CHRISTOPHE COLOMB
PRONONCÉ À l'académie DE MUSIQUE DE QUEBEC,
LE 12 OCTOBRE 1892, À l'occasion des fêtes
COLOMBIENNES CÉLÉBRÉES SOUS LES AUSPICES DE l' INSTITUT-CANADIEN
Mesdames,
Messieurs.
La gloire humaine a bien des auréoles. Elle se manifeste sous bien des formes. Elle décerne des couronnes et dresse des piédestaux bien divers. Elle consacre des renommées bien différentes, souvent même bien opposées entre elles. Tantôt elle immortalise un fondateur d'empire, tantôt elle jette son éblouissant manteau sur les épaules d'un destructeur d'hommes, tantôt elle se pose sur le front d'un sage, tantôt elle illumine de ses rayons les traits inspirés d'un poète.
Mais, sous ces manifestations multiples, toujours elle fait vivre pour les siècles futurs ceux qu'elle touche de son doigt souverain.
Cependant les élus de la gloire humaine ne nous apparaissent pas tous sous le même jour, ni avec le même éclat. Dana le Panthéon des grands hommes.
il y a des figures qui commandent le respect, il y en a qui commandent l'enthousiasme, il y en a qui commandent la sympathie, il y en a enfin dont la personne et la carrière réunissent un ensemble de qualités et de faits admirables qui commandent à la fois tous ces sentiments. Ceux-là forment le bataillon sacré, l'aréopage auguste, l'élite des hommes immortels. Et c'est parmi cette élite que se détache aujourd'hui avec un incomparable éclat la statue grandiose et rayonnante du dominateur de l'Océan, du découvreur d'un nouveau-monde, du révélateur du Globe, de Christophe Colomb.
Cette statue, elle n'a pas pour piédestal un marbre précieux orné de bas-reliefs fouillés par le ciseau d'un grand maître ; son piédestal, c'est un continent tout entier. Et ce n'est pas seulement le monde restreint des savants et des lettrés qui célèbre le nom de Colomb, ce sont deux cent millions d'hommes qui l'acclament. Que dis-je ? c'est l'humanité qui salue en lui, dans ce quatre centième anniversaire de sa fameuse découverte, l'une de ses gloires les plus pures, et l'un de ses héros les plus incontestés.
Etudions un instant ce qui constitue l'essence de cette gloire et la physionomie particulière de ce héros.
Pourquoi Christophe Colomb est-il si grand dans l'histoire du monde? Pourquoi nous apparaît-il comme un géant aux confins des vieux âges et au péristyle des temps nouveaux ? Est-ce uniquement parce que, au terme d'une navigation longue et
aventureuse, il a trouvé, à huit cents lieues de l'Espagne, un continent inconnu ? Est-ce le simple fait d'avoir rencontré F A.mérique sur sa route vers l'Ouest, qui lui a conféré la grandeur surhumaine devant laquelle se courbe la postérité enthousiaste ? Non, car d'autres navigateurs avaient déjà entrevu cette terre. Il est constaté que les Scandinaves, au moyen âge, avaient poussé leurs nefs jusqu'aux plages américaines. Sans doute ces excursions hardies n'avaient été dues qu'au hasard, avaient été faites sans plan, sans volonté préconçue ; la science en avait été absente, et les résultats en furent nuls. Ces rudes marins de l'Islande et du Groenland n'avaient rien appris au reste de l'Europe, sinon peut-être que des îles avaient été trouvées dans l'Océan boréal. C'était un cas fortuit, ce n'était pas une découverte ; et d'ailleurs la notion s'en était perdue aussitôt, et le voile, un instant soulevé sur les profondeurs atlantiques, était retombé plus épais et plus impénétrable qu'auparavant.
Comme on le voit,» dans une question de ce genre, l'événement en soi-même n'est rien, ou mieux, il n'est qu'un corps sans âme. Ce ne saurait donc être le fait matériel d'avoir abordé aux Antilles le 12 octobre 1492 qui constitue la vraie grandeur du héros.
