OCTOBRE
Monseigneur,
Messieurs,
En me levant poar répondre au toast " au Canada " proposé par le chef de la maison de France, je ne saurais me défendre d'une émotion bien naturelle. De ce rapprochement heureux surgit pour nous tout un monde de souvenirs chers et sacrés. En eifet, qu'est-ce que le Canada, Messieurs, sinon un rejeton du vieil arbre français sur lequel sont venus successivement se greffer des rameaux de sève différente, qui lui ont apporté leur contingent de vigueur et de fécondité, mais sans altérer en rien l'essence primitive qu'il avait puisée au sol natal ? Aujourd'hui et dans son état actuel, le Canada est une jeune Confédération de provinces britanniques, unies sous un même drapeau, s'inclinant devant le sceptre d'une même souveraine, ayant trois océans pour frontières naturelles et jouissant de la plus large liberté, sous l'égide des institutions politiques octroyées par la monarchie anglaise.
Mais ce soir, devant l'hôte illustre que nous fêtons, devant le chef de cette maison de France dont le nom rend un si grand son dans le monde, devant l'héritier traditionnel de François I", d'Henri IV, et de Louis XIV, qui ont marqué de leur royale empreinte quelques-unes des plus belles pages de notre histoire, il nous sera bien permis, à côté du présent, d'évoquer le passé, et à côté du Canada d'aujourd'hui, d'évoquer le souvenir du Canada d'autrefois.
Or, de l'Atlantique aux Montagnes Rocheuses, et du fort de Chartres à l'île Royale, le Canada d'autrefois portait fièrement en Amérique le nom de Nouvelle-France.
Durant un siècle et demi, le drapeau de cette France américaine fut arboré sur tous les points du territoire immense arrosé par le Saint-Laurent, par les grands lacs intérieurs, par le Mississipi, et ses plis glorieux flottèrent jusque sur les lointaines prairies du Nord-Ouest, jusque sur les premiers contreforts des Montagnes-Rocheuses.
Mais un jour vint dans l'histoire où les décrets providentiels séparèrent violemment l'ancienne France de la nouvelle. Nos destinées prirent leurs cours vers de nouveaux horizons, et malgré les souffles orageux qui, de temps à autre, en ont troublé la marche, nous avons foi en leur évolution pacifique et progressive. Cependant, en dépit de cette séparation, en dépit des années, de l'espace et des événements, nous avons conservé la mémoire du cœur.
Un des maîtres de la scène française contempo-
raine, le vicomte Henri de Bornier, a écrit ce vers admirable :
Tout homme a deux pays, le sien et puis la France.
Eh bien, Messieurs, n'est-ce pas que cette parole est surtout vraie pour nous, Canadiens-Français? îTous sommes Canadiens et nous aimons passionnément cette terre de la patrie que nos ancêtres ont arrosée de leur sang. î^ous sommes sujets de la couronne anglaise et nous avons fait nos preuves de fidélité sur plus d'un champ de bataille. Mais, en même temps, nous n'avons jamais su apprendre et nous n'apprendrons jamais l'indiflerence envers la patrie de Jacques Cartier, de Champlain, de Montmorency- Laval, de Frontenac et de Montcalm.
Je citais tout à l'heure un vers de M. de Bornier. Un autre poète, uti poète canadien, un de nos bardes les plus entraînants, écrivait à l'avance, il y a trentecinq ans, quelque chose comme la paraphrase de ce vers. C'était à l'époque de la guerre de Crimée, où les deux grandes nations, la France et l'Angleterre, unissaient leurs armes et mêlaient leur sang le plus pur dans des combats glorieux. Et Crémazie s'écriait :
Enfants abandonnés bien loin de notre mère,
On nous a vus grandir à l'ombre tutélaire
D'un pouvoir trop longtemps jaloux de sa grandeur.
Unissant leurs drapeaux, ces deux reines suprêmes
Ont maintenant chacune une part de nous-même.
Albion notre foi, la France notre cœur.
Voilà, Messieurs, en deux mots, le Canada français d'aujourd'hui : loyauté et souvenir, telle est si
devise. Et nos concitoyens d'origine anglaise, qui ont l'intelligence des traditions historiques, comprennent et admirent chez nous l'union de ces deux sentiments : la religion du passé et la fidélité aux devoirs du présent.
