans la société où elle vivait. Essayons de retracer sa physionomie tour à tour sous ces différents aspects.

Nous connaissons peu de détails sur l’enfance et la première jeunesse de madame de Sévigné. Après la mort de son père et de sa mère, ce furent son grand-père et sa grand-mère de Coulanges qui remplacèrent ses parents disparus. Bientôt eux-mêmes quittèrent ce monde, et l’une de ses tantes la recueillit et lui donna ses soins. Elle avait dix ans quand mourut son grand-père. On lui choisit alors pour tuteur un de ses oncles, Christophe de Coulanges, abbé

de Livry, qui se dévoua pour elle pendant toute sa vie, et restaura sa fortune. Elle l’a immortalisé dans ses lettres sous le nom de “Bien bon. ” Durant tout ce temps, sa grand-mère du côté paternel, madame de Chantal, la vénérable fondatrice de la Visitation, manifestait de loin sa sollicitude envers sa petite-fille orpheline. Lorsque celle-ci eut perdu sa mère, la sainte amie de l’évêque de Genève, écrivit à l’aïeule maternelle, madame de Coulanges: “Pour notre petite orpheline, je ne la plains pas, tandis qu’il plaira à Dieu de conserver mon très honoré frère et vous ma très chère soeur; car je sais que plus que jamais vous lui serez vrais père et mère, et que messieurs vos enfants la chériront toujours.” Et encore: “Le coeur m’attendrit fort, quand je la regarde dans ce dépouillement de père et mère; mais je la remets de bon coeur entre les mains de Dieu et de sa sainte mère.” L’année de la première communion de l’enfant, la sainte écrit avec effusion à M. de Coulanges: “Vous me consolez bien des nouvelles que vous me dites de cette petite orpheline. Qu’elle sera heureuse, si Dieu vous conserve et ma pauvre très chère soeur pour lui continuer votre sage et pieuse conduite! C’est la vérité que j’aime cette enfant, comme j’aimais son père, et tout pour le ciel. Je me réjouis de la grâce qu’elle aura de communier

à Pâques; j’en aurai bien mémoire, et prie Dieu qu’à cette réception de notre doux Sauveur il lui plaise de prendre une si entière possession de oette petite âme qu’à jamais elle soit sienne. Que je vous suis obligée en cette petite créature! Notre Seigneur en sera votre récompense.” Cette lettre était écrite en 1634; Marie de Chantal fit donc sa première communion à huit ans. On aime à se dire que les prières et la protection de sa grand ’mère, sainte Jeanne de Chantal, furent toujours une égide pour madame de Sévigné, au milieu des périls du monde où elle vécut et des passions qui s’agitèrent autour d’elle.

A dix-huit ans elle était une jeune personne accomplie. Intelligente et vive, instruite et spirituelle, elle possédait de plus la beauté, qui n’est lias le premier des dons, mais qui en est un, n’en déplaise aux esprits moroses. Ses traits n’étaient pas parfaitement réguliers. Sa figure n’était pas ■ sans défauts, mais on admirait chez elle, d’après son cousin Bussy, qui ne l’a pourtant pas flattée, “le plus beau teint du monde, la belle couleur des lèvres, les yeux brillants, la taille belle, les cheveux blonds, déliés et épais. ’ ’ Et elle avait surtout ce que rien n’efface ni ne remplace, ce doux rayon, ce vif éclair, ce je ne sais quoi qui illumine et captive, l’expression, par laquelle une nature, un carac-

tère, une intelligence, transparaissent à travers la forme plastique, et s’expriment sur une physionomie en une manifestation vivante. Voilà ce qui faisait écrire à madame de Sévigné par madame de LaFayette : “Le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à vos traits et à vos yeux que, quoiqu’il semble que l’esprit ne dût toucher que les oreilles, le vôtre éblouit les yeux. ’ ’

Avec tous ces avantages, et ce grain de beauté additionnel qui s’appelle une dot plantureuse, Marie de Chantal ne devait pas manquer d’admirateurs, prêts à se transformer en épouseurs. L’heureux élu fut le marquis Henri de Sévigné. Il était de très noble et très ancienne race: “trois cent cinquante ans de chevalerie, a écrit madame de Sévigné elle-même, les pères quelquefois considérables dans les guerres de Bretagne et bien marqués dans l’histoire, quelquefois retirés chez eux comme des Bretons; quelquefois de grands biens, quelquefois de médiocres, mais toujours de bonnes et grandes alliances,” des Montmorency, des Clisson, des Rohan, des du Guesclin. Il possédait en Bretagne plusieurs domaines, qui étaient peut-être obérés à l’époque de son mariage, mais qui, plus tard, purent être évalués à trois cent cinquante-huit mille francs. Parmi ces terres patrimoniales était celle des Rochers,

DISCOURS BT CONFERENCES

que les séjours et les lettres de la marquise devaient rendre si célèbre. Les jeunes époux y passèrent les premiers temps de leur ménage, et ce furent d’heureux jours, si nous en croyons les allusions rétrospectives contenues dans certaines lettres de madame de Sévigné. Ils avaient la jeunesse, la gaieté, l’affection mutuelle, l’illusion des années printanières qui colore la vie de son prisme enchanteur. Durant deux on trois ans, on ne les vit guère à Paris; les Rochers étaient leur résidence de prédilection, à tel point qu’un jour ils reçurent du comte de Bussy, le cousin de la marquise, et de Pierre Lenet, un de leurs amis, procureur général au parlement de Bourgogne, une épître en vers qui débutait ainsi:

Salut à vous, gens de 'campagne.

A vous, immeubles de Bretagne,

Attachés à votre maison,

Au delà de toute raison:

Salut à tous deux, quoique indignes De nos saluts et de ces lignes;

Mais un vieux reste d’amitié Nous fait avoir de vous pitié,

Voyant le plus beau de votre âge Se passer en votre village,

Et que vous perdez aux Rochers Des moments à tous autres chers.

Ce fut durant cette première période que madame de Sévigné eut ses deux enfants. Sa fil-

le Françoise-Marguerite, au mois d’octobre 1646, et son fils Charles au mois de mars 1648. Ce fut aussi durant ces années, lorsque l’hiver ramenait à Paris les châtelains des Rochers, que la jeune marquise devint l’une des habituées de ce lieu fameux dans les annales de la société et des lettres françaises, de cette maison hospitalière qui fut l’asile du bon ton, du goût éclairé, de la politesse et de la conversation spirituelle, de cet hôtel de Rambouillet qui marque une date dans l’histoire littéraire. Aux alentours de 1647, il était encore dans tout son éclat quoique sa décadence fut prochaine. Là des femmes brillantes et aimables , telles que la duchesse de Longueville, la marquise de Sablé, madame Duplessis -Guéne g a ud, madame Cornue!, dont la langue était un emporte-pièce, faisaient l’ornement des réunions où tenaient à honneur de figurer des littérateurs de marque, comme Segrais, Balzac, Voiture, Sarrazin, Benserade, Chapelain, Ménage, et le grand Corneille. Madame la marquise de Rambouillet, Catherine de Vivonne, — l’incomparable Arthénice, — et sa fille Julie d’Angennes, plus tard la duchesse de Montausier, recevaient cette société choisie avec une grâce et une urbanité séduisantes. Incontestablement, pendant sa plus belle période, le célèbre hôtel fut une école de bon langage, et si plus tard il s ’y glis-

sa quelque préciosité, qui provoqua le redoutable sarcasme de Molière, il n’en reste pas moins qu’il continua l’oeuvre utile de Malherbe en épurant et en enrichissant à la fois la langue française.

Quelque jouissance que dut éprouver une femme intelligente, et curieuse du bien dire, en cette aimable société, et dans un cercle d’amis choisis, madame de Sévigné connut pourtant à ce moment des heures pénibles et douloureuses. En effet, si l’on en croit les récits et les mémoires du temps, son mari menait la vie la plus folle et la plus dissipée. Il la délaissait pour nouer des intrigues amoureuses dans tous les mondes, surtout dans ceux où l’on s’amuse en marge des bonnes moeurs. ‘Ml aima partout, devait écrire à son sujet le comte de Bussy, cousin de madame de Sévigné, il aima partout et n’aima jamais rien de si aimable que sa femme.” Ses débordements devinrent bientôt la fable de Paris. Il s’affichait avec la trop fameuse Ninon de Lenclos, avec d’autres encore. Sa femme ne put ignorer tout cela, et elle en souffrit profondément dans sa tendresse et sa fierté. Dans sa tendresse, car elle avait aimé et elle aimait encore sincèrement ce mari trop volage ; dans sa fierté, car une personne douée comme elle de beauté, d’esprit et de charme, devait être d’autant plus blessée d’un injusti-

