DISCOURS PRONONCE AU COLLEGE DE SAINTE-ANNE
Monseigneur/1)
Messieurs,
Le 16 juin 1869, on célébrait ici, dans notre cher collège, une fête solennelle, à laquelle avaient été conviés tous les anciens élèves, et qui est restée désignée dans leur souvenir sous le nom de “Fête de la Chapelle”. On inaugurait un sanctuaire restauré par la générosité filiale des enfants de Sainte-Anne. Et c’était vraiment un jour de retour au foyer, comme celui qui nous rassemble en ce moment.
A la séance littéraire, dramatique, et musicale, qui eut lieu à cette occasion, un élève de philosophie junior prononça un discours où l’on remarquait cette phrase: “Si nous avions un voeu à faire, ce serait celui de nous voir, nous les élèves du collège de Sainte-Anne, réunis dans un certain nombre d’années d’ici sous ce toit qui nous a vus grandir, pour goûter encore une fois les joies et le bonheur de l’écolier.”
(l) Monseigneur A. Blais, évêque de Rimouski.
Messieurs, ce voeu, il se réalise en ce moment. Après “un certain nombre d’années”, nous voici réunis sous ce toit béni, pour goûter encore une fois les joies et le bonheur de l’écolier. Nous, les survivants de cette époque lointaine, nous étions à “la fête de la chapelle” de 1869; nous sommes à “la fête de la chapelle” de 1918. Que le Seigneur en soit béni !
Le “certain nombre d’années” dont parlait alors notre condisciple s’est prolongé, s’est amplifié; il a fini par couvrir presque un demi-siècle! Magnum aevi spatium, dirait l’historien latin. Mais ce demi-siècle, qui a changé tant de choses dans le monde, n’a pas changé nos coeurs. A la fête de 1869, un poète ami de la maison, invité pour la circonstance, récitait une pièce de vers qui débutait ainsi:
En ce jour fortuné, que Sainte-Anne est heureuse De revoir en ses murs ses enfants réunis!
Un seuil mot a touché leur âme généreuse,
Et tous sont accourus, ah! qu’ils en soient béfiiis!
Ils sont toujours ses fills; leur mémoire fidèle De leur Alma Mater se ressouvient encore.
Et quand elle a parlé, tous groupés autour d’elle,
Ont offert à la fois de l’amour et de l’or.
Messieurs, ces vers harmonieux — dont 1 Auteur était M. Routhier, maintenant sir Adolphe Routhier, ancien juge en chef de la Cour supérieure, dont la verte vieillesse multiplie en-
core les belles oeuvres littéraires — ces vers traduisent aussi fidèlement les sentiments d’aujourd’hui qu’ils traduisaient naguère ceux d’autrefois. La même pensée, la même constance de souvenir, la même piété filiale, ont inspiré les deux manifestations. La fête de la chapelle de 1918 et la fête de la chapelle de 1869 se rejoignent à travers le temps, et confondent leurs harmonies dans un concert splendide de reconnaissance et d’amour.
Cependant, comment pourrions-nous l’oublier, un demi-siècle les sépare. Et quel demisiècle! Que d’événements, que de bouleversements, que de perturbations, que de commotions, que de transformations mondiales entre ces deux dates! Effondrements d’empires et avènements de républiques ; hommes de proie remplissant la terre du fracas de leur nom, et disparaissant eu ne laissant derrière eux qu’un sillon de météore; grandes assises religieuses et illuminatrices comme le concile du Vatican, et grandes assises diplomatiques et stérilement décevantes comme le congrès de Berlin; illustres pontifes se succédant sur le trône le plus auguste du monde : Léon XIII après Pie IX, Pie X après Léon XIII, Benoît XV après Pie X, et la Papauté spoliée faisant toujours briller la tiare d’un immortel éclat; dynasties nationales se continuant en des monarques suc-
cessifs: Edouard VII, “le pacifique’’, ceignant, pour trop peu d’années, la couronne honorée par les vertus de Victoria, et remplacé bientôt par son fils, notre souverain George V ; l’empire germanique restauré par le sabre et dans le sang, et Guillaume I, Frédéric III, Guillaume II, renouant, pour l’asservissement des peuples, la chaîne des Césars, ou, pour mieux dire, des Kaisers teutons ; et, là bas, le trône des Tsars, longtemps visé par les bombes nihilistes, taché du sang d’Alexandre II et d’Alexandre III, s’écroulant sous le malheureux Nicolas II, comme un étai vermoulu. Puis, dans un autre domaine, progrès inouï des découvertes scientifiques, grâce auxquelles l’homme maîtrise chaque jour davantage l’espace et la distance, par le téléphone, par la télégraphie sans fil et l’automobilisme, pendant qu’il achève de conquérir l’empire des airs par les audacieux essors de ses aviateurs, nouveaux hippogriffes ; et enfin, comme à toutes les époques de l’histoire, le grand phénomène mystérieux et terrible dont Dieu garde le secret, la guerre ravageant périodiquement le monde, et déchaînant tour à tour le conflit franco-prussien, le conflit russo-japonais, le conflit hispano-américain, le conflit anglo-boer, les conflits balkaniques, jusqu’à ce que nous assistions, dans une stupeur tragique et une poignante angoisse, au plus for-
midable, au plus désastreux cataclysme de tous les âges, dont les répercussions et les éclats nous atteignent et nous meurtrissent nous-mème à travers l’immensité des mers!
