NOS INSTITUTIONS, NOTRE LANGUE ET NOS LOIS
Depuis le 24 juin 1880, la Société Saint - Jean- Baptiste de Québec n'a pu enregistrer dans ses annales aucune de ces grandes célébrations qui font époque, et ravivent dans les cœurs l'enthousiasme national.
Apres huit années d'intervalle, le comité de régie de cette Société croit devoir saisir la magnifique occasion qui lui est offerte d'organiser une célébration mémorable, une de ces glorieuses fêtes de la patrie qui lai^^sent après elles des souvenirs vivaces et d'ineffaçables émotions.
En 1855, notre association célébrait, avec un éclat dont Québec a gardé la mémoire, les exploits et la vertu guerrière des héros tombés au champ d'honneur, dans la dernière grande journée militaire de la Nouvelle - France. C'était la pose de la première pierre du " Monument des Braves " à Sainte- Foye, Cette suprême victoire avait été comme le tombeau
de la France américaine, mais un tombeau glorieux, d'où notre nationalité était sortie, au jour fixé par la Providence, pleine d'une ^^talité et d'une jeunesse nouvelles.
Aujourd'hui, c'est le berceau du Canada français que la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec est appelée à consacrer par une fête d'inauguration et de commémoration. Près de l'antique Stadaconé, au confluent de la rivière Saint-Charles, la Cabir- Coubat des aborigènes, et du ruisseau Lairet, s'élève un petit promontoire, bien humble au milieu de la grandiose nature qui l'entoure, mais fameux dans notre histoire. C'est là que Jacques Cartier abrita ses nefs aventureuses, lorsque, poussé par le génie de la France et du christianisme, il vint aborder les rives canadiennes et braver pour la première fois les rigueurs inconnues de nos âpres climats. C'est là que le malouin vaillant, notre premier ancêtre historique, planta la croix conquérante et civilisatrice. C'est là que des enfants de la fidèle et catholique Bretagne hivernèrent, il 7 a plus de trois siècles, parmi ces neiges et ces glaces, uniquement foulées jusqu'alors par le pas léger des naturels. C'est là, enfin, notre berceau, le berceau de notre race en Amérique, enfoui encore, après Cartier, dans soixante-douze ans d'oubli, mais retrouvé par Champlain, fondateur de la î^ouvelle-France, comme l'intrépide capitaine de la Grande Hermine en avait été le découvreur.
En ce lieu mémorable s'élève aujourd'hui, grâce à l'initiative du comité littéraire et historique du
Cercle catholique de Québec, une croix^ fac-similé de celle que Jacques Cartier y planta le 3 m'ai 1536. En face de cette croix, on pourra admirer, au mois de juin, un monument en granit des Laurentides, érigé par les soins du même comité, et qui gardera pour les générations à venir, avec la mémoire immortelle du découvreur, le souvenir sacré des apôtres du Canada qui y fixèrent leur première résidence, en 1625.
Invitée à inaugarer, le 24 juin prochain, ce monument national par la célébration d'une messe solennelle, la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec aurait cru manquer à ses traditions en déclinant cet honneur. Son Eminence le cardinal archevêque de Québec a béni le yjrojet, et maintenant nous faisons appel au public canadien, à toutes nos sociétés nationales, à tous les rangs et à toutes les classes, pour qu'ils nous aident à en assurer le succès, en faisant de cette célébration extraordinaire une fête grandiose entre toutes.
Que les bonnes volontés s'unissent donc dans un commun effort, que chacun mette la main à l'œuvre, et, le 24 juin prochain, la vallée de la rivière Saint-Charles verra un admirable spectacle, qui commandera le respect des nationalités étrangères et dont nous pourrons consigner le souvenir dans nos annales avec un légitime orgueil.
