I.A SITUATION PROVINCIALE EN
Discours prononcé à Saint-Gervais, LE 8 SEPTEMBRE 1907.
Messieurs les électeurs,
Je suis heureux de voir ici réunie une aussi magnifique assemblée. On dirait que nous sommes en pleine période électorale tant il y a d’activité politique dans la province depuis quelque temps. C’est un encourageant symptôme; cela nous fait croire que l’opinion publique se réveille enfin après une assez longue période d’engourdissement.
Vous avez eu dernièrement, dans le comté de Bellechasse, une grande assemblée libérale. MM. Gouin et Turgeon en ont été les principaux orateurs. Auparavant, M. Gouin avait parlé à Châteauguay et à St-Eustache. Ces messieurs sentent le besoin de se défendre, de défendre leur politique, leurs actes, dénoncés énergiquement par des libéraux aussi bien que par les conservateurs. M. Turgeon, à St-Michel, a presque uniquement plaidé sa propre cause. D’autres orateurs se sont chargés de disséquer ici son plaidoyer pro domo . Je me propose de consacrer quelques instants à
M. Gouin avant de jeter avec vous un coup d’œil d’ensemble sur la situation provinciale.
M. Gouin a jugé bon de faire un peu d’histoire, mais il a prouvé qu’il lui manque deux des qualités maîtresses de l’historien: l’exactitude et l’impartialité. Le résumé qu’il a fait à Châteauguay des administrations provinciales, depuis la Confédération, ne fait honneur ni à ses connaissances politiques, ni à sa sincérité. D’après lui, les administrations conservatrices ont toutes été incapables, extravagantes, lorsqu’elles n’ont pas été malhonnêtes. Par contre, les administrations libérales ont été progressives, économes, intègres, et ont fait jouir la province d’une prospérité extraordinaire.
Le premier ministre, me permettra de lui dire qu’un tel exposé serait à sa place, tout au plus dans la bouche ou sous la plume d’un hâbleur de husting ou de journal; mais qu’il est absolument indigne d’un homme politique sérieux, et surtout d’un chef de gouvernement. Toute cette partie du discours de M. Gouin est un pitoyable tissu de fausses représentations. Nous allons le démontrer rapidement.
L histoire politique de notre province peut se diviser en six périodes distinctes; 1° De 1867 à 1875; ce sont les débuts du régime.
M. Gouin veut bien reconnaître qu’alors les choses n ont pas été trop mal, puisque nous avons eu des surplus.
Pour lui, les surplus et les déficits, voilà le critérium infaillible de la valeur des administrations. Il aurait dû mentionner le chiffre des surplus totaux pour cette période. Ils ont été de $1,182,632.
2° De 1875 à 1884; c’est une phase nouvelle. La construction de voies ferrées devient une nécessité urgente, si l’on veut donner l’essor au progrès de la province, qui est déplorablement dépourvue de voies de communication. Songez-y; par la rive nord, durant six mois de l’année, on ne peut aller qu’en voiture de Québec à Montréal. Toute cette magnifique partie de la province est sans débouchés.
Comme le gouvernement libéral d’Ottawa refuse de nous aider, le gouvernement de Québec se voit forcé d’assumer de lourdes responsabilités. Il escompte l’avenir et dote notre province de ces grandes voies, le chemin de fer du Nord, le Québec-Central, le Québec et Lac St-Jean, le Montréal et Ottawa, etc. C’est l’ère des chemins de fer; la province se développe et progresse, mais en même temps la dette publique est créée, le budget est chargé d’un service considérable d’intérêts et d’amortissements, et c’est ce qui explique les déficits durant cette période, où il faut dépenser sans pouvoir retirer encore de revenus des entreprises non complétées. Voilà ce que M. Gouin n’a pas dit, et ce quTl aurait dû dire pour être exact et impartial.
3° Mais la province voit son horizon s’éclaircir. De 1884 à 1887, c’est une période de restauration des finances. Les intérêts sur le prix de vente du chemin de fer du Nord ont accru nos recettes; le gouvernement de Québec, M. Gouin n’a pas eu la loyauté de le reconnaître, obtient la première augmentation du subside fédéral, sous forme d’une indemnité pour la construction de nos voies ferrées, et d’un intérêt annuel payé sur des arrérages de subsides capitalisés, ce qui nous donne un revenu additionnel de $234,000. D’autre part, contrairement à ce qu’affirme M. Gouin, le gouvernement Ross diminue les dépenses de $100,000 à $200,000. Et à la fin de cette administration, on peut dire que le budget est en équilibre. M. Gouin a glissé sur cette période parce qu’elle a fait trop honneur au parti conservateur.