Merci, Monseigneur, d'avoir bien voulu boire à la santé de notre Canada. Lorsque nous nous rappelons qui vous êtes, lorsque nous songeons aux grandes choses que votre grand nom et votre présence ici font revivre parmi nous, nous nous disons que notre pays a rarement reçu un pareil honneur. Merci, et soyez assuré que nous garderons de votre visite au milieu de nous un durable et enthousiaste souvenir.
prononcé le 23 juin 1891, au college de sainte-anne ^
Monseigneur,
Mesdames,
Messieurs,
L'un des maîtres de la poésie contemporaine a écrit ces vers dont l'accent est si profondément mélancolique :
Gloire, jeunesse, orgueil, biens que la tombe emporte ! L'homme voudrait laisser quelque chose à la porte,
Mais la mort lui dit non !
Chaque élément retourne où tout doit redescendre, L'air reprend la fumée, et la terre la cendre.
L'oubli reprend le nom.
L'oubli reprend le nom ! Oui, Messieurs, cette parole est vraie pour les hommes qui ne se distinguent pas de la foule, qui fournissent paisiblement une tranquille carrière, qui traversent l'existence en ne traçant derrière eux qu'un sillon léger. Elle est vraie souvent même pour des hommes de bien, dont les vertus privées brillent d'un modeste éclat, durant leur vie, mais dont la mémoire est impuissante, après
1 — Ce discours devait être prononcé sur le site même du monument où venaient d'être transférés les restes mortels de M. Painchaud, fondateur du collège de Sainte-Anne. Mais une pluie torrentielle força l'orateur à ne le prononcer qu'à la séance solennelle tenue dans la grande salle du collège, durant l'après-midi du même jour.
leur mort, à vaincre l'atmosphère de silence qui pèse sur les tombeaux. " Je le veux, s'écrie Lacordaire, une prière amie nous suit au delà de ce monde, un souvenir pieux prononce encore notre nom ; mais bientôt le ciel et la terre ont fait un pas, l'oubli descend, le silence nous couvre, aucun rivage n'envoie plus sur notre tombe la brise éthérée de l'amour ".
Et cependant, Messieurs, nous voici aujourd'hui réunis autour d'un cercueil qui contient une poussière humaine vieille déjà d'un demi-siècle. Et nous l'entourons de nos hommages, et nous l'entourons de nos respects, et nous sommes accourus de toutes parts pour lui faire un triomphal cortège, pour lui apporter le tribut de notre admiration et de notre reconnaissance.
Pourquoi cela? Pourquoi cette démonstration religieuse et cette pompe civique ? Pourquoi ces honneurs posthumes et ce concours populaire ? Ah ! c'est que la plainte émouvante du poète, c'est que le pathétique gémissement de l'orateur sacré n'ont pas toujours d'application pratique.
Il y a des noms qui défient l'oubli. Il y a des mémoires qui bravent le temps. Il y a des renommées que la mort ne peut entamer, pas plus que l'acier ne peut mordre le diamant. Il y a des gloires qui survivent à la tombe. Il y a des œuvres qui durent, lorsque s'est éteint depuis longtemps le souffle inspirateur qui les créa. Et le nom, la mémoire, la renommée, la gloire, l'œuvre de M. Charles- François Painchaud, fondateur à jamais illustre du
collège de Sainte-Anne, sont de ceux qui font violence à l'histoire et conquèreut l'immortalité.
En effet, parmi le cortège d'hommes illustres dont s'honore l'humanité, il n'est pas de groupe plus auguste et rayonnant d'un plus pur éclat que celui des fondateurs. Fondateurs de peuples ou d'empires, fondateurs d'ordres ou de cités, fondateurs de grandes institutions intellectuelles, religieuses ou hospitalières, ils occupent une place à part au livre d'or de la gloire humaine. Leur œuvre n'est presque jamais de celles qui coûtent au monde des larmes ou du sang. Héros pacifiques, leur ambition se borne à conquérir la durée pour les créations de leur génie. Car c'est là le caractère spécial de leur mission. Fonder, c'est jeter des assises sur un fond solide où s'appuieront les constructions futures. Fonder, c'est vaincre le temps et faire peser, cent ans d'avance, sa volonté et sa pensée sur les destinées des générations à naître. Fonder, c'est franchir les limites étroites du présent, pour prolonger son action, par un effort sublime, jusque dans le domaine illimité de l'avenir.
