SUR LE CANADA-UNI
Prononcé au banquet Whitney LE 10 OCTOBRE 1905
Monsieur le président, messieurs,
Je remarcie messieurs les organisateurs de ce banquet de l’honneur qu’ils m’ont fait en me confiant le toast au Canada-Uni. C’est un beau, un noble toast, qui évoque bien des réminiscences historiques et qui éveille dans les âmes de patriotiques sollicitudes.
Les débuts du Canada-Uni ont été modestes et difficiles. Ils datent de 1841. Deux provinces seulement, le Haut et le Bas-Canada, contractaient alors une alliance constitutionnelle. Et l’on ne peut pas dire que ce fût un mariage d’inclination.
Leur carrière fut assez orageuse. Le Canada-Uni n’était pas grand, mais de grandes et brûlantes questions s’agitaient dans son sein: réforme sei-
(1) M. Chapais avait été invité à porter un toast au Canada-Uni, lors d’un banquet donné par le Club Cartier de Montréal, en l’honneur de l’honorable James Whitney, premier ministre de l’Ontario, qui venait de faire entrer dans son cabinet monsieur le docteur Rhéaume. le premier canadien-français appelé à faire partie du g-ouvernement de la grande province anglaise.
gneuriale, réserves du clergé, écoles séparées, etc. Ce n’est pas ici le lieu d’en faire l’historique. Si l’on veut à la fois retracer les grandes lignes de cette époque déjà lointaine, et personnifier le Canada uni dans des noms qui soient à eux seuls un enseignement, une leçon d’histoire politique, il suffit de rappeler la mémoire de Lafontaine et Baldwin, Hincks et Morin, McNab et Taché, Cartier et Macdonald.
Messieurs, ce sont ces hommes illustres, dont quelques-uns étaient des réformistes, qui ont fondé au Canada la grande et glorieuse tradition conservatrice. Tradition faite de tolérance, de conciliation, de justice, de respect des consciences; tradition qui a permis de résoudre pacifiquement bien des problèmes, et que les minorités religieuses et nationales, quels que fussent leur langue et leur credo, avaient appris jadis à bénir et à considérer comme leur plus sûre égide et leur sauvegarde la plus tutélaire.
Mais le temps a marché. Notre histoire a fait un pas, et le Canada-Uni est devenü la Confédération canadienne. Aujourd’hui nous sommes citoyens d’un pays grand comme l’Europe. Il s’étend de l’Atlantique au Pacifique, et reçoit sur ses vastes flancs l’écume de deux océans. Il renferme des mers profondes, des fleuves immenses aux ondes majestueuses et sûres, des montagnes colossales dont les hères altitudes peuvent rivaliser avec les plus fameux sommets de l’univers. Ses en-
trailles recèlent des trésors d’une incalculable valeur. Les flots qui battent ses rivages ou qui arrosent ses vallées lui payent sans se lasser un tribut royal. Sous l’épais et verdoyant manteau de ses forêts séculaires, naissent et prennent un puissant essor des industries florissantes. Ses plaines fertiles vont faire affluer l’abondance jusque sur les marchés du vieux monde. De toutes parts, sur son sol privilégié, jaillissent des énergies naturelles que le génie de l’homme peut transformer à son gré en instruments de richesse et de progrès. Ah! oui, elle est grande et belle notre patrie canadienne, soit qu’elle se repose dans la pure et étincelante blancheur de ses hivers, soit que sa vitalité intense éclate avec une fécondité merveilleuse, dans les rapides et magnifiques floraisons de ses étés.
Mais ce grand pays, son immensité même pouvait lui être un écueil. Et ses chefs, ses hommes publics ont consacré leurs efforts à relier entre elles ses provinces, séparées par de vastes distances. Ils ont domestiqué la foudre, asservi la vapeur, et en domptant la nature ils ont annulé l’espace. Leur audacieuse énergie a sillonné notre moitié de continent d’un réseau de fer et d’acier. Et désormais, le citoyen d’Halifax peut, dans une prodigieuse chevauchée, se transporter à Vancouver en moins de jours que les héroïques pionniers de notre civilisation n’auraient mis de mois à franchir jadis la même distance. Certes, lorsque nous récapitu-
Ions l’œuvre accomplie au Canada depuis un demi-siècle, nous avons quelque droit d’être fiers. Cependant, Messieurs, cette œuvre serait vaine et stérile, s’il lui manquait un élément essentiel et vital. L’union constitutionnelle, l’union matérielle seraient de nulle valeur si elles n’avaient à leur base, comme un “substratum” inébranlable et indestructible, l’union morale. L’union morale, l’union des cœurs, des volontés et des âmes, sans laquelle il ne peut y avoir de fortes nations, l’avonsnous, la possédons-nous?