4° Mais il a fait plus que glisser sur la période suivante, sur celle de 1887 à 1892. Il a sauté par dessus à pieds joints. Relisez, parcourez attentivement le discours de Châteauguay. Vous n’y trouverez pas un mot du régime Mercier. Pas une mention, pas une allusion, rien! L’historien est muet. Pourquoi ce mutisme? Pourquoi cette totale omission? Pourquoi cette incroyable lacune? Pourquoi? C’est que M. Gouin a eu peur. Il n’a pas eu le courage d’évoquer le souvenir de cette administration, qui aurait pu être féconde, et qui a été la plus désastreuse que nous ayons eue depuis 1867. Je n’aime pas les récriminations rétros-
pectives; elles sont le plus souvent inutiles et stériles. Mais puisque M. Gouin a voulu faire de l’histoire, il faut bien que je le suive sur ce terrain et que je remplisse les vides de son œuvre trop incomplète. Le gouvernement Mercier a duré près de cinq ans. Je ne serai pas injuste envers son chef. Comme valeur personnelle, il dépassait la stature ordinaire des hommes publics. M. Mercier était admirablement doué pour le travail et pour la lutte. S’il eût été supérieur à l’épreuve de la prospérité, il eût pu accomplir de grandes choses pour sa province, et pour sa race. Mais, comme il est arrivé à tant d’autres hommes forts avant lui, le succès lui fut un fatal écueil. Le vertige de la grandeur lui tourna la tête. Et son règne fit à la province un mal dont elle se ressent encore après vingt ans. Comment se fait-il que M. Gouin, qui aligne tant de chiffres dans ses discours, ait oublié les suivants: En cinq ans, de 1887 à 1892, le gouvernement Mercier a augmenté les dépenses ordinaires de $150,000. Il a créé une dette flottante de 13 millions de piastres. Il a augmenté la dette consolidée de 7 millions de piastres. Il a creusé un déficit de $1,458,000. Il a ruiné notre crédit au point d’être réduit à émettre des obligations provinciales, pour un terme de deux ans seulement, et à des conditions qui équivalaient à 6V2 ou 7 pour cent d’intérêt par année. Il a vu s’accomplir sous son égide ces retentissants scandales: les $100,000 de la Baie des Chaleurs; les $60,000 de
la papeterie Langlais; les $25,000 du Sylviculteur; les $14,000 du Montréal et Ottawa; les $30,000 du Témiscouata; les $5,000 de Lockwood; les $20,000 du chemin de fer de Hereford, etc. L’histoire, l’histoire impartiale dira que ce régime nous a couverts de honte et nous a conduits à deux doigts de la ruine. Voilà quelle a été cette quatrième période à laquelle M. Gouin n’a pas voulu toucher de crainte de s’y brûler les doigts.
5° C’est dans ces conditions désastreuses que les conservateurs sont arrivés au pouvoir en 1892. Nous ne réclamons pour les hommes qui ont dirigé alors les effaires de la province, ni l’impeccabilité, ni l’infaillibilité. Mais nous disons qu’ils ont travaillé courageusement et consciencieusement à réparer les ruines amoncelées par le régime précédent. Pour combler le gouffre, ils ont dû à la fois, réaliser des économies considrables dans la dépense, et augmenter le revenu au moyen de nouveaux impôts. Ils n’ont pas reculé devant cette tâche ingrate. Pour abréger, nous dirons qu’au bout de quatre ans, au 30 juin 1896, ils avaient diminué les dépenses contrôlables de $816,000; ils avaient augmenté les revenus, indépendamment des nouveaux impôts, de $426,447; ils avaient transformé un déficit de $1,458,000, en un surplus de $228,000; ils avaient payé la dette flottante de 13 millions léguée par le gouvernement Mercier, sans dépasser le pouvoir d’emprunt de 10 millions obtenu par lui. Nous laissons de côté l’exercice
financier de 1896-1897 que les conservateurs n’ont pas contrôlé en entier, parce qu’il a été manipulé d’une manière déloyale par nos adversaires, comme un ancien trésorier conservateur, M. Atwater, le démontrait en chambre, en 1899. Mais nous défions qui que ce soit d’attaquer les chiffres que nous venons de donner.
Toutes les démonstrations que M. Gouin a essayé de faire, pour déprécier le régime de 1892 à 1896, ne sont que des jongleries et de la comptabilité fantaisiste.
6° Enfin, nous arrivons à la dernière période, celle de 1897 à 1907. N’en déplaise à M. Gouin, nous affirmons que ses traits caractéristiques, à part l’inertie et la stagnation, ont été l’augmentation des dépenses, l’augmentation des taxes, et la dilapidation du domaine public.