fiable abandon, d’une infidélité commentée dans les ruelles et les salons, avec ees épigrammes voilés, ces demi-mots révélateurs, ces sous-entendus perfides, ces allusions transparentes, qui, dans tous les temps, y compris le nôtre, donnent du piment aux conversations mondaines. Les folies du marquis de S é vigne eurent assez d’éclat pour laisser leur trace aux pages des mémorialistes contemporains. “Ce Sévigné, lisons-nous dans les Historiettes de Tallemant des Réaux, n’était pas un honnête homme: ii ruinait sa femme, qui est une des plus agréables et des plus honnêtes femmes de Paris.” Conrart, dans ses Mémoires, dit qu’entre son mari et elle, il y avait cette différence “qu’il l’estimait et ne l’aimait point, au lieu qu’elle l’aimait et ne l’estimait point.” Et il ajoute que, ne l’estimant pas, “elle avait cela de commun avec la plupart des honnêtes gens,.” Cet époux en rupture de foi conjugale poussait la désinvolture jusqu’à arborer effrontément son indifférence, et à tenir à sa femme ces propos de malotru “qu’il croyait qu’elle eût été agréable pour un autre, mais que pour lui elle ne lui pouvait plaire.” On 11e peut s’empêcher d’éprouver un sentiment d’indignation envers un homme assez perverti de goût, de moeurs et de caractère, pour traiter ainsi une femme exquise comme madame de Sévigné. Et cependant

quelle fut la conduite de l’épouse outragée en présence d’écarts aussi offensants? Elle se retrancha dans une dignité qui fit l’admiration de tous. Les dérèglements de celui dont elle portait le nom ne lui parurent pas justifier pour elle un manquement aux devoirs qu’il méprisait. Jeune, belle, aimable, elle sut tenir à l’écart les admirateurs nombreux et trop sympathiques qui s’offrirent charitablement pour tenir le rôle de consolateurs. Son cousin Bussy, qui brûlait pour elle d’une flamme très vive, rapporte lui-même un incident qui nous fait admirer en même temps la femme d’esprit et l’honnête femme. Sévigné avait mis Bussy dans la confidence de ses escapades. Celui-ci, indiscret par calcul, entretint perfidement la jeune femme des trahisons conjugales, et termina sa manoeuvre, très peu estimable sous aucuns rapports, en se proposant comme suppléant. “Tout beau, monsieur le comte, auraitelle répondu, je ne suis pas si fâchée que vous le pensez.” Mot charmant, qui peint au vif la femme vertueuse et spirituelle qu’était à la fois madame de Sévigné. Busisy, dont le témoignage n’est pas suspect, affirme “qu’elle n’aima jamais que son mari, bien que mille honnêtes gens (il faisait probablement ici un retour sur lui-même) eussent fait des tentatives auprès d’elle.” Sans doute il est permis de

croire que les procédés d’un mari indigne durent porter atteinte à une affection si mal reconnue. Mais l’épouse désabusée et offensée n’en resta pas moins loyale et fidèle. Le marquis de iSévigné rencontra toujours en elle un dévouement qu’il ne méritait pas. Donnons-en un frappant exemple ; lorsque ses dissipations avaient déjà commencé à mettre en désarroi ses finances, sa femme, séparée de biens, lui vint en aide, vraisemblablement malgré les instances des siens et du “bien bon” abbé de Coulanges, en s’engageant à son acquit pour une somme de cinquante mille écus.

Le cours des aventures peu édifiantes d’Henri de Sévigné fut interrompu soudain par un duel, à propos d’une femme galante, qu’il eut avec un homme de son espèce, et qui lui fut fatal. Blessé à mort, il expira le 6 février 1657, à l’âge de trente-deux ans. Il laissa dans la société peu de regrets,. Mais sa femme le pleura sincèrement. Son âme généreuse oubliait les torts et gardait le souvenir des jours heureux.

Madame de Sévigné restait veuve avec deux enfants, âgés respectivement de cinq et trois ans. Nous avons admiré en elle l’épouse. Nous allons maintenant étudier la mère.

Tous les écrivains qui ont parlé d’elle ont rendu hommage à sa tendresse et à son dévouement maternels. Elle a aimé ses enfants; elle

s’est occupée de leur éducation; elle a surveillé leurs intérêts; elle s’est imposé pour eux des sacrifices; elle leur a témoigné toute sa vie une sollicitude profonde. Sans doute ce sont là des traits que l’on retrouve chez toutes les mères dignes de leur noble mission. Mais cbez elle, ils se présentent avec un relief spécial, avec une accentuation particulière. Comme son esprit, sa physionomie maternelle n’a rien de banal, et lui assigne une place à part dans la galerie des mères illustres.

Son fils et sa fille étaient brillamment doués. Lorsqu’ils étaient encore jeunes, il paraît que c’était, un spectacle à peindre que celui de cette belle jeune mère accompagnée de deux beaux enfants. Un contemporain écrivait: “Il me semble que je la vois encore telle qu’elle me parut la première fois que j’eus l’honneur de la voir, arrivant dans le fond de son carrosse tout ouvert, au milieu de monsieur son fils et de mademoiselle sa fille ; tous trois tels que les poètes représentent Latone, au milieu du jeune Apollon et de la petite Diane, tant il éclatait d’agréments et de beauté dans la mère et dans les enfants.”

Sa tille était l’aînée. Première venue dans la vie maternelle de madame de Sévigné, elle devait rester la première dans son coeur. Mais ce n’est pas à dire que celle-ci fût avare d’af-

fection pour sou fils. Elle l’aima tendrement; sa bonté, sa sollicitude, son indulgence pour lui ne se démentirent jamais. Et l’excès seul du sentiment qu’elle voua à sa fille put faire admettre que Charles de Sévigné n’était pas le plus aimé des enfants. Aussi bien, il semble avoir été parfaitement aimable. Bon, gai, spirituel, instruit, obligeant et empressé, il n’avait à vrai dire qu’un défaut, grave assurément, une certaine légèreté de caractère, héritage paternel, qui lui fit commettre bien des folies, et l’engagea dans des fréquentations et des liaisons fâcheuses. Toutefois, s’il donna dans le désordre, il ne tomba point dans la corruption. L’éducation qu’il avait reçue avait déposé en lui un fonds solide de principes qui finirent par le sauver, par l’arracher aux compagnies pernicieuses, et faire de lui un honnête homme, dans toute la force de l’expression. Il entra jeune dans l’armée, prit part à l’expédition de Candie, lorsqu’il n’avait que vingt ans, et servit vaillamment, plus tard, dans les campagnes de Turenne, de Condé et de Luxembourg. Mais le métier militaire lui pesait. Après avoir donné sa démission, il vécut heureux en Bretagne, fit un bon mariage, mena la vie d’un excellent époux et d’un parfait gentilhomme, et survécut dix-sept ans à sa mère. Tout ce que les écrits contemporains nous font connaître de Charles

de Sévigné nous donne une idée avantageuse de son esprit et de ses sentiments. Il eut pour sa mère une affection et une admiration sincères. Dans la période la plus orageuse de sa jeunesse, il venait lui faire l’aveu de ses écarts, dont elle le reprenait avec douceur, voire mémo avec une indulgence que nous serions tentés de trouver trop facile. Madame de Sévigné avait vécu dans un monde et dans un temps où la galanterie séduisait bien des coeurs et troublait bien des vies. Et il semble parfois qu’elle ne manifesta pas une réprobation assez vigoureuse pour les fautes du fils charmant et léger qui venait lui confier ses faiblesses. Dans certaines de ses lettres, elle raconte trop plaisamment telle de ses scabreuses aventures. Cependant on ne peut douter qu’elle ne lui fît de persuasives remontrances. “Il ne voulut jamais rien cacher à sa mère, écrit un des biographes de madame de Sévigné; c’était à elle qu’il faisait ces vilaines confidences, non comme un fanfaron de vice, mais comme un étourdi dont le coeur était bon et franc, qui venait se faire gronder et se laissait dire “un petit mot de Dieu.” Quoiqu’il en soit, à la longue, elle n’eut qu’à se louer de sa manière de faire, car son fils se rangea complètement et devint irréprochable dans ses moeurs.

Les lettres de l’aimable marquise nous

montrent comme elle fut récompensée des soins dont elle avait entouré sa jeunesse et son éducation, et quelles jouissances lui firent goûter son amour filial, l’agrément de son commerce, sa conversation primesautière, les affectueuses prévenances qu’il lui témoignait. On a signalé entre la mère et la fils une réelle conformité de caractère et d’esprit. Plein de verve et d’entrain, il s’empressait autour d’elle, recherchait sa compagnie et son entretien, l’égayait par des récits animés, et possédait le don de la faire rire aux larmes. Aux heures d’intimité, soit à Paris, soit aux Rochers, il se faisait son lecteur, et excellait dans cette fonction. Ensemble ils lisaient de la prose ou des vers, les poètes, les romanciers, les moralistes. La mère avait en lui le meilleur des compagnons ; et quand elle vint à souffrir dans sa santé, il se transforma en garde-malade et s’acquitta de ce rôle en perfection. “L e f rater, écrivait-elle, m’a été d’une consolation que je ne puis exprimer; il se connaît joliment en fièvre et en santé. J’avais de la confiance en tout ce qu’il me disait; il avait pitié de toutes mes douleurs.” Madame de Sévigné jouissait infiniment de la société de son fils. Après un des départs de ce dernier, elle exprimait ainsi son ennui: “Je suis bien triste, le pauvre petit compère vient

de partir; il a tellement les petites vertus qui fout l’agrément de la société, que quand je ne le regretterais que comme voisin, j ’en serais fâchée. ’ ’

On ne saurait mieux faire juger Charles de Sévigné, qu’en citant quelques extraits de la lettre qu’il écrivait à sa soeur, madame de Gfrignan, après la mort de leur mère, qui avait avantagé considérablement sa fille dans ses dispositions testamentaires: “Je suis très content, disait-il, de ce que ma mère a fait pour moi pendant que j ’ étais dans la gendarmerie et à la cour ; j ’ai encore devant les yeux tout ce qu’elle a fait pour mon mariage, auquel je dois tout le bonheur de ma vie; je vois toutes les obligations longues et solides que nous lui

avons . Quand il serait vrai qu’il y aurait

eu dans son coeur quelque chose de plus tendre pour vous que pour moi, croyez-vous, en bonne foi, ma très chère soeur, que je puisse trouver mauvais qu’on vous trouve plus aimable que

moi! . Jouissez tranquillement de ce que

vous tenez de la bonté et de l’amitié de ma mère; quand j’y pourrais donner atteinte, ce qui me fait horreur à penser, et que j ’en aurais les moyens aussi présents qu’ils seraient difficiles à trouver, je me regarderais comme un monstre si j’en pouvais avoir la moindre intention. Les trois quarts de ma course pour le moins

sont passés; je n’ai point d’enfant et vous

m’en avez faits que j’aime tendrement . Je

ne souhaite point d’avoir plus que je n’ai .

