NOS TRADITIONS AVANT NOS ALLIANCES
Discours prononcé au BANQUET DU ClUB LafONTAINE, LE 18 NOVEMBRE 1905
Monsieur le Président, Messieurs,
Laissez-moi vous adresser mes remerciements émus pour le témoignage d’estime et de sympathie que vous me donnez en ce moment. Je n’avais pas le droit de m’y attendre; et soyez persuadé que je reconnais mieux que personne combien peu je le mérite. Je me suis même demandé un instant, s’il n’y avait pas quelque présomption de ma part à l’accepter. Mais je me suis dit ensuite que je devais y voir surtout une marque de l’indulgente bienveillance des amis anciens et nouveaux que j’ai le privilège et l’honneur de posséder parmi les membres du club Lafontaine. Et, me plaçant à ce point de vue, j’ai cru que je ne pouvais décliner convenablement leur invitation si courtoise.
Parmi les amis anciens auxquels je viens de faire allusion, l’honorable M. Casgrain occupe une place à part, vous avez pu vous en convaincre en entendant ses paroles trop élogieuses à mon adres-
se. Dieu merci, je ne suis pas assez infatué de ma pauvre personnalité pour les prendre au pied de la lettre. Mais je sais qu’elles partent d’un cœur sincère, qu’elles sont dictées par une vieille et fidèle amitié, et j’en remercie cordialement mon camarade d’université, mon ancien collègue, mon compagnon de luttes et de batailles.
Messieurs du club Lafontaine, à mes remerciements, permettez-moi de joindre mes félicitations pour la création d’une association comme celle-ci, d’un club politique et social aussi fortement organisé, qui donne aux amis de la cause conservatrice un centre de ralliement, précieux toujours, précieux surtout dans les circonstances difficiles que nous traversons. Il fait bon de se rencontrer sous ces lambris hospitaliers, dans une réunion comme celle de ce soir, où l’on peut se communiquer ses sentiments ef ses impressions, où l’on sent les cœurs vibrer à l’unisson pour les mêmes principes et les mêmes causes.
Je vous félicite, Messieurs, non seulement de la fondation de votre club, mais du nom que vous lui avez donné. Le nom de Lafontaine, est l’un des plus illustres de notre histoire politique. Ce grand homme d’État, dont mon ami, M. Casgrain, vient de faire un si bel éloge, a rendu à son pays des services dont nous ressentons encore les bienfaisants effets. Et son prestige est si rayonnant que ceux-là même qui en ont moins le droit, essaient de se réclamer de sa gloire.
Je lisais dernièrement un discours prononcé par un homme public fédéral, dans lequel le téméraire orateur s’efforçait d’abriter des compromissions douloureuses sous le nom et la mémoire vénérés de Lafontaine. Ce dernier, disait-il, en substance, par son ralliement à l’Union des deux Canadas, a montré combien il est sage de recourir au compromis, dans un pays comme le nôtre. Et rapprochant le passé du présent, l’homme politique, membre de l’administration d’Ottawa, à qui je fais allusion, tentait de justifier un acte que l’impartiale histoire refusera d’amnistier. Messieurs, j’ai pensé que dans une réunion comme celle-ci, sous le toit du Club Lafontaine, il convenait de faire bonne justice de cette trop hardie tentative. Et je vais essayer de mettre bien en lumière la futilité et l’imprudence de ce rapprochement malencontreux.
Tout le monde sait qu’en 1841, quand l’Union nous eût été imposée par l’Angleterre, monsieur Lafontaine ne voulut pas se heurter la tête contre un mur. Il comprit qu’il y avait dans le bill d’Union un principe au moyen duquel il serait possible d’obtenir justice pour ses compatriotes: celui de la responsabilité ministérielle. Et il entreprit de faire passer dans les faits politiques ce principe contenu dans les feuillets de la constitution. Durant cette campagne, il déploya une énergie, une constance, un patriotisme admirables. Pour assurer la victoire à la cause du gouvernement responsable, il lutta, avec le concours du noble
Baldwin, contre le “Family compact” et le vieux torysme intransigeant; il livra bataille, non seulement aux ennemis acharnés, mais aussi aux amis aveuglés ou séduits; il ne craignit même pas de se mesurer avec un représentant de la Couronne.