M. Charles-François Painchaud fut un fondateur. Il fonda un collège catholique, l'une des pins grandes choses qui soient sous le soleil. Il créa une école de discipline, d'études, de progrès intellectuel et moral, où des milliers d'esprits et des milliers de cœurs viendraient, dans le cours des âges, recevoir un aliment, une direction et une doctrine.
Quel don royal fait à la religion et à la patrie ! Et quelle influence féconde la création de M. Painchaud
n'a-t-elle pas exercée sur les progrès de notre cher pays, depuis un demi-siècle !
Je parcours par la pensée la liste déjà si longue des prélats éminents, des apôtres vénérés, des saints prêtres qui ont grandi à l'ombre de ces murs bénis, pour l'honneur du sacerdoce, pour la sanctilication des âmes, et pour l'élévation morale de notre race. Sans le collège de Sainte-Anne, combien de lointains territoires n'auraient pas connu la bonne nouvelle évangélique, combien de paroisses canadiennes ne seraient pas nées, combien de vocations précieuses ne seraient pas écloses. Et, dans la société civile, que de talents seraient restés stériles, que de belles intelligences n'auraient donné ni leurs fleurs ni leurs fruits. En un mot, que de citoyens distingués auraient manqué leur vie, si le phare allumé par la main de M. Painchaud n'eût fait tomber sur leur front de quinze ans un de ces lumineux rayons qui ouvrent au regard des horizons nouveaux.
M. Painchaud a été un fondateur. Auparavant il avait été un apôtre. Durant huit ans, il avait parcouru les missions de la baie des Chaleurs et s'y était dépensé avec un admirable zèle. Missionnaire, éducateur de la jeunesse, curé de paroisse dévoué au service des âmes, sa vie fut pleine d'oeuvres, de labeurs et de vertus.
Son caractère était fait de grandeur, de noolesse, d'enthousiasme et de courage. C'était une âme ardente, un cœur chaud, une intelligence éprise d'idéal. Nous avons parlé du fondateur et de l'apôtre. Il suffirait de parcourir sa vaste correspondance
pour découvrir l'artiste et le lettré. Il aimait les arts, qui sont un reflet terrestre de l'Eternelle Beauté. H avait le culte des lettres, qui donnent des ailes à la parole, et qui revêtent la pensée humaine de lumière et d'harmonie. Lisez sou admirable lettre à Chateaubriand, et vous saisirez sur le vif ce talent original et spontané, ce style rapide, plein de mouvement et de couleur, cette élévation de pensée, cette extraordinaire vivacité d'impressions qui a été à la fois l'un des charmes et l'un des tourments de sa vie.
Car il connut l'épreuve, cette pierre de touche des grandes âmes. Il laissa bien des gouttes de sou sang aux aspérités et aux ronces du chemin. Il rencontra sur sa route les contradictions, la malveillance et la calomnie. Et son cœur trop sensible en reçut d'incurables blessures.
Malgré tout, cependant, malgré les obstacles et les épreuves, la grande œuvre de sa vie s'accomplit avant que la mort vînt le toucher de son doigt glacé. Et il put s'écrier, à son heure dernière, avec beaucoup plus de vérité que le poète latin :
Exegi monumentum aère perennius
Régal ique situ pyramidum altius ; Quod non imber edax, non aquilo impotens
Possit diruere, nec innumerabilis Annorum séries, et fuga temporum.
Non omnis moriar.
" J'ai élevé un monument plus durable que l'airain, plus élevé que les royales pyramides ; rien ne pourra le détruire, ni la pluie qui ronge, ni l'aquilon im-
puissant, ni l'innombrable série des années, ni la fuite des temps. Je ne mourrai pas tout entier ".
î^on, il n'est pas mort tout entier. Il revit dans l'admiration et la gratitude de la postérité. Il revit dans cette maison glorieuse, notre cbère et inoubliable Aima Mater, où nous avons passé quelques-unes des années les plus ensoleillées de notre radieuse jeunesse. Il revit dans vous tous, Messieurs, qui êtes " sa gloire et sa couronne ", parce que vous avez grandi à l'ombre tutélaire de l'arbre qu'il a planté. Et devant cette bière glorieuse, où les apparences de la mort ne peuvent réussir à voiler l'immortel rayonnement de la vie, en face de ce monument de la piété filiale, au milieu de cette pompe magnifique, il me semble qu'une parole admirable de nos livres sacrés jaillit spontanément du cœur aux lèvres de tous : Defunctus adhuc loquitur.