D’abord, les dépenses. Ouvrez les comptes publics de 1896 à la page 15 et ceüx de 1906, à la page 13, et vous verrez qu’en cette dernière année, les dépenses ordinaires ont été de $5,179,000 en chiffres ronds, tandis qu’en 1896 elles n’avaient été que de $4,099,000. Soit une augmentation de $1,080,000- Et si M. Gouin veut absolument prendre l’année 1897 pour terme de comparaison, il trouvera que son budget de dépenses est encore de $325,000 plus élevé que le nôtre. Je sais bien qu’il prétendra qu’en 1907 sa dépense n’a été que de $4,800,000 environ. Mais il devra ajouter que $330,000 sont disparues du service de la dette et de
l’amortissement par l’affectation de $7,000,000, reçus du Pacifique, au paiement des emprunts de 1874 et 1878. Et ce n’est pas là évidemment une diminution réelle des dépenses contrôlables.
Quant aux autres taxes, M. Gouin a déclaré à St-Eustache, que j’ai accusé faussement son gouvernement, et il a annoncé solennellement qu’il allait me faire une réponse péremptoire. Quelle est donc cette réponse péremptoire. Quelle est donc cette réponse qui va me confondre à jamais? Ecoutez, c’est le premier-ministre de la province de Québec qui parle. “Cette réponse, dit-il, je la trouve dans un discours de M. Bergeron,” qui a dit telle et telle chose, tel et tel jour. Eh bien, M. Gouin me permettra de lui dire que ce n’est pas là un argument de premier-ministre, pas même un argument d’homme politique de troisième classe. Quand on sait discuter, on répond à l’énoncé d’un fait par une preuve contraire, non pas par un ondit. Remarquez bien que M.. Gouin a donné aux paroles de M. Bergeron, un sens absolu qu’elles n’ont pas.
C’est avec des documents publics, moi, que je vais répondre à M. Gouin. Je l’accuse, et je vais établir cela péremptoirement, d’avoir essayé de tromper l’opinion publique quand il a voulu lui faire croire que son gouvernement n’a pas augmenté les taxes. Ouvrez le statut de 1894 (57 Victoria, Chap. 16, page 84), et celui de 1906 (6, Edouard VII, page 68), et faites une comparaison.
En 1894, la taxe sur les successions, en ligne directe, était de Vz à 3 pour cent, suivant le chiffre des héritages; en 1906, M. Gouin a augmenté cette taxe et l’a portée de 1 à 5 pour cent. En 1894, la même taxe, en ligne collatérale, était de 3, 5, 6 et 8 pour cent, suivant les cas; en 1906, M. Gouin l’a augmentée et portée à 5, 6, 7, 8 et 9 pour cent. En 1894, la taxe était payée une fois pour toutes par la succession, et aucun héritier n’était obligé de payer deux fois; en 1906, M. Gouin a inventé un machinisme savant qui soutire à l’héritier direct ou collatéral, au-delà d’un certain chiffre, une taxe additionnelle de 1 à 3 pour cent en ligne directe, et de 1 à 5 pour cent en ligne collatérale. De sorte que, avec la machine de M. Gouin, un fils pourrait être forcé de payer une taxe de 8 p. c. pour toucher à la succession de son père, et tel autre héritier pourrait être appelé à payer une taxe de 14 pour cent, avant d’entrer en possession des biens qui lui sont légués. Ah! c’est un habile homme, M. Gouin! Il est courtois, conciliant, modéré, plausible. Mais défiez-vous de lui; avec ses airs de n’y pas toucher, il touche, et touche fort, jusqu’à écorcher vifs les héritiers trop cossus. Je me demande comment l’auteur de ce pressoir successoral, à la fois si compliqué et si facile d’opération, si merveilleusement agencé et si puissamment compressif, a pu avoir l’inconscience de reprocher aux conservateurs d’avoir “taxé les vivants et les morts.” Y a-t-il un seul homme qui.
après avoir admiré en détail l’appareil ingénieux et redoutable fabriqué par le premier-ministre, en 1906, ne reconnaisse en lui l’artiste par excellence, le maître des maîtres, et ne sente ce cri s’échapper spontanément de ses lèvres: “Il n’y a pas sous le soleil un “taxeux” plus taxeux que M. Gouin.”
Si le temps me le permettait, je vous démontrerais encore que M. Gouin a remanié et alourdi la taxe sur les corporations commerciales; qu’il me suffise de signaler le statut 6 Edouard VII, chapitre 10, adopté à la session de 1906. C’est encore à cette session que M. Gouin a fait voter la taxe sur les transports d’actions, de bons, obligations et débentures. (Voir statut 6 Edouard VII, chapitre 12) . Comme vous le voyez, messieurs, la session de 1906 a été pour M. Gouin une grosse session, une session mémorable, une session de taxation à outrance.