Si je pouvais souhaiter d’être plus riche, ce serait par rapport à vous et à vos enfants. Nous ne nous battrons jamais qu’à force d’amitié et d’honnêteté . Adieu, ma très chère et très ai¬

mable soeur, n’est-ce pas une consolation pour nous, en nous aimant tendrement par inclination, comme nous faisons, que nous obéissons à la meilleure et à la plus tendre des mères? Soyons donc plus étroitement unis que jamais et comptez que tout ce qui pourra vous faire plaisir sera une loi inviolable pour moi.” Une telle lettre fait vraiment honneur au fils et au frère.

Lorsque Charles de Sévigné faisait allusion à ce quelque chose de plus tendre pour sa soeur qu’il y aurait eu dans le coeur de sa mère, il signalait le sentiment, qui, en effet, occupa la plus grande place dans la vie de cette dernière ; son immense amour pour sa fille. Françoise- Marguerite de Sévigné, âgée de cinq ans lorsque mourut tragiquement son père, devint au bout de quelques années une des jeunes filles les plus brillantes et les plus admirées de France. Elle était remarquablement belle et extrêmement intelligente. Sa mère donna un soin particulier à son éducation, et cultiva de bon-

ne heure son esprit. Lorsqu’à seize ans mademoiselle de Sévigné parut à la cour, ce fut un éblouissement. “Blonde comme sa mère, elle avait la même fleur de teint, sa bouche était petite, fine, parfaite, son nez était plus régulier; sa taille était fort élégante.” Et avec tout cela elle avait une facilité à rougir qui la désolait, mais, qui devait pourtant ajouter à ses charmes. Elle tenait cela de sa mère. “On croit les voir toutes deux, écrit un biographe, avec cette charmante ressemblance, se prêtant un mutuel éclat, dans ces fêtes où les yeux de madame de Sévigné, pleins de tendresse et d’admiration, ne se détachaient point de sa fille.” A trente-cinq ans, la brillante marquise avait gardé toute sa fraicheur.

Et toujours, fraîche et toujours blonde,

Vous vous maintenez par le monde,

lui disait un jour Bussy, citant en son honneur des vers de Benserade sur la lune. Se rappelant plus tard cette époque heureuse où elle commençait à produire sa fille, en recueillant elle-même bien des hommages, elle écrivait: “Une mère encore assez jeune pour être aimée, qui avait après elle une fille bien plus aimable, et qui croirait que c’est toujours elle qu’on suit; il me semble que si j’avais été un peu plus sotte, j’aurais pu représenter cette

mère.’’ Il n’y avait aucun risque que madame de iSévigné tombât dans ce travers. Elle était plutôt exposée au danger contraire, celui de trop admirer sa fille, et de le lui laisser trop voir, ce qui était de nature à déyelopper chez celle-ci un vif sentiment de complaisance personnelle. On raconte qu’un des professeurs de la jeune Sévigné, l’abbé de la Mousse, qui lui enseignait la philosophie, trouvant son élève trop éprise de ses charmes, lui dit un jour: “Mademoiselle, tout cela pourrira.” A quoi elle répliqua sur le champ: “Oui, monsieur, mais cela n’est pas pourri.”

Cela n’était certainement pas pourri, lorsqu’elle fit ses débuts à la cour. Elle eut un éclatant succès. Qu’on en juge: comme parmi tous ses talents elle avait celui de danser divinement — pour nous servir d’un terme de l’époque — elle eut l’honneur d’être choisie, en 1663, pour figurer dans le ballet royal des Arts, où le jeune monarque Louis XIV lui-même tenait l’un des rôles, et où elle eut pour compagnes, Madame Henriette d’Orléans, bellesoeur du roi, mademoiselle de Mortemart, future marquise de Montespan, mademoiselle de Saint-Simon, destinée à devenir duchesse de Brissac, et enfin mademoiselle de la Vallière, dont rien ne faisait, à ce moment, prévoir la transformation étonnante en soeur Louise de

la Miséricorde. Dans l’une des figures de ce ballet, qui fut extrêmement admiré, mademoiselle de Sévigné paraissait en bergère, et Benseracle, le poète des plaisirs royaux, avait écrit pour elle les vers suivants:

Déjà cette beauté fait craindre sa puissance,

Et pour nous mettre en butte à d’ extrêmes dangers, Elle entre justement à l’âge où l’on commence A distinguer les iloups d’avecque les bergers.

L’année suivante, autre ballet royal, celui des Amours déguisés ; autre triomphe pour mademoiselle de Sévigné. Elle y paraissait en Amour travesti en nymphe. Et la muse toujours facile et pomponnée de Benserade lui avait dédié ces vers :

Vous travestir ainsi, c’est bien être ingénu,

Amour! c’est comme si, pour n’être pas connu,

Avec une innocence extrême,

Vous vous déguisiez en vous-même.

Elle a vos traits, vos yeux et votre air engageant,

Et, de même que vous, sourit en égorgeant.

Enfin qui fit l’une a fait l’autre;

Et jusques à sa mère, elle est comme la vôtre.

Les succès de cette fille adorée enivraient cette aimable mère, qui s’y trouvait si poétiquement et gracieusement associée. A cette heure radieuse et périlleuse, madame de Sévigné, jeune femme de trente-cinq ans, avait un goût très vif pour le monde et ses divertissements enchanteurs. Elle aimait surtout sa fille avec

transport, et l’admiration que celle-ci provoquait gonflait son coeur de fierté maternelle. Longtemps après, évoquant ces brillants spectacles, ce fameux ballet de 1663, et se moquant elle-même de ses exubérances d’antan, elle ne pouvait s’empêcher de s’écrier: “Il y avait quatre personnes avec feu Madame, que des siècles entiers auront peine à remplacer et pour la beauté, et pour la belle jeunesse, et pour la danse. Oh ! quelles bergères ! et quelles Amazones!” L’honneur de danser dans les ballets royaux allait-il être le prélude d’une faveur plus éclatante, pour parler le langage des courtisans, ou plus alarmante, pour parler celui des gens de bien? On le murmura un instant; on crut discerner chez Louis XIY des indices d’une inclination naissante envers mademoiselle de Sévigné,. Mais Dieu merci, la mère et la fille n’étaient point de celles que pouvaient séduire ce genre de distinction, et les rumeurs durent cesser faute d’aliments. On commença vers ce temps à parler de la froideur de mademoiselle de Sévigné. Et La Fontaine lui adressa ces vers dans la dédicace d’une de ses fables :

Sévigné de qui les attraits, Servit aux Grâces de modèle, Et qui naïquites toute belle,

A votre indifférence près.

Outre les plaisirs de la cour, il y avait aussi ceux de la ville, et madame de Sévigné était à même d’y faire goûter à sa fille les charmes de la société la plus choisie. Une des maisons où elle fréquentait alors davantage était celle de madame Duplessis-Gruénegaud, le splendide hôtel de Nevers, qui, pendant quelque temps, sembla faire revivre l’hôtel de Rambouillet. Les correspondances de l’époque nous ont conservé en particulier le souvenir d’une soirée brillante qui y vit rassemblée la compagnie la plus distinguée. Madame de Sévig-né et sa fille y avaient rencontré M. de Pomponne, futur secrétaire d’Etat pour les affaires étrangères, madame de La Fayette, M. de la Rochefoucauld et beaucoup d’autres. Boileau y était, venu réciter quelques-unes de ses satires inédites, et Racine, des fragments de sa tragédie à' Alexandre, autre primeur littéraire. Madame de Sévigné, Boileau, madame de La Fayette, la Rochefoucauld, Racine, groupés dans le même salon; ce n’était pas là, avouons-le, une soirée banale!

Cependant, les succès mondains de mademoiselle de Sévigné se prolongeaient, sans qu’on vit se produire l’événement, souvent trop désiré par les mères, qui en est le terme habituel et souhaité : le mariage. C’était quelque chose que d’être appelée “la plus jolie fille de France” — titre que lui avait décerné, le comte de Bus-

sy — ; mais celle qui le portait, sans avoir une hâte excessive de le quitter, n’avait pas juré de le porter toujours. Et sa mère commençait à trouver qu’elle en faisait bien longtemps les honneurs. Les partis ne manquaient point. Un prétendant était duc, bien fait, spirituel, mais assez mauvais sujet, et madame de Sévigné avait su l’écarter. Un autre était fils de lieutenant général, mais sa résidence était lointaine, et c’était un obstacle. Un troisième était riche, mais sot, et sottise 11e rimait guère avec Rabutin et Sévigné. Un poète de l’époque voyant tous ces éconduits, adressait à la marquise ces vers :

Votre fi M e est le seul ouvrage

Que la nature ait achevé .