Messieurs, l’un des premiers devoirs de l’homme public, c’est la franchise. Et c’est pourquoi à cette question troublante que je viens de poser, je réponds immédiatement avec une patriotique tristesse; Non, en ce moment, après les événements des derniers mois, nous ne pouvons pas dire que nous avons au Canada l’union morale. Je dis l’union, je ne dis pas l’unité, et je vous prie de noter l’immense différence qui existe entre ces deux termes. L’unité, non seulement nous ne l’avons pas, mais nous ne pouvons pas l’avoir. Nous n’avons pas l’unité de race, nous n’avons pas l’unité de langue, nous n’avons pas l’unité de croyance. C’est là un fait inéluctable devant lequel, bon gré, mal gré, nous devons nous incliner. Ni les uns ni les autres nous n’en sommes responsables. Nous ne sommes pas les auteurs, nous sommes les héritiers de ce fait; et il suffit de feuilleter les annales des quatre derniers siècles pour en comprendre
les causes historiques. Donc, diversité de races, diversité de langues, diversité de croyances, telles sont les conditions sociales que la Providence nous a faites. Et si quelqu’un se levait ici pour nous affirmer que, dans un avenir prochain, il n’y aura plus au Canada qu’une race, un langage et une foi, nous l’enverrions tranquillement vaticiner dans le royaume vaporeux de l’Utopie. Non, nous n’avons pas l’unité morale et nous ne pouvons pas l’avoir. Mais l’union morale, nous pouvons l’avoir. En effet, l’unité, c’est la similitude, c’est l’identité des parties composantes; tandis que l’union, c’est l’harmonie et la concordance de ces parties. Or, qui voudrait prétendre que, tous tant que nous sommes, Canadiens anglais, français, écossais, irlandais, catholiques, protestants, québécois, ontariens, etc., nous devons renoncer sans retour à ce bienfait national: l’harmonie et la concorde?
Malgré les tristesses et les iniquités de l’heure présente, je repousse cette pessimiste et désespérante pensée. Oui, nous pouvons atteindre ou recouvrer d’union morale, sans laquelle cette Confédération est vouée à l’avortement et à la mort.
Mais nous ne la trouverons et nous ne la conserverons que dans la tolérance, la justice et la liberté. La tolérance, qui tempère les controverses, qui amortit le choc des doctrines, qui enseigne le respect mutuel des coutumes, des moeurs, des traditions nationales et religieuses. La justice, qui protège tous les droits, qui assure au faible le mê-
me traitement qu’au fort, qui accorde à toutes les minorités une sécurité égale et des privilèges égaux. La liberté, qui garantit au citoyen non seulement le paisible exercice de toutes ses franchises civiles et politiques, mais encore la faculté d’accomplir sans entraves les devoirs sacrés que lui impose son titre paternel, tels qu’ils lui sont dictés par sa conscience et par sa foi.
Messieurs, un pays qui ne possède pas ces trois biens, un pays où le pouvoir suprême ne les garantit pas au dernier de ses enfants, n’a pas droit de compter sur les promesses de l’avenir. L’intolérance, l’injustice et l’oppression des consciences sont un mauvais ciment. Et quelque imposante que soit l’apparence de l’édifice politique où elles se sont infiltrées, cet édifice est fatalement menacé de ruine. C’est donc le devoir impérieux de tous les bons citoyens de lutter pour assurer à la patrie canadienne ces biens plus précieux que tous les diamants de Golconde et que tout l’or du Klondike. La tolérance, la justice et la liberté, nous devons en avoir le culte, nous devons en avoir la passion généreuse et ardente. Que dans nos sollicitudes, dans nos aspirations, dans notre action politique, elles occupent le premier rang. Plaçons-les bien haut, au-dessus de tous les intérêts, au-dessus de tous les calculs, au-dessus de toutes les ambitions, au-dessus des partis, des combinaisons et des alliances. Que notre cri de ralliement soit: périssent les intérêts secondaires.
périssent les égoïstes calculs, périssent les ambitions personnelles, périssent les partis et les alliances politiques, plutôt que la tolérance, la justice et la liberté!
Mais je m’arrête, messieurs. En proposant ce toast au Canada-Uni je vois devant moi les hôtes honorés de ce soir, dont la seule présence en est le plus éloquent et le plus consolant commentaire. Whitney et Rhéaume acclamés au club Jacques- Cartier de Montréal! La grande province de l’Ontario fêtée par la grande province de Québec, dans la personne d’un premier-ministre anglais et protestant, qui a ouvert à deux battants les portes de la représentation ministérielle à une minorité française et catholique! C’est là un beau et réconfortant spectacle. Honneur à vous, M. Whitney, qui avec votre large et loyal esprit d’homme d’Etat, avez voulu donner à toute la Confédération cette noble leçon de justice généreuse, de concorde et d’union. Cet acte a été plus qu’un événement politique ordinaire: il a pris le caractère d’un message de paix et d’harmonie aux citoyens de toutes les provinces du Canada. Et nous l’avons salué comme une admirable manifestation de clairvoyance politique et de patriotisme canadien, dans la plus complète et la plus haute acception de ces mots. Ce sont des actes comme celuilà qui nous donneront l’union morale, qui aboliront les malentendus et les défiances, et qui feront du Canada-Uni non seulement une exprès-
sion oratoire, mais une réalité historique.
Messieurs, je lève mon verre et vous invite à boire au Canada-Uni; au Canada uni dans l’harmonie politique; au Canada uni dans la tolérance civile et religieuse; au Canada uni dans la justice, dans le respect et dans la protection des droits sacrés auxquels les minorités ont un imprescriptible titre dans les nouvelles comme dans les anciennes provinces de la Confédération. Et puisse ce toast être à la fois un vœu et un présage de grandeur et de gloire pour notre patrie bien-aimée, pour cette terre des aïeux que notre chef “franc et sans dol” chantait jadis dans ce refrain devenu justement populaire:
“O Canada, mon pays, mes amours!”