Qu'est-ce donc qui la constitue ? C'est ce qui a préparé ce fait, c'est ce qui l'a précédé, c'est ce qui l'a rendu possible, c'est aussi ce qui l'a suivi. La grandeur de Colomb est dans son génie, dans sa foi, dans son caractère : car il a été un homme d'un génie
226 DISCODKS ET CONFÉRENCES
transcendant et progressif, il a été un homme d'une foi ardente et invincible, il a été un homme dont l'intrépidité, la fermeté, la constance et la noblesse de caractère sont allées jusqu'à l'héroïsme.
Qu'est-ce que le génie, Messieurs ? Le génie, c'est l'intelligence humaine portée à sa plus haute puissance ; le génie, c'est le savoir doublé d'intuition, c'est le rayonnement lumineux d'un esprit qui voit droit, clair et profond, c'est le talent et la science, mais le talent et la science traversés d'un éclair d'en haut qui leur donne quelque chose de vif, d'étendu, de pénétrant et de spontané, inconnu des âmes moyennes. Le génie ne se contente pas d'apprendre et de connaître ; le génie devine et pressent. Il pénètre les voiles qui d'ordinaire arrêtent les regards humains ; il devance l'histoire, il domine souvent l'influence du siècle et du milieu ; il est fait à la fois de perception rapide et di'nspiration soudaine il s'élance, il vole, il plane, et se détourne des courtes perspectives pour embrasser les vastes horizons.
Christophe Colomb fut un homme de génie. 'Né à Gênes, en 1435, dans une condition modeste, il acquit par l'étude toutes les connaissances scientifiques de son temps, et les compléta par l'intuition merveilleuse dont Dieu l'avait doué. Les ouvrages des cosmographes et des philosophes, les relations des voyageurs, les calculs des astronomes, les hautes spéculations des théologiens devinrent le domaine de son ardent esprit. Et, après avoir fait de tous les rayons épars dans l'atmosphère intellectuelle de son époque un faisceau de lumières, il en quintupla
les clartés par les déductions de son génie divinateur. Des incomplètes notions scientifiques de cet âge, des recherches géographiques déjà actives, mais encore entremêlées de mille erreurs, des récits fabuleux de certains voyageurs tels que Mandeville et Marco Polo, des données cosraographiques imparfaites que possédait le XV^ siècle, il se fit un point d'appui pour s'élancer vers l'Inconnu, et pénétrer le mystère du Globe.
En, cette fin du XV* siècle, tout était confus dans les sciences physiques et naturelles. On avait des lueurs, on n'avait pas de lumières certaines. La terre était-elle ronde, et le monde connu avait-il des antipodes? Les uns disaient oui, les autres soutenaient la négative. Quelques auteurs " croyaient fermement que la terre était le corps le plus vaste de la création visible, le centre fixe de l'univers. Par sa masse la terre l'emportant sur tous les astres, elle seule était le but de leurs divers mouvements. Les autres estimaient que la terre était un cercle aplati ou un quadrilatère immense, borné par une masse d'eau incommensurable ". Il y en avait qui prétendaient, " qu'en admettant la rotondité de la terre, le projet d'aller chercher des régions habitées dans l'hémisphère austral était chimérique, puisque l'autre moitié du monde restait occupée par la mer Lnébreust, ce gouAVe formidable et sans limites ; et si,, par bonheur, un navire lancé dans cette direction parvenait à toucher aux Indes, jamais on n'en pourrait avoir de nouvelles, parce que cette prétendue rotondité de la terre formerait un obstacle insurmon-
table à son retour, quelque favorables qu'on supposât les vents " ?
Des écrivains célèbres, dans l'antiquité et au moyen âge, avaient bien pressenti vaguement que l'Asie était séparée de l'Europe par un vaste Océan, et que, s'il était possible de franchir cet Océan, on arriverait par la route de l'Occident aux contrées orientales. Aristote, Strabon, Pline le Jeune, Eratosthène, Roger Bacon, Albert le Grand, Pierre d'Ailly, Toscanelli, avaient tour à tour émis cette opinion avec plus ou moins d'incertitude. Et un poète latin, Sénèque, dès le premier siècle de notre ère, avait écrit ces vers fameux :
Venient annis
Ssecula seris, quibus Oceanus Vincula reriun laxet. et ingens Pateat tellus, Tiphysque novos Detegat orbes, nec sit terris Ultima Thule
" Un temps viendra dans la suite des siècles où l'Océan brisera les liens dont il enserre le monde, la terre immense à tous sera ouverte, Typhis dévoilera de nouveaux mondes, et Tliulé ne sera plus la dernière terre ".