C’est que, voyez-vous, le premier-ministre et ses collègues avaient peur du cri de réprobation qui s’élevait de plus en plus fort, dans la province, contre l’aliénation criminelle de nos forêts, contre le gaspillage insensé de notre patrimoine national. Et alors, placés entre Charybde et Scylla, entre la crainte de l’opinion publique réyeillée, et le gouffre béant du déficit, ils se sont jetés à corps perdu dans la taxe..
En effet, ne l’oubliez pas. Messieurs, et que les rengaines de la presse subventionnée, que les dé-
clamations des ministres ne vous donnent pas le change sur ce point; depuis dix ans notre budget provincial a été constamment en déficit; et ce déficit permanent n’a été comblé que par la vente systématique du domaine public. La preuve est facile à faire. Voici un tableau des ventes de concessions forestières que le gouvernement provincial a faites depuis 1898:
Année
Nombre
de milles
Produit
1898 bis
Total 23,121 $2,356,374
Messieurs, j’appelle votre attention, j’appelle l’attention de l’opinion publique sur ces chiffres trop éloquents, sinistrement éloquents. En dix ans, de 1897 à 1907, le gouvernement de Québec a vendu vingt-trois mille et cent vingt-et-un milles de concessions forestières. Voilà ce que ces messieurs ont vendu en dix ans. Et voulez-vous savoir ce que le gouvernement de l’Ontario a vendu
en quarante ans, de 1867 à 1907? Seulement 11,644 milles! Ce contraste parle par lui-même.
Pourquoi donc MM. Gouin, Turgeon et leurs prédécesseurs se sont-ils ainsi acharnés à vendre, à livrer le domaine public aux spéculateurs, comme je le prouverai dans un instant? Pourquoi? Pour boucler leur budget, et marquer leurs défi cits. C’est bien clair. Dans son discours de Châteauguay, M. Gouin réclame pour l’administration libérale, à Québec, durant les exercices de 1899-1900, 1900-01, 1901-02, 1902-03, 1903-04, 1904- 05 et 1905-06 des surplus accumulés formant un total de $579,003. Eh bien, que devient ce prétendu surplus, si vous retranchez des recettes les $2,356,374 prix des 23,121 milles de forêts vendus par ces messieurs? Il disparaît comme une ombre, et à sa place vous voyez surgir un déficit de $1,782,371. Faites entrer en ligne de compte, si vous le voulez, le fameux surplus de $500,000 réclamé par M. Gouin, pour le dernier exercice fiscal, et le régime actuel reste encore avec un déficit de $1,282,371.
Disons, en passant, un mot de ce surplus annoncé à son de trompe par le premier-ministre et ses organes. On nous affirme qu’il est de $500,000. Eh bien, je soumets à votre considération les chiffres suivants qui montrent quelle a été l’augmentation des taxes durant l’exercice de 1907, en faisant la comparaison avec l’année 1897;
Taxes sur les successions en 1907 $568,278
Taxes sur les successions en 1897 . 229,441
Augmentation $338,837
Taxes sur corporations commerciales en 1907 $464,362
Taxes sur corporations commerciales en 1897- 134,404
Augmentation $329,958
Taxes pour l’entretien des aliénés en 1907 $112,542 Taxe pour l’entretien des aliénés en 1897 7,973
Augmentation . $104,569
Taxes sur les transports d’actions, etc.,
en 1907 . $ 38,654
Taxes sur les transports d’actions, etc.,
Augmentation $ 38,654
Si vous récapitulez ces augmentations, vous arrivez à un total de $712,018. Retranchez de cette somme les $74,856 de la taxe sur les mutations de propriété, perçue encore en 1897, et abolie par les conservateurs, et vous restez avec $637,762 d’augmentation d’impôts dont est comptable l’administration libérale. Le surplus de M. Gouin, le voilà. Il a été fabriqué à coup de taxes!
Il sied bien, après cela, à M. Gouin, de dire:
“Aujourd’hui on ne vend pas de limites à bois et l’on a un surplus de $500,000.” Vous ne vendez pas de limites cette année, parce que vous avez fait marcher sous haute pression votre machine à taxer. Mais pendant dix ans vous avez vendu notre domaine national. Vous l’avez vendu sans prévoyance, à l’aveugle, et avec une impéritie, une précipitation, un mépris des vrais principes économiques et une insouciance de l’avenir absolument stupéfiants. Nos forêts sont notre plus précieux trésor, tant au point de vue des riches essences qu’elles renferment, qu’au point de vue du régime des eaux dont elles assurent le cours et la perpétuité! Ce trésor, vous l’avez gaspillé follement. Vendre 23,000 milles de forêts en dix ans, dans les conditions où vous l’avez fait, c’est insensé! Ce n’était pas pour faire face aux besoins du commerce que vous jetiez ainsi aux enchères nos riches concessions. C’était pour boucher les lézardes de votre édifice fiscal. Au lieu d’aborder, comme des hommes, le problème financier, de rechercher dans les réformes efficaces, dans une meilleure administration de notre domaine, l’équilibre budgétaire qui vous fuyait, et le surcroît de recettes dont vous aviez besoin, vous avez sacrifié pour un plat de lentilles le patrimoine de l’avenir.