Parler de compromis à propos de M. Lafontaine, c’est ignorer l’histoire, ou, ce qui serait pis encore, c’est la travestir. Plutôt que de compromettre le principe de la responsabilité ministérielle, il abandonna le pouvoir, il renonça aux honneurs et aux avantages qui en sont le corrollaire, il se condamna à plusieurs années d’opposition. Et il triompha à la fin en faisant triompher son principe. Par sa persévérance, par son inflexible ténacité, par son action continue, il forgea sur l’enclume parlementaire cet instrument politique qui nous a valu tant de conquêtes précieuses et de succès glorieux. Et quel fut le secret de ses victoires? Précisément son inébranlable fermeté, son refus invincible de transiger avec ceux qui nous accordaient l’ombre en nous refusant la réalité, qui nous octroyaient pompeusement le mot en nous escamotant adroitement la chose, qui espéraient nous leurrer avec un fantôme d’autonomie et un simulacre de franchises. 'Ah! Messieurs, les hommes d’État d’autrefois étaient vraiment de haute stature et de forte trempe. Ils n’avaient peut-être pas une langue d’argent, mais leur parole était d’or et leur volonté d’acier.
C’est parce que Lafontaine refusa de pactiser
avec l’arbitraire, de reculer devant le fanatisme, de fléchir même devant la défection, qu’il fonda en ce pays le gouvernement responsable, qu’il obtint l’amnistie pour ses com.patriotes bannis du sol natal, qu’il fit reconnaître les droits officiels de notre belle langue française, qu’il accomplit, au milieu de l’émeute hurlante et sous le flamboiement des torches incendiaires, ce grand acte de justice, l’indemnité aux victimes de nos troubles civils.
Ni les furibondes clameurs du fanatisme, ni la sédition rugissant dans les rues de Montréal, ni les outrages, ni les menaces, ni l’envahissement et la dévastation de sa demeure par une populace en délire, ne purent abattre son courage.
Sa calme énergie dompta les passions déchaînées, et apprit à l’intolérance que l’heure était venue pour elle de plier devant la justice et la loi. Non, non, ce n’est pas dans la vie de notre grand Lafontaine que l’on pourra trouver des exemples de capitulations, des leçons de reculades et des précédents de sauve-qui-peut.
Messieurs, je ne sais si vous êtes frappés comme moi de cette passion exubérante dont certains hommes publics semblent enflammés depuis quelque temps, pour la politique de compromis. Qu’il s’agisse d’un banquet d’adieu à un maire attardé sur sa chaise curule, de l’inauguration d’un chemin de fer, ou du baptême d’une province, en entend exalter les beautés inébranlables et célébrer les incomparables bienfaits du compromis. Le
compromis semble être devenu l’idéal constitutionnel que nous devons poursuivre avant tout, l’Évangile politique que nous devons par dessus tout pratiquer. Eh! bien, pour ma part, n’en déplaise aux apôtres de cette nouvelle doctrine, je tiens que c’est là un état d’esprit lamentable et une prédication funeste. Notre nationalité a vraiment, à cette heure, besoin d’autres exemples, et il importe qu’elle reçoive d’autres leçons. Une minorité qui a des droits à défendre, des revendications à soutenir, des libertés à sauvegarder, et qui, au lieu d’exhortations à l’énergie, et d’encouragements ,à la constance, n’entend retentir à ses oreilles que des appels à la faiblesse, et des invitations à la débandade, cette minorité est exposée à la plus ignominieuse des défaites, la défaite sans combat.
Malheur aux nationalités dont les chefs s’évertuent à leur inoculer le virus de la reculade, et à leur faire contracter la maladie chronique de l’abdication!
Sans doute la politique n’est pas le domaine de l’absolu. Les principes ne peuvent toujours y être appliqués dans toute leur rigueur. Mais il y a des limites que l’homme d’État digne de ce nom ne doit pas franchir. Et aucune considération ne devrait jamais le faire consentir à l’immolation de la justice et à la confiscation du droit.
Messieurs, lorsque l’on considère ce qui se passe, ce qui se dit, et ce qui s’écrit parmi nous, on en
vient à se demander si nous n’avons pas subi un sensible affaissement d’esprit politique, en même temps qu un notable fléchissement d’énergie nationale. Nous avons une fâcheuse tendance à nous payer de mots, de formules stériles, et de vaine parade. Nous préférons trop souvent les paroles aux actes. Nous oublions trop facilement les devoirs nouveaux que nous imposent les conditions nouvelles de notre existence politique, économique et sociale. Nous nous attardons trop complaisamment aux ornières. Nous ajournons trop légèrement l’étude et la solution des problèmes qui se posent devant notre peuple.