Voilà, dans un tableau bien incomplet, ce que nos yeux ont vu durant ce demisiècle. Et pendant ce temps, pendant que la scène du monde était bouleversée par toutes ces vicissitudes, notre cher vieux collège, à l’ombre de sa montagne, accomplissait paisiblement son oeuvre sous le regard de Dieu. Il cultivait des esprits et des coeurs, il ornait des intelligences, il trempait des âmes, il forgeait des caractères, il faisait des apôtres et des citoyens. Et en réalisant admirablement le programme tracé par son fondateur, il progressait et grandissait en force et en prestige. Aujourd’hui, après ce demi-siècle, qui, à côté de tant de faits mémorables, a accumulé tant de ruines, il nous apparaît plein de vie, nous reconnaissons ses traits aimés, nous le retrouvons semblable à lui-même, mais plus imposant, plus majestueux, couronné d’une plus rayonnante auréole. Et fiers de lui, fiers de nous proclamer ses fils, nous venons lui redire encore une fois notre vénération et notre amour.
Avec quelle joie nous nous retrouvons dans ses murs. Avec quel bonheur nous entendons comme autrefois les échos de sa montagne.
Avec quelle émotion suave nous évoquons les souvenirs des anciens jours! Cette fête n’estelle pas, avant tout, pour nous la fête des évocations? Notre pensée se reporte aux années radieuses que nous avons vécues ici. Elle remonte même au delà, et elle se retrace les phases diverses qui ont marqué l’histoire de notre Alma Mater. Noble histoire, qui nous rappelle celle de toutes les grandes oeuvres, de toute» les entreprises bienfaisantes. Au début, ce sont les sacrifices, les immolations, c’est le don de soi-même dans l’effort et la douleur. Les contradictions abondent, les difficultés surgissent à chaque pas, les déceptions se multiplient. Il faut lire la vie de M. Painchaud, écrite par notre ancien confrère et ami, M. le docteur Dionne — dont je salue ici la mémoire — pour comprendre à quel prix il a fondé son collège. Manque de ressources, pénurie de sujets, rivalités périlleuses, discussions pénibles, tout semble conjuré pour paralyser son action. A force d’énergie, de dévouement, d’inlassable constance, il triomphe de tous les obstacles et lègue à son pays une maison d’éducation destinée à rendre d’inappréciables services. Ses successeurs poursuivent la tache commencée pour servir Dieu et la patrie. A eux comme à lui la lutte et les sacrifices s’imposent. Mais l’esprit du fondateur les anime et ils prodiguent sans
compter leurs forces, leurs talents, leur âme de prêtres et de patriotes. Saluons en passant les Mailloux, les Proulx, les Gauvreau, les Thomas- Benjamin Pelletier, les Pilote, les André Pelletier. Grâce à ces généreux éducateurs, l’oeuvre se développe, elle enfante des résultats merveilleux. Une glorieuse couronne de prêtres — dont le nombre dépasse aujourd’hui quatre cents — décore son front. Et, à côté de cette armée de lévites, des légions de citoyens portent son nom bien haut dans les différentes sphères de l’activité sociale. Désormais Sainte-Anne occupe une place d’honneur parmi nos institutions d’enseignement secondaire.
