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LA SITUATION FRANCO- ALLEMANDE

Discours prononcé au sénat LE 17 AVRIL 1923.

Honorables messieurs,

Comme tous mes collègues dans cette chambre, j’ai écouté avec un vif intérêt l’éloquent discours prononcé par le représentant de la cité d’Ottawa (le très honorable sir George E. Foster) sur la situation européenne. Le très honorable sénateur a rarement déployé avec plus d’éclat la force merveilleuse de sa pensée et sa maîtrise oratoire. N’est-il pas regrettable que certains passages de cette pièce d’éloquence semblent quelque peu favorables à l’attitude de l’Allemagne impénitente? C’est mon devoir, je le sens, de signaler les points sur lesquels je ne puis partager l’opinion de mon ^ très honorable ami.

Mais avant d’aborder le sujet, j’aimerais à faire une brève mention du discours prononcé lors de notre dernière séance par l’honorable représentant de la cité de Halifax (l’honorable M. Roche) . Ce fut un beau discours, contenant néanmoins certaines idées étranges. Il prêcha la charité, la bonne volonté, l’oubli des luttes et des conflits. En euxmêmes, ces sentiments sont dignes de louanges.

mais ils ne doivent pas supprimer les droits de la justice. Quand la justice est en suspens, la charité et le pardon doivent attendre. Les appels à la bonne volonté et à la conciliation ne sauraient effacer les torts et les crimes, la responsabilité et l’obligation morale de la réparation. La situation francoallemande maintenant débattue par le sénat implique une question de justice, de capitale importance. La justice réclame la réparation, et la justice commande la contrainte si la bonne volonté se dérobe.

L’honorable sénateur demande si l’indemnité fixée par le traité ne devra pas être payée plutôt par une Allemagne où régneront l’aisance, la prospérité et l’activité industrielle, que par une Allemagne inquiète et irritée, pauvre et épuisée? Laquelle des deux paiera plus tôt l’indemnité? La réponse semble tout indiquée; c’est précisément d’une Allemagne prospère, fébrilement laborieuse et dans l’aisance que l’on demande actuellement réparation, suivant des conditions longuement débattues et finalement acceptées; et la crainte de perdre cette richesse et les fruits de cette prospérité est l’arme dont on se sert pour contraindre l’Allemagne rebelle à remplir ses obligations.

L’honorable sénateur disait dans son discours;

“Les Allemands n’ont pas demandé la remise totale de leur indemnité, mais seulement un délai pour le paiement du versement. L’Angleterre a demandé aux Etats-Unis un délai de soixante-

deux ans, et elle l’a obtenu.”

L’Allemagne a obtenu beaucoup de délais et une forte remise, et, en fin de compte, les alliés ont consenti à lui accorder une extension de quarante-deux ans pour le paiement de ses versements. De plus, il faut se rappeler que son cas est bien différent de celui de l’Angleterre. Le gouvernement britannique devait pourvoir au remboursement d’un emprunt. Le gouvernement allemand est dans l’obligation stricte de payer pour la destruction systématique à laquelle se sont livrées ses armées en Belgique et en France.

L’honorable représentant de Halifax a soumis un extraordinaire plaidoyer d’atténuation quant à la responsabilité de ces actes barbares. Suivant ce plaidoyer étrange, les Allemands ne seraient responsables que d’une partie de la destruction, parce que les alliés durent, pour repousser l’envahisseur, lancer des milliers d’obus sur les villages et les villes occupés par l’ennemi. Voilà une singulière théorie. Si elle était acceptée, je serais responsable des dommages causés à ma propre propriété en la défendant contre le brigand qui tenterait de me l’enlever, et, ainsi, le spoliateur et sa victime seraient associés dans la perte. J’estime que cette théorie n’aura l’honneur d’être incorporée dans aucun code de droit civil ou international.

Je vais aborder maintenant la principale question signalée à l’intention du sénat. Lorsque nous

examinons l’imbroglio franco-allemand, nous devrions, me semble-t-il, envisager impartialement les deux prétentions contradictoires. Des journalistes, des politiques et des écrivains nous ont déclaré que l’Allemagne est pauvre, économiquement paralysée, financièrement infirme, politiquement déséquilibrée et qu’elle est absolument incapable de porter le fardeau écrasant qui a été imposé à ses ressources épuisées et qu’elle a accepté par contrainte. Voyons si l’on n’a pas trop chargé ce sombre tableau.

L’Allemagne est sortie de la guerre vaincue, sans être réduite à l’impuissance. Son territoire n’avait pas été entamé. Aucune parcelle de son sol n’avait été envahie ni foulée aux pieds. Pas une seule ville, pas un seul hameau des EtaU qui la composent n’avait été saccagé. Pas un seul de ses florissants foyers de production n’avait été impitoyablement traité par de barbares envahisseurs. Pas une seule de ses fabriques magnifiquement outillées n’avait été démolie. Pas un seul boulon ni un seul arbre de transmission de ses incomparables machines industrielles n’avait été déplacé. Au mois de novembre 1918, l’Allemagne sortait de la guerre ébranlée mais non domptée, humiliée mais non subjuguée, affaiblie, mais pleine de force réparatrice. Depuis ce temps, elle a traversé, il est vrai, plus d’une crise intestine; cependant, aucune de ces crises n’a empêché ses commerçants de commercer, ses fabriquants de fabriquer, ses pro-

ducteurs dans toutes les sphères de produire de plus en plus et d’exporter leurs produits.