Aussi la terre est trop petite Pour y trouver qui La mérite;

Et la belle, qui le sait bien,

Méprise tout et ne veut rien.

Elle finit, cependant par vouloir. Un parti se présenta enfin qui fut jugé favorablement et accepté. Le 4 décembre 1668, madame de Sêvigné écrivait à son cousin Bussy: “Il faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute, vous donnera de la joie: c’est qu’enfin la plus jolie fille de France épouse, non pas le plus joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume; c’est M. de G-rignan, que

vous connaissez il y a longtemps. Toutes ses femmes sont mortes pour faire place à votre cousine, et même son père et son fils, par une bonté extraordinaire; de sorte qu’il est plus riche qu’il n’a jamais été, et se trouve d’ailleurs, et par la naissance, et par ses établissements, et par ses honnêtes qualités, tel que nous le pouvions souhaiter.”

Le comte de Grignan appartenait à une famille illustre, celle des Castellane qui s’était alliée à celle des Adliémar de Monteil. Sa lignée remontait au delà des croisades. Tl était deux fois veuf, ayant épousé en premières noces Angélique-Clarisse d’Angennes, fille de la marquise de Rambouillet, dont il avait deux filles, et en seconde noces Angélique du Puv du Fou, qui ne lui avait pas laissé d’enfants. Quand il épousa mademoiselle de Sévigné, il avait environ trente-sept ans. Il était plutôt laid. Et, quoi qu’en ait dit madame de Sévigné dans sa lettre à M. de Bussy, sa fortune était quelque peu embarrassée. En somme, il nous paraît que ce n’était pas là un aussi grand parti que l’eût pu espérer la plus jolie fille de Fronce. Quoi qu’il en soit, le mariage eut lieu le 29 janvier 1669.

M. de Grignan était lieutenant général de la province de Languedoc. Mais comme il y avait pour cette province deux autres lieutenants et

au-dessus d’eux un gouverneur général, on pouvait croire qu’il ne serait pas appelé à y séjourner. On espérait même qu’il obtiendrait une charge à la cour, ce qui aurait gardé madame de Gfrignan auprès de sa mère. Mais dans l’automne de 1669 il fut nommé lieutenant général en Provence, dont le gouverneur, M. le duc de Vendôme, n’avait que treize ans. Force lui fut donc d’aller prendre la direction de ce lointain gouvernement. Madame de Sévigné en fut consternée. Cette malencontreuse nomination allait éloigner d’elle sa fille chérie. Heureusement qu’au moment où M. de Gfrignan dut aller prendre possession de son poste, au mois d’avril 1670, l’état de la jeune femme ne lui permettait guère de faire le voyage. Et son mari la laissa après de sa mère, bien heureuse de ce répit. On ne saurait trop admirer le tact, la finesse, le savoir-faire que sut montrer madame de Sévigné dans ses relations avec son gendre, et dans les lettres où elle s’efforcait d’atténuer l’ennui que devait lui faire éprouver une absence quelque peu prolongée.

Il y a dans les comédies, dans les romans, dans la société, un personnage à qui l’on fait jouer d’habitude un rôle très ingrat, un personnage généralement maltraité et sacrifié: celui de la belle-mère! Sous quels traits désagréables on la dépeint! De quelles plaisante-

ries désobligeantes on l’accable! De quel inlassable dénigrement on la poursuit! Belles-mères tatillonnes et faiseuses d’embarras, qui ont la manie de croire que rien ne peut aller dans le nouveau ménage, si elles n’y mettent pas la main! Belles-mères dominatrices, incapables de comprendre que les cloclies qui sonnent le mariage de leur fille devraient sonner aussi le trépas de leur autorité! Belles-mères jalouses, qui voient dans leur gendre un intrus coupable d’empiéter sur leur tendresse maternelle! Belles-mères doucereusement intrigantes, qui ont le don de souffler la discorde où devrait régner l’harmonie! Belles-mères obsédantes, par une sollicitude excessive, qui leur fait harceler d’interventions insupportables les jeunes époux désireux de marcher sans lisières ! Belles-mères exploiteuses qui ne songent qu’à tirer profit d’une alliance convoitée par calcul! La galerie en serait interminable dans la variété et la complexité de ses nuances. Cependant, nous vous le demandons, n’y a-t-il pas dans tout cela un peu de convenu et beaucoup de parti-pris1? Ne faudrait-il pas, en tout état de cause, dresser à côté du portrait de la belle-mère haïssable, celui de la belle-mère aimable et bonne? Ce portrait, Mesdames, nous n’aurons pas besoin d’en rechercher les traits épars; nous l’avons sous les yeux; c’est celui de madame de Sévi-

DISCOURS BT CONFÉRENCES

gné. Il me semble qu’elle a été une belle-mère idéale, telle que pourraient en désirer tous les. gendres, et que M. de Grignan fut, en cela, bien partagé. Rien de plus habile, de pins charmant que les lettres écrites par elle à son gendre, pendant l’éloignement de celui-ci. “ Cette fois, lisons-nous clans la notice biographique déjà citée, l’habileté n’est pas seulement spirituelle, elle est touchante; on admire les inspirations du coeur autant que la finesse de l’esprit. Beaucoup flatter M. de Grignan, pour qu’il laisse sa fille auprès d’elle le plus longtemps possible, n’est pas tout ce que cherchemadame de Sévigné. Elle vent, en mère sage, fonder solidement le bonheur de cette fille en lui gagnant de plus en plus l’affection de son mari; et pour cela elle exalte celle que sa femme a pour lui. Tout ce qu’elle fait pour que sa tendresse maternelle ne porte pas ombrage à son gendre, et pour lui persuader que c’est lui qui est le plus aimé, est d’une grande adresse, et cequi vaut mieux encore, d’une délicatesse admirable. “Est-ce qu’en vérité, je ne vous ai pas “donné la plus jolie femme du monde? Peut-on “être plus honnête, plus régulière? peut-on “vous aimer plus tendrement? peut-on sou¬

haiter plus passionnément d’être avec vous?.... “Elle se plaint encore tous les jours qu’on la “retienne ici, et dit tout sérieusement que cela

“est bien cruel que de l’avoir séparée de vous. “Il semble que ce soit par plaisir que nous vous “ayons mis à deux cents lieues d’elle.” C’est ainsi qu’elle se fait pardonner la très belle part qu’elle entend bien garder dans le coeur de sa tille en ayant l’air de se la faire modeste. Elle veut de plus convaincre son gendre qu’elle-même l’aime tendrement. Il n’y a pas de douceurs qu’elle ne lui dise pour son compte, comme pour celui de sa fille. Elle mêle les uns et les autres avec la plus séduisante amabilité: “Elle a été “au désespoir que vous m’ayez écrit; je n’ai “jamais vu une femme si jalouse ni si envieuse. “Elle a beau faire, je la défie d’empêcher notre “amitié.” On pourrait colliger à travers les lettres de l’illustre marquise “un petit recueil à l’usage des belles-mères.” Sans compter que sa lecture serait un utile encouragement au mariage. C’est à donner envie d’être gendre!

Outre le tact et les qualités aimables déployées par madame de Sévigné dans ses relations avec M. de Grignan, on y admire encore son jugement droit, son sens pratique, qui lui font donner à celui-ci, en maintes occasions, les avis les meilleurs, les conseils les plus judicieux. Elle le met en garde contre les écueils auxquels il peut se heurter dans son gouvernement. Sans avoir l’air d’y toucher elle lui insinue de quelle manière il faut s’y prendre

pour ne pas froisser les amours-propres, pour désarmer la malveillance, pour gagner les sympathies. M. de Grignan était assez intelligent pour comprendre et apprécier tout cela. Et il -appelait sa belle-mère avec une bonne grâce reconnaissante son “petit ministre.”