Mais cette étonnante et poétique prophétie de Sénèque, ces conjectures douteuses des savants, ces excursions incertaines et peu connues des peuples maritimes du Nord, rien de tout cela n'avait dissipé les ombres épaisses qui recouvraient les secrets de la mer ténébreuse. Pour les peuples européens, pour le monde savant lui-même et pour les plus intrépides navigateurs, la traversée de cette mer océaue aux
profoudeurs mystérieuses était une chimère et une folie. Longer les côtes de l'Afrique, en chercher l'extrémité afin de la doubler pour se rendre aux Indes, à la bonne heure. Mais se livrer aux hasards effrayants de l'immensité pélagique, s'enfoncer dans le mystère océanique de l'Occident pour atteindre l'Orient : aux yeux des sages et de la multitude c'était démence et témérité criminelle ! Telle était la disposition des esprits en Europe, dans cette dernière décade du XV* siècle.
Les plus hardis rêvaient à peine la possibilité du passage de l'Europe à l'Asie par l'Ouest. Et personne, pas un habitant du vieux monde ne soupçonnait, derrière les abîmes incommensurables de l'Atlantique, l'existence d'un continent habité, séparé encore de l'Asie par un autre Océan plus immense et plus inconnu que le premier.
Et cependant, Messieurs, il y avait bientôt quinze siècles que le drame sanglant du Calvaire s'était accompli pour la rédemption de toute l'humanité ; il y avait quinze siècles que le Christ avait versé son sang pour toutes les races et toutes les générations ; il y avait quinze siècles que le christianisme accomplissait dans le vieux monde son œuvre civilisatrice et purificatrice, triomphant du paganisme persécuteur, baptisant et disciplinant les barbares, faisant l'éducation des nations européennes et refoulant le flot impétueux de l'islamisme env^ahisseur. L'heure de l'Amérique n'était-elle pas arrivée? Oui, l'heure de l'Amérique allait sonner dans les desseins providentiels.
230 DISCOUKS ET CONFÉRENCES
Vous êtes-vous jamais arrêtés, Messieurs, à cette étrange et saisissante pensée ? Il y a eu dans l'histoire du monde une longue série d'époques où. la moitié de l'univers a été complètement et absolument inconnue à l'autre moitié. Les peuples de l'antiquité accomplissaient leurs destinées historiques. Les empires succédaient aux empires : l'empire perse à l'empire assyrien, l'empire grec à l'empire perse, l'empire romain à l'empire grec. Les civilisations antiques enfantaient ces œuvres immortelles qui ont ravi l'admiration des siècles. Socrate, Sophocle, Platon, Démosthène, Cicéron, Virgile, Tacite, pensaient, écrivaient et parlaient pour la postérité. Alexandre et César faisaient trembler la terre sous leurs pas, et remplissaient de leur nom l'Orient et l'Occident. L'avènement diviu du Christ transformait et renouvelait les nations, fermait et ouvrait une ère. L'invasion des barbares bouleversait le monde romain et préparait un avenir nouveau. Charlemagne fondait l'Europe chrétienne, dont les peuples unis commençaient bientôt la guerre sainte contre l'Islam. En un mot, durant des centaines et des centaines d'années, les races humaines qui peuplaient le vieux continent y remuaient des idées et des faits. Et pendant ce temps, à l'autre extrémité de l'univers, un autre monde vivait et mourait sans histoire et évoluait obscurément dans une succession de siècles dont nous ne saurons jamais les fastes. Lorsque le monde ancien inscrivait sur ses colonnes d'Hercule son fameux nec plus ultra, l'Amérique gisait là-bas,
au delà des flots atlantiques, étendue en travers du globe comme un géant au repos, la tête perdue dans les glaces du pôle boréal, les pieds baignant dans les ondes des mers australes, et recevant sur ses vastes flancs l'écume de deux Océans. Et dans cette Amérique si profondément cachée, enfouie, ensevelie au milieu des infinis espaces et de l'immense désert des eaux, des générations d'hommes, rameaux perdus du vieux tronc de l'humanité, pensaient, souffraient, aimaient, luttaient et disparaissaient dans la tombe sans se douter euxmêmes qu'il j eût d'autres hommes, d'autres plages et d'autres cieux. Le genre humain, sorti d'un seul berceau, s'était fractionné dans sa marche incessante ; -des migrations, des événements inconnus avaient dispersé ses tronçons, et ces rejetons d'une même souche étaient séparés par le triple mur de l'ignorance, de l'espace et des mers. L'unité physique et morale du globe était encore à faire au moment où s'ouvraient les temps modernes.