Il y a deux ans, un membre de la chambre des communes de l’Angleterre, après un long séjour en Allemagne, publiait un rapport dans lequel il affirmait que la récupération de la nation allemande était merveilleuse. On y pouvait voir en tout lieu des signes d’activité industrielle. Le travail abondait. La vie économique était intense. Nulle part les cicatrices produites par la grande mêlée n’étaient visibles. Alors que la France et la Belgique avaient enduré d’indicibles souffrances, l’Allemagne semblait n’avoir pas été blessée. On aurait cru que son commerce intérieur et extérieur n’avait pas été enrayé. Il y avait eu, cela va sans dire, une terrible immolation d’Allemands; cependant, les grandes institutions, les grosses organisations qui faisaient l’admiration et l’envie du monde entier avaient repris leur fonctionnement normal dès que les canons avaient cessé de gronder et de tonner. L’encre était à peine séchée sur les feuillets du traité, que déjà la nation allemande avait cherché et découvert des débouchés commerciaux. Elle avait pris un nouveau bail de vie et de prospérité.

Et qu’en est-il résulté? Après tous les calculs que l’on a présentés au sénat, je ne voudrais pas trop m’attarder dans un sentier battu. Je citerai simplement qulques faits. Lors de la signature du traité, la marine marchande de l’Allemagne

comptait 419,000 tonneaux. En 1921, le nombre des tonneaux avait atteint le chiffre de 1,563,800. L’année suivante, l’Allemagne en ajoutait 575,000 autres. A l’heure actuelle, on peut calculer que le tonnage de la marine marchande allemande représente environ 2,138,000 tonneaux. L’autre jour, un rédacteur de la Gazette, de Montréal, pouvait dire à bon droit que:

“La supposition que l’Allemagne ne compterait pas en tant que puissance maritime pendant une génération ou plus est donc démentie par les événements. Par suite du coût modique de la construction, elle est devenue une rivale redoutable pour la Grande-Bretagne.”

Au mois d’avril 1921, un collaborateur de la Northern American Review écrivait:

“J’ai sous les yeux les bilans de vingt-quatre compagnies industrielles et commerciales d’Allemagne qui prennent rang parmi les plus importantes. Dans tous les pays de la terre, le meilleur baromètre d’une entreprise industrielle, c’est le dividende qu’elle paie à ses actionnaires. Lorsqu’une compagnie paie un gros dividende, ce paiement signifie que ses affaires sont dans un état florissant. Or, que voyez-vous dans les bilans des vingt-quatre compagnies dont je parle? Nous voyons qu’elles ont toutes, sans exception, distribué, en 1920, des dividendes dont les plus bas étaient de 15 pour 100 et dont les autres s’élevaient à 25 et même à 30 pour 100. La feuille d’in-

ventaire de la fameuse compagnie Krupp offre un intérêt tout particulier. Pour la première fois depuis qu’elle existe, cette compagnie n’a pas fabriqué de matériel de guerre, mais elle s’est entièrement adonnée à des entreprises des temps de paix — à la construction de navires, à la fabrication d’instruments aratoires, de moteurs d’automobiles, etc. — et elle ne paraît pas en avoir le moindrement souffert, puisque sa feuille d’inventaire de 1920 accuse un bénéfice clair de 98,500,000 marks. Eh bien! pour un pays ruiné, pour un pays qui se prétend réduit à la pauvreté, cette entreprise industrielle ne se tire pas trop mal d’affaire. Un profit net de 98 millions et demi — c’est un joli denier! Ne pourrait-on pas dire à ces industriels: “Puisque vous encaissez de si grands bénéfices, vous en remettrez une part afin de désintéresser les créanciers de l’Allemagne? Vos actionnaires ont bien assez de sept à huit pour cent. Le surplus sera versé dans la caisse des réparations qui sont dues aux victimes de la guerre.”

Une étude du budget allemand peut aussi répandre quelque lumière sur le sujet. En 1914, il y avait 5,000 employés dans le service impérial. En 1921, les employés publics étaient au nombre de 80,000, sans compter ceux des chemins de fer et des entreprises industrielles de l’Etat, dont le nombre avait augmenté de 168,000 à 420,000. Un coup d’oeil sur le budget du ministère du travail nous apprend des choses éminemment intéressantes.

Ce budget renferme un crédit d’un milliard de marks destiné à subventionner la construction de nouveaux logements. Rappelons-nous que la guerre n’a pas démoli une seule maisonnette, qu’elle n’a pas détérioré un seul toit en Allemagne. Ne serait-il pas bon de dire au gouvernement allemand: “Excusez-nous; mais, puisque vous mettez tant d’ardeur à ériger des maisons, ne devriez-vous pas d’abord consacrer vos efforts au rétablissement des mnlliers d’habitations françaises que vos brigands de généraux et vos barbares soldats ont réduites en cendres ou rasées à fleur de sol pendant la guerre?”