Là, toutes les forces vives de la patrie se trouveront réunies dans un magnifique déploiement de pompe religieuse, civile et militaire. Un prince de l'Eglise catholique, le premier cardinal canadien,
célébrera les saints mystères sur cette plage où, il y a trois cent cinquante-trois ans, Dom Gruillaume Le Breton et Dom Anthoine les célébraient pour une poignée de matelots français perdus au milieu de peuplades infidèles. L'éloquence chrétienne fera entendre ses accents, auxquels feront écho ceux de l'éloquence patriotique. Un chœur puissant fera monter jusqu'au ciel le chant de la foi catholique, et la voix sonore du canon, dominant la vaste rumeur de la multitude, proclamera à sa manière la grandeur de la patrie. Et puis, qui sait ? des marins français viendront peut-être, en ce jour de réminiscences nationales, rendre un touchant hommage au fils glorieux de Saint-Malo, à Jacques Cartier, capitainegénéral au service de François I", par la grâce de Dieu roi de France.
Ce sera là un grand jour. Ce pèlerinage triomphal au berceau de notre patrie sera fécond en douces émotions et en salutaires enseignements. Nous y puiserons tous ensemble un plus ardent amour pour notre cher pays, une plus vive intelligence de son rôle et de sa mission, une détermination plus ferme de mettre en commun nos efforts pour assurer son progrès et sa grandeur.
Enfin, et c'est là une considération bien propre à stimuler notre ardeur, une grande idée pratique naîtra, espérons-le, de cette solennité nationale. L'inauguration du monument Cartier-Brébeuf devra donner l'élan à d'autres manifestations de la gratitude et de l'admiration publiques envers nos héros et nos grands hommes. Nos historiens ont écrit
l'histoire canadienne en des pages immortelles. Il nous reste à l'écrire sur le marbre et l'airain. Champlain, Maisonneuve, Laval, Montcalm et tant d'autres, n'ont pas encore leur statue sur nos places publiques. Faisons du 24 juin prochain le point de départ d'un généreux mouvement pour la glorification de nos hommes illustres, et nous aurons bien mérité de la patrie.
Nous appelons donc, encore une fois, le concours de toutes les bonnes volontés, et, si nous l'obtenons, nous pouvons assurer d'avance que le 24 juin 1889 marquera une date mémorable dans l'histoire de nos célébrations nationales.
EN RÉPONSE À LA SANTE DE LA PRESSE, AU BANQUET DE LA SAINT- JE AN-BAPTISTE, LE 24 JUIN 1889
Monsieur le Président,
Messieurs,
E est trop tard pour que j'aie le mauvais goût de faire un discours. Laissez-moi seulement vous remercier d'avoir accueilli avec tant de cordiale sympathie la santé de la presse, cette fidèle compagne de la nationalité canadienne-française, dans les sombres époque8,comme dans les périodes triomphantes, aux jours d'éclipsé, comme aux jours de soleil que notre race a, Dieu merci ! vu se lever bien des fois à l'horizon de sa carrière. Et puisque nous sommes réunis pour célébrer une grande journée de réminiscences patriotiques, pour faire pieusement un solennel pèlerinage au berceau de notre race en Amérique, puisqu'il a été donné aujourd'hui à la nation canadienne de remonter jusqu'à sa source, de lire, gravés sur la pierre et l'airain, les titres originaires de sa souveraineté et de son existence nationale, de toucher du doigt le premier anneau de cette chaîne glorieuse qui constitue notre histoire, permettez-moi de faire, moi aussi, pour le corps auquel j'appartiens, un retour vers le passé, et de rechercher ambitieusement pour
la presse franco-canadienne les ancêtres les plus glorieux que puissent lui fournir nos annales.