En présence des critiques que font entendre contre cette lamentable politique tous les hommes indépendants du pouvoir, M. Gouin a tenté
une défense. Dans son discours de Châteauguay, il m’a personnellement interpellé au sujet de la comparaison que j’avais faite aux Trois-Rivières, entre Ontario et Québec. Il a prétendu que les forêts de l’Ontario ont beaucoup plus de valeur que celles du Québec; il a cité ensuite une vente de limites faite par le gouvernement de Boucherville, dont le résultat a été très peu satisfaisant. Puis il m’a sommé de répondre à son argumentation, dans mon premier discours public. Eh bien, c’est aujourd’hui mon premier discours public depuis l’assemblée de Châteauguay, et je relève le défi de M. Gouin.
D’abord il n’est pas du tout prouvé que les forêts de l’Ontario soient supérieures aux nôtres dans leur ensemble. On a cité récemment les témoignages rendus par MM. Booth et Eddy, deux experts dans le commerce de bois, devant la commission de co-lonisation, et ces témoignages ne sont nullement défavorables à Québec. Ainsi M Booth déclare qu’il y a beaucoup plus de pin rouge dans Québec que dans l’Ontario, et que le pin rouge vaut tout autant que le pin blanc. Et lorsqu’on lui demande si, d’après son expérience, un acheteur de limites serait justifiable de payer plus cher dans l’Ontario que dans Québec, il répond qu’il n’en sait trop rien, et que le système de Québec est, à ses yeux, aussi avantageux que celui de l’Ontario. M. Eddy donne des réponses dans le même sens. J’ai ici le rapport de l’enquête tenue
à Hull, et je pourrais citer encore d’autres témoignages qui concourent à établir que nos forêts ont une valeur égale à celles de l’Ontario. Mais supposons que nos limites soient quelque peu inférieures en valeur, y a-t-il un homme sensé qui osera soutenir que celles de l’Ontario valent vingt-deux fois plus? Or, ie prix moyen que le gouvernement Gouin a obtenu par mille en 1906, a été de $195.00, tandis qu’à Ontario, en 1903, le prix m.oyen a été de $4,461; soit $4,266 de plus par mille carré, ou 22 fois plus que n’ont obtenu MM. Gouin et Turgeon. M. Gouin aura-t-il l’audace de prétendre que les forêts de sa province valent 22 fois moins que celles de la province voisine?
Et n’aura-t-il pas la décence de comprendre combien il est odieux et coupable, lui le premierministre, qui devrait être le défenseur naturel de nos intérêts, en dépréciant ainsi notre meilleur et notre plus riche actif.
D’ailleurs, il y a un fait qui démontre bien que nos limites sont sacrifiées à la spéculation. C’est que, dans un grand nombre de cas, elles sont revendues presque immédiatement par leurs acquéreurs avec un énorme profit. Prenez, par exemple, le cas de la limite vendue à M. Veilleux pour $20,- 000, et revendue dans l’espace de dix-huit mois, une première fois $75,000, et une seconde fois
( 1 ) L'orateur se sert couramment du terme “limites” parce que c’est celui qui est constamment en usage dans notre langage administratif.
$112,000. Prenez encore le cas de M. Dupuis, député de Châteauguay, qui achetait pour $26,000 une limite et qui la revendait quelques mois plus tard $65,000, faisant sans bourse délier, car il avait payé avec un billet, un profit de $39,000. Prenez surtout le cas fameux dont il a été si souvent question en chambre et dans la presse, celui de la concession vendue à M. Breakey par M. Turgeon, 1,000 milles, à $105, et revendue par M. Breakey — ou par son syndicat, c’est la même chose, — peu de temps après à la compagnie Burgess Sulphide, de Berlin Palis, pour la somme de $800,000, ce qui faisait au premier acquéreur un bénéfice de $695,- 000. On pourrait citer vingt autres exemples analogues. Tout cela prouve que nos limites sont sacrifiées à la spéculation et que ce système de vente de concessions forestières à outrance, a été un désastre pour la province.