Faisons un pas de plus. Le budget de l’armée et de la marine a pourvu à une dépense de 4,324,- 000,000 de marks et à une dépense supplémentaire de 600 millions pour les besoins de la milice, c’està-dire à une dépense totale de cinq milliards. N’était-ce pas une somme excessive pour un pays qui avait promis de ne maintenir qu’une petite armée de 100,000 hommes?

Laissant le budget de côté, qu’il me soit permis de signaler des données statistiques étrangement significatives. En 1920, la consommation du vin de champagne en Allemagne s’était élevée de 6 millions de bouteilles qu’elle était en 1914 à 10 millions de bouteilles qui, par suite de la dépréciation de la monnaie, ont dû coûter plus d’un milliard de marks! D’autre part, les paris sur les champs de courses de Berlin ont absorbé en cent

treize jours 500 millions ou un demi-milliard de marks!

Des gens bien disposés envers l’Allemagne diront peut-être; “D’accord: mais n’est-il pas vrai, tout de même, que les finances de l’Allemagne sont dans le désarroi et que le gouvernement allemand se trouve au bord de la banqueroute?” Pour réfuter ces assertions dont l’objet est de prouver l’insolvabilité de l’Allemagne et, déduction naturelle, son impuissance à acquitter ses dettes, souffrez que je cite la réponse que donnait le premier ministre de France, le 19 janvier 1922. M. Poincaré disait;

“L’Allemagne prétend qu’elle est insolvable et, en effet, elle gaspille systématiquement ses ressources d’Etat. Elle est moins imposée que la France et ne recouvre pas régulièrement ses contributions. Elle se livre à des dépenses désordonnées et à des émissions de papier qui, en avilissant sa monnaie, favorisent ses exportations. Elle laisse ses grands industriels investir leurs devises étrangères dans des entreprises extérieures. Mais pendant qu’elle organise ainsi sa misère apparente, ses sociétés distribuent d’énormes dividendes, ses usines sont en pleine activité, sa force économique se développe chaque jour, et si l’Etat se ruine, la nation s’enrichit. Or, c’est la nation toute entière qui, sur son capital et sur ses revenus est caution de la dette de l’Etat, et c’est au nom de la nation qu’ont été acceptés le traité de Versail-

les, l’état de paiement dressé par la commission des réparations et les conditions exposées au mois de mai 1921, dans l’injonction collective des Alliés. (19 janvier 1922).”

On ne saurait exposer plus clairement l’état de la question. Et maintenant, avec tous ces faits et tous ces chiffres, lorsqu’on nous demande: “L’Allemagne peut-elle payer?” ne pouvons-nous pas répondre; “Oui, l’Allemagne peut payer si on l’empêche de camoufler son budget. Elle peut payer si elle ne dépense pas quatre milliards pour son armée et sa marine; si elle ne double pas le nombre des employés des postes et des chemins de fer, et si elle ne décuple pas celui des fonctionnaires publics; s’il ne lui est pas permis de consacrer un milliard à la construction de nouveaux logements; si elle n’accorde pas à ses créanciers domestiques une injuste préférence sur ses créanciers étrangers, qu’elle a filoutés, spoliés, ruinés et saignés à blanc. L’Allemagne peut payer, pourvu que les usines Krupp accordent aux victimes de la guerre une part légitime de leurs bénéfices scandaleux; pourvu que les Teutons boivent moins de champagne, gaspillent moins de millions sur les champs de courses et travaillent un peu plus. Oui, l’Allemagne peut payer, si on la contraint de payer.

Considérons maintenant la situation de la France. Celle-ci est sortie de la guerre victorieuse, mais épuisée. Elle avait perdu un million et demi

de ses enfants, — sans parler de trois millions de blessés. Dix de ses plus riches départements avaient été envahis, saccagés, foulés aux pieds durant quatre ans, inondés de sang, déchirés et sillonnés de tranchées, ensemencés d’une monstrueuse semence de fer et d’acier, de shrapnells et d’obus. Ces départements représentaient le cinquième de tout le capital de la nation. Avant 1914, ils figuraient pour un milliard de francs dans les cinq milliards perçus des contribuables français. Les houillières du Nord, qui recélaient d’immenses richesses minières, avaient été méthodiquement ravagées par les Allemands. Deux cents puits de mines avaient été inondés. Les charbonnages de Lens ne pourraient pas être exploités avant 1930. Les Allemands avaient prémédité tout cela, non pas tant pour les fins de la guerre que pour détruire la future richesse de la France et ses moyens de restauration future.