Oui, du fond de la tombe, sa voix éloquente nous parle en ce monient avec une force et une autorité souveraines. " Ah ! si ma gloire et mon nom vous sont chers, nous dit-elle, soyez fidèles aux enseignements de ma vie. Méprisez les ambitions vulgaires, et ne laissez pas étoufi:er dans vos âmes au contact , des réalités grossières la soif sacrée de l'idéal. Que vos cœurs tendent vers les sommets où régnent le Vrai, le Bien et le Beau. Aimez l'Eglise et la Patrie : l'Eglise, qui est la mère des nations et qui a eu pour notre race de spéciales sollicitudes ; la Patrie canadienne pour laquelle a coulé le sang des aïeux, et dont le fier drapeau vous a été confié, afin que vous le transmettiez sans tache aux générations
qui vous suivront. Gardez les traditions de Sainte- Anne, où. mon esprit règne toujours. En un mot, aimez ce que j'ai aimé, combattez ce que j'ai combattu, servez ce que j'ai servi ".
î^on, nous ne serons pas sourds aux accents de cette voix d'outre-tombe. Et puisque nous formons tous une seule famille, à notre tour nous nous adresserons au grand ancêtre qui fait notre orgueil, en empruntant à un fils de Sainte- Anne quelques strophes harmonieuses :
Tu fus grand, ô Painchaud 1 Ta belle intelligence
Plana sur les plus hauts sommets ; Et les âpres sentiers menant à la science,
Tu les suivais, tu les aimais.
Mais ton cœur, ô Painchaud, qui dira sa richesse ! Tous les nobles amours s'y donnèrent la main ; Religion, Patrie, amis, savoir, jeunesse, Tout cela, tu l'aimas d'un amour surhumain.
Et faisant un seul tout de toutes ces tendresses, Tu voulus noblement les doter à la fois ; Sainte-Anne vit le jour, et, riche de promesses. Marcha vers l'avenir sous tes prudentes lois.
Un demi-siècle à peine aujourd'hui nous sépare
Du jour de la fondation, Et Sainte-Anne déjà brille au loin, comme un phare
Eclairant notre nation.
O Painchaud ! si ton œil revoyait la lumière
De notre Canada français, Des larmes de bonheur mouilleraient ta paupière.
Et d'orgueil tu tressaillirais.
Car l'œuvre sous tes yeux, dans la misère née,
Est grande et forte maintenant, Elle porte bien haut sa tête couronnée
Et charme les yeux du passant.
De ses milliers d'enfants, à bon droit elle est fière : Elle peut, sans rougir, les presser sur son cœur ; Citoyens distingués, élus du sanctuaire.
Ils font son ornement, sa joie et son bonheur.
Et maintenant, Messieurs, notre œuvre filiale est accomplie. Désormais, aprës plus d'un demi-siècle de séparation, les restes du Fondateur et du Père vont reposer sous la voûte de ce monument, au milieu du " sonore bocage " qui a souvent versé l'ombre rafraîchissante de ses rameaux sur son front brûlant. A son tombeau vénéré, les héritiers de sa pensée pourront venir puiser force et lumière, et les fils de son œuvre viendront quelquefois méditer les grands exemples de sa vie.
Dormez votre sommeil, ô prêtre illustre, ô citoyen glorieux ! iN'ous savons que votre âme veille, que votre génie plane sur le toit qui abrita nos jeunes années, et que votre cœur paternel nous bénit.
PRONONCÉ AU BANQUET DE LA SOCIÉTÉ SAINT-JEAN- BAPTISTE DE QUÉBEC, LE 22 AOÛT 1892
Monsieur le Président,
Mesdames,
Messieurs,
On a dit tout à l'heure : il est minuit, c'est bien tard pour faire des discours. Maie, depuis ce moment, les minutes ont coulé rapidement avec les ilôts de l'éloquence patriotique, et il est maintenant une heure. Je vais donc courir au-devant de vos vœux en ne vous faisant qu'un diminutif de discours.