Mais passons à l’argument du “tu quoque.” M. Gouin nous a cité la vente du 15 décembre 1892, qui n’a rapporté qu’une somme peu élevée. Nous sommes parfaitement d’accord avec lui quand il dit que cette vente n’a pas été profitable pour le trésor provincial. Nous traversions à ce moment une période de crise commerciale et financière, et cela explique en grande partie l’insuccès de ces enchères. Mais le gouvernement conservateur a compris alors qu’une politique prudente s imposait. Cette vente du 15 décembre 1892 a été la seule vente très considérable de limites qui se soit
faite sous les administrations de Boucherville, Taillon, et Flynn. A part les 2,353 milles qui furent alors affermés, il n’y a eu durant les cinq années de 1892 à 1897, que 1,606 milles carrés de concessions forestières. Cela peut-il être comparé aux 23,000 milles vendus par l’administration libérale?
Et puis, M. Gouin s’imagine-t-il justifier son régime en recherchant dans le passé des actes administratifs qu’il puisse reprocher à ses adversaires? J’admets, sans chicaner un instant, que tous les gouvernements ont commis des fautes. Mais parce qu’une erreur a été commise il y a quinze ou vingt ans, est-ce une raison pour approuver l’erreur qui se commet aujourd’hui? L’expérience du passé ne doit-elle pas profiter au présent? Parce que durant des périodes antérieures, qui ont été souvent des périodes d’essai, d’organisation, de préparation, on n’aurait pas toujours adopté les meilleurs procédés, les meilleurs systèmes, la meilleure pratique, faut-il dire aujourd’hui qu’on est justifiable de ne pas réaliser les réformes reconnues désirables? Pour moi, je n’en suis pas. Je comprends, je vois, je sais qu’en matière de colonisation, d’agriculture, d’administration de notre domaine national, il y a de grandes, de bonnes, de fécondes réformes à opérer. Et je ne me tiens pas lié par ce qui a pu se faire, et se faire peutêtre avec raison, il y a trente, quinze, ou dix ans. Tout évolue en ce monde; les conditions financiè-
res, industrielles, économiques d’un pays ne sont pas immuables et à des situations nouvelles il faut une politique nouvelle et des moyens nouveaux.
M. Gouin aura beau entasser la statistique compilée dans les départements ministériels, il ne détruira pas l’effet des révélations et des constatations douloureuses qui se sont produites en ces derniers temps. Le procès Prévost-Asselin a démontré que l’administration de nos mines ouvre la porte à des spéculations audacieuses au détriment du trésor. Les faits nombreux et scandaleux mis au jour par la presse conservatrice et indépendante, les documents obtenus par l’inssistance de nos énergiques députés conservateurs dans l’assemblée législative, prouvent à l’évidence que notre domaine public est livré à l’arbitraire, à la spéculation, au pillage, et que la province n’en retire pas les revenus qu’elle aurait droit d en attendre. Des réformes s’imposent, tous les esprits éclairés le reconnaissent. -Or, ce qui frappe l’opinion, c’est l’impuissance de réformer dont le gouvernement actuel semble atteint.
Réformer l’administration? Mais M. Gouin n’a même pas été capable de réformer son ministère! Au mois de novembre 1906, il a eu la velléité de mettre à la porte M. Jean Prévost, dont il jugeait trop compromettants les funambulesques exploits en Belgique, et il n’en a pas eu l’énergie.
Maintenant, écoutez messieurs Gouin et Turgeon. Tout est bien, tout est beau, tout est bon.
puisqu'ils sont au pouvoir. Pendant dix ans, l’administration libérale de Québec s’est croisée les bras, en attendant le subside fédéral. A présent que plusieurs centaines de mille dollars additionnels vont tomber dans notre trésor, ces messieurs vont pouvoir distribuer un peu plus d’argent à droite et à gauche. Ils pousseront peut-être l’initiative jusqu’à subventionner quelques entreprises de plus. Mais je vous défie de voir paraître à l’horizon ministériel aucune conception large et hardie, capable de lancer puissamment notre province dans la voie du progrès.
Progrès, réformes! Il se rencontre peut-être des journaux et des orateurs libéraux qui s’étonneront d’entendre ces mots tomber de lèvres conservatrices. Si cet étonnement est sincère, il sera causé par la méconnaissance de notre histoire et de nos principes. Le mot réforme est inscrit à toutes les pages des annales du parti conservateur: réforme judiciaire, réforme seigneuriale, réforme électorale, réforme constitutionnelle, réforme économique. Le mot progrès ne nous est pas moins familier. C’est le parti conservateur qui a canalisé le St-Laurent, uni l’Atlantique au Pacifique par des liens de fer, multiplié sur toute la surface du pays les voies de communications, donné l’essor aux industries nationales, fertilisé les solitudes, et préparé par ses efforts un glorieux avenir à la nation canadienne.