A la fin des hostilités, la France se trouvait dans le plus misérable état. Elle avait ‘ une dette de guerre de 257 milliards de francs, un budget qui, en 1920, s’élevait à 25 ou 30 milliards; six départements presque entièrement anéantis. Elle avait été dépouillée ou temporairement privée de 94 p. 100 de sa production lainière, des neuf dixièmes de ses minerais de fer, des sept dixièmes de son sucre, des six dixièmes de ses approvisionnements de coton, de la moitié de son énergie électrique, du tiers de ses navires marchands, — pendant que 57

p. 100 des hommes âgés de 19 à 37 ans jonchaient les champs de bataille.” Cela nous donne un aperçu général de la situation. Pour ceux qui désirent obtenir des détails plus précis, ajoutons que la France se trouvait en face des conséquences suivantes de l’œuvre de destruction délibérément perpétrée par l’Allemagne: maisons démolies, 289,147; maisons détériorées, 422,736; routes ayant besoin de réparations, 53,830 kilomètres; établissements industriels démolis, 4,084; routes navigables obstruées, 1,112 kilomètres; fermes détruites, 3 millions d’hectares; voies ferrées sabotées, 4,630 kilomètres. Telle était la situation lamentable de la France lorsque l’armistice a été signé au mois de novembre 1918.

Comment allait-elle y faire face? En intérêts seulement, il lui fallait payer annuellement treize milliards de francs, sans tenir compte des sommes énormes qu’il lui faudrait bientôt verser à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. D’autres milliards allaient être incessamment requis pour l’œuvre urgente de la reconstruction de son territoire dévasté. Voyons immédiatement ce que la France a fait de ce chef. Voici les chiffres au 1er janvier 1922: Population rapatriée, 3,985,913; maisons réparées ou érigées, 355,479; chemins refaits, 31,965 kilomètres; établissements industriels rouverts, 5,860; voies navigables rétablies, 1,027 kilomètres; œuvres d’art restaurées, comme les cathédrales, 3,986; fermes remises en culture, 1,500,000 hecta-

res; chemins de fer reconstruits, ^2,215 kilomètres. En travaux de reconstruction le gouvernement français a dépense 93,000,000,000 de francs, et la restauration n’est pas terminée. Comment a-t-il pu y réussir? Citons ici l’honorable sénateur d’Ottawa: “Où la France a-t-elle pris cet argent? Elle ne l’a pas eu de l’Angleterre, ni des Etats-Unis, ni d’autres riches marchés commerciaux ou financiers du monde. Elle l’a reçu de ses paysans, de ses petits rentiers, et l’a fait servir à la reconstruction des régions dévastées”. La France devait en même temps préserver l’efficacité de son administration, maintenir l’armée et la marine, pourvoir au service des postes, télégraphes et téléphones, aux transports publics, à l’administration de la justice, aux établissements coloniaux, aux affaires étrangères, à son organisation commerciale, en un mot, à tous les services de l’Etat. Tenant compte de tous ces faits, vous étonnerez-vous que le budget de la France, en 1920, se soit chiffré à 30,732,000,000 de francs?

Considérons ici la différence entre les gouvernements de la France et de l’Allemagne. Tandis que ce dernier se livrait à une orgie de prodigalité et d’extravagance, l’autre faisait les efforts les plus énergiques pour réduire ses dépenses et pratiquer l’économie. En 1918, le budget français atteignit le chiffre énorme de 48,584,000,000 de francs. En 1920 il était ramené à 30,732,000,000. En 1922, il n’étàit plus que de 24,680,000,000, soit une réduc-

tion d’environ 50 p. 100 en quatre ans. Pour 1923 le ministre des finances, M. de Lasteyrie, annonce une autre diminution qui réduit le budget à 23,- 000,000,000 de francs. Notez bien que, de ce total, treize millions sont pour l’intérêt seul. Ces retranchements énergiques ont malheureusement quelque peu désemparé les services publics. Voyons ce qu’en dit, dans la North American Review, M. Lawrence Sadler, après un séjour de seize mois en France:

“Cette situation est évidente pour ceux qui ont parcouru la France depuis la guerre. Les chemins de fer manquent de personnel. Les compagnies sont incapables de faire les améliorations strictement nécessaires ou de pourvoir à de nouvelles installations, et on n’entrevoit aucun remède immédiat. Les grandes voies publiques, particulièrement les routes nationales, ont éprouvé l’usure de la guerre, et le gouvernement ne peut dépenser l’argent nécessaire pour les ramener à l’état de perfection qui leur avait valu la réputation d’être les meilleures au monde. Il en est de même des canaux, des édifices publics et de maintes choses qu’on pourrait mentionner.”

Dans sa politique d’amputation budgétaire, le gouvernement français a dû réduire au minimum le personnel des administrations publiques. En 1922 il a supprimé 42,000 fonctionnaires, et il croit pouvoir en supprimer encore 50,000 cette année. Quel contraste frappant avec l’augmentation scan-

daleuse du service public en Allemagne?

On a dit que la France n’avait pas suffisamment réduit son budget militaire. Les chiffres officiels démentent cette assertion. En 1913, la France consacrait le tiers de son revenu à l’armée et à la marine; elle n’y affecte qu’un cinquième aujourd’hui. En 1918, l’armée coûtait 36,120,000,000 de francs; en 1923, elle ne coûte plus que 4,910,000,000. Avant la guerre l’armée comptait 873,000 hommes; en 1923, l’effectif n’est plus que de 670,000, dont 230,000 soldats coloniaux. Un auteur américain a récemment établi que le budget de la France pour la marine et l’armée n’est que la moitié de celui ^ de l’Angleterre et les deux tiers de celui des Etats- Unis.