En écoutant ce matin le penseur, l'écrivain, le patriote éminent, dont les vieilles années sont illuminées du même rayon glorieux qui brilla sur son printemps, et n'ont point désappris le secret de cette large et harmonieuse éloquence qui marqua sa carrière de tant de jours fameux, en écoutant l'honorable M. Chauveau réciter des fragments du journal des voyages de Jacques Cartier en la terre de Canada, une pensée m'est venue, et je vous la communique, au risque de passer pour un esprit paradoxal. Je me disais : Que d'obscurité autour de notre berceau, si Cartier n'eût pas laissé derrière lui ce récit de ses découvertes ! Il a vraiment tracé sur ces humbles pages, désormais immortelles, l'histoire précise et circonstanciée de notre première époque historique. Et, puisque l'on a dit que le journal est l'histoire de tous les jours, puisqu'il est évident qu'on ne peut donner le titre de livre aux chroniques naïves du grand raalouin, pourquoi ne le réclamerions-nous pas pour notre ancêtre, à nous, les hommes du journalisme ? Pourquoi ne le proclamerions-nous pas le premier journaliste canadien ? On prétend souvent (nous nous le disons parfois les uns aux autres), que nous avons toutes les audaces. Ayons au moins celle-là. Et, une fois le glorieux découvreur inscrit à la première page de notre livre de famille, faisons un pas de plus et inscrivons-y aussi avec une orgueilleuse vénération les noms de ■ces apôtres qui écrivirent ces Relations si précieuses
aujourd'hui, dont les millionnaires intelligents couvrent d'or les feuillets jaunis. Qu'étaient en effet les Relations ? sinon l'histoire au jour le jour, le journal des événements religieux et civils de la N'ouvelle-France ? Après avoir prêché l'Evangile aux barbares, franchi les solitudes, bravé la mort et les tortures, donné leurs jours et leurs nuits, la plus pure flamme de leur cœur et de leur intelligence, à l'œuvre apostolique et civilisatrice, ces hommes se faisaient journalistes pour l'Eglise et la France. Pendant que le Mercure français enregistrait là-bas les fastes des cours et les exploits des camps, les Relations des Jésuites canadiens allaient porter à l'Europe le récit merveilleux des conquêtes de l'Evangile sur le paganisme, et de la civilisation chrétienne et française sur la barbarie des régions américaines.
On a porté la santé de la presse. La presse, cette presse mécanique qui sert à fixer sur le papier et à multiplier la pensée écrite, n'existait pas alors au Canada. Mais ce qui alimente la presse, ce qui donne une âme à la machine, ce qui donne une vie à la matière inerte, l'esprit, l'idée, l'enthousiasme, l'inspiration, la foi, tout cela surabondait au sein de la Nouvelle-France, et les Relations^ les Lettres de cette femme sublime qu'on a appelée la Thérèse du Canada, et qui, elle aussi, devrait orner les pages de notre livre d'or, allaient en porter à la vieille France des preuves qui suscitaient de nouveaux sacrifices, de nouveaux dévouements et de nouvelles ardeurs.
Journalistes canadiens, voilà quelle a été la presse
canadienne-française au siècle de Louis XIV, de Colbert, de Frontenac et de Talon.
Puisse notre presse actuelle, la presse dont nous sommes les artisans journaliers, ne jamais porter à l'Europe d'autres impressions, d'autres récits que la presse de ces époques héroïques et saintes ! Sans doute, avec le progrès et le développement de notre race, avec le triomphe de nos libertés politiques et la sécurité assurée à nos institutions, la presse canadienne est devenue une arène où nous nous déchirons trop souvent dans des luttes intestines.
Mais, Messieurs, en ce jour de concorde, détournez vos regards de nos misères quotidiennes et voyeznous tous unis, la main dans la main, autour du fier et pur drapeau de la nationalité canadienne-française. Ah ! sur ce terrain, j'en atteste nos consciences, nous serons toujours prêts à nous grouper lorsque retentira le clairon d'alarme, lorsqu'il s'agira de défendre ce qui coiistitue notre patrimoine national et religieux.
Je vous remercie, Messieurs, d'avoir bu à la santé de la presse, et je laisse à l'un de mes confrères la tâche de suppléer à mon insuffisance.