C'est alors que paraît Christophe Colomb, ardent comme un apôtre, intrépide comme un héros, et inspiré comme un prophète. Son génie brille au milieu du chaos des opinions scientifiques. Il s'empare des traditions antiques et des données contemporaines ; il rassemble les lambeaux de vérité flottant çà et là sur l'océan des préjugés du siècle ; il scrute dans ses méditations solitaires les lois éternelles qui régissent cet univers immense ; il s'élève d'un vol puissant au-dessus des idées communes; il lance son regard d'aigle au delà des espaces connus ; il enve-
loppe le globe dans l'étendue de sa vaste pensée ; et il enfante cette théorie sublime au moyen de laquelle un mortel, penché sur la carte de la terre, une main tendue vers l'Asie et l'autre vers l'Europe, ose se proposer de rapprocher, par un prodige inouï, les deux extrémités du monde. Des rives de l'Occident atteindre directement les plages de l'Orient, en cinglant toujours droit à l'Ouest, et démontrer ainsi d'une façon saus réplique la sphéricité de notre planète, telle est l'idée géniale de Christophe Colomb.
Mais la science du siècle est incomplète et bien des éléments de conviction manquent à la théorie de Colomb. Dans son gigantesque projet il entre une part effrayante d'inconnu. Plus d'une objection en apparence insoluble se dresse contre sa thèse. Des savants considérables combattent avec sarcasme et dérision cette utopie extravagante. Les docteurs de Lisbonne et de Salamauque, les lumières du Portugal et de l'Espagne proclament chimérique le plan du Génois. Assez de science, assez d'érudition, assez d'autorités sont conjurées contre la grande pensée de sa vie pour le faire hésiter et désespérer de l'illusion de son génie. Le doute, cette paralysie de l'âme, ce destructeur de l'action, ce dissolvant de l'idée, le doute perfide et néfaste va-t-il se glisser dans cette intelligence et en obscurcir les clartés ? Alors c'en est peut-être fait de l'Amérique pour des siècles, et l'orientation de l'histoire humaine va prendre un jiutre cours !
Non, Messieurs, non, le doute n'effleurera même pas cet esprit sûr de lui-même et sûr de la vérité.
Si la science incomplëte du XV* siècle inflige des lacunes aux démonstrations de Colomb, sa foi indéfectible vient fortifier et soutenir les conclusions de son génie. Il croit aux éclaircissements de l'avenir ; il croit à l'unité du Globe ; il croit à sa mission providentielle ; il croit au sens mystique de son nom prédestiné, Christophe, c'est-à-dire porteur du Christ aux peuples qui ne le connaissent pas ; il croit aux promesses divines, suivant lesquelles l'Evangile doit être annoncé jusqu'aux extrémités de l'univers ; il croit à l'expansion du christianisme, aux terres nouvelles, aux nations inconnues ; il croit à l'agrandissement en même temps qu'à la concentration du monde. Le voyez-vous, ce grand homme, ce voyant du génie et ce croyant de l'Inconnu, du haut des terrasses solitaires de la Rabida, asile monastique de sa fortune errante, le voyez- vous plonger ardemment le regard dans les lointains infinis de cet Océan dont les flots mugissants viennent mourir à ses pieds ? Son œil, sa pensée, son cœur, toutes les énergies de son être sont tendues dans un sublime élan vers le but immortel. Là-bas, plus loin que les vagues écumeuses, plus loin que les nuages qui fuient, plus loin que les oiseaux des tempêtes dont les grandes ailes défient les aquilons, plus loin que l'horizon sans bornes, plus loin que le visible et l'exploré, sont les contrées nouvelles enveloppées de grandeur, de mystère et de poésie. Elles sont là, il les pressent, il les devine, il les voit ! Ah ! qui lui donnera des ailes pour franchir ces espaces?