Le parti conservateur est à la fois traditionnel
et progressif. Nous sommes traditionnels parce que nous sommes énergiquement attachés et profondément dévoués aux idées, aux principes, aux institutions dont l’expérience de nos pères et les leçons du passé nous ont démontré la puissance conservatrice de l’ordre et de la stabilité sociale. Nous repoussons de toute notré énergie les doctrines et les tendances de ces novateurs téméraires et ignares dont les utopies et les théories pernicieuses produiraient bientôt ici les résultats néfastes qu’elles ont produits ailleurs. Nous les repoussons, non par opportunisme, mais par conviction. Nous voulons par dessus tout le maintien de cette antique alliance entre l’Eglise et la nationalité canadienne, qui a été pour nous, n’en déplaise à certains modernes docteurs, notre meilleur élément de grandeur et de force. Nous sommes convaincus que les pouvoirs publics ne peuvent faire acte de plus saine politique qu’en assurant à l’Eglise et à ses œuvres, dans toutes les sphères de l’activité sociale, la plus large liberté, aussi bien que la protection et l’assistance compatibles avec la mission et le rôle naturels de l’Etat. Nous croyons que les gouvernements et les parlements conscients de leurs devoirs doivent opposer une barrière infranchissable à toute mesure, à toute législation susceptible d’affaiblir 1 institution familiale, de violer le droit de propriété, d’entamer quelqu’une de ces forces que l’illustre Le Play appelait les “autorités sociales.” Voilà comment et
pourquoi nous sommes conservateurs et traditionnels.
Mais nous sommes en même temps progressifs. Nous comprenons qu’un pays ne peut rester éternellement dans le statu quo, que les nations comme les individus sont soumises à la loi du progrès, que dans l’ordre politique, dans l’ordre économique, dans l’ordre social, il faut savoir reconnaître les transformations inévitables, rechercher et réaliser les améliorations réclamées par les besoins du temps où nous vivons. Et nous tenons pour certain qu’à l’heure actuelle, la province de Québec traverse une de ces phases critiques qui exigent un ensemble de réformes mûrement délibérées et courageusement accomplies.
Les journaux libéraux s’amusent parfois à dire que le parti conservateur n’a pas de programme. Ce n’est là qu’un lieu commun de polémique ministérielle. Notre programme, il est dans les motions faites en chambre par nos représentants depuis dix ans, dans les discours prononcés par nos orateurs, dans l’attitude et les luttes de notre presse. Faut-il en retracer les grandes lignes? En éducation nous avons dit et nous disons; “la politique hors ce domaine sacré!” et voilà pourquoi nous avons tué au conseil législatif le bill qui créait un ministère de l’instruction publique. Nous voulons rendre au conseil de l’instruction publique les pouvoirs qui lui ont été enlevés par la loi de 1899. Et nous croyons qu’il est facile, avec le con-
cours de ce corps important • — dont les délibérations renferment une foule de recommandations demeurées sans effet — de fortifier notre corps enseignant en améliorant sa situation, de rendre plus efficace l’inspectorat, de perfectionner et de vulgariser davantage la formation pédagogique, de stimuler le zèle des municipalités scolaires pour le progrès éducatif. Et tout cela sans empiéter sur aucun droit. Car, en matière d’éducation nous reconnaissons que les droits primordiaux appartiennent à la famille et à l’Eglise, et que le rôle propre de l’Etat est de suppléer, de protéger, d’aider, non pas de supplanter ni d’accaparer.
Dans l’administration de notre domaine public, il faut de prompts remèdes aux maux que nous avons signalés tout à l’heure. Evitons les ventes réitérées des concessions forestières, et, lorsqu’elles devront avoir lieu, entourons-les de précautions et de garanties qui en assurent la productivité. Les lois et les règlements relatifs à l’exploitation de nos forêts doivent être révisés de manière à assurer aux générations qui nous suivront cette richesse qu’il serait criminel de dilapider. On peut obtenir ce résultat, entre autres moyens, par la coupe réglée et par l’interdiction d’abattre les arbres au-dessous d’un certain diamètre. En 1903 et en 1904, le parti conservateur dans la législature, a formulé sa politique au sujet des droits sur le bois de pulpe, et de leur re-
maniement de manière à garder ici notre bois, à assurer à notre province l’accroissement d’une fructueuse industrie ainsi qu’une plus grande somme de travail, de salaires et de profits pour nos ouvriers et nos colons. (Journaux de l’Assemblée législative, 1903, p. 467; 1904, p. 966)
Notre système de colonisation doit subir une transformation complète. A tout prix nous devons augmenter notre population et agrandir notre province. L’Ouest marche à pas de géant, et dans quelques années, si les vieilles provinces n’y prennent garde, le centre de gravité de la Confédération sera déplacé! La province de Québec, qui occupe une place à part dans le Canada confé-' déré, et qui a tant besoin de conserver son importance et sa force, doit faire des efforts héroïques pour ne pas être distancée. Le temps des atermoiements, des tâtonnements, du piétinement sur place est passé. Il faut faire de la colonisation à outrance, en grand, avec système, avec suite, avec intelligence, avec la plus large coopération et la plus énergique impulsion de la part du gouvernement. Et pour obtenir des résultats aussi grands qiie nos nécessités et nos espérances, il importe de ne pas reculer devant le rappel ou la révision des lois et des pratiques qui sont un obstacle à notre expansion colonisatrice.