Que de questions graves et urgentes sollicitent pourtant notre attention! Et quel vaste champ reste ouvert à nos activités! On me permettra de signaler par exemple la réforme électorale. Beaucoup de bons esprits se demandent s’il n’est pas temps d’aborder cette grande et capitale réforme afin de régénérer notre système, de lui donner non pas précisément une autre base, mais un autre organisme, et d’obtenir ainsi trois résultats éminemment désirables: l’élévation du niveau de notre députation, l’amoindrissement du fléau de la corruption électorale, et la représentation plus équitable des opinions! Un de nos jeunes amis de Montréal a publié à ce sujet des pages très remarquables. Scrutin de liste, représentation proportionnelle, voilà une grande et belle question politique, digne d’être étudiée et discutée par le par-
lement, digne d’être soumise à l’attention et à la décision du peuple.
Il y a aussi la question sociale où nous avons beaucoup à réaliser. Les relations du capital et du travail sont devenues l’un des problèmes les plus ardus de notre époque. Dans ce dom.aine, il faut se garer des utopies et des conceptions fausses du devoir de l’État. Mais il faut éviter aussi l’erreur de l’école économique qui enseigne ce que l’on a appelé la doctrine du laisser-faire et des bras croisés. Non, les hommes publics conscients de leur mission, ne peuvent pas se désintéresser de la question sociale. Ici comme chez d’autres nations, dans un avenir prochain, elle se dressera devant nous de toute sa hauteur. Il importe donc de l’étudier courageusement et consciencieusement, à la lumière des principes chrétiens; de préparer les solutions équitables; de faire le partage entre ce qui est faux et ce qui est conforme aux lois de l’éternelle justice; enfin de prévoir pour prévenir, ce qui devrait être toujours le mot suprême de la sagesse politique.
Un autre sujet qui s’impose à nos préoccupations, c’est celui de l’instruction publique. En cette matière nous courons actuellement un double péril: péril du dehors et péril du dedans. Au dehors, nous avons à repousser et à réfuter les sectaires qui, obéissant à je ne sais quelle inspiration occulte, combattent, visière levée, l’école confessionnelle, dénoncent avec rage le système de la
séparation scolaire, et proclament qu’il importe de faire triompher partout au Canada le régime qu ils appellent, par un perfide euphémisme, “l’école nationale,’’ mais dont le vrai nom écrit en sombres caractères dans l’histoire de plusieurs pays, est “l’école neutre” ou “l’école sans Dieu.” Voilà cinquante ans que l’on parle au Canada d’écoles séparées; et cependant je crois fermement qu’aprés ce demi-siécle l’immense majorité de nos concitoyens des autres provinces ne saisit pas encore la vraie portée de cette question, et ne comprend pas encore pourquoi et jusqu’à quel point le bonheur et la prospérité de notre patrie y sont intéressés. Il faudrait une longue et persistante campagne pour leur inculquer la juste notion de l’école séparée; pour les pénétrer de cette idée que l’école doit être foncièrement religieuse, si l’on veut former des générations de citoyens honnêtes, vertueux, soumis aux lois, dévoués au bien public, et que, dans un pays mixte comme le nôtre, l’école ne peut pas être religieuse, si elle n’est pas séparée.