Qui lui fournira les moyens de réaliser sa vision grandiose ?
C'est ici, Messieurs, que nous allons admirer la grandeur, l'indomptable persévérance, l'inflexible énergie, la trempe merveilleuse du caractère, dans Christophe Colomb. C'est ce caractère héroïque qui va lui servir de levier pour soulever les obstacles, et mettre en œuvre les conceptions de son génie et les convictions de sa foi. L'histoire de Colomb est l'histoire d'une constance infatigable aux prises avec une longue série de difficultés, d'embarras, de contradictions, de persécutions et d'ingratitudes.
Son père, un cardeurde laines, lui avait fait suivre durant quelque temps les cours de l'Université de Pavie. Puis le jeune Génois, dès l'âge de quatorze ans, avait embrassé la carrière nautique. Durant une quinzaine d'années, il avait parcouru les mers et fait la guerre maritime dans la Méditerranée. Vers 1468, un naufrage l'avait jeté sur les côtes du Portugal, alors possédé de la fièvre des découvertes. Christophe Colomb a écrit quelque part que " celui qui s'adonne à la navigation se sent pris du désir de pénétrer les secrets du monde ". Au milieu du mouvement naval et géographique qui passionnait le peuple de Lisbonne, le capitaine italien avait senti ce désir s'emparer de son âme et en captiver les plus puissantes facultés. Son premier mariage avec la fille d'un grand navigateur, gouverneur de l'île de Porto -Santo, son voyage aux Canaries, ses relations avec de savants cosmographes, ses études et ses investigations ardentes avaient développé et
enraciné en lui la pensée d'ouvrir une route nouvelles aux voiles de l'Occident et de pénétrer le mystère des mers inexplorées. Vers 1476 son grand projet était mûri, et il en avait oifert les prémices à sa patrie, Gênes la superbe. Mais l'aveugle cité avait repoussé la gloire et la puissance que lui apportait le plus illustre de ses fils. Après Gênes, Venise rejette, elle aussi, les propositions de Colomb.
Il revient donc au Portugal et s'adresse à son roi, qui convoque une commission spéciale pour examiner ce plan. La commission le condamne comme une rêverie chimérique. Une seconde assemblée le repousse encore comme impraticable. Et Colomb, non vaincu par ces trois échecs, se tourne du côté de l'Espagne. Au monastère de la Rabida, en 1485, il trouve ses premiers disciples dans la personne de quelques moines franciscains. Il convenait que l'ambassadeur du salut auprès des peuplades infidèles rencontrât son premier appui chez les humbles fils du cloître.
Enfin il parvient à exposer ses vues au roi et à la reine illustres qui ont réuni dans une heureuse alliance les sceptres d'Aragon et de Castille, Ferdinand et Isabelle. Isabelle, cette grande âme, s'éprend de ce noble cœur et de cette vaste intelligence ; Ferdinand hésite et raisonne. Isabelle est l'enthousiasme, Ferdinand est le calcul ; Isabelle est la foi généreuse, Ferdinand est le scepticisme prudent ; Isabelle est le dévouement, Ferdinand est l'intérêt. Et la lutte entre ces deux natures, si dissemblables et si unies pourtant dans l'œuvre commune, cora-
mence à la cour d'Espagne, lutte dont un monde est l'enjeu. Cette lutte va durer sept longues années, pendant lesquelles le seul rayon qui illumine la carrière du grand homme est sa seconde union avec une noble Espagnole. Hors cet éclair de bonheur, tout est pour lui décsption et amertume. A Salamanque, la cité universitaire, le flambeau de l'Espagne, une commission scientifique condamne les idées de Colomb. On l'ajourne de délai eu délai. On le traîne de Cordoue à Valladolid, de Valiadolid à Malaga, de Malaga à Saragosse, de Saragosse à Séville. Les jours, les mois, les ans s'écoulent, et la conviction qui le consume demeure incomprise ou bafouée. L'Angleterre et la France, à qui, dans l'intervalle, il a fait oflrir son projet, semblent rester sourdes à son appel. Ses cheveux blanchissent, sa vie s'enfuit sans gloire, et cet homme qui porte en lui une pensée plus grande, que le monde, est condamné au martyre de l'impuissance et de la stérile inaction. Qui dira les tortures de l'aigle enchaîné ?