J'ai accepté comme un honneur l'invitation de répondre à la santé de la presse. Et, au milieu de cette glorieuse célébration dans laquelle sont réunis tous ceux qui participent au grand labeur social, les travailleurs du sanctuaire et du forum, de la science et des professions libérales, du commerce et de l'industrie, de l'usine et de la rue, au milieu de cette fête radieuse qui nous donne même la joie de saluer ces vaillants travailleurs de la mer portant l'uniforme aimé de la marine française, je remercie la Société Saint- Jean -Baptiste d'avoir marqué une place et donné une voix aux travailleurs de la plume.
La plume et la presse ! Deux puissances dont l'alliance étroite constitue une force qui pèse d'un poids tantôt salutaire, tantôt désastreux, sur les
destinées du inonde. Dans les temps antiques, la plume était déjà un merveilleux instrument d'action et de pouvoir moral. La plume de cygne de Virgile immortalisait Enée. La plume d'aigle de Tacite clouait à jamais Tibère au pilori de l'avenir. Mais, depuis que Gutenberg a donné au monde l'imprimerie, depuis que la presse est venue vingt fois centupler la faculté d'expression et de diffusion de la plume, sa puissance est devenue vraiment formidable et irrésistible. C'est à cela, sans doute, c'est à cette admirable et prodigieuse multiplication de la pensée écrite par la feuille imprimée, que songeait un illustre écrivain de notre âge, Bulwer Lytton, lorsqu'il écrivait ces mots : " The pen is mightier than the sword. La plume est plus puissante que l'épée".
Hélas ! nous sommes forcé d'admettre que cette influence merveilleuse de la plume est aussi grande pour le mal que pour le bien. Si le livre, si le journal surtout, si la presse peut proclamer la vérité, honorer la vertu, défendre la faiblesse, flétrir la tyrannie, f()rtifier les cœurs et lutter pour les libertés légitimes des peuples, elle peut aussi jeter aux vents du ciel la semence trop féconde de l'erreur et du mensonge, elle peut embellir le vice, adorer la force, aduler le despotisme, empoisonner les âmes, et immoler au fanatisme la justice et la liberté. On en trouverait des exemples à toutes les pages de l'histoire contemporaine. Partout c'est l'ombre combattant la lumière, c'est l'éclipsé obscurcissant le rayon, c'est le mal à côté du bien et l'étoufîant trop souvent. Aussi, en considérant le rôle et la condition de la
presse dans nos sociétés modernes, plus d'un penseur a dû éprouver l'embarras exprimé par Corneille à propos du cardinal de Richelieu. L'auteur du Cid et de Polyeude avait été tour à tour comblé de faveurs et persécuté par le puissant ministre ; et dans un moment de verve plaisante, Corneille avait écrit ce quatrain :
Qu'on parle bien on mal du fameux cardinal, 31a prose ni mes vers n'en diront jamais rien. Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal, Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien.
De même, en parlant de la presse, le penseur et le philosophe peuvent dire :
Elle a fait trop de bien pour en dire du mal, Elle a fait trop de mal pour en dire du bien.
Pour expliquer cette dualité d'action, on a trouvé une imao;e fort belle. On a dit — c'est sans doute un journaliste qui a imaginé cela — on a dit que la presse est comme la lance d'Achille, qu'elle guérit les blessures qu'elle fait. C'est-à-dire que la publicité du bien fait contrepoids à la publicité du mal. Le mal l'emporte-t-il sur le bien ? L'esprit de corps, la profession que j'exerce tous les jours m'interdisent de trancher cette question délicate. Quoi qu'il en soit, vous permettrez bien, Messieurs, aux journalistes canadiens de dire que, dans le passé, la presse a été parmi nous l'une des grandes forces nationales.