Nous arrivons maintenant au moment où la première séparation eut lieu entre la mère et la tille. Le 15 novembre 1670 madame de Grignan mit au monde une petite fille, qui reçut au bap- * terne les noms de Marie-Blanche. Madame de ■Sévigné devenait grand-mère à quarante-quatre ans. Peu de temps après, au mois de février 1671, madame de Grignan, qu’aucune raison ne retenait plus loin de son époux, partit pour le rejoindre. Et c’est alors que madame de Sévigné comprit toute l’intensité de la tendresse qui remplissait son coeur. Ce départ la plongea dans un véritable désespoir. On a peine à concevoir une telle ardeur de sentiment et d’affliction. Les adieux furent déchirants. Madame de iSévigné tenait sa fille embrassée “sans savoir ce qu’elle faisait.” Enfin il fallut se détacher de cette étreinte. Et quand la pauvre mère vit s’ébranler le carrosse qui emportait loin d’elle ce qu’elle avait de plus cher au monde, il lui sembla que toute sa vie s’effondrait dans un abîme. La tête perdue, elle s’en alla entendre la messe chez les Capucins, et inces-

DISCOURS BT CONFÉRENCES

samment les larmes coulaient de ses yeux, “comme si c’eut été de l’eau qu’on eut répandue,” pour nous servir de ses propres expressions. Ici il faut la laisser parler elle-même. Voici ce qu’elle écrivait à sa fille dès le lendemain de ce triste départ: “Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre, je ne l’entreprendrai pas aussi. J’ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu’elle fait l’éloignent de moi. Je m’en allai donc à Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant; il me semblait qu’on m’arrachait le coeur et l’âme; et en effet, quelle rude séparation! Je demandai la liberté d’être seule ; on me mena dans la chambre de madame du Hausset, on me fit du feu. J’y passai jusqu’à cinq heures sans cesser de sangloter; toutes mes pensées me faisaient mourir . J’allai en¬

suite chez madame de La Fayette, qui redoubla mes douleurs par l’intérêt qu’elle y prit; elle était seule, et malade et triste de la mort d’une soeur religieuse ; elle était comme je la pouvais désirer. M. de la Rochefoucauld y vint; on ne parla que de vous, de la raison que j’avais

d’être touchée . Je revins enfin à huit heures

de chez madame de La Fayette; mais en entrant ici, mon Dieu! comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce degré? Cette chambre où j’entrais toujours, hélas! j’en trouvai

les portes ouvertes; mais je vis tout démeublé, tout dérangé, et votre petite tille qui me représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je souffris? Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n’étais pas avancée d’un pas pour le repos de mon esprit.” Et quelques jours plus tard: “Je songe à vous continuellement, et je sens tous les jours ce que vous me dites une fois, qu’il ne fallait pas appuyer sur certaines pensées; si l’on ne glissait

pas dessus, on serait toujours en larmes . H

n’y a rien dans cette maison qui ne me blesse le coeur; toute votre chambre me tue; j’y ai fait mettre un paravent tout au milieu pour rompre un peu la vue; une fenêtre de ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse, et par où je vous rappelai, me fait peur à moi-même, quand je pense combien j’étais alors canable de me jeter par la fenêtre, car je suis folle quelquefois . Il faut glisser sur tout cela, et se

bien garder de s’abandonner à ses pensées et aux mouvements de son coeur; j’aime mieux m’occuper de la vie que vous faites maintenant; cela me fait une diversion, sans m’éloigner pourtant de mon objet, qui est ce qui s ’annelle poétiquement l’objet aimé. Je songe donc à vous, et je souhaite toujours de vos lettres ; quand je viens d’en recevoir, j’en voudrais encore. J’en attends présentement, et je renren-

drai ma lettre quand j’aurai de vos nouvelles. J’abuse de vous ma très chère; j’ai voulu aujourd’hui me permettre cette lettre d’avance; mon coeur en avait besoin, je n’en ferai pas une coutume.”

Vous serez peut-être tentées de vous dire, Mesdames, qu’une telle douleur était déraisonnable, et un tel amour excessif. D’autres l’ont pensé avant vous. Le vieil Arnaud d’Andilly avait un jour sermonné madame de Sévigné, à ce propos, lui disant “ qu’elle était une jolie païenne, qu ’elle faisait de sa fille une idole dans •son coeur, et que cette sorte d’idolâtrie, quoiqu’elle la crut moins criminelle qu’une autre, était aussi dangereuse.” Sans doute, Arnaud était janséniste, mais il y avait quelque vérité dans ses reproches. La tendresse de madame de Sévigné pour sa tille eut tous les caractères de l’amour-passion. Elle en eut l’aveuglement, la violence, les inquiétudes, les alternatives de douleur et de joie. On en a contesté la sincérité. Quelle injustice et quelle étrange erreur ! B suffit de lire les lettres ardentes de madame de Sévigné pour sentir palpiter son coeur. Ecoutez-en quelques accents: “Hélas! c’est ma folie que de vous voir, de vous parler, de vous entendre ; je me dévore de cette envie.” Et ailleurs: “Vous aimer, penser à vous, m’attendrir à tout mo-

ment, m’occuper de vos affaires, m’inquiéter de ce que vous pensez, sentir vos ennuis, vos pei-, nés, les vouloir souffrir pour vous, s’il était

possible; . en un mot comprendre vivement

ce que c’est d’aimer quelqu’un plus que soimême, voilà comme je suis.” Ailleurs encore; “On disait l’autre jour que la vraie mesure du mérite du coeur, c’était la capacité cl’aimer; je me trouve d’une grande élévation par cette règle.” Et dans un autre endroit: “Je vous cherche toujours et je trouve que tout me manque parce que vous me manquez . en un mot,

ma fille, je ne vis que pour vous; Dieu me fasse la grâce de l’aimer quelque jour comme je vous aime!” Cette fille adorée, c’est sa raison d’être: “Vous êtes le centre de tout, et la

cause de tout . Vous m’êtes toutes choses .

Votre part, c’est moi tout entière. Tout tourne sur vous, ou de vous, ou par vous . J’aime

tout en vous et même votre beauté, qui n’est que le moindre de mes attachements.” Elle lui est toujours présente : “ C ’est ce que les dévots appellent une pensée habituelle; c’est ce qu’il faudrait avoir pour Dieu, si l’on faisait son devoir.” On voit par ce dernier trait que madame de iSévigné elle-même reconnaissait l’excès de sa tendresse. “Nous l’avouons comme elle, écrit un distingué critique, mais nous nous l’expliquons sans l’absoudre. Orpheline,

épouse malheureuse, libre des engagements romanesques, elle reportait sur une seule tête la puissance d’aimer qu’elle n ’avait pas pu ou pas voulu satisfaire ailleurs.”

Hélas! la puissance d’aimer est souvent aussi la puissance de souffrir. Et madame de Sévigné l’éprouva cruellement. En parcourant sa correspondance, où son coeur se montre à nu, nous sommes parfois tentés de nous dire que son amour passionné pour sa fille fut la tragédie de sa vie. Madame de Gfrignan aimait sa mère, sans doute, — comment ne pas aimer une telle mère et une telle femme — ; mais elle l’aimait à sa manière, qui n’était pas la manière expansive. Elle était concentrée, réservée, réfractaire aux exubérances. Elle-même se déclarait peu communicative. Il y avait entre la mère et la fille un contraste de nature très marqué. L’une éprouvait le besoin de parler sa tendresse, l’autre pratiquait surtout l’affection silencieuse. Et dès lors il devait se produire entre elles des heurts et des malentendus pénibles. M. Emile Faguet a écrit avec une verve peut-être trop railleuse: “Madame de Sévigné excédait madame de Gfrignan de son amitié et lui était insupportable en proportion même de son amour. Il y a des gens qui aiment à être aimés avec sobriété et que l’on fatigue en les aimant, du moins en le leur disant à tous les*

instants cle la vie. Madame de Grignan était essentiellement de cette lrameur-là. Il fant se figurer que ces effusions de passion maternelle, que nous trouvons dans les lettres de madame ■de Sévigné, étaient plus abondantes encore et plus déchaînées, et plus prolongées et plus forlongées, dans les conversations entre la mère et la fille. Or du caractère dont était madame de Grignan, elle les supportait dans les lettres, mais elle en était exaspérée dans les entretiens. Et c’était chez madame de Sévigné le besoin de confiance et de confidence, et chez sa fille le besoin de ne pas se confier et de se taire sur elle-même. De là des orages continuels. Madame de Grignan est la seule personne du dix-septième siècle qui ait trouvé madame de Sévigné ennuyeuse; mais on peut croire qu’elle fut énergiquement de son avis.” M. Faguet pousse peutêtre les choses trop au noir. Mais il est certain que dans les relations de ces deux femmes, il y eut bien des heures pénibles. Les lettres sont, là pour l’établir. “Il y a des gens, écrivait un jour madame de Sévigné à sa fille, qui m’ont voulu faire croire que l’excès de mon amitié vous incommodait . Je ne sais, ma chère enfant, si cela est vrai . Ce que je puis vous

dire c’est qu’assurément je n’ai pas eu dessein •de vous donner cette sorte de peine. J’ai un

peu suivi mon inclination, je l’avoue, et je vous ai vue autant que j’ai pu, parce que je n’ai pas assez de pouvoir sur moi pour me retrancher ce plaisir; mais je ne crois pas vous avoir été pesante.” Dans une autre lettre nous lisons ces lignes significatives: “Vous me dites que j’ai été injuste sur le sujet de votre amitié. Je

l’ai été encore bien plus que vous ne pensez .