Et cependant Colomb ne se lasse pas, ne se décourage pas, ne se fatigue pas de tant d'efforts infructueux. Depuis quinze ans il importune les rois et les républiques. Il fera, s'il le faut, le tour de l'Europe, pour mendier les moyens de faire le tour du monde. Car chez lui la volonté est l'égale du génie et de la foi.
Enfin la conquête glorieuse de Grenade, en 1492, incline les rois catholiques à écouter ce solliciteur qui leur offre un empire. On accepte ses conditions, on lui donne trois frêles navires, mal équipés, et du
petit port de Palos, le 3 août 1492, il cingle vers l'Inconnu, en jetant à ses marins ce commandement sublime: "Au nom de Jésus-Christ, déployez les voiles ". L'Europe lui donne pour dernier adieu les malédictions des mères et des épouses auxquelles un ordre royal arrache des êtres chers, pour les livrer en holocauste aux gouffres des eaux, afin de satisfaire la chimère ambitieuse d'un illuminé génois. Ses équipages, recrutés de force, frémissent de res- , sentiment et d'épouvante. Ses lieutenants les plus dévoués doutent de lui, et n'attendent qu'une occasion pour lui désobéir. Il est seul, bien seul, avec sa pensée dévorante, au milieu de la haine et du doute, seul dans sa lutte avec la désespérante immensité, seul en face du mystère obsédant qui le tourmente, seul aux prises avec l'énigme formidable du Sphinx océanique, dont il sera la proie s'il ne trouve la solution qu'aucun mortel n'a devinée.
Les dernières îles occidentales sont disparues. Là-bas derrière la poupe des caravelles, l'Europe est de plus en plus lointaine. En avant, c'est le hasard et la nuit ; et Colomb pousse ses petits navires vers le hasard et vers la nuit. Les jours succèdent aux jours, les semaines aux semaines, un mois, deux mois s'écoulent ; et, à chaque aube nouvelle, les marins anxieux qui sondent l'horizon n'aperçoivent que l'implacable étendue. L'espace, toujours l'espace, toujours des flots après des flots ! L'Espagne, la douce Espagne, la terre sacrée de la patrie, les foyers, les berceaux et les tombes qu'on a laissés là-bas, sont-ils donc perdus sans retour? On a déjà
franchi sept cents lieues dans l'Occident, vers un but insaisissable et fantastique. Jamais navigateurs de la vieille Europe ne se sont risqués au quart de cette distance. N'a-t-on pas tenté Dieu suffisamment en voulant déchirer les voiles que sa main puissante a jetés sur une partie de l'univers? L'abattement, le désespoir, la terreur, la rage, remuent tour à tour les âmes ; et Colomb est toujours là, debout sur le château d'avant de la Santa Maria^ scrutant les profondeurs, l'âme et le regard perdus dans l'Infini, calme, serein, inflexible comme un exécuteur des éternels décrets. On conspire contre ses jours, les clameurs furieuses montent autour de lui, la révolte éclate, on l'insulte, on le menace ; mais le cœur du héros chrétien ne s'émeut pas. La terre est là, dit-il ; je le sens, je le crois, je le sais, je l'affirme au nom de Dieu et de son Christ. Là est la terre des promesses prophétiques, là sont le triomphe de la croix et le salut de peuples innombrables, là sont l'avenir et l'immortalité. En avant, en avant encore, en avant toujours, et trois soleils n'auront pas lui sans que vous voyiez le monde inconnu. Cette grandeur de caractère, cette affirmation souveraine courbent les plus rebelles, et la troisième aurore découvre aux regards éblouis les splendeurs des régions tropicales. L'Amérique est découverte, la croix est plantée sur cette terre d'idolâtrie, le monde est doublé, et le nom de Christophe Colomb devient un des plus grands noms de l'humanité.