Aujourd'hui, nous marchons tête levée etbanniëre au vent. î^ous affirmons fièrement notre vitalité merveilleuse. Mous chantons nos victoires. ]S^ou3
célébrons, dans l'allégresse publique, nos immortels souvenirs. Nous déployons la pompe et la splendeur d'une race triomphante. Mais il j a eu des jours de deuil, il y a eu des jours de ténèbres et d'oppression^ il y a eu des heures sombres et navrantes, il y a eu des aurores sinistres de combats désespérés et des^ soirs lugubres de batailles perdues, où l'on se demandait si nous allions mourir. A cette époque, il n'y avait qu'une voix qui nous criât : courage. C'était la voix forte et persuasive de notre clergé patriotique. Mais un jour, une voix nouvelle et inconnue, voix vibrante comme une sonnerie de clairons, vint mêler ses accents à ceux de la première et fit tressaillir la nation. C'était la voix de la presse canadienne. Alors s'ouvrit une lutte épique. Pendant quarante ans, notre presse nationale demeura sur la brèche ; pendant quarante ans, elle porta la lance et le bouclier ; pendant quarante ans, elle combattit tous nos combats et vainquit toutes nos victoires. Et lorsque j'entends proposer la santé de la presse, dans une célébration patriotique, je me dis toujours : comme l'étendard de Jeanne d'Arc, • elle a été à la peine, il est bien juste qu'elle soit à l'honneur. En eflet, ce n'est pas à nous, journalistes d'aujourd'hui, trop souvent inférieurs à notre lourde tâche et à notre mission glorieuse, ce n'est pas à nous que s'adresse cet honneur; c'est aux journalistes d'autrefois. Quand vous vous écriez : à la presse, par une évocation soudaine et spontanée, il me semble voir se lever au milieu de nous les grands ancêtres de la presse canadienne, et votre toast sympathique
ne s'adresse plus à nous, mais à Pierre Bédard, à Viger, à Taschereau, à Duvernay, à AugustinîTorbert Morin et à Etienne Parent.
Ah ! je sais bien que l'époque où la presse canadienne n'avait qu'un mot d'ordre est passée. Avec le triomphe de nos libertés politiques, notre presse est devenue une arène où nous nous livrons de cruels combats sous des étendards ennemis. Mais, Messieurs, concitoyens venus de partout, compatriotes qui aimez autant, mais pas plus que nous, la patrie, n'ayez crainte au spectacle de nos guerres de plumes ; ne vous arrêtez pas aux surfaces et venez jusqu'à nos cœurs. Là vous trouverez une corde, la plus forte et la plus sonore, que feront toujours vibrera l'unisson ces deux attouchements sacrés: celui de la Religion et celui de la Patrie, Aujourd'hui est un jour de trêve fraternelle; mais demain ce jour de trêve se changerait en un jour de ralliement, d'harmonie et de concentration universelle, si l'Eglise ou la Patrie faisaient retentir à nos oreilles l'appel, le cri d'alarme du patriotisme ou de la foi.
Au nom de la presse canadienne. Messieurs, j'ose prendre l'engagement solennel qu'elle sera toujours au premier rang, avec un seul cœur, une seule âme et une seule voix quand il s'agira de défendre le drapeau qui couvre de ses plis glorieux nos institutions, ces fortes institutions qui ont fait de nous une forte race, notre langue, la langue immortelle de la France, et nos lois, ces lois que nous avons sauvées du naufrage et qui constituent une partie de nos franchises.
Amiral de France, c'est devenu, ce soir, un lieu commun que de vous adresser des paroles de sympathie cordiale et de fraternelle bienvenue. Cependant je ne puis me taire avant d'avoir, moi aussi, laissé déborder les sentiments qui remuent mon âme en vous voyant avec nous dans ce grand jour, et avant de vous avoir dit quelques mots qui partent de mon cœur pour aller à votre cœur. Amiral, lorsque vous aurez terminé votre visite aux ports de Québec et de Montréal, lorsque vous aurez terminé votre croisière, vous allez retourner vers cette patrie où. vous attend tout ce qui vous est cher.
Dites-lui que nous avons conservé son souvenir et les nobles traditions qu'elle nous a laissées autrefois. Dites-lui que nous l'aimons toujours, tout en étant fermement loyaux à notre nouvelle allégeance. Dites-lui que nous gardons comme un dépôt sacré sa langue harmonieuse et incomparable, la langue de la civilisation universelle ; car lorsqu'on parle français, on est compris d'un bout du monde à l'autre. Dites-lui que nous sommes prêts à défendre cette langue contre les attaques des proscripteurs au petit pied et contre les entreprises utopiques des fusionnistes de races. Dites-lui que vous avez rencontré sur la terre d'Amérique une nouvelle France, ce doux nom que nos premiers historiens ont inscrit au frontispice de leurs œuvres. Dites-lui, enfin, que vous avez trouvé au Canada, une fois de plus, la confirmation vivante de ce vers admirable d'un de vos plus grands poètes :
Tout homuie a deux paj'S : 1(> sien et puis la France