J’ai cru que vous aviez de l’aversion pour moi, et je l’ai cru parce que je me trouvais, pour des gens que je haïssais, comme il me semblait que vous étiez pour moi; et songez que je croyais cette épouvantable chose au milieu du désir extrême de découvrir le contraire.” La plus mauvaise période fut peut-être le séjour que fit madame de G-rignan auprès de sa mère en 1677. Elles étaient malades toutes deux, craignaient pour leur santé respective, se fatiguaient, celleci à dissimuler son mal, celle-là à faire bon marché du sien pour ne s’occuper que du mal de l’autre. Et tout cela en se froissant et en se blessant mutuellement. Leurs amis en étaient désolés et souhaitaient pour elles l’absence, comme le meilleur remède à la situation. “Je saute aux nues, écrivait madame de Sévigné, quand on vient me dire: “Vous vous faites mourir toutes deux, il faut vous séparer.” Vraiment, voilà un beau remède, et bien propre en effet à finir tous mes maux! Mais ce n’est pas

comme ils l’entendent.” Cependant, quelques jours après elle semblait admettre elle-même que leurs amis avaient eu raison: “Ah! ma fille, nous étions d’une manière sur la fin qu’il fallait faire, comme nous avons fait. Dieu nous montrait sa volonté par cette conduite.” Madame de Sévigné écrivait encore à sa fille après une autre séparation, précédée de froissements douloureux: “Ne donnons point désormais à l’absence le mérite d’avoir remis entre nous une parfaite intelligence, et, de mon côté, la persuasion de votre tendresse pour moi. Et l’on me dit cela avec un air tranquille. Voilà justement ce qui m’échauffe le sang et me fait sauter aux nues. Au nom de Dieu, ma fille, rétablissons notre réputation par un autre voyage où nous serons plus raisonnables, c’est-à-dire vous, et où l’on ne me dise plus: “Vous vous tuez l’une l’autre.” Je suis si rebattue de ces discours que je n’en puis plus; il y a d’autres manières de me tuer qui seraient bien plus sûres.” Sans doute, il faut savoir lire ces doléances, et les entendre sans en exagérer la portée. Madame de Sévigné avait la plume expressive comme la parole. Et l’on tomberait dans une erreur d’appréciation si l’on outrait les choses en les prenant trop au tragique. Toutefois il n’en reste pas moins indéniable que madame de Sé-

vigne souffrit dans son amour pour sa fille. Se faire souffrir en aimant trop, n’est-ce pas un accident d’occurrence fréquente en ce monde?

Et maintenant si vous me demandez qui avait tort dans ces conflits de sentiments, vous me mettrez dans un vif embarras. Pour être juste, il faudrait peut-être reconnaître que la mère et la tille avaient chacune quelques reproches à se faire. L’une péchait par excès de tendresse, l’autre par excès de réserve. L’une était trop démonstrative, l’autre trop renfermée. A tout prendre, malgré notre désir d’être impartial, si l’on nous pressait un peu, nous confesserions notre faiblesse pour la mère. Il est vrai que nous n’avons pas les lettres de madame de Grignan. M. Gaston Boissier estime que nous aurions d’elle une meilleure idée si nous pouvions les lire; qu’on lui a rendu un mauvais service en les détruisant; qu’elie était peut-être, en réalité, moins égoïste, moins indifférente qu’on ne le suppose; les indifférents ne souffrent pas, et elle paraît avoir beaucoup souffert. Nous sommes prêts à admettre tout cela. Et cependant, sans contester les qualités et les mérites de madame de Grignan, nous ne pouvons nous empêcher de préférer l’aimable et charmante marquise, n’en déplaise à Joseph de Maistre qui écrivait un jour: “Si j’avais à choisir entre la mère et la fille, j’épouse-

rais la fille, et puis je partirais pour recevoir des lettres de la mère.” Nous en demandons bien pardon à l’illustre auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg , mais, au choix, nous épouserions sûrement la mère, sauf à la laisser de temps à autre partir seule pour les Rochers, afin de savourer ses lettres.

Il nous faudrait aussi représenter madame de Sévigné dans son rôle de grand ’rnère. In ou» ne pourrons que l’indiquer en courant. Quand madame de Gfrignan partit la première fois pour la province, elle dût laisser à sa mère sa petite Marie-Blanche, âgée de quelques mois. Madame de Sévigné en prit un soin maternel et la garda plusieurs années. Elle écrivait un jour à la mère absente: “Cette petite personne fait cent petites choses ; elle parle, elle caresse, elle bat, elle fait le signe de la croix, elle demande pardon, elle fait la révérence, elle baise la main, elle hausse les épaules, elle danse, elle flatte, elle prend le menton; enfin elle est jolie de tout point. Je m’y amuse des heures entières. Je ne veux point que cela meure. Je vous le disais l’autre jour, je ne sais point comment l’on fait pour ne pas aimer sa fille.” C’était cette enfant que madame de Sévigné appelait: “ses petites entrailles.” Elle fut mise au couvent de bonne heure, trop tôt au gré de sa grand-mère, prit le voile à seize ans chez

les Visit andine s d’Aix, et y mourut religieuse à soixante-cinq ans.

Madame de Grignan eut une autre tille, née en Provence, que sa grand ’mère fut quelque temps sans connaître. Elle prétendait ne pas vouloir s’y attacher, et se préserver de la radoterie qui fait prolonger la tendresse maternelle jusqu’aux petits enfants. “La mienne, disait-elle, est demeurée tout court au premier étage.” C’était facile à dire, mais la pratique venait bientôt démentir la théorie, et elle s’écriait: “Serait-il bien possible que je trouvasse encore de la place pour aimer?” Eh oui, c’était possible, et c’était inévitable avec un coeur comme le sien. Elle aima Pauline, comme elle avait aimé Marie-Blanche. Elle trouvait que sa mère ne l’aimait pas assez : “Aimez, aimez Pauline,” lui écrivait-elle. De loin comme de près elle lui témoigna une sollicitude touchante et constante, s’intéressant à ses études, à la direction de ses lectures, à la formation de son caractère et de son esprit. Et si Pauline de Grieman, qui devint madame de Simiane, fut une femme distinguée, madame de Sévigné y eut sa large part. On aime à se rappeler que madame de Simiane montra un zèle pieux pour la gloire de l’aïeule illustre qui avait protégé et embelli ses jeunes années.

Le fils unique de madame de Grignan, Louis-

Provence, fut aussi P objet de P affection et du dévouement de sa grand ’mère. On voit dans ses lettres combien elle s’intéressait à son éducation, avec quelle sollicitude elle le suivit dans sa carrière militaire, quel mal elle se donna pour le diriger par d’utiles conseils, pour lui apprendre à se conduire judicieusement dans le monde, pour lui inculquer le goût des bonnes lectures. Le marquis de Grignan, comme on l’appelait, se distingua très jeune à l’armée. A dix-sept ans il était au siège de Philipsbourg, où il fit merveille et reçut une légère blessure. Il faut lire le récit de son arrivée à Paris cliez sa grandmère, au retour de cette campagne: “Ce petit fripon, après nous avoir mandé qu’il n’arriverait qu’hier, arriva comme un petit étourdi avant-hier, à sept heures du soir. Je le trouvai tout gai, tout joli, qui m’embrassa cinq ou six fois de très bonne grâce; il me voulait baiser les mains, je voulais baiser ses joues, cela faisait une contestation; je pris enfin possession de sa tête, je le baisai à ma fantaisie.” Ne voyons-nous pas bien cette jolie scène de la grand-mère accueillant avec toute l’effusion de sa nature aimante le petit-fils déjà caressé par un rayon de gloire? Le marquis de Grignan fournit une honorable carrière et mourut à trente-cinq ans sans laisser de descendance.

Epouse loyale et fidèle, mère et aïeule admi-

ralliement tendre et dévouée, madame de Sévigné fut en outre une incomparable amie. Aussi furent-ils nombreux ceux qui recherchèrent sa société, qu’elle tint sous le charme de son esprit et sous l’attraction de son commerce. Elle fut bonne, secourable, bienveillante, aimable, sincère. Elle avait la vivacité et la gaieté, en même temps que la solidité et le bon sens. Tour à tour sérieuse et enjouée, ses conseils étaient aussi judicieux que sa conversation était brillante. Elle savait aussi bien disserter que causer. On pouvait sûrement lui confier un secret, et faire avec confiance appel à sa sympathie. Tant de qualités devaient lui gagner les coeurs. Mais il en est une qui brilla particulièrement en elle. Ce fut la fidélité. Elle n’était pas seulement, comme cela est si fréquent dans le monde, l’amie des jours heureux. Le malheur et la disgrâce semblaient lui rendre plus chers ceux qui en étaient victimes. On en rencontre dans sa vie deux célèbres exemples, celui du surintendant Fouquet et celui de M. de Pomponne. Fouquet, lorsqu’il était au comble de sa splendeur et de son crédit, avait fait la cour à madame de Sévigné. C 'était un homme à bonnes fortunes, et Boileau songeait sans doute à lui lorsqu’il écrivait ce vers:

Jamais surintendant ne trouva de cruelles.

II en trouva une toutefois, en madame de Sévigné. Mais après avoir mis bas les armes comme galant, il avait aspiré à devenir simple ami, et à changer “son amour en estime pour une vertu qui lui avait été jusque là inconnue.” Fouquet avait de réelles qualités de coeur et d’esprit, en dépit de ses faiblesses et de ses fautes. A côté de ses flatteurs, il s’était fait des amis sincères. Madame de Sévigné devint de ce nombre, lorsqu’il eut changé de ton auprès d’elle. Survinrent la disgrâce et la chute du puissant ministre. Ce fut un sauve-qui-peut dans la cohorte des parasites. Rester attaché à un homme que Louis XIV livrait à un tribunal d’exception, et que Colbert poursuivait d’une inimitié implacable, n’était-ce pas une maladresse et une imprudence? Madame de Sévigné ne craignit pas de les commettre. Intrépidement elle prit parti pour le surintendant déchu, mis en accusation, et accablé sous la colère royale. Sa sympathie pour l’accusé fut ouverte. Et les lettres qu’elle écrivit à M. de Pomponne, un autre ami de Fouquet, relégué en province, pour le tenir au courant des péripéties de ce procès célèbre, sont parmi les plus éloquentes qui soient sorties de sa plume.