Un mot seulement de la question agricole, sur laquelle il y aurait tant à dire. Je ne méconnais pas ce qui s’est fait pour l’enseignement agricole
dans notre province. Mais le moment est venu de faire davantage, et de réorganiser cet enseignement en lui donnant plus de ressources, en lui ouvrant de plus larges perspectives, et surtout en tenant compte des différences climatériques considérables qui existent entre les diverses qégions de notre province.
Il faut ouvrir les yeux à l’évidence. La province de Québec a deux ou trois climats. Je ne crains pas de le proclamer, il importe de décentraliser et de diversifier l’enseignement et l’effort agricoles. Nous devons avoir une politique agricole pour la région de Montréal, une politique agricole pour le Nord et le Lac St-Jean, une politique agricole pour la région du Bas Saint-Laurent.
Messieurs, je ne voudrais pas être trop long. Mais comment pourrais-je omettre un sujet qui me paraît être de première importance. Je veux parler de la question sociale. Il n’y en a pas de plus grave dans l’âge où nous vivons. Les développements immenses de l’industrie moderne ont fait des relations du capital et du travail un problème d’une accuité intense. Ce problème, qui a causé tant de commotions dans d’autres pays, il commence à se poser également dans le nôtre. Et nous ne devons pas attendre que l’heure propice soit passée pour tenter de la résoudre dans la paix et l’harmonie.
Le législateur, l’homme d’Etat, doivent prévoir pour prévenir. Jusqu’ici nous ne nous en sommes
pas assez occupés. Nos lois sont très insuffisantes à ce sujet. Il y a deux ans, dans un débat au conseil législatif, sur le projet relatif aux accidents du travail, j’avais l’honneur de signaler à mes collègues les lacunes de notre code civil. Nous n’avons pas de législation sur le contrat collectif de travail, nous n’en avons pas sur les salaires, nous n’en avons pas sur les syndicats professionnels et sur plusieurs autres sujets qui devraient cependant solliciter la pensée des hommes politiques. Il est temps de se mettre à l’œuvre. La question sociale est à nos portes et les gouvernements ne peuvent l’éluder sans manquer à leur devoir.
Ne craignons pas de reconnaître ce qu’il y a de légitime et de juste dans les revendications ouvrières. Le meilleur moyen de barrer la route au socialisme, c’est de lui enlever ses arguments en remédiant aux abus. Tendons la main aux travailleurs et faisons de la législation sociale dans un esprit chrétien, généreux et fraternel.
Comme vous le voyez, Messieurs, à l’heure actuelle, la législature et le gouvernement de la province de Québec, ont une tâche immense et urgente à accomplir. Eh bien, je ne crois pas qu’aucun homme clairvoyant, indépendant, et bien au fait de la situation, puisse affirmer sur son honneur que le gouvernement et la législature que nous avons soient en état de l’accomplir.
Je ne crois pas que l’opinion sérieuse et éclairée estime que MM. Gouin, Turgeon et Prévost et
leurs collègues, nous donnent les garanties suffisantes pour nous faire espérer que l’œuvre de réforme et de progrès dont la nécessité est d’une éclatante évidence, soit menée à bon terme.
S’il en est ainsi, l’électorat de cette province a donc, lui aussi, un devoir à remplir. Il doit se déterminer à faire dans la représentation et l’administration les changements nécessaires pour donner à la direction de nos affaires une orientation meilleure. Le parti conservateur n’est pas fort, dans l’enceinte parlementaire, mais la dernière fois qu’il a levé son drapeau dans une bataille électorale, il a vu 110,000 électeurs — presque la moitié de l’électorat — se grouper sous ses plis. Eh bien, nous faisons aujourd’hui appel, non seulement à l’armée conservatrice, mais à tous les bons citoyens, à tous ceux qui aiment leur province, qui tiennent à son honneur, à sa prospérité, et qui veulent sauvegarder son avenir. Il nous semble que la politique du parti quand même a fait son temps. Sous le régime parlementaire, les partis doivent exister; je serais tenté de dire que c’est un mal nécessaire. Mais l’esprit de parti est un fléau. Puissent les électeurs de cette province en secouer la tyrannie! Puissent-ils, lorsque sonnera l’heure de la consultation populaire, se rappeler qu’ils sont citoyens avant d’être partisans, et placer au-dessus du parti la patrie qui nous est chère à tous.