Mais, comme les nations, les oeuvres ont leurs fluctuations et leurs crises. Sainte-Anne ne pouvait échapper à cette loi. Au moment même où s’accroissait son prestige et grandissait sa renommée, l’épreuve venait s’abattre sur notre cher collège. Nous avons vu ces jours, nous avons compris les angoisses de nos pères et de nos maîtres, nous avons senti les souffles orageux battre ces murs bénis où s’abritait notre jeunesse. Et, malgré notre inexpérience, nous avons deviné qu’un douloureux problème s’agitait autour de nous. L’oeuvre de M. Paincliaud était-elle menacée de destruction? Notre Alma Mater allait-elle être frappée au coeur? Cette génératrice de lumière et de vertu ces-
serait-elle de faire rayonner autour d’elle la chaleur et la vie! Non, Messieurs, Dieu veillait sur Sainte-Anne. Il suscitait des sauveurs. Il inspirait des générosités. De fécondes initiatives et des dévouements admirables accomplissaient l’oeuvre de salut et de restauration, à laquelle resteront toujours attachés les noms de Poiré et de ses vénérables collaborateurs, les Buteau et les Trudelle. Le péril était conjuré, et notre cher collège reprenait son ascension lumineuse, un moment entravée.
Depuis lors, Messieurs, vous le savez comme moi, il a marché à pas de géant dans la voie du progrès. Ses derniers lustres nous ont fait assister à des prodiges. Des hommes aux larges conceptions et à l’indomptable vaillance lui ont donné une nouvelle et puissante impulsion. Sous leur action énergique et incessante, il a franchi presque sans arrêt d’incroyables étapes, entraînant à sa suite sa glorieuse filiale, l’école d’agriculture, l’un de ses plus beaux fleurons. Et aujourd’hui nos regards émerveillés s’étonnent de tant d’obstacles surmontés, de tant d’épreuves subies sans fléchir, de tant d’améliorations réalisées, de tant d’objectifs atteints, de tant de rouages agencés, de tant de beauté créée, en un mot d’un si splendide épanouissement d’efficacité, de force et de vitalité.
Honneur à vous, constructeurs, restaurateurs, continuateurs cTune grande oeuvre, admirables facteurs de progrès matériel, intellectuel et moral ! Honneur à vous ! Si votre humilité n'opposait à nos hommages un bouclier impénétrable, nous vous décernerions la couronne de lauriers dont Rome ornait le front de ses triomphateurs.
Et maintenant, me sera-t-il permis, à moi aussi, d’adresser un mot aux jeunes de la famille, aux enfants qui ont encore la joie d’habiter le foyer. Mes chers amis, vous êtes à l’âge des résolutions généreuses et des nobles ambitions. Je voudrais qu’en cette fête, qui marquera sans doute une date dans vos souvenirs, vous formiez une résolution et vous conceviez une ambition. Cette résolution et cette ambition, je les résumerais toutes deux dans ces deux mots : Ascendere super ms. Ils pourraient être la devise de notre chère Alma Mater, toute son histoire le démontre. Qu’ils soient désormais la vôtre. Que ce soit là votre programme d’avenir. Plus haut, toujours plus haut ! Plus haut dans le travail, plus haut dans le devoir, plus haut dans l’honneur, plus haut dans la vertu, plus haut dans l’objet poursuivi et dans la tâche accomplie ! Mettez-vous dès à présent en garde contre ce mal canadien, le contentement facile, le culte de l’à-peu-près, de
l’assez-bien, du suffisant. Visez à l’excellence, et, comme on l’écrivait récemment, tendez sans cesse vers la supériorité, aspirez aux sommets. Que cet esprit, qui est celui de Sainte- Anne, soit votre esprit. Votre nationalité vous, le demande et demain votre patrie aura besoin que vous soyez dans tous les domaines des hommes supérieurs. Notre avenir national est à ce prix. Les heures présentes sont graves, les heures prochaines le seront peut-être davantage. Préparez-nous des intelligences, préparez-nous des compétences, préparez-nous des éloquences, préparez-nous des énergies, préparez-nous des forces intellectuelles et des valeurs sociales1 capables de nous assurer le rang qui nous appartient dans l’évolution des destinées canadiennes. Ascende, ascende superius!