Son retour en Espagne fut une apothéose. Il revenait grand amiral de l'Océan et vice-roi des
Indes. Et par-dessus tous ces titres fastueux, l'admiration publique lui en décernait un autre plus glorieux encore, celui de révélateur du Œobe. Les peuples se pressaient sur son passage, les rois l'accueillaient en roi. Jamais triomphateur ne reçut tant de couronnes, et n'entendit tant d'acclamations. Mais il manquait quelque chose à sa gloire. Il fallait à sa vie cette auréole suprême qui décore toutes les grandes vies : l'auréole de la persécution et de l'ingratitude. Elle vint se poser sur son front dès le lendemain de ses triomphes. Un grand orateur contemporain, Montalembert, a dit : " jS"e fait pas des ingrats qui veut I pour faire des ingrats, il faut avoir fait du bien à ses semblables, il faut avoir accompli de grandes choses pour l'humanité. Heureux donc ceux qui font des ingrats " ! Messieurs, Christophe Colomb eut cet amer bonheur. L'envie, la calomnie, la haine, grandirent à l'ombre des prodiges accomplis par son génie et versèrent leurs poisons sur ses années déclinantes. Trois expéditions nouvelles, tentées par lui pour la grandeur de l'Espagne et la gloire de Dieu, furent traversées par une eifroyable série d'épreuves et de désastres. Mauvais vouloir et injustices révoltantes du gouvernement espagnol, trahison de gens qu'il avait couverts de ses bienfaits, révoltes des aventuriers avides à qui il avait ouvert les trésors du Nouveau-Monde, conspiration contre sa vie : il épuisa la coupe de toutes les amertumes et de toutes les douleurs. Et l'Espagne vit un jour revenir le découvreur du nouvel hémisphère, le révélateur du Globe, chargé de
chaînes comme un forçat. Ces chaînes odieuses tombèrent devant l'indignation du peuple et la justice tardive de la royauté ; mais le grand homme était blessé à mort. Plus héroïque encore dans l'adversité que dans le succès, il fit face à l'ingratitude, à la persécution et à l'outrage, avec une élévation d'âme et une noblesse surhumaines. Pendant que son œuvre, la plus prodigieuse des temps anciens et des temps modernes, se développait, enfantait des résultats immenses, changeait le cours de l'histoire, transformait le commerce, élargissait les horizons de l'économie politique, ouvrait des champs infinis à l'apostolat, eu un mot rayonnait sur le monde ébloui avec un éclat toujours plus lumineux, le héros descendait lentement dans l'oubli, dans l'obscurité, dans l'abandon, dans le dénûment, avec la majesté et la surnaturelle résignation d'un martyr. Et, quatorze ans après son immortelle découverte, en 1506, il mourait à Valladolid, dans une pauvre chambre d'hôtellerie, les yeux fixés sur les fers dont on avait un jour chargé ses bras, sans que la faveur des rois ou la gratitude des peuples vînt faire briller d'un dernier reflet le couchant de cet astre éteint.