Avec toutes ces réductions, cette stricte économie et ces extrêmes compressions budgétaires, quelle est aujourd’hui la situation financière de la France? Par l’augmentation des anciennes taxes et le prélèvement de nouveaux impôts, le gouvernement a perçu un revenu de 25,000,000,000 de francs ($5,000,000,000). La dépense ordinaire est d’environ le même chiffre. La France a donc équilibré, ou à peu près, son budget! Quel est en ce moment le budget de guerre de la France? Il se partage en deux chefs de dépense. D’abord la réparation, la construction, la restauration des régions dévastées; puis les pensions aux parents des victimes de la guerre, aux blessés et aux invalides. Cette dépense ne saurait être payée, ne peut pas

être payée, et ne doit pas être payée par la France, d’après les stipulations du traité de Versailles. L’Allemagne doit la payer, l’Allemagne est tenue de la payer, l’Allemagne s’est engagée à la payer. Et l’Allemagne ne paie pas; l’Allemagne se prétend incapable de payer; l’Allemagne ne veut pas payer. Conséquemment depuis quatre ans les Français paient: le paysan français, l’ouvrier français, le marchand français, le fabricant français, le travailleur français, qu’il manie l’outil du labeur manuel, ou qu’il fournisse l’effort du cerveau créateur, vouent toutes leurs activités et toutes leurs énergies à l’acquittement d’une dette sacrée contractée par le peuple allemand, et peinent à son acquit pour la réparation de ses crimes. Telle est la situation qu’un écrivain français a justement appelée “la tragédie de la victoire.”

C’est sous la pression de cette situation que la France s’est vue forcée de prendre des mesures sévères, sanctionnées d’avance par le traité de Versailles, pour contraindre l’Allemagne à remplir ses obligations. L’Allemagne seule est responsable de ces mesures et ne doit en blâmer qu’elle-même. Par le traité de Versailles, elle se reconnaît coupable, et s’engage à réparer la brutale destruction opérée par ses hordes barbares en Belgique et en France. Remarquez-le bien, ce n’est pas le coût de la guerre qu’on lui impute. La France, elle, dut le payer après sa défaite de 1871. L’Allemagne lui extorqua une indemnité de guerre de 5,000,000,000

de francs. Il n’y avait pas alors de réparations à faire, car l’Allemagne n’avait pas été envahie. Ce n’est que la dépense militaire faite par les Allemands pour envahir et écraser la France que celle-ci dut payer, et paya deux ans avant l’échéance. Personne ne pensa, en 1918, à exiger une telle indemnité de guerre de l’empire vaincu. Mais la réparation des ravages causés, de la destruction systématique, était une juste réclamation, une condition équitable de la paix. L’Allemagne y consentit. Bien entendu, elle s’efforça désespérément de réduire la somme à payer. La chambre connaît la iriste et monotone histoire de toutes les conférences, de tous les pourparlers, de toutes les entrevues, de toutes les fluctuations, de toutes les modifications, de toutes les concessions, de tous les reculs, qui se sont produits pendant quatre ans. Qu’il me suffise de dire qu’à une réunion de la commission des réparations, tenue à Londres, au mois de mai 1921, il fut finalement décidé que l’Allemagne devrait payer 132,000,000,000 de marks or. Le chiffre des versements et le mode de paiement étaient stipulés. Après un premier refus d’acquiescer à ces conditions, l’Allemagne sembla se décider, et ses ambassadeurs remirent aux gouvernements alliés le document suivant;

“D’après les instructions que je viens de recevoir, mon gouvernement m’ordonne, conformément à la décision du Reichstag, et en rapport avec les résolutions des Alliés en date du 5 mai 1921, de

déclarer ce qui suit au nom du gouvernement allemand: Le gouvernement allemand est absolument déterminé: Premièrement, à remplir sans réserve ni condition ses obligations telles que fixées par la commission des réparations; deuxièmement, à accepter et fournir sans réserve ni condition la garantie des obligations décrétée par la commission.”.

Ce document, daté du 11 mai 1921, avait été approuvé au Reichstag le jour précédent par un vote de 221 contre 175. On put alors croire que la période de la temporisation, des délais, des atermoiements, des biaisements et des lamentations était finie. Mais qu’avons-nous vu? Deux ans se sont écoulés depuis le printemps de 1921, et l’Allemagne ^ trahi sa promesse solennelle et réitérée. Elle a eu recours à tous les subterfuges, à tous les faux-fuyants, à toutes les ruses malhonnêtes pour échapper à l’accomplissement de ses obligations inéluctables. ' Des 67,347,000,000 de marks or qu’elle doit à la France, on affirme qu’elle n’a jusqu’ici payé que 1,777,423,000.