Messieurs, dans un de ces admirables discours que le Père Lacordaire prononçait annuellement devant les élèves et les parents réunis à la célèbre école de Sorèze, pour la solennité delà distribution des prix, il évoquait un souvenir emprunté à la vie de Chateaubriand : ‘ ‘ Courbé sous le poids de la gloire et des années, le grand écrivain se retrouvait un jour aux bords solitaires du Lido, à l’extrémité des lagunes de Venise. Le Ciel, la mer, l’air, le rivage des îles et l’horizon de l’Italie, tout se
, représentait aux regards du poète comme il l’avait autrefois admiré. C’était bien là Venise, avec ses coupoles sortant des eaux, c’était le lion de Saint-Marc avec sa fameuse inscription “Paix à toi, Marc, mon évangéliste.” C’étaient les mêmes splendeurs obscurcies dans la défaite et la servitude, mais empruntant aux ruines un charme qui n’avait pas péri; c’était enfin le même spectacle, les mêmes bruits, le même silence, l’Orient et l’Occident réunis en un point glorieux, aux pieds des Alpes illuminées de tous les souvenirs de Eome et de tous ceux de la Grèce. Cependant le vieillard demeurait pensif et triste ; il ne pouvait croire que ce fût là Venise, cette Venise de sa jeunesse qui l’avait ému. Et, comprenant que c’était lui seul qui n’était plus le même, il livra aux brises de la mer qui le sollicitaient en vain cette parole mélancolique: “Le vent qui souffle sur une tête dépouillée ne vient d’aucun rivage heureux.” Puis reprenant ce mot empreint d’une tristesse si poignante, l’illustre dominicain s’écriait: “Pour moi, en me retrouvant en présence d’une scène qui fut ma première initiation à la vie publique, je n’éprouve point, malgré la différence des âges, un désenchantement si cruel. Il me semble que ma jeunesse revit dans celle qui m’entoure, et, au bruit de vos sympathies pour nos heureux triomphateurs, à la pensée
des joies plus imtimes et plus profondes qui vont sortir du coeur de tant de mères, je me dirai à moi-même, content et consolé,: “Le vent qui souffle sur une tête dépouillée vient quelque fois d’un rivage heureux. ’ ’
Messieurs, aucun de nous n’a l’illusion d’être un Chateaubriand, et notre cher collège de Sainte-Anne, perché sur le flanc de sa montagne, ne ressemble en rien à la cité des lagunes baignée par les flots de l’Adriatique. Cependant, nous aussi, après avoir subi l’assaut des événements et les blessures du temps, nous revenons à ces lieux qui furent l’enchantement de notre jeunesse. Nous y revenons à l’heure où l’ombre de notre vie s’allonge au soleil déclinant de nos jours. Et en sentant nos fronts brûlants des fièvres de la lutte et de l’épreuve se rafraîchir aux brises embaumées du “sonore bocage”; mieux encore, en sentant nos coeurs battre des mêmes émotions, des mêmes tendresses, des mêmes enthousiasmes, et nos âmes communier avec les vôtres dans la même foi, dans le même idéal, dans les mêmes aspirations nationales et religieuses ; en saluant surtout ces générations nouvelles, débordantes de sève, dont les vertus et les ardeurs généreuses promettent à notre patrie de si glorieux lendemains, nous aussi nous éprouvons, comme le grand moine de Sorèze, le besoin de nous écrier: “Le vent qui
souffle sur une tête dépouillée vient quelquefois d’un rivage heureux.”
O mes vieux compagnons et mes jeunes amis! frères d’autrefois et frères d’aujourd’hui! accueillez cette parole en même temps comme un témoignage et une affirmation. Comme le témoignage d’une allégresse reconnaissante, à l’évocation des bienfaits dont fut ici comblée notre adolescence, et dont, malgré tout, nous avons conservé l’ineffaçable empreinte; et comme l’affirmation d’une espérance indéfectible aux réalisations magnifiques et aux triomphantes survivances dont les merveilles accomplies sous nos yeux, et les germinations fécondes qui s’élaborent dans ce sol béni nous donnent l’inébranlable assurance.