Telle fut l'extraordinaire carrière de cet homme prodigieux, de ce héros, de cet apôtre et de ce martyr. Grand par le génie, grand par la foi, grand par le caractère, il s'est couché dans les ténèbres d'une mort obscure, pour renaître dans les splendeurs d'une résurrection incomparable. Peu à peu l'ombre s'est écartée de cette tombe auguste ; peu à peu la
figure du héros en est sortie pour reprendre sa place à l'horizon de l'histoire. Cette figure a grandi à mesure que grandissaient les merveilles issues de sa conception immortelle. Elle s'est levée sur notre siècle comme un soleil qui reparaît après une longue suite de sombres jours, et aujourd'hui elle remplit le monde de sa lumière resplendissante et victorieuse. Pour nous, Messieurs, enfants de cette Amérique qui est la fille du génie de Christophe Colomb, nous avons une raison spéciale de célébrer sa grande mémoire, puisque nous sommes les continuateurs de son œuvre. Oui, ce que la nature, les éléments et les hommes l'avaient empêché de terminer, nous l'avons accompli. Ce rêve radieux de Colomb, qui le poussait par la route de l'Occident vers les plages merveilleuses de l'Asie, ce rêve, notre âge l'a réalisé. Plein de foi aux intuitions de son génie, il s'était élancé à travers la mer ténébreuse, cherchant les Indes et les cités fameuses du grand Khan en leur tournant le dos avec une admirable prescience. Mais, dans sa course sublime, il avait heurté un continent, dont la rencontre imprévue par lui, quoiqu'elle fût le résultat de sa grandiose entreprise, a changé la face du monde. Ce continent, obstacle gigantesque, barrière en apparence infranchissable, ses successeurs l'ont tourné. Magellan, quinze ans après Colomb, a trouvé le détroit du su<l, et les voyages de circumnavigation autour du globe sont devenus un lieu commun de l'histoire maiitime :
Enfin l'homme a partout tenté la mer profonde ; Il n'est plus d'Amérique à chercher; les vaisseaux Ont fait de leur sillage une ceinture au monde.
Mais la route directe de l'Europe à l'Asie, que cherchait et devinait Christophe Colomh et dont il avait marqué la première étape en franchissant l'Atlantique, nous l'avons complétée de nos jours. Il avait dompté l'Océan, conquis les espaces des mers et bravé les gouffres des flots. Kous avons dompté la terre, conquis les espaces du désert et bravé les abîmes des monts géants. Cette Amérique, qui a été pour Christophe Colomb une pierre d'achoppement glorieuse, ce continent hérissé de montagnes, semé de mers immenses et recelant tant de périls dans ses profondeurs inconnues, nos pères l'ont pénétré et nous l'avons asservi. Toutes les forces de la nature et toutes les puissances de l'intelligence ont concouru à ce grand œuvre. Le génie de l'homme a fait captifs les éléments frémissants. L'eau et le feu, la vapeur subtile et la foudre éclatante sont devenues esclaves, et, après quatre siècles d'efforts, de travaux et de lutte& sanglantes ou pacifiques, le continent-obstacle qui avait arrêté dans leur essor Colomb et son glorieux rêve asiatique, est devenu un simple relai sur la grande route de l'Orient. Les fleuves gigantesques et les lacs insondables ont été franchis, les solitudes ont été vaincues, les pics formidables ont été escaladés, les distances ont été annulées, et l'Amérique est devenue le plus sûr, le plus prompt et le plus direct des chemins royaux de l'humanité voyageuse.
Le citoyen de l'Europe qui arrive sur notre sol, en route pour l'Orient, après avoir franchi en huit
jours l'Atlantique, emporté dans les flancs d'un de nos modernes Léviathans des mers, ne fait ici que changer de coursier. En un clin d'œil la locomotive fumante le fait toucher aux flots du Pacifique pressentis par Colomb. Et de là, une nouvelle course à travers l'immense Océan le porte à Cipango et au Cathay, c'est-à-dire au Japon et à la Chine, et jusqu'aux Indes.
Le fabuleux pays des épices n'est plus qu'à trente jours de Liverpool et de Lisbonne. L'Asie est, pour ainsi dire, aux portes de l'Europe. Les extrêmes confins du monde se transmettent mutuellement leurs produits et leurs idées. Les Océans fraternisent comme les nations. L'unité physique et morale du Globe devient le grand fait de notre âge. L'Evangile voit les sentiers de l'univers aplanis devant ses messagers apostoliques. Et si, durant les jourg troublés et incertains de notre fin de siècle, il se manifeste bien des germes de mort, la foi chrétienne sème sur toutes les plages des germes de vie que verra s'épanouir le XX* siècle, dont nous saluons déjà l'aube naissante, pleine de promesses et de clartés d'avenir.
Honneur donc à Christophe Colomb, qui a été le préparateur et l'initiateur de toutes ces merveilles ! L'acclamation puissante qui monte vers lui des deux hémisphères, en ce jour solennel, n'est que la voix de la justice réparatrice, et la consécration d'une gloire dont l'humanité conservera le culte durant tous les siècles futurs.
LA POLITIQUE FRANÇAISE Ei\ 1893