Et qu’elle est aujourd’hui son attitude? Elle demande encore du délai, un moratorium de quatre ans pendant lesquels elle ne paiera rien. Et elle ne peut offrir que sa parole discréditée et déshonorée pour garantir qu’elle exécutera enfin ses obligations après cette période d’immunité. Qui la croira? Qui aura foi à sa parole et lui donnera une nouvelle occasion d’accumuler et de dissimu-

1er des richesses, d’acquérir et de mettre hors d’atteinte des centaines de milliards, au risque de recevoir d’elle, après ces quatre années cet ultimatum provocateur: “Nous ne vous devons rien; nos signatures ont été extorquées; nous ne paierons pas; et si vous exigez le paiement, nous résisterons de toute notre force reconquise et de toute notre puissance renouvelée.” Qui donc croira l’Allemagne? Qui aura foi en sa parole? Non pas la France. Elle a trop souffert, elle est trop meurtrie, elle a payé trop cher sa connaissance intime du gouvernement sans scrupule avec lequel elle est aux prises.

De plus, la France ne peut attendre. Elle est menacée de la banqueroute si l’on permet à l’Allemagne de se soustraire à ses obligations. Son budget ordinaire peut s’équilibrer. Mais son “budget de guerre”, c’est-à-dire les sept ou huit milliards de francs qu’elle a dû chaque année payer pour l’Allemagne, qu’elle a, pour ainsi dire, avancés à l’Allemagne coupable et en défaut, ce budget de guerre qui porte dans la loi française le titre significatif de “budget des dépenses recouvrables”, ce budget extraordinaire et écrasant, comment pourra-t-elle faire face à ses inexorables exigences? Veuillez écouter la déclaration du ministre des finances dans un mémoire adressé à la commission budgétaire de la chambre des députés:

“Le système d’emprunts et d avances a ses limites. Il ne peut être question d’envisager, cette an-

née, la possibilité d’obtenir au moyen d’avances et d’emprunts le total nécessaire de sept milliards de francs qui constitue le budget des dépenses recouvrables pour les réparations et les pensions. Cette somme, nous la trouverons d’abord en touchant l’annuité que l’Allemagne doit nous payer l’an prochain, puis en escomptant une partie des obligations qu’elle nous donnera.”

En vue des événements subséquents, ces paroles, si graves pourtant, paraissent une ironie. L’Allemagne n’a donné ni annuité ni garantie; et le budget des dépenses recouvrables reste non recouvré. Que fera la France dévastée, appauvrie, mutilée? Elle ne peut attendre; il lui faut être payée; et tandis qu’elle détient encore la force elle doit imposer le paiement. Voilà la situation.

Peut-on dire que la France a été trop impatiente, trop rigoureuse, trop inflexible, trop exigeante? On ne saurait le prétendre quand on parcourt le long chapitre de désappointements, de règlements différés, d’espoirs déçus, de faux-fuyants sans fin, de déceptions réitérées, qu’on a fait lire à la France pendant quatre ans.

On ne saurait le soutenir en face des désistements successifs, des concessions répétées, des compromis continuels, résultat invariable des innombrables conférences qui ont eu pour objet les réparations de l’Allemagne. En dépit de sa situation critique et de l’évidence de ses droits, la France a maintes fois cédé. Elle a cédé quant au montant

global à exiger; elle a cédé quant à la proportion qu’elle devait recevoir; elle a cédé quant au mode et aux conditions de paiement. Les ministères successifs ont tellement cédé qu’il en est résulté dans l’esprit du peuple français un sentiment d’amertume, d’inquiétude et de douloureux mécompte, qui s’est hautement manifesté à la tribune et dans la presse. Vous entendez de tous côtés en France: “Nous avons gagné la guerre, mais nous avons perdu la paix”. Je suis convaincu que l’opinion anglo-saxonne, dont a parlé l’autre jour mon très honorable ami, peut apprécier et comprendre ce sentiment.

Il est un homme — homme distingué et puissant ■ — qui veut en ce moment manipuler cette opinion et la tourner contre la politique française. Mais M. Lloyd George n’a pas toujours pensé et parlé comme il le fait aujourd’hui. Au cours des élections de 1918, dans un discours à Bristol, le 11 . décembre, il disait:

“Résumons la situation. D’abord, comme question de justice, nous avons le droit absolu d’exiger de l’Allemagne le coût total de la guerre. Deuxièmement, c’est notre intention d’exiger le coût total de la guerre (applaudissements). Troisièmement, quand nous l’exigerons, nous devrons le faire de telle manière que le pays qui reçoit n’en souffre pas plus que le pays qui paye. Quatrièmement, le comité institué par le gouvernement anglais croit que cela peut se faire. Enfin, les alliés.

qui sont exactement dans la même situation que nous, parce qu’ils réclament aussi de fortes indemnités, étudient la question avec nous. Quand viendra le rapport, il sera présenté à la Conférence de la Paix qui groupera nos demandes; et, quelles qu’elles soient, elles devront avoir priorité sur la dette de guerre allemande (applaudissements). Soyez assurés que les alliés feront entrer en première ligne de compte l’intérêt des peuples assaillis par l’Allemagne, et non pas l’intérêt du peuple allemand coupable de ce crime contre l’humanité.”

