‹ Discours et conférences (volume 3)Chapitre 12 sur 16 · ÉLOGE FUNÈBRE D’ÉDOUARD VII · texte numérisé non relu

ÉLOGE FUNÈBRE D’ÉDOUARD VII

Discours prononcé au Conseil législatif, LE 10 MAI 1910.

Honor.ables messieurs,

La mort vient de frapper un de ces coups qui font tressaillir les peuples, et retentissent douloureusement au fond du cœur de l’humanité. Un roi vient d’expirer, et le monde est en deuil. Pourtant, des rois déjà sont morts, et devant la couche où ils reposaient dans une splendeur funèbre, on a pu dire parfois: ce n’est qu’un citoyen de moins. Aujourd’hui un roi meurt, et 1 univers s émeut, et des rives du Gange a celles du St-Laurent, de l’Orient à l’Occident, un courant électrique unit dans une émotion sympathique et profonde plus de quatre cent millions d’hommes, séparés par l’espace, par les mœurs, par la langue et la foi. L’ancien et le nouveau monde se rencontrent dans une incomparable manifestation d hommage et de regret. C’-est que celui qui vient de disparaître n’était pas seulement roi, mais qu il était royal par l’âme, et que dans notre âge démocratique on voyait en lui comme la personnification la plus haute de cette antique et auguste institution: la Royauté. Edouard VII ne fut pas seulement un occu-

pant du trône; il fut un roi; il fut “le roi.”

Les historiens futurs se demanderont peut-être quel a été le secret de son prestige. Etait-il un monarque conquérant, couronné par la gloire des armes? Non. Un de ces souverains législateurs dont les codes marquent une date mémorable dans l’histoire de la civilisation? Non. Un de ces rois Mécènes qui, enflammés de la noble passion du Beau, donnent aux lettres et aux arts une impulsion puissante? Pas davantage. Il fut simplement un chef de peuple conscient de sa responsabilité et de sa mission. Il voulut exercer supérieurement son métier de roi. Il eut l’intelligence de sa race et de son époque. Il fit briller sur le trône quesques-unes des plus belles vertus royales: la bonté, la justice, la magnificence, la sympathie pour les humbles. Il posséda la clairvoyance qui discerne, le jugement qui décide, la volonté qui agit, et, à un degré suréminent, le tact qui aplanit les voies, désarme les antipathies, attire les concours et tourne les obstacles. Un des traits les plus remarquables de son imposante et attachante physionomie, c’est qu’il fut à la fois un roi traditionnel et progressif. Il savait que ces deux puissances, tradition et progrès, ne sont pas des ennemies, mais doivent être des alliées fidèles, dont l’union intime fait la force d’un peuple. Nul ne comprenait mieux que lui^que l’esprit traditionnel est l’indestructible armature qui porte tout l’édifice de la grandeur anglaise. Et en même

temps nul ne se rendait mieux compte que l’esprit progressif doit vivifier la tradition qui l’éclaire, le guide, et lui fait éviter les chutes dans les voies nouvelles où il s’engage.

Mais ce qui a fondé sa gloire sur d’inébranlables assises, c’est qu’il a mis toutes les facultés supérieures dont Dieu l’avait doué au service d’une cause grande entre toutes: la paix du monde. Il a été le roi pacifique, et mieux encore, le roi pacificateur. Non pas que nous voulions saluer en Edouard VII un adepte de ce pacifisme chimérique et déprimant qui voudrait abolir les patries, ni de ces misérables contempteurs de la vertu guerrière, qui voudraient “planter dans le fumier les drapeaux dont les plis flottèrent un jour au souffle ardent de la victoire. Le roi que nous pleurons n’avait rien de commun avec ces théories abjectes. Il était passionnément épris de la grandeur britannique, et il entendait que son pays eût pleinement et indiscutablement la force, qui, à certaines heures tragiques, devient la seule gardienne du droit. Mais son patriotisme vraiment impérial n’aveuglait pas son grand esprit, et ne l’enchaînait pas dans cette conception étroite et fausse du devoir national qui fut parfois l’erreur d’illustres hommes d’État, et leur fit rechercher la prééminence pour leur pays dans des agressions iniques et des entreprises contraires à la justice. Edouard VII visait plus haut et plus loin. Son rêve n’était pas de voir l’Angleterre s’élever sur les ruines

de nations rivales, mais d’assurer dans la paix le développement régulier de son expansion et de son influence à travers le monde, et de faire éviter aux autres peuples comme au sien ces conflits et ces chocs qui marquent presque toujours un recul de progrès, et un temps d’arrêt dans la marche de la civilisation.

Il consacra son règne trop court à réaliser cette noble ambition. Oncle de deux empereurs et d’un roi, uni par les liens du sang ou de l’affinité à plusieurs autres maisons régnantes, en relation avec tous les plus grands diplomates du. monde, et leur maître à tous par la profondeur des aperçus, la vaste expérience, l’intelligence des intérêts divers, la sûreté et la fermeté du coup d’oeil, il avait conquis graduellement et sans efïoi'ts apparents une situation unique. Dans l’ordre politique et matériel, il était l’homme de l’Europe, je dis mal, l’homme de l’univers civilisé. Et par une rare fortune, il était même devenu cette merveille de l’histoire: un roi d’Angleterre populaire en France. Il n’est donc pas surprenant que la mort de ce , grand roi, qui est pour l’Angleterre un deuil national, soit pour le monde entier un deuil international. De toutes parts on sent qu’une force s’est brisée, qu’une lumière s’est éteinte, dont l’humanité avait besoin; et c’est pour cela que de tous les points du globe des manifestations éloquentes de la sympathie la plus vive répondent à la douleur , pathétique du peuple anglais. Edouard VII ne

pouvait souhaiter une plus grandiose oraison funèbre.

Messieurs, il nous reste une parole à prononcer. L’autre soir, à Londres, aux portes du palais de Buckingham, d’une de ces résidences royales où “la garde qui veille ne défend pas les rois” du spectre de la mort, lorsque la lugubre nouvelle tomba comme un linceul glacé sur la foule immobilisée dans l’angoisse, une vieille femme, se jetant à genoux dans la boue et sous la pluie, laissa jaillir de son cœur le plus émouvant God Save The King”, qui soit sorti d’une poitrine anglaise. Ce “God Save The King”, Messieurs, ce cri du loyalisme chrétien que nous avons tant de fois poussé pour notre roi vivant dans nos célébrations publiques, nous qui croyons aux promesses éternelles, à une autre immortalité que celle dont l’investiture est conférée par l’histoire et la poésie, nous qui croyons à l’au-delà, il nous appartient de la répéter devant la tombe entr’ouverte de notre souverain disparu: Dieu sauve le roi! Dieu sauve le roi!

1 1 ) Après un si long intervalle d’années, cet éloge pourrait sembler dépasser la mesure, comme beaucoup d’oraisons funèbres. Mais au lendemain de la mort d’Edouard VII. il était, croyons-nous, a l’unisson du sentiment universel.

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