Mais le péril du dehors est peut-être moins redoutable que celui du dedans. Le péril du dedans, qu’est-ce que cela me direz-vous? C’est celui dont nous sommes menacés par un petit groupe de pseudo-réformateurs, composé de quelques meneurs qui savent ce qu’ils veulent et n’osent pas le dire, et de quelques comparses qui disent ce qu’ils savent et démontrent ainsi admirablement qu’ils
ne savent pas grand’chose. Les premiers ont un but caché vers lequel ils marchent avec prudence et obstination. Les seconds obéissent au naïf désir d’éblouir leurs contemporains par leur génie progressif. Les uns et les autres sont partis en guerre pour régénérer notre régime éducatif. Et la grande réforme initiale qu’ils se sont remis à préconiser, c’est la création d’un ministère de l’instruction publique. Oui, introduire la politique dans le département de l’éducation, voilà la panacée qu’ils veulent nous imposer au nom du progrès. Eh bien, puisqu’il faut recommencer une bataille déjà une fois livrée et gagnée, nous sommes prêts. Ce n’est ici ni le temps ni le lieu d’entrer dans le mérite de cette question. Qu’il me suffise de dire que nos réformateurs, sous prétexte de progrès, veulent nous infliger une mesure éminemment rétrograde, une mesure qui n’est acceptable ni au point de vue des principes, ni au point de vue de son effet pratique, une mesure qui a été condamnée d’avance par les esprits les plus éclairés, par les hommes les plus compétents. Permettez-moi seulement deux citations. Voici ce que disait un éducateur éminent, M. l’abbé Chandonnet, ancien principal de l’école normale Laval, en 1877: “C’a été une grande faute, qui n’existe plus. Dieu merci, mais qui n’a pas encore été réparée, que d’avoir fait du département de l’instruction publique un département ministériel. Jamais l’on aurait dû permettre que la politique portât sa main
profane sur l’arche sacrée de l’éducation.” Et si l’on veut une autorité sinon supérieure, au moins plus ancienne, et peut-être plus imposante à un certain point de vue, voici celle du Dr Meilleur, le vénérable fondateur de notre système scolaire dans le Bas-Canada, l’illustre pionnier de notre régime d’instruction primaire: “La concentration du patronage et du pouvoir entre les mains du gouvernement, pour le fonctionnement d’un système général d’instruction publique, ne serait rien moins que dangereuse et alarmante.”
Messieurs, cette question de l’instruction publique est pour nous d’importance vitale. Dans cette sphère, il y a encore bien des “desiderata,” personne ne le conteste. Il faudrait, .par exemple, trouver le moyen d’améliorer le sort de nos instituteurs et institutrices; de faire mieux observer les lois de l’hygiène et de la pédagogie quant à la construction, à l’aménagement et à l’ameublement de nos écoles. En un mot, il nous reste, c’est admis, des progrès à réaliser. Sur cette question, tous les hommes de bonne volonté, quelles que soient leurs nuances politiques, devraient pouvoir s’entendre, se donner la main pour repousser les tentatives des novateurs antiprogressifs et assurer les vrais progrès.
Messieurs, je n’ai pas eu l’intention de faire un long discours politique dans une circonstance comme celle-ci. J’ai cru simplement qu’il était opportun de signaler la tendance à ériger en doctrine
la pratique de la capitulation, et de mentionner brièvement quelques-unes des questions qui me semblent dignes de nos sollicitudes et de notre action. Nous avons été plus d’une fois vaincus depuis quelques années. Mais les rigueurs de la fortune ne sauraient tuer en nous le désir du bien public, ni la généreuse ambition de servir notre pays en défendant les principes et les causes qui nous paraissent intimement liés à sa grandeur. Le parti de Lafontaine, de Morin, de Taché et de Cartier a été un parti à la fois traditionnel et progressif. Continuons à reproduire dans notre attitude et nos actes ce double caractère, et ne permettons à personne d’y porter atteinte.
N’ayons pas peur de parler, n’ayons pas peur d’agir, n’ayons pas peur de proclamer que nous avons une autonomie et une responsabilité distinctes au milieu des partis et des groupes. Ne craignons même pas d’élargir, s’il le faut, le champ de notre horizon politique. Soyons toujours de notre pays avant d’être de notre parti, de nos traditions avant d’être de nos alliances, de nos principes avant d’être de nos ambitions.
Malgré l’ostracisme dont semble vouloir nous frapper la mobile opinion populaire, n’oublions pas que nous avons quand même des devoirs à remplir dans la vie publique. Et, fidèles à notre glorieux passé, subissant sans impatience les épreuves du présent, consacrons nos efforts à l’accomplissement patriotique de ces devoirs afin de
préparer à notre pays et aux causes qui nous sont chères un meilleur avenir.
Monsieur le président, messieurs du club Lafontaine, avant de reprendre mon siège, je vous prie d’agréer encore une fois mes remerciements profondément sincères pour cette manifestation de sympathie. Il y a bien des épines dans la carrière ingrate de l’homme public, mais l’on y rencontre parfois des fleurs. Celles que votre amitié a fait éclore dans la chaude atmosphère de cette salle, ont un arôme suave et réconfortant. Cette soirée est une trop magnifique compensation des faibles efforts que j’ai pu faire pour la défense de nos principes et de notre drapeau. Soyez sûrs que j’en emporterai dans mon coeur un reconnaissant et ineffaçable souvenir.