Cette détermination de traiter l’Allemagne avec une rigoureuse justice n’a pas été exprimée par M. Lloyd George seul. A Nottingham, le 10 décembre, M. Asquith disait: “Je veux exiger du coupable jusqu’au dernier sou.” Et à Cambridge, au Guild Hall, sir Eric Geddes prononçait ces paroles énergiques. “Nous tirerons de l’Allemagne tout ce que vous pouvez exprimer d’un citron et un peu plus. Nous la pressurerons jusqu’à ce que les pépins en craquent.”

Ces discours, sans doute, se faisaient en temps d’élection, et l’on peut prétendre qu’ils ne sont pas une expression d’opinion pondérée. Eh bien, deux ans plus tard, en mai 1921, il n’y avait pas d’élections générales, et un homme qui était le premier ministre d’Angleterre prononça un discours à la chambre des communes au sujet des réparations allemandes. Le conseil suprême des alliés venait de remettre aux délégués allemands un ultima-

tum final qui déclarait que l’Allemagne devait se conformer aux décisions de la commission, savoir, le paiement annuel de deux billions de marks or, rémission d’obligations dûment garantis par le Reichstag, etc. Si elle n’acquiesçait pas, les alliés devaient occuper immédiatement la vallée de la Rhur, et cette occupation devait durer tant que le gouvernement allemand ne se serait pas exécuté. Mon honorable ami le sénateur de Montarville (M. Beaubien) a cité une partie de ce discours. Permettez-moi une autre citation de cette importante déclaration. Après avoir expliqué la situation et lu l’ultimatum, M. Lloyd George disait:

“Quelques-uns pensent que nous sommes allés trop loin. Je ne le crois pas. Nous avons tenu compte de toutes les difficultés, comme de l’habileté de l’Allemagne à payer. Il est inutile de nous formaliser de l’attitude française au sujet de ce problème. La situation de la France n est pas la nôtre. Une mer tempétueuse nous sépare de l’Allemagne et le gros de la flotte allemande est au fond de cette mer. La situation de la France n’est pas celle de l’Italie. Les Alpes séparent l’Italie de l’Allemagne, et sa capitale est de partout éloignée de centaines de milles. La France a gardé le souvenir de deux invasions dans 1 une desquelles sa capitale a été occupée, tandis que dans l’autre elle a été sérieusement menacée. Je suivais l’autre jour sur la carte la marche de l’invasion allemande. Je voudrais que ceux qui critiquent exami-

nent cette carte, avec le nombre des divisions allemandes, toutes pointant sur Paris. Non seulement pouvait-on entendre les canons allemands, mais leurs obus atteignirent Paris. Il n’y a que deux ans de cela. Les plus belles provinces restent dévastées et il faudra dix ans pour les restaurer. N’oublions pas cela quand nous lisons les débats du parlement français et que nous entendons les critiques, même lorsqu’elles sont dirigées contre des hommes d’état anglais, qui prêchent la modération et la temporisation. Il est beaucoup plus facile pour nous de prendre cette attitude que pour eux. Nous devons nous rappeler ces choses. Le souci de la France est le souci de l’Angleterre. Nous voulons qu’elle ait justice. Elle n’a pas provoqué la guerre. Jamais guerre ne lui a autant répugné, et elle en est aujourd’hui la victime. Nous avons droit de demander que le pays qui a amoncelé toutes ces ruines fasse le plus possible, fasse l’impossible aujourd’hui pour les réparer.”

Ce discours fut prononcé le 5 mai 1921. Ces paroles éloquentes et sympathiques, cet ultimatum à l’Allmagne, l’avis dûment donné de l’occupation de la Rhur, sont la meilleure justification de l’attitude présente de la France. Ce qui était légitime alors, ce qui était juste, pratique et opportun, ne peut être mauvais, ne peut être injuste, inutile et inopportun aujourd’hui, après deux autres années de subterfuges et de faux-fuyants.

Faisons un pas de plus. Non seulement le re-

cours à la coercition a été sanctionné d’avance et annoncé à l’Allemagne comme conséquence nécessaire de son obstination, mais je vais prouver que la coercition et l’occupation du territoire allemand ont été à un certain moment effectuées avec la coopération de tous les alliés. En mars 1921, le Conseil suprême se réunit à Londres. Des délégués allemands soumirent de nouvelles propositions de leur gouvernement. Ces propositions étaient un chef-d’œuvre d’impudence et d’audace. Le docteur Simons et ses collègues avaient mission d’offrir comme juste réparation la somme de 30,000,000,000 de marks or, soit $7,500,000,000, alors que les dommages avaient été estimés à 226,000,- 000,000 de marks or. Le Conseil reçut avec indignation cette outrageante proposition. M. Lloyd George, parlant pour les alliés, dit clairement aux délégués allemands qu’ils avaient outrepasse les bornes, et que leur proposition était une insulte. Il leur remit une note où il faisait cette déclara tion; “Les contre-propositions allemandes ont convaincu les alliés que le gouvernement de Berlin n’a pas l’intention de remplir les obligations du traité. . . Si lundi, nous ne sommes pas informés que l’Allemagne est prête à accepter les décisions de Paris ou leur équivalent, nous prendrons les mesures suivantes conformément au traité de Versailles: Premièrement, occupation de Duisburg, de Dusseldorf et de Ruhrort par les soldats

alliés.”