Quinze ans plus tard, son correspondant d’autrefois était à son tour disgracié. M. de Pomponne, secrétaire d’état des affaires étran-

gères, recevait du roi sa destitution inattendue. Ce fut un coup de foudre pour lui et sa famille. Du faîte des honneurs et de la prospérité, ils se voyaient plongés dans l’infortune et dans la gêne. Le soir même madame de Sévigné était rendue chez le ministre tombé, pour lui apporter le réconfort de sa sympathie et prendre sa part de la tristesse qui assombrissait son foyer. Elle se montra plus assidue auprès de cette famille dans l’adversité qu’elle ne l’avait jamais été aux jours de sa faveur. C’était dans ces occasions que se révélaient l’élévation de son caractère et la noblesse de son coeur.

Fidèle et constante, elle le fut dans toutes ses amitiés, parmi lesquelles il faut placer en première ligne celles du duc et de la duchesse de Chaulnes, de la marquise de Lavardin, de l'excellent baron d’Hacqueville, du philosophe Corbinelli, du comte de Gfuitaut, de madame de la Troclie, et surtout, serions-nous tenté de dire, du cardinal de Retz, de M. de LaRochefoucauld et de madame de La Fayette. Mentionnons encore ceux qui lui étaient liés par le sang. Outre son oncle, son ancien tuteur, et son second père, l’abbé de Coulanges, qui occupa dans sa vie une place à part, c’étaient sa tante madame de la Trousse, qu’elle soigna avec un dévouement admirable dans sa dernière maladie, puisson cousin Bussy envers qui elle se montra

extrêmement généreuse, et ses antres cousins monsieur et madame Philippe-Emmanuel de Coulanges. Parmi le cercle choisi à qui elle pro • diguait les trésors de son esprit et de son coeur, elle fut aimée et admirée comme aucune personne ne le fut davantage. M. de Bussy lui écrivait un jour: “Je ne pense pas qu’il y ait au monde une personne plus généralement estimée que vous. Vous êtes les délices du genre humain; l’antiquité vous aurait dressé des autels . Dans notre siècle, où l’on n’est pas si

prodigue d’encens, . on se contente de dire

qu’il n’y a point de femme à votre âge plus aimable ni plus vertueuse que vous.” Sous une forme hyperbolique Bussy exprimait le sentiment général. Mais veut-on un témoignage personnel d’une sincérité plus simple et d’un accent plus profond. Ecoutez ces paroles suprêmes que madame de La Fayette, une des femmes les plus distinguées de tout, le dixseptième siècle, adressait, au terme de sa vie, à madame de Sévigné : Croyez, ma très chère, que vous êtes la personne du monde que j’ai le plus véritablement aimée. ’ ’

Mais c’est, assez d’évocations et de témoignages. Avec madame de Sévigné la matière serait inépuisable. Nous espérons avoir réussi, malgré notre imparfait crayon, à dessiner assez fidèlement sa physionomie, et à faire admi-

DISCOURS BT CONFÉRENCES'

rer en elle l’épouse, la mère, l’amie, en un mot la femme, qui, malgré quelques préjugés, quelques opinions douteuses, quelques outrances et quelques faiblesses mondaines, fut l’une des plus estimables, et la plus aimable personne de son temps. Cette appréciation s’impose à quiconque étudie sa vie, et s’accentue encore quand on peut étudier son oeuvre. Car chezelle, le merveilleux talent de l’écrivain fut l’expression, la floraison de tout ce qu’il y eut de meilleur chez la femme.

Madame de Sévigné écrivain : nous voudrions, Mesdames, avoir le temps de circuler à loisir, en votre si agréable compagnie, à travers son oeuvre exquise, d’en cueillir la fleur, d’en respirer le parfum. Mais nous devons nous hâter pour ne pas abuser de votre bienveillante attention. Essayons simplement de dégager le caractère général de cette oeuvre, et de signaler brièvement les qualités maîtresses qui la recommandent,.

Avant toutes choses, il nous faudrait rechercher comment s’explique le rare talent d’écrire que les plus éminents critiques reconnaissent à madame de Sévigné. D’abord il y avait chez elle le don de

nature. Elle appartenait à un lignage où l’esprit était traditionnel. On citait comme héréditaire l’esprit des Rabutin. Cet héritage lui fut transmis avec une plénitude plus entière encore que celui des biens matériels. A cela vint s’ajouter une excellente instruction. Elle eut de bons maîtres, qui lui apprirent la langue et les langues,. Puis elle fréquenta un monde distingué où elle rencontra quelques-uns de ceux qui travaillaient à épurer le français écrit et parlé, et à faire triompher la réforme grammaticale, dont Vaugelas était l’initiateur. Elle eut aussi l’avantage d’entrer en relations avec quelques-uns des écrivains qui allaient donner aux lettres françaises un incomparable éclat. Enfin elle acquit de bonne heure te goût de la lecture, et nourrit son intelligence des oeuvres les plus diverses, histoire, poésie, roman, morale. C’est sous toutes ces influences, c’est de tous ces éléments que se formèrent sa discipline intellectuelle, son goût, son style, sa forme littéraire. Et voilà comment, lorsque les circonstances, les exigences de l’amitié, l’éloignement d’êtres chers, lui mirent la plume à la main, il se trouva qu’elle écrivait avec une élégance, une justesse, une vivacité, un charme, qui firent le ravissement de ses contemporains avant de faire celui de la postérité !

Les lettres de madame de Sévigné sont un

des chefs-d’oeuvres incontestés de la littérature française. Et remarquez qu’elles n’ont pas seulement une valeur littéraire, mais qu’elles ont en outre une valeur et une très grande valeur historique. Le siècle de Louis XIV nous y apparaît peint sur le vif. Nous y voyons passer devant nos yeux d’abord le Roi-Soleil lui-même, puis ses ministres, ses généraux, sa cour, tout ce qui constituait le monde officiel à cette époque. Nous y voyons évoluer le règne; nous pouvons en suivre les phases, depuis les débuts du gouvernement personnel de Louis XIV, c’est-à-dire depuis la disgrâce de Fouquet, jusqu’à la période qui s’achève avec la guerre contre la coalition européenne, dont Guillaume d’Orange était l’âme. Durant ces quarante ans, nous trouvons dans la correspondance de madame de Sévigné la répercussion de tous les grands événements: la guerre dite de la dévolution ou des droits de la reine; la guerre de Hollande; la guerre contre la ligne d’Augsbourg; les victoires de Coudé, de Turenne et de Luxembourg; la mort des grands capitaines; l’administration des grands ministres; la révolution d’Angleterre; la révocation de l’édit de Nantes; le procès Fouquet; l’affaire des poisons. Tous ces faits majeurs, nous les apercevons dans leur cadre naturel; nous entendons l’appréciation qu’ils provoquèrent

clans la société française du dix-septième siècle ; nous les voyons comme ils apparaissaient au regard des Français de ce temps. Et puis, à côté de ce qui est du domaine propre de l’iiistoire politique, voici ce qui appartient à celui des moeurs et de la vie sociale : les relations du monarque avec les grands, avec les ministres, avec les ambassadeurs, avec les conseils de l’Etat; l’avènement et le déclin des favorites; les intrigues, les succès et les déceptions des courtisans ; la mutation des charges et des emplois -, les fêtes de la cour; la splendeur des réceptions clans les résidences royales, à Versailles, à Marly, à Saint-Germain; et les épisodes fameux: ie mariage manqué de la grande Mademoiselle; la vocation religieuse de mademoiselle de La Vallière; la mort de Madame Henriette d’Orléans; l’ascension progressive de madame de Maintenon; les noces de la princesse de Conti; et tant d’autres. Enfin ce sont les jours ouverts sur la famille française à cette époque, sur les habitudes de la société, sur le genre de vie que l’on menait, sur les voyages que l’on faisait, sur les moyens de communication que l’on avait, sur les régimes que l’on suivait, sur les moeurs provinciales, sur le mouvement intellectuel, sur les discussions religieuses et littéraires. Avec quel vivant intérêt on parcourt en compagnie de l’aimable marquise tout ce

monde évanoui, mais qui a laissé une si forte trace dans l’histoire! Nous la suivons à la Cour et à la Ville ; nous raccompagnons en Bretagne et en Provence; nous vivons sa vie de châtelaine rurale dans ses chers Rochers, et de citadine éprise de solitude agreste, dans cette abbaye de Livrv qu’elle a tant aimée; nou& nous transportons avec elle aux stations thermales de Vichy et de Bourbon; nous nous initions comme elle aux coutumes et délibérations des Etats provinciaux, à Rennes et à Lambese; nous revenons à Paris et nous l’escortons au faubourg Saint-Germain pour l’écouter causer inimitablement avec le cardinal de Retz, le duc de La Rochefoucauld et madame de La Fayette; nous allons avec elle “en Bourdaloue” “en Bossuet,” “en Mascaron” ou “en Fléchier”, et nous savourons à ses côtés les admirables pages oratoires de ces princes de la chaire chrétienne; nous nous glissons derrière elle à la mémorable représentation d ’Esther, sur la théâtre de Saint-Cyr, où son appréciation autorisée du talent de Racine appelle l’attention de Louis XIV. Et partout, et toujours, nous jouissons avec une exquise intensité de son esprit éblouissant, de sa verve intarissable, de son humeur libre et facile, de son observation si fine et de son bonheur d’expression si merveilleux.

Les lettres de madame de Sévigné sont la chronique dn siècle. Sa plume rapide, souple ■et précise, fixe en courant l’impression directe des faits du jour sur les esprits contemporains. La brillante marquise a été essentiellement la journaliste, la courriériste de l’époque, et avec une autre abondance, une autre expansion, une autre aisance, une autre puissance de perception et de style, que les fades rimeurs de la Gazette de Loret, ou les nouvellistes assez incolores du Mercure français et de la Gazette, de France.

Dans cette savoureuse correspondance, que ne trouve-t-on pas. Il y a des études de moeurs, des narrations délicieuses, des récits amusants, des scènes de comédies inoubliables, des portraits achevés, des essors d’éloquence émouvants, et des trésors de poésie captivante. Les pages classiques abondent dans cette oeuvre si riche. Qui ne commit, celles où sont évoquées la mort de Turenne, la mort de Louvois, où sont racontés le mariage manqué de Mademoiselle et de Lauzun, l’histoire de l’archevêque de Reims revenant de Saint-Germain, l’anecdote du piège tendu par Louis XIV au maréchal de Grammont, le passage du Rhin, et beaucoup d’autres également connues.

Ce qui caractérise par dessus tout le style de madame de Sévigné, c’est le naturel. Quand

elle écrit une lettre, on croit l’entendre parler. Et comme elle parlait parfaitement, c’est ud charme que de la lire. C’est ensuite la rapidité: “J’écrirais jusqu’à demain, disait-elle un jour; mes pensées, ma plume, mon encre, tout vole.’’ Et c’est vrai, on a cette sensation en présence de telle ou telle de ses lettres. Lisez par exemple ce récit de l’une de ses arrivées aux Rochers: “Nous partîmes à dix heures, et tout le monde me disant que j’avais trop de temps, que les chemins étaient comme dans cette chambre, car c’est toujours la comparaison; ils étaient si bien comme dans cette chambre que nous n’arrivâmes qu’après minuit, toujours dans l’eau; et de Vitré ici, où j’ai été mille fois, nous ne les reconnaissions pas ; tous les pavés sont impraticables, les bourbiers sont enfoncés, les hauts et bas plus haut et plus bas qu’ils n’étaient; enfin, voyant que nous ne voyions plus rien, et qu’il fallait tâter le chemin, nous envoyons demander du secours à Pillois; il vient avec une douzaine de gars; les uns nous tenaient, les autres nous éclairaient avec plusieurs bouchons de paille, et tous parlaient si extrêmement breton, que nous pâmions de rire. Enfin, avec cette illumination, nous arrivâmes ici, nos chevaux rebutés, nos gens tout trempés, mon carosse rompu, et nous assez fatigués; nous mangeâmes un peu; nous

avons beaucoup dormi et ce matin nous nous ■sommes trouvés aux Rochers, mais encore tout gauches et mal rangés.”

Ce que l’on goûte encore extrêmement dans les lettres de madame de Sévigné, c’est la faculté descriptive, avec ceci de particulier qu’elle décrit aussi bien les scènes du monde que les spectacles naturels. En voici deux exemples. D’abord les noces de mademoiselle de Louvois : “J’ai été à cette noce de madame de Louvois, que vous dirai-je? Magnificence, illumination, toute la France, habits rebattus et rebrochés d’or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et gens roués enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans réponse, les compliments sans savoir ce que l’on dit, les civilités sans savoir à qui l’on parle, les pieds entortillés dans les queues; du milieu de tout cela, il sortit quelques questions sur votre santé, à quoi ne m’étant pas assez pressée de répondre, ceux qui les faisaient sont demeurés dans l’ignorance et l 'indifférence de ce qui en est. O vanités ! ’ ’

A côté de ce tableau si enlevé d’une fête mondaine, admirez cette peinture de l’automne : “Je suis venue ici achever les beaux jours et dire adieu aux feuilles; elles sont encore toutes aux arbres; elles n’ont fait que changer de

couleur; au lieu d’être vertes, elles sont aurore et de tant de sortes d’aurore que cela compose un brocart d’or riche et magnifique, que nous voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer.”

N’allons pas oublier parmi les dons littéraires de madame de Sévigné celui de l’imagination, qui chez elle est d’une richesse et d’une vivacité extraordinaires. Les lettres de la marquise nous en donnent cent manifestations. C’est ainsi qu’elle suit pas à pas sa fille lorsque celle-ci s’éloigne pour retourner dans le Midi; qu’elle assiste de loin aux réceptions de Grignan; qu’elle dit en parlant de sa nièce Pauline, dont deux cents lieues la séparent: “Je vois ses yeux;” qu’elle décrit avec une prodigieuse intensité de vie des scènes auxquelles elle n’a pas assiste, comme les incidents irrésistiblement comiques de la réception des chevaliers du Saint-Esprit, Ecoutez cela. Après avoir raconté l’enchevêtrement étrange de deux des récipiendaires, tellement accrochés l’un à l’autre, par leurs broderies, leurs dentelles, leurs épées, qu’il fallut les séparer à force de bras, elle poursuit: “Mais ce qui déconcerta entièrement la gravité de la cérémonie, ce fut la négligence du bon M. d’Hocquincourt, qui était tellement habillé comme les Provençaux et les Bretons, que ses chausses

de pages étant moins commodes que celles qu’il avait d’ordinaire, sa chemise ne voulait jamais y demeurer, quelque prière qu’il lui en fit; car, sachant son état., il tâchait toujours d’y donner ordre, et ce fut toujours inutilement; de sorte que madame la Dauphine ne put tenir plus longtemps les éclats de rire; ce fut une grande pitié; la majesté du roi en pensa être ébranlée, et jamais il ne s’était vu, dans les registres de l’ordre, l’exemple d’une telle aventure.”

Madame de Sévigné avait encore le sens dramatique. Très souvent ses lettres prennent la forme du dialogue, et l’on y rencontre incessamment' le discours direct, comme dans sa lettre sur la mort de Louvois: “Ah! mon Dieu, donnez-moi un peu de temps, je voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d’Orange. — Non, non, vous n’aurez pas un seul, un seul moment.”

Et enfin, car il faut bien finir, madame de Sévigné a eu l’éloquence. Souvent dans ses lettres, la verve spirituelle se tait, le ton s’élève, la pensée monte, on sent le noble coeur battre plus fort, et les impétueux mouvements de l’âme donnent au style un accent qui émeut. Lisez cette page sur le déclin de la vie, où elle se voit engagée: “Il me semble que j’ai été traînée, malgré moi, à ce point fatal où il faut souffrir la vieillesse; je la vois, m’y voilà, et je

voudrais bien, au moins, ménager de ne pas aller plus loin, de ne point avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des défigurements, qui sont près de m’outrager; et j’entends une voix qui dit: Il faut marcher malgré vous, ou bien, si vous ne voulez pas, il faut mourir, qui est une autre extrémité à quoi la nature répugne. Voila pourtant le sort de tout ce qui avance un peu trop ; mais un retour à la volonté de Dieu, et à. cette loi universelle où nous sommes condamnés, remet la raison à sa place, et fait prendre patience ; prenez-la donc aussi, ma très chère, et que votre amitié trop tendre ne vous fasse point jeter des larmes que notre raison doit condamner.”

Cette éloquence, on la retrouve à chaque page des admirables lettres du mois d’août 1675, où madame de Sévigné raconte et commente la mort de Turenne. Ici elle nous apparaît sous l’un de ses aspects les plus sympathiques. Lorsqu’elle dépeint la stupeur universelle, la consternation des provinces, exposées à l’invasion dont les défendait le grand capitaine, la douleur éperdue de l’armée, le deuil de la nation entière; lorsqu’elle rappelle les circonstances mémorables qui. marquèrent ce tragique événement, les paroles et les actes héroïques qu’il suscita; lorsqu’elle fait et recommence sans

cesse l’éloge du héros, de ses vertus, de son génie, de son dévouement au roi et à la France ; lorsqu’elle s’écrie: “Ne croyez point que son souvenir fût déjà fini dans ce pays-ci, ce fleuve qui entraîne tout n’entraîne pas sitôt une telle mémoire, elle est consacrée à l’immortalité;” madame de Sévigné n’est plus seulement la femme d’esprit, l’aimable femme du monde, l’épistolière charmante, elle est la Française et la patriote qui ressent dans son coeur et traduit dans son admirable langage toutes les émotions de l’âme française.

C’est elle, la bonne Française et l’ardente patriote, que nous tenons à saluer, en terminant cette esquisse. A cette heure tragique où tant de femmes de France écrivent, elles aussi, dans l’intimité de leur correspondance, d’émouvants bulletins de guerre, nous aimons à nous dire que dans tous les temps, notre ancienne mèrepatrie a pu s’enorgueillir de ces âmes féminines “qu’el’e montre à l’é ranger comme ce qu’elle a de plus pur dans son honneur national.” Et revenant ensuite à la mère, à l’amie, à la femme, à l’écrivain, dont nous avons si longuement parlé, nous ajouterons, avec M. Emile Faguet, “qu’aimée de son vivant par tous ceux qui, la connaissant, étaient dignes de la connaître, elle l’est encore, après sa mort, et le sera toujours, n’y ayant homme ou femme qui, la lisant, ne

souliaite avoir, même le génie en moins, une amie comme elle; et qui ne s’attriste en la quit-

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