Cet ultimatum fut remis aux délégués allemands le 2 mars 1921. Le 8 mars, l’Allemagne n’ayant pas fait de proposition acceptable, une armée, formée de régiments anglais, français et belges, envahit le territoire allemand et prit possession de Duisburg, de Dusselforf et de Ruhrort, trois villes commandant la basse vallée de la Rhur. C’était bien là une occupation coercitive. Faite sous les auspices et avec la coopération de M. Lloyd George, elle constitue un précédent de première grandeur pour l’occupation actuelle. Le but désiré fut atteint. L’Allemagne* céda au bout de deux mois et prit l’engagement que nous avons déjà cité. Maintenant, comme il n’a pas encore été rempli, on a recours à une nouvelle occupation pour assurer son accomplissement.

Pourquoi, je le demande encore, cet acte seraitil plus dangereux, plus inefficace, plus imprudent, plus odieux que l’acte exactement semblable exécuté, approuvé et mis en vigueur avec la coopération de tous les alliés, il y a deux ans? La France a certes le droit d’en appeler du jugement d’un Lloyd George mécontent et mal avisé, à celui d’un Lloyd George parlant et agissant sous l’impulsion d’une plus noble inspiration.

Pour résumer la situation, le traité de Versailles a été pour la France victorieuse et épuisée un amer désappointement. Il l’a laissée sans protection par suite de l’avortement des traités défensifs anglais et américain. Les conférences et les com-

promis subséquents ont diminué au lieu d augmenter les compensations qu’elle pouvait espérer recevoir. Avec la fleur de sa jeunesse fauchee durant la sinistre moisson de la guerre, avec ses plus riches provinces réduites à des monceaux de ruines, avec ses villes dévastées, ses industries détruites,’ son crédit engagé jusqu’à l’extrême limite, il lui faut faire face à une situation peut-être plus menaçante et plus périlleuse qu’il y a cinquante ans, lorsqu’elle était vaincue et conquise. Néanmoins, elle n’est ni abattue ni désespérée; et elle veut survivre. Mais elle voit clairement qu elle ne peut trouver le salut et la vie que dans une action prompte et décisive. C’est 1 inéluctable nécessité qui l’a fait conduire ses régiments à Bochum et à Essen. Et elle dit au monde: “N’est-ce pas déjà trop d’une victoire mutilée? Le traité ne nous a pas donné tout ce que nous voulons. Mais forts dans notre droit et justes dans notre force, sachons au moins obtenir tout ce que nous donne le traité.” Dirons-nous à la France, notre amie et notre alliée Adèle, dirons-nous à la France épuisée et meurtrie: “Nous ne sommes pas avec vous! Nous ne sommes pas avec vous, dont le noble sang s’est mêlé au nôtre sur tant de champs de bataille pour la défense de la liberté et de^ l’humanité. Nous ne sommes pas avec vous, l’héroïne de la Marne, de la Somme et de Verdun. Nous ne sommes pas avec vous qui avez combattu à nos côtés pendant quatre années sombres et meurtrières.

Nous sommes avec l’Allemagne assaillante, avec l’Allemagne envahisseuse, avec l’Allemagne destructrice, avQC l’Allemagne pillarde, avec l’Allemagne menteuse, avec l’Allemagne débitrice malhonnête et récalcitrante, qui veut à tout prix éluder la justice et se soustraire à la réparation. “Allons-nous dire cela? Quant à moi, je m’insurge. Comme aux jours de la sanglante épreuve et de la victoire incertaine, je reste avec la France contre l’Allemagne. Et si une nation doit succomber, je dis du fond du cœur: Périsse l’Allemagne et que la France survive! Le monde, a besoin de la France, la civilisation a besoin de la France, et le jour qui verrait sombrer le vaisseau de la France dans l’abîme creusé par la guerre serait en vérité un jour néfaste pour l’humanité tout entière.

Il est une autre chose dont le monde a besoin. C’est le maintien et la préservation de l’alliance et de la bonne entente anglo-française. Laissezmoi vous citer les paroles prononcées par un homme d’Etat français éminent, M. Barthou, président . de la Commission des réparations, dans une conférence donnée récemment à Paris: “Quel Français pourrait oublier ce que l’Angleterre a fait en 1914 et pendant toute la guerre? Elle a été à nos côtés, fidèlement, héroïquement, pendant la guerre. Des divergences passagères ne doivent pas nous enlever l’espoir de l’heure, peut-être prochaine, où les deux pays reprendront la même marche dans la même voie. L’attitude si correcte, si loy-

ale du premier ministre d’Angleterre, de M. Bonar Law, ce grand honnête homme, doit nous inspirer

confiance-

Je fais un écho à ces nobles sentiments. Et prie Dieu que, pour de longues années encore, la France et l’Angleterre, oubliant tout intérêt secondaire, et refoulant le flot des préjugés et des divergences, puissent, dans un esprit de bienveillance mutuelle, maintenir unis leur politique et leurs desseins, et assurer ainsi au monde civilise les bienfaits d’une paix durable et d’